| MUSIQUE ANCIENNE |
A 40 voix : les sommets de la polyphonie: Willem Ceuleers (1962) : Nomen mortis infame, Juan Bautista Comes (1568-1643): Gloria, Josquin Desprez : Qui habitat, Robert Wylkynson (1450-1515): Jesus autem / Credo, Allessandro Striggio : Ecce beatam lucem, Pieter Maessins (1505-1563): En venant de Lyon, Joao Lourenco Rebelo (1610-1661): Lauda Jerusalem, Giovanni Gabrieli (1555-1612): Exaudi me Domine, Thomas Tallis (1505-1585): Spem in alium. Ensemble Huelgas, dir. Paul Van Nevel - Enregistrement live (Harmonia Mundi - HMC 901954) Lire notre interview de Paul Van Nevel !
Quel éblouissant festival vocal pour fêter les trente-cinq ans de l'Ensemble Huelgas, toujours dirigé par l'intelligence sémillante de Paul Van Nevel, sa faconde musicale, son intensité spirituelle et son amour fervent pour les compositeurs les plus audacieux, francs, inventifs et iconoclastes de toutes les époques ! Bien sûr, le Moyen Âge et surtout la Renaissance occupent une large place dans ses recherches pointues sur la musique vocale et son interprétation, car l'y attirent l'humanisme, la verve artistique et la veine créative d'une époque stimulée par la recherche et le renouveau... Mais l'œuvre qui entame cet album de célébration a été composée pour l'occasion par Willem Ceuleers, né en 1962 : trente-cinq voix pour trente-cinq ans, combinées selon les techniques anciennes : "canon, imitation, citations de cantus firmus, fausses relations, polychoralité". Vibrant hommage à une musique intemporelle initiée par Alessandro Striggio en 1561 dans une œuvre éclatante et vive à quarante voix qui inspira à Thomas Tallis une pièce d'une richesse égale mais plus mystique et sereine. Comme les tableaux de Da Vinci amenèrent la perspective, la musique multiplia les espaces sonores, troublant les repères et libérant la pensée. On retrouve ici avec bonheur la finesse des canons de Josquin Desprez, la fougue brûlante de ceux de Wylkynson, la beauté mélismatique de Rebelo et la noblesse de Gabrieli... L'Ensemble Huelgas n'a pas d'âge finalement, car la fantaisie de Paul Van Nevel le garde de vieillir : plus sa quête des richesses d'interprétation vocale fouille le passé, plus elle investit le présent de ses trouvailles, réajustant sans cesse les lois du chant de notre époque, suscitant l'énergie des chanteurs contemporains, bouleversant les préjugés et les mécanismes vocaux, expérimentant les limites et la puissance de la voix au delà du temps.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 18 septembre 2006)
Orient - Occident 1200-1700 : Dialogue entre les musiques instrumentales de l'ancienne Espagne chrétienne, juive et musulmane, de l'Italie médiévale et celles du Maroc, d'Israël, de Perse, d'Afghanistan et de l'ancien Empire Ottoman. Hespèrion XXI : Khaled Arman (rubâb), Osman Arman (tulak : flûte traversière), Yair Dalal (oud), Driss El Maloumi (oud), Pedro Estevan (darbouka, def, bendir, tambor, pandereta, riq-gunga), Siar Hashimi (tablas & zir baghali), Dimitris Psonis (santur, saz), dir. Jordi Savall (vièle, lire d'archet, rebab). (Alia Vox 9848)
Voici un album des plus troublants, d'une beauté prenante et d'une intense émotion qui, au-delà des guerres d'intolérance qui sévissent toujours de part et d'autre de la Méditerranée, retrouve en la musique ce que l'écrivain Amin Maalouf, convoqué dans la notice, nomme "le dialogue des âmes". Les traditions juive, musulmane et chrétienne, avant de se déchirer, puisaient à la même source leur vitalité et leur magie : percussions ancestrales, danses, prières, complaintes et chansons qui se transmettaient avec la fougue et la légèreté de l'oralité. Si leur dialogue était stimulant, Jordi Savall l'identifie volontiers à un "antidote spirituel au conflit croissant et dramatique entre civilisations" que cet enregistrement éclaire et réactive. Cependant trois séquences en partagent le déroulement afin de contraster les origines de chaque musique : en résonnent les particularités et les similitudes. L'Orient et l'Occident, les musiques de cour et populaires se croisent, se répondent, se retrouvent en revendiquant chacune leur identité et leur provenance distinctes. Les musiciens eux-mêmes sont issus de cultures et de religions différentes, ce qui rend leurs retrouvailles plus touchantes encore. La singularité du label Alia Vox s'affirme avec toujours plus de force profonde : intelligence et humanisme illuminent chacun de ses projets.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 22 juin 2006)
