CMIREB 2003

session piano

 

 

Peut-on parler d'un concours sans évoquer la vanité qui s'y rattache ? Certes pas, si l'on songe à l'extraordinaire diversité des jeunes talents qui s'y présentent et dont on cherche inexorablement à en extirper un au détriment de tous les autres. Pourtant, de telles circonstances nous permettent de découvrir de jeunes espoirs surgis des quatre coins du monde, dont nous ignorerions jusqu'à l'existence s'ils n'osaient affronter la compétition et très souvent l'absurdité d'un tel défi. Restent sur le carreau, règles du jeu obligent, des musiciens prometteurs, de réels artistes. Cette année, nous citerons tout particulièrement les 6 finalistes qui ne furent pas lauréats et ceux qui ont dû se voir subjectivement éliminer au fil des oeuvres par les maîtres du jury, artistes accomplis, tous très humains et conscients de la terrible responsabilité de leur tâche.

 

Palmarès :

Lauréats :

·         1er Prix : Severin von Eckardstein

·         2e Prix : Wen-Yu Shen

·         3e Prix : Dong Hyek Lim

·         4e Prix : Roberto Giordano

·         5e Prix : Kazumasa Matsumoto

·         6e Prix : Jin Ju

 

Finalistes :

·         Valentina Igoshina

·         Mako Okamoto

·         Jong-Gyung Park

·         Sergey Sobolev

·         Min Soo Sohn

·         Amir Tebenikhin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est avec l’Allemand Severin von Eckardstein et le Chinois Wen-Yu Shen que s’est achevé le marathon musical du Concours Musical Reine Elisabeth 2003, consacré cette année au piano. Beaucoup d’encre a coulé sous la plume acerbe et compatissante des critiques musicaux qui se sont pourtant préservés d’un quelconque pronostic jusqu’au dernier soir.

Photo : Noël Godts

Les concertos 2 et 3 de Rachmaninov, machines de guerre du concours, laissaient peu de place à l’appréciation des Chopin, Liszt et Prokofiev ! Manquaient cette année Beethoven, Brahms et Bartok, la plupart des candidats semblant s’être retranchés dans les « valeurs sûres » d’un premier prix. Ajoutons la domination asiatique qui a violemment écrasé la suprématie jusqu’ici incontestée des Russes et des Américains et vous aurez quelques pistes pour vous faire une petite idée de la complexité de cette inhabituelle session piano.

On avait fortement vilipendé l’enseignement artistique européen puisque seuls deux candidats avaient atteint le stade des finales et se retrouvaient en fin de course… Or ne sont-ils pas les1er et 4e lauréats de cette année, avec Prokofiev et Liszt ? Peut-on parler alors, avec bonheur, d’un juste retour de la musicalité, au service de laquelle technique et virtuosité accepteraient enfin humblement de se soumettre ? Le problème du choix préférentiel de Rachmaninov ne réside pas dans les œuvres du maître mais dans l’aubaine de la vélocité qu’elles offrent, souvent au détriment de l’intériorité émouvante qui les habite.

Le Chinois Wen-Yu Shen, deuxième lauréat, du haut de ses 16 ans, possède certes une technique époustouflante mais n’a pas encore la maturité qui lui serait tout à fait complémentaire. On comprend cependant sa nomination pour le formidable potentiel qui le caractérise, le promettant à une très belle carrière s’il développe davantage l’exploration intime et profonde des œuvres qu’il choisira. Il en va de même pour le Coréen Dong Hyek Lim, troisième prix et « protégé » d’Argerich (qui lui avait conseillé de ne pas se présenter au cmireb pour n’en avoir plus besoin) seul à avoir choisi Tchaïkovski,  et dont on a beaucoup dit qu’il était peut-être trop sûr de lui. Ce 1er prix du Marguerite Long de Paris n'a visiblement pas gagné l'assentiment général du jury malgré une brillante aisance technique et une musicalité jugée par certains trop suffisante pour convaincre pleinement. L’Italien Roberto Giordano a séduit par la liberté de son jeu, comme débarrassé de toute volonté de gagner ; certes, son Liszt montrait quelques petites imperfections mais il brillait par la beauté de ses intentions poétiques. Le Japonais Kazumasa Matsumoto a réussi un Rachmaninov 2 bien équilibré entre technique et musicalité qui laisse présager d’un bel avenir. Quant à la sixième lauréate, la Chinoise Jin Ju, seule demoiselle en première ligne, a exécuté un troisième de Prokofiev plutôt propre et net mais qui manquait parfois de cohérence et de puissance dans une partition si fougueuse.

Photo : Noël Godts

Le premier prix transcende l’idée même de concours : on oublie dès qu’il joue toute idée de comparaison : on l’écoute, tout simplement. Sans orgueil, ni affect, avec une sensibilité poignante, il s’oublie dans la musique, se donne à son art et renverse les idées reçues. Comme tout grand musicien, il réinvente une œuvre que l’on connaît déjà et la donne à entendre avec émerveillement. Le deuxième concerto de Prokofiev offre d’ailleurs énormément de cadences, ce qui fait certainement la différence : il lui a permis de déployer les contrastes de l’œuvre, de peaufiner son langage et lui donner souffle. La meilleure interprétation de l’œuvre imposée, Dreams de Ian Munro, lui revient entièrement : il est le seul à l’avoir révélée dans sa plénitude sonore. Sa sonate n°27 de Beethoven a dévoilé son potentiel classico-romantique, entre l’exacerbation du sentiment et la pureté formelle. On sentait déjà alors qu’il avait conquis son premier prix… même si la plupart des chroniqueurs se sont tus !

C’est avec une grande joie que nous lui rendons hommage à notre tour !

 

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