FINALES

 

 

 

Du 25 au 27 mai inclus, au Palais des Beaux-Arts, à 20h15 : 

 

Dernière étape, décisive pour les 12 finalistes qui compteront parmi eux 6 lauréats classés par ordre d'importance ! Pour les départager : des airs avec orchestre, développés par chacun d'entre eux sur 30 minutes. C'est ici, disent les spécialistes, que certains s'effondrent, le souffle court, le geste paniqué par cette difficile succession de personnages pour la plupart  lyriques destinés à impressionner le jury...

 

Mais que demande précisément le jury aux candidats ? Quels sont ses critères ? Juge-t-il de la qualité naturelle d'une voix, de sa technique, sa virtuosité, sa musicalité ? S'intéresse-t-il à l'expressivité, l'intelligence du texte, l'émotion, la gestuelle ? Pense-t-il au chanteur qui se donne sur la scène ou à ce qu'il deviendra dans quelques années ? Qu'attend-il de ses performances dans d'aussi divers répertoires que ceux du lied, du baroque et de l'opéra ? Est-il subjectif ? Se reconnaît-il le droit de l'être ?...

 

Autant de questions dont les réponses se révèlent personnelles même si les exigences techniques se rejoignent aisément. Nous ne parlons pas d'une entité "jury" mais de ses membres, un à un isolés, seuls avec leur expérience, leur savoir et leur sensibilité au moment de remettre leurs cotations. Notre rubrique Interviews vous en apprendra davantage...

 

Nous vous informerons au jour le jour  du déroulement de chaque soirée et de nos préférences, dussent-elles aller a contrario de celles des autorités compétentes. 

 

Ayez confiance en vos émotions !

 

Musicalement vôtre,

 

L'équipe de Ramifications

 

 

 

A REBOURS...

 

 

Samedi 27 mai

 

20:15           Marie Nicole Lemieux

                    Pierre-Yves Pruvot

 

                    Lubana Al Quntar

                    Olga Pasichnyk

 

Pour cette troisième et dernière soirée des Finales du CMIREB, le public se bousculait aux portes du Palais des Beaux Arts à tel point que les retardataires munis d'une place libre s'étaient résolus à s'asseoir par terre ! Les ouvreuses ne sachant plus où donner de la tête, même les finalistes passés les jours précédents erraient dans les couloirs en quête d'un siège... Proclamation des résultats oblige et ... quatre candidats hors du commun. 

 

Marie-Nicole Lemieux fut sans doute la première à chanter Mozart en saisissant l'ambiguïté qui en suspend les airs entre drame et légèreté. Plénitude, douceur, tressaillement et inquiétude, sa voix transmet de Mahler la douleur et l'apaisement. Chez Berlioz et Tchaikovsky, elle irradie d'une force sereine : son oeil pétille quand sa voix frémit, ample, généreuse et rassurante.

 

Pierre-Yves Pruvot n'a pas raté son entrée digne puis titubante des Chansons romanesque, épique et à boire de Don Quichotte, qu'il interprète avec brio, humour, maîtrise et précision. Son Jedermann superbe et menaçant puis le touchant Elias de Mendelssohn attaquent le drame à bras-le-corps, avec une ardeur de conquérant vulnérable et un cœur de lion blessé. Le baryton français montre une fêlure dans la faconde et la gouaille saisissantes de ses premières prestations aux éliminatoires et demi-finales : il ouvre une faille par laquelle s'écoule l'émotion, sans qu'il perde une seconde de son "panache" (comme s'extasiait un charmant spectateur impressionné). Il lui suffit d'ailleurs d'appeler Figaro pour ravager la salle et sortir en vainqueur !

 

Lubana Al Quntar possède la carrure suffisante pour incarner les grandes tragédiennes lyriques qui hurlent leur douleur : Aïda, Suor Angelica, la deuxième étant plus émouvante que la première mais tout aussi marquée d'un vibrato excessivement prononcé, de surcroît plaintive et alarmée. Le plus impressionnant toutefois, assourdissante joute avec les percussions, revient sans aucun doute à la Songfest de Bernstein ! La partition tremblait plus entre ses mains qu'elle ne l'aidait à garder le rythme...

