Illustration : Isabelle Françaix

Daniel BLUMENTHAL

Pianiste

Né à Landstuhl (Allemagne), Daniel Blumenthal est d'origine américaine. Il a commencé ses études musicales lorsqu'il avait à peine cinq ans et il est diplômé de l'Université de Michigan (Bachelor of Music) et de la Julliard Scholl de New York (Master of Music, Doctor of Musical Arts). Daniel Blumenthal est lauréat de plusieurs concours internationaux : Sydney et Leeds en 1981, Genève et Busoni en 1982 et le CMIREB en 1983. Il a une réputation internationale comme soliste, musicien de concert et de musique de chambre. Il est professeur au Conservatoire de Bruxelles. En 1995, il a été membre du jury du CMIREB de piano. Il possède déjà plus de 60 enregistrements à son actif. (Biographie proposée par le CMIREB)

A accompagné aux éliminatoires :  David Dong Qyu Lee, Frédérique Friess, Marie-Nicole Lemieux, Kate Healey, Regula Boeninger et Anne Marchand (les quatre premiers cités étant demi-finalistes).

 

Aimée de Smet annonce l'apparition au piano de Daniel Blumenthal et les visages s'éclairent, les familiers du Concours s'extasient. Ce petit homme aux rondeurs vives et sereines accompagne les candidats sans faillir depuis 1985. Son jeu fluide, délicat et précis tout à coup le soulève de son siège dans une soudaine bourrasque de notes. Traversé de contrastes, il exprime avec une égale maîtrise la violence saisissante d'une partition, sa douceur et sa légèreté. D'un rapide regard amical, il encourage le chanteur hésitant à poursuivre, tandis que ses doigts sur le piano s'adaptent à son rythme, l'écoutent et le soutiennent.

Il accepte un entretien avec la même attention soutenue, vigilant et direct, tranquille et prompt, loquace et concis, patient et féroce. Sa gentillesse s'accompagne sans cesse d'une exigeante netteté.

D.B : " Le point commun entre jury, lauréat et accompagnateur ? C'est que nous sommes tous musiciens, j'espère ! Moi, je ne suis pas chanteur mais je les accompagne et travaille régulièrement avec eux depuis 25 ans maintenant, sinon plus. Le contact avec le chant nous réunit. 

" On dit toujours qu'un pianiste accompagnateur est un chanteur frustré qui essaie de chanter à la place de celui qu'il accompagne ; ce n'est pas tellement faux. Si je ne peux pas faire comme si je chantais le même morceau, je ne peux pas accompagner les chanteurs. Il faut respirer avec eux, sentir la phrase avec eux et, s'ils sont en difficulté, il faut essayer de la parer, de les aider si vous sentez que leur souffle ne les mènera pas jusqu'au bout de la phrase. Cela ne sert à rien de freiner."

Qui donc prend les rênes ?

D.B. : " C'est à eux de guider, pour trois raisons essentielles : 1) Ils savent depuis beaucoup plus longtemps que moi ce qu'ils veulent faire avec leur morceau. 2) C'est leur peau qui se joue, pas la mienne. 3) Moi, je suis là pour commenter les fautes graves. S'ils font une fausse note, si leur prononciation n'est pas correcte, je dois intervenir. Mais les possibilités qu'ils puissent changer à la dernière minute sont très limitées : quand le trac arrive sur scène, il est probable qu'ils se remettront à suivre leurs habitudes et retomberont dans l'instinct, le réflexe.

" Si je connais le morceau (et la plupart du temps, il s'agit d'un répertoire assez courant), je sais à peu près comment cela doit sonner. En gros, c'est toujours moi qui introduit le morceau. Si c'est tout à fait hors de la plaque, ils s'arrêtent et me disent qu'ils ne peuvent pas le faire aussi vite ou vice-versa. On se met d'accord. Je ne vais pas leur dire : "Non, vous avez complètement tort, vous n'y connaissez rien !" Non, ils doivent décider car ce sont eux qui chantent, pas moi. Si les différences de tempo sont vraiment très graves, extrêmes peut-être, alors on discute pour essayer de mettre en valeur leur meilleur visage. Par exemple, certains veulent chanter un morceau plus lentement parce qu'ils craignent la colorature qui va suivre dans le même air. Ils ne veulent pas qu'on remarque qu'ils ne peuvent pas aller si haut. 