Carolus Hacquart (1640-1701) : Le maistre de musique. François Fernandez et Luis Otavio Santos (violons), Laurent Stewart (clavecin et orgue), Eduardo Egüez (théorbe), Rainer Zipperling, Kaori Unemura et Philippe Pierlot ( basses de viole).(Flora 0705)
Chacun des albums représenté par le label Flora est une aventure musicale et sentimentale : cette fois Philippe Pierlot entreprend de "déboucher" quelques sonates de Hacquart, compositeur brugeois et van Wichel le Bruxellois, tous deux natifs du XVIIe siècle, comme il le ferait "d'une bonne bouteille qu'on conserve précieusement dans sa cave". L'occasion pour nous de découvrir des œuvres de qualité méconnues, jouées par des interprètes enthousiastes et sensibles dont on perçoit la joie fervente. Bien que Carolus Hacquart ait édité un recueil de motets à Amsterdam et fut organiste plus tard à la Oud Katholieke Kerk de La Haye, c'est à ses sonates publiées plus tardivement, en 1686 à Utrecht que Pierlot et ses compagnons rendent ici un bel hommage. A trois ou quatre instruments à corde et basse continue, elles puisent leur influence en Italie, France, Angleterre et aux Pays-Bas, tout en affirmant un caractère très personnel, combinaison de sonate d'église et sonate de chambre, qui d'un noyau polyphonique issu de la canzona, de l'aria, la bizarria ou des danses populaires, permet des interventions solistes gracieuses et lyriques. Trois sarabandes de type allemand, extraites de son recueil de musique pour viole, Chelys, complètent ce programme d'une touche de fine sensualité. Ainsi que deux sonates du très progressif Philippus van Wichel. L'interprétation de la "troupe" de Philippe Pierlot, en souligne les vastes architectures, pourtant légères et ciselées, baignées d'une lumière ample et aérienne et d'un souffle tonique.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 4 mai 2006)
Romances séfarades dans l'empire de la Sublime Porte. Accentus Austria : Maria Luz Alvarez (soprano), Cesar Carazo Jalon (ténor), Jane Achtman (vielle), Michael Posch (flûtes à bec), Elisabeth Seitz (psaltérion), Reinhild Waldek (harpe espagnole), Charlie Fisher & Wolfgang Reithofer (percussions), dir. Thomas Wimmer (vielle, luth). (Arcana A 341)
Thomas Wimmer et son ensemble Accentus Austria nous transportent jusqu'au vertige dans les déambulations du peuple juif en Espagne, de ses grandes vagues d'immigration à la suite de l'invasion des troupes arabes au sud du pays, en 711, jusqu'à la reconquête chrétienne et ses persécutions qui conduisirent à l'édit royal d'expulsion en 1492. Plus de trois cent mille Juifs qui avaient prospéré sous la tolérance des religions sous le pouvoir des Arabes (ce qui nous semble aujourd'hui improbable, voire même ahurissant de quelque côté qu'on se place), furent déportés, réduits à l'esclavage ou périrent dans la dure exode qui les déposséda de tous leurs biens et appauvrit considérablement l'Espagne. La diaspora séfarade développa essentiellement deux branches de son répertoire poético-musical : celle des migrants au Nord du Maroc, tandis que cet album nous présente la seconde, née à l'est de la Méditerranée, en Palestine, en Turquie, en Grèce et dans les Balkans. On y découvre le romance, héritage espagnol médiéval chanté par les femmes, la copla, d'inspiration traditionnelle biblique juive et le cancionero, chanté en groupe et plus instrumental. De cette belle diversité musicale, l'ensemble Accentus Austria pointe les sourires mélancoliques, les joies empruntes de nostalgie, l'entrain arraché à la douleur, la beauté et la rythmique de chants vifs et poignants. Vaste travail pour les musicologues car les textes sont souvent parvenus jusqu'à nous sans musique, celles de cet enregistrement provenant de chants des synagogues du Moyen Orient, de mélodies libres ou des accompagnements rythmiques similaires à ceux du monde arabe. Un album captivant et émouvant, une invitation à la réconciliation entre les peuples et les croyances, possible à travers la musique !