 

Il fallait la classe et l'élégance d'Olga Pasichnyk pour soigner nos tympans meurtris. Très clair Exsultate de Mozart, tendre Gilda de Verdi, émouvant appel d'Azaël pour Debussy... Sa voix module et modèle les notes comme elle cisèlerait une fine dentelle, toute en soieries et chatoiements. Toute en délicatesses cristallines, elle n'éprouve à aucun moment le besoin de propulser jusqu'au cri ses immenses possibilités vocales : elle chante en orfèvre de lumière. Le seul reproche peut-être vient de sa diction parfois incompréhensible, le français de Rimbaud chez Britten en perdant toutes ses consonnes...

 

Le jury a donc eu besoin de plus de deux heures pour départager 12 candidats, en choisir 6 et les classer par ordre décroissant... sans délibérations, sur base uniquement de ses petites fiches de cotation. La Reine Fabiola, probablement lassée d'attendre,  en avait oublié de revenir occuper sa loge... d'où trente minutes d'attente supplémentaire. 

 

Arie Van Lysebeth a stoïquement rempli sa mission en appelant un par un les 6 lauréats qui, tradition oblige (on dit "protocole"), devaient serrer la main de chacun de ses juges, saluer le public puis prendre place derrière le jury avec un bouquet de fleurs offert par le sympathique Comité Exécutif du Concours. Marie-Nicole Lemieux a fait voler en éclats toutes les rigidités du vieux monde en sautant au cou de ceux qui l'avaient nommée, après avoir reçu ses fleurs du lauréat 1996, le dynamique Steven Salters ! Premier prix mérité et suracclamé par le public : l'émotion, la maîtrise, l'artiste, la plénitude. Voilà donc le moment de les annoncer tous, l'un après l'autre et sans plus attendre :

 

 

1) Marie-Nicole Lemieux

 2) Marius Brenciu

3) Olga Pasichnyk

4) Pierre-Yves Pruvot

 5) Lubana Al Quntar

 6) Margriet Van Reisen

Prix spécial lied : Marie-Nicole Lemieux

Prix spécial opéra : Marius Brenciu

Prix spécial oratorio : Olga Pasichnyk

                

 

Pourquoi ne peut-on connaître les raisons du choix du jury ? Sans doute parce qu'ils ne les maîtrisent pas eux-mêmes dans leur globalité, puisqu'ils ne délibèrent pas.

 

Cependant, on peut s'étonner qu'aucune place ni même aucun prix spécial n'ait été délivré à Robert Pomakov !  Arguera-t-on de sa jeunesse ? Dira-t-on qu'il faut le protéger de trop difficiles contrats pour préserver sa jeune voix ? Mais alors pourquoi accepter son inscription ? Et si la raison est autre, du moins qualitative : lui reproche-t-on d'oser incarner ses personnages, de les vivre avec authenticité ? Pourquoi décerne-t-on plus volontiers deux prix à un ténor, certes touchant quoiqu'un peu faible et survolant ses personnages, et pas un seul, ni même une distinction à une voix prometteuse qui s'investit intensément dans chacune de ses interprétations ?

 

Encourage-t-on l'artifice maîtrisé de préférence à l'humanité vibrante et mélodieuse ? Nous demande-t-on d'aller à l'opéra pour voir et écouter des virtuoses de la vocalise ou des professionnels du sentiment calculé plutôt que des êtres de chair et de sang vivant les histoires qu'il chantent ? Non pourtant, puisque Marie-Nicole Lemieux, Olga Pasichnyk et Pierre-Yves Pruvot trouvent leur place parmi les élus !

 

Il reste l'incohérence : celle de Steven-Paul Spears, oublié aux demi-finales et de Robert Pomakov... Deux artistes traversés par l'inspiration du texte et de la musique. Deux laissés pour compte, sans rime ni raison ... à nos oreilles de néophyte.

                

 

 

Vendredi 26 mai

 

20:15           David Dong Qyu Lee

                    Véronique Solhosse

 

                    Robert Pomakov

                    Margriet Van Reisen

 

Une entrée en scène fraîche et vivante, légère et fougueuse menée par la jeunesse enthousiaste de David Dong Qyu Lee. Son expressivité vient secourir les approximations de ses modulations, sans surcharge mais avec vivacité. sa voix, lâchée dans les aigus, ne retrouve pas toujours la discipline qu'imposent les ornementations de Haendel mais le sourire qui la porte en atténue malgré tout les insuffisances.