" Et puis, il y a ceux qui n'ont pas besoin de cosmétique, pour lesquels c'est naturel. On éprouve tous des difficultés qui, pour les autres, sont une bouchée de pain. Eux en ont d'autres. "

Existe-t-il une différence entre le soliste et l'accompagnateur ?

D.B. : " Un bon musicien devrait être bon accompagnateur, mais je constate que ce n'est pas le cas. Je vois de superbes instrumentistes qui sont tout à fait à côté de la plaque en musique de chambre. Ils sont incapables de sublimer leurs idées à celles des autres et de faire partie d'un groupe. Ou on est individualiste mort et on s'impose ou... on est capable d'écouter les autres et de travailler avec eux. Moi, j'adore ça. Avec de bons musiciens, je n'ai pas besoin de répéter. On se communique en jouant : il y a un échange, comme dans une conversation.  Il m'est absolument impossible de deviner ce que d'autres vont faire. Peut-être n'ont-ils pas la même logique que moi, et la leur m'échappe totalement."

Quand s'est-il familiarisé à ces duos ou ces exécutions d'équipe ?

" Quand j'habitais New-York et que j'étais élève à la Julliard, il fallait sortir de la ville pour assurer son gagne-pain de pianiste classique. A Manhattan, il y avait très peu de familles, donc très peu d'élèves. Mon immeuble comptait 50% de musiciens sur 17 étages ! C'était un peu comme un dortoir. Les grands artistes, en outre, ne jouent à Manhattan qu'une fois par an ! Les autres accompagnent les chanteurs qui auditionnent à longueur de journée, venus à New-York des quatre coins des USA pour faire des castings. Les pianistes font partie du rêve des autres mais pas de leur propre rêve. S'ils sont bons, ils sont parfois appelés comme chef de chant pour un opéra à San Francisco, ils commencent à diriger. Ils gagnent très bien leur vie. J'aimais New York, la ville, l'environnement mais je savais que si je ne trouvais pas un moyen quelconque de sortir de ce trou-là, j'y serais jusqu'à ma mort. J'y serais très respecté, je serais si occupé que je ne verrais pas le temps passer, je ne m'ennuierais jamais mais je resterais au même point jusqu'à la fin de mes jours ! J'en suis parti, fort de cette expérience. "

 

          

Des six candidats qu'il a accompagnés pendant les éliminatoires, quatre sont demi-finalistes. Comment se sont passées les répétitions ?

DB : " Bien dans tous les cas. Le premier tour est de loin le plus difficile car on est extrêmement coincés dans le temps. Les candidats tirent au sort leur ordre de passage la veille. Vous avez une bonne heure de matière et plus ou moins une heure trente pour répéter tout ça. Le jury va ensuite choisir trente minutes avant l'entrée en scène le répertoire destiné à être chanté. Le stress est extrême, car si, comme dans mon cas deux des chanteurs accompagnés par un même pianiste passent l'un après l'autre, il est impossible de répéter avec le deuxième quand on joue avec le premier ! ( Ndlr : précisément, Regula Boeninger et Anne Marchand) Le second est désavantagé. Il y a des circonstances qui, par souci d'équité du concours, créent des situations tout à fait inéquitables, mais par hasard."

Choisit-on ses candidats ou son pianiste parmi ceux proposés par le Concours ?

DB : " A moins que l'on ne soit accompagné de son pianiste attitré, non ! Cette année, il y a six pianistes pour le Concours et le candidat ne peut en réclamer un plutôt qu'un autre. Nous n'avons pas non plus notre mot à dire. "

Garde-t-il des contacts avec les candidats après le Concours ?

DB : " Avec certains, oui, surtout s'ils ont des concerts par la suite. Le Concours est dans un sens artificiel : c'est un peu un cocon. Il y a l'avant, le pendant et l'après. Pendant, tout est tellement géré par le stress que, bien que l'on essaie d'être gentil, on ne peut passer outre une certaine surface, même mince. C'est après, quand tout est terminé, derrière soi, que lauréat ou pas, on redevient humain. Pendant, on vit simplement dans un état second. Il faut assurer en dépit de tout et chaque circonstance est là pour stresser, non pour calmer.

