ROSALYN TURECK (1914-2003)
Une vocation dédiée à Bach !
Arnold Schonberg la surnommait la "grande prêtresse de Bach", dieu musical auquel elle a voué toute sa vie et son
incroyable énergie sans négliger les grandes âmes pianistiques telles que Beethoven ou Mozart. Rosalyn Tureck s’est éteinte il y juste un an, le 17 juillet 2003, et nous lui rendons hommage aujourd’hui par l’intermédiaire de son legs discographique qui s'accroît encore après sa disparition. Le grand public ne s’est pourtant intéressé à elle que sur le tard, alors que DG lui proposait d’enregistrer l’œuvre de sa vie, les Variations Goldberg. Or la grande prêtresse bachienne n’avait jamais cessé de mettre sur son lutrin ce gigantesque corpus dont elle a exploré dans les moindres recoins les résonances architecturales et musicales. C’est en peaufinant la pensée de Bach qu’elle est parvenue à libérer les lignes mélodiques des Variations Goldberg dont l’histoire fut longtemps et inextricablement liée à l’illustre Canadien Glenn Gould, d'ailleurs son grand admirateur ! A l’endroit même où Gould joue sur l’équilibre des mains pour libérer les tensions harmoniques et se consacrer entièrement aux lignes mélodiques, Tureck thésaurise et agrémente dans la rigueur le même discours dont elle extrait la moelle et qu’elle intellectualise avec détermination. Cette quête opiniâtre met en évidence un cheminement fondé sur la pensée musicale d’une harmonie d’ensemble qui doit être sans failles ni équivoque. N’hésitant pas lors de conférences à démontrer ses dires à l’aide d’un piano, d’un clavecin ou même d’un synthétiseur, elle clarifiait sa conception avec une hardiesse imparable, selon des schémas proches d’équations mathématiques dont elle sortait toujours victorieuse, verbalement et musicalement ! En fondant le Tureck Bach Institute en 1967 à New York et en 1993 à Oxford la Tureck Bach Research Foundation, elle montre clairement sa vocation pédagogique, pratiquant l'intégralité de l'oeuvre de Bach en concerts, master classes et symposiums pendant lesquels elle s'attache à la spiritualité et la richesse polyphonique du Cantor. Elle rédige encore plusieurs écrits sur Bach dont les 3 volumes Introduction to the perfomance of Bach (Oxford University Press).
Cette passion féconde n'a pourtant pas occulté l'attrait évident de Rosalyn Tureck pour le répertoire contemporain dont elle défendit certaines partitions, comme celles de William Schumann (Concerto pour piano), David Diamond (Sonate pour piano) et Luigi Dallapiccola (deux Etudes pour violon et piano). Ambiguë, volontaire, opiniâtre mais respectueuse de la forme, elle combine et synthétise l'équilibre précaire entre musicalité et virtuosité, ce fameux credo des musiciens pour lequel ego s'efface derrière humilité !
Rigueur et équilibre sont sans aucun doute les maîtres mots du jeu pianistique avec lequel elle abordera également Mozart, Brahms, Mendelssohn, Debussy et bien d'autres dans ses jeunes années pour finalement rester avec Bach jusqu'à la fin de son existence. Invitée en Russie en 1995 à l'âge de 81 ans, elle donnera une majestueuse leçon des Variations Goldberg devant un public médusé par sa maestria et sa vision dépouillée d'une oeuvre qu'elle finira par enregistrer une dernière fois pour le prestigieux label jaune, Deutsche Grammophon à l'âge de 84 ans ! Curieusement et paradoxalement, c'est avec cette dernière vision studio qu'elle gagnera sa notoriété définitive et la reconnaissance du grand public qui la redécouvre aujourd'hui après cet ultime album DG grâce aux nombreuses rééditions du label américain VAI et des récentes publications de la BBC dans sa série BBC LEGENDS (The Well Tempered Clavier, book 1 & 2). Vous trouverez la discographie complète de Rosalyn Tureck en suivant ce lien : rosalyn_tureck_discographie.htm
Noël Godts - Août 2004 -