 

Toute aussi convaincue mais la voix plus assise et plus lourde, Véronique Solhosse peine dans les glissades et ricochets mozartiens, plus à l'aise sur des tempi lents (La Force du Destin, de Verdi) que sur des rythmes endiablés. Certains parlent d'une voix pleine, peut-être pourtant est-elle trop pesante pour nuancer son discours et prive-t-elle ainsi Russalka de sa grâce ambiguë, même si elle l'interprète avec beaucoup de cœur.

 

Sans doute est-ce dans des rôles démesurés tels que Mefisto chez Gounod ou Boïto que l'on perçoit le plus la jeunesse (source d'une abondante littérature) de la basse canadienne Robert Pomakov. Cet artiste complet, qui joue avec puissance et humour la noirceur de ses personnages (il n'hésite pas à disparaître pour endosser un satanique gilet rouge), n'a peut-être pas encore la résonance qu'exige la voix d'une basse mature mais il plonge jusqu'aux tréfonds des êtres qu'il incarne. Son âme épouse leur âme : plus son chant s'élève, plus il devient Boris Godounov.

 

Difficile de passer sur scène après tant de présence, de vérité et d'intensité, difficile de succéder à une émotion si authentique... surtout lorsque l'on s'échauffe en de laborieuses et impalpables vocalises sur le Laudamus te de Mozart. Mahler convient mieux à la sombre Margriet Van Reisen, même si elle n'en sonde pas les abîmes. Il manque à sa voix dans les Chants et Danses de Mort de Moussorgsky ou son Isabella de Rossini, non les inflexions de la tragédie mais sa déchirure. Il y manque la lumière et la blessure, la rencontre et la  coïncidence d'une histoire et de celle qui la chante...

 

A suivre...

 

 

 

Jeudi 25 mai

 

20:15           Karen Wierzba

                    Marina Poplavskaya

 

                    Marius Brenciu

                    Sunhae Im

 

 

Qu'est-ce qu'un interprète et qu'attend-on de lui ? Doit-il simplement avoir une belle et juste voix ou lui incombe-t-il de s'investir dans un personnage, de l'habiter au point d'en transmettre sincèrement les émotions ?

 

Que demande-t-on à un candidat du Concours Reine Élisabeth ? Une voix puissante, porteuse, digne des grandes salles lyriques ou la maturité et la profondeur d'une personnalité prête à incarner des rôles exigeants ?

 

Des quatre concurrents de ce soir, peut-être tous n'étaient-ils pas préparés aux demandes des finales... Le ténor roumain Marius Brenciu, malgré la chaleur et la rondeur de sa voix, glisse sur les rôles qu'il doit assumer, la voix souvent faible et hésitante. La soprano russe Marina Poplavskaya s'est égarée dans le peloton de tête, métallique et coupante dans les aigus, raide, affectée et ... démunie devant la taille de Pamina ou de Juliette. La Canadienne Karen Wierzba, émouvante et gracile, toute en envol léger et flûté, modeste et délicate, manque pourtant de puissance et d'intensité. L'intelligence de son programme, du recueillement de La Grande Messe en C de Mozart à l'extraversion de la Thérèse de Poulenc, n'efface pas la retenue et parfois l'étroitesse de ses élans vocaux. La douceur soyeuse de la voix de  Sunhae Im, son aisance et sa virtuosité caressante ne suffisent pas à  révéler l'humanité des femmes qu'elle a choisi d'incarner. Elle reste distante du tragique amour de l'Ophélie d'Ambroise Thomas : sa voix la soulève mais les sentiments la désertent.

 

Peut-on vraiment aborder de tels rôles d'opéra sans une longue préparation et de précises répétitions ? Est-ce sur l'authenticité de leur interprétation que misera le jury ? Ou cherche-t-il autre chose : un indice, une étincelle, une lumière quelconque d'un grand artiste à venir, même à travers les manques et les faiblesses de ces jeunes chanteurs qui prennent le risque de s'affronter en public ?

 

Plutôt qu'un discours formel ou un simple énoncé des lauréats, c'est aussi ce que l'on aimerait entendre à l'issue d'un concours aussi important que celui-ci... Que son but ne reste pas le secret des dieux. Car le public mélomane est en droit de recevoir de "ceux qui savent et jugent" quelques éclaircissements qui guideront ses propres pas et affineront ses attentes.

 

Cette première soirée nous laisse dans l'expectative...