" Il arrive que je retrouve des candidats, mais c'est rarissime : la plupart d'entre eux retournent faire leur carrière chez eux. Je vois encore Aga Winska, parce qu'elle habite Bruxelles,  Steven Salters parce qu'il vient souvent à Paris... mais je ne les ai pas accompagnés. "

 

                

Quels parallèles peut-on faire entre les différentes disciplines du Concours : piano, violon et chant. S'équivalent-elles ?

DB : " Pour ce qui est du chant, il est extrêmement rare de trouver quelqu'un qui soit capable d'exécuter l'oratorio, l'opéra et le lied. Ca n'arrive presque jamais. Le métier se fait à 90% sur l'opéra, 9% sur l'oratorio et 1% sur le lied aujourd'hui. Les récitals de mélodies sont offerts aux seuls chanteurs connus pour l'opéra. Normalement ils s'en sortent très bien parce qu'ils ont de belles voix. 

" Si vous êtes bon musicien, pianiste ou violoniste, si vous avez une bonne oreille, vous pouvez développer une bonne sonorité. Mais si le Bon Dieu ne vous a pas mis ce qu'il faut dans la gorge, il n'y a rien que vous puissiez faire. Vous pouvez toujours chanter mieux avec ce que vous avez mais vous n'irez pas au-delà de ce que l'instrument est en lui-même. Et c'est un peu dur ça.

" Il n'y a pas eu de débouché pendant très longtemps pour la voix de deuxième classe, jusqu'à environ 20 ans, quand le baroque a commencé. Maintenant, c'est presque devenu un plus que d'avoir en baroque une voix moins grande, moins puissante, peut-être moins belle. Aujourd'hui, il y a des opportunités de carrière pour ce que le Bon Dieu n'a pas voulu donner.

" En tout cas, un chanteur doit avoir une santé de fer et les nerfs solides. L'avantage pour un chanteur, c'est qu'il a beaucoup plus de chances de se produire en public qu'un instrumentiste; il peut auditionner pour du travail,  l'instrumentiste presque jamais.

" Cependant, les bons chanteurs travaillent déjà jeunes, à 22, 23 ou 24 ans. Ils ne s'amusent donc pas à apprendre un programme aussi lourd que celui du Concours. Ce n'est pas un but de travail pour les chanteurs de grande qualité. Puisqu'ils ont déjà du boulot, ils ne vont pas chercher à interpréter un imposé. C'est un travail d'étudiant, pas de professionnel. Dans ce Concours de Chant, on pourrait attirer de meilleurs éléments en réfléchissant à cette optique. Il faut le rendre séduisant aux gens déjà lancés dans la carrière plutôt qu'à ceux qui ne le sont pas encore.

" Le chanteur se développe plus tard que l'instrumentiste. Il est rarissime de voir une basse de 19 ans se produire (Ndlr : Robert Pomakov). Une voix ne se développe pas si jeune. En général, elle prend forme dès 24 ans, comme celle de Marie-Nicole Lemieux qui vient de gagner les Jeunesses Musicales au Canada. Elle n'aura plus besoin de faire des Concours.

" Or, maintenant, l'âge des autres CMIREB, piano et violon, sera réduit à 27 ans, puisque trop de candidats, m'a-t-on dit, se présentent ! Comme il est très difficile de percer dans la carrière d'instrumentiste, il viennent plus nombreux. Selon les statistiques, les organisateurs ont remarqué que les lauréats haut-placés étaient souvent plus jeunes que les autres, alors ... voilà ! "

Daniel Blumenthal n'aurait donc pu lui-même tenter l'expérience puisqu'il avait une trentaine d'années lorsqu'il s'est présenté en 1983. Comment avait-il vécu cette longue épreuve ?

" J'en avais fait beaucoup avant celui-là. C'était mon tout dernier et, oui, j'avais presque 31 ans. C'était extrêmement stressant. Le plus long que j'aie jamais fait ! Grosso-modo, six semaines, avec cette histoire de chapelle (Ndlr : la Chapelle Musicale d'Argenteuil dans laquelle les douze finalistes instrumentistes entrent en loges). Il n'y avait pas de préliminaires en 1983, donc, nous étions 106. Notre chance était de une sur cinq. Alors, dans ce cas, on est là et on espère... On ne sait pas. Puis, c'est un peu comme "Ouf, j'ai survécu et maintenant, rebelote !"  On retravaille, on ne sait pas, on attend de nouveau, et on est vidé, moralement et physiquement. Ce sont surtout les nerfs qui vous travaillent. Ensuite, j'aimais beaucoup la chapelle qui est un peu un abri. Mais certains de mes collègues ont grimpé aux murs du début à la fin. Je me souviens d'un Russe pour qui c'était le goulag. L'idée de ne pas pouvoir sortir le détruisait moralement."

 

 

Comment envisage-t-il la mission du jury, lui qui s'est vu lui-même à la table de ses membres en 1995 ?

D.B : " La décision du jury sera toujours subjective et un peu arbitraire. Disons que si quelqu'un sort du lot, il n'y aura pas de discussion possible. s'il est hors-concours, c'est un fait ! Mais parfois, c'est un petit peloton qui se détache. Il faut alors établir des grilles. Un membre du jury va privilégier la communication, le métier de scène, la présence... Un autre s'intéressera plus à la qualité de la voix, la beauté de l'instrument... Le suivant affirmera qu'il est impossible d'avoir une belle voix sans connaissance des styles, musicalement illettré mais extrêmement doué... Un quatrième remarquera un tel talent qu'il pardonnera tout. On a des jurys très grands pour essayer de faire se rencontrer les extrêmes.

" Mes propres critères de sélection en 1995 pour le piano étaient à peu près les mêmes que pour la voix. Chaque fois qu'un pianiste se met au piano, le même pour tous, il sort un autre son qu'il faut identifier. Ensuite, la personne est-elle musicale ? Connaît-elle les styles ? Sait-elle phraser ? Communique-t-elle ? Peut-elle tenir la rampe ? Vais-je pardonner toutes les fautes pour cela ou les écouter sans tenir compte du reste ?

" Dès le début, certains sont absolument clairs pour tout le monde. Reste un peloton de gris parmi lesquels on pioche. Là-dedans, les élus sont un peu interchangeables. C'est seulement à la fin, lorsqu'on arrive aux 12 qu'on réalise que si on a fait de graves fautes, on n'y peut plus rien. Il faudra s'en sortir avec ces 12 qui ne seront pas d'égale valeur. Il y aura ceux qui sont et les autres. "

Pourquoi le jury ne compte-t-il pas de candide parmi ses rangs ?

D.B. : " Le candide, c'est le public et sa réaction derrière le jury. Ca peut marcher dans deux sens opposés. Parfois, le jury n'aime pas un candidat qui a provoqué dans la salle une réaction dithyrambique. La réaction la plus humaine est alors de placer le candidat plus bas que prévu pour que le public comprenne. Mais vous pouvez avoir aussi le sentiment qu'une personne est excellente sans que le public ait réagi...

" Un mélomane est un mélomane. Il n'est pas là pour juger. Il est là pour apprécier. Il se manifeste mais cela ne changera absolument rien aux résultats. De toute façon, le concours est un début, pas une fin. Le public décidera par la suite qui, de tel ou tel lauréat, en vaut la peine. Si le jury s'est trompé, cela se résorbe avec le temps. Par exemple, le second lauréat après Steven Salters était un ténor coréen que l'on n'a plus jamais revu ! "

 

 

Enfin, quel conseil donnerait-il aux candidats ?

D.B. : " Survivre, avec vos nerfs intacts.

" Si vous avez un grand trac en tant que chanteur, votre souffle n'est pas engageant. Vous respirez peu profondément. C'est un peu comme l'orgue : on peut avoir le tuyau (les cordes vocales), si l'air ne le traverse pas, il ne sert à rien ! Donc, essayez d'être aussi calmes et sereins que possible en ces circonstances."

 

Propos recueillis par Isabelle Françaix le 13 mai 2000 à Bruxelles