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 25 avril 2006)
Nuove musiche : Musique de sources baroques, adaptée et arrangée par Rolf Lislevand. Rolf Lislevand (archiluth, guitare baroque, théorbe), Arianna Savall (triple harpe, voix), Pedro Estevan (percussion), Bjorn Kjellemyr (colascione, double-basse), Guido Morini (orgue, clavicorde), Marco Ambrosini (nycelharpa), Thor-Harald Johnsen (Chitarra battente). (ECM New Series 1922)
D'une poésie troublante, cet album imaginé par Rolf Lislevand abolit les frontières entre les siècles et déjoue du même coup l'éternelle question du jeu "authentique" sur instruments d'époque. Que prétendons-nous connaître du passé, sommes-nous même en mesure d'en restituer fidèlement l'image ? "Nous avons été guidés par les voix de nos instruments anciens, réapparues dans un nouveau contexte de temps et d'espace, emportées dans un autre jeu de lumière et d'ombre", écrit-il sobrement, après s'être penché sur l'avènement il y a quatre cents ans de la Nuove musiche florentine. Musiciens, artistes et philosophes se réunissaient alors en camerate où ils exprimaient leur besoin d'exprimer la spiritualité, les émotions et les expériences de leur modernité, dépassant la densité polyphonique du seizième siècle. Belle similitude avec les remises en question du sérialisme il y a quarante ans : mêmes désirs de liberté, de souffle neuf, d'horizon à conquérir. S'entourant de musiciens confirmés, rodés à la maîtrise et au langage des instruments anciens, Rolf Lislevand a donc suivi les préceptes des Nuove musiche : changer et renouveler l'esthétique musicale sans en trahir l'émotion, mais l'exprimer à la manière de son siècle, avec la technologie qui le permet. A défaut de palazzo, nous avons des micros... qui enregistrent. Pied de nez aux puristes et belle intégrité de musicien qui ne nie pas son temps. Toutefois, il fonde ses choix sur un credo rigoureux : jouer sur instruments d'époque, "la couleur et le langage d'un style étant intimement liés aux propriétés spécifiques des instruments utilisés" ; se documenter scrupuleusement et se référer aux manuscrits d'origine ; être capable d'improviser... comme l'exige la tradition du XVIIe. Loin de reproduire le passé, il s'agit de le redécouvrir, ce qu'il approfondit à partir de pièces de Kapsberger, Pelligrini, Piccinini, Narvaez, Frescobaldi et Gianoncelli. L'interprétation par chaque instrumentiste de leurs toccatas, gaillardes, courantes, chaconnes et passacailles vibre d'émotion et de lumière. Chaleureuse, chatoyante, inventive, elle frémit encore avec la voix sereine et sensuelle d'Arianna Savall, qui s'accompagne à la harpe.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 23 mars 2006)
Giulio Caccini (1551-1618) : Amor che fai ? Nuove Musiche, 1601 & 1614, madrigali e arie. Stephan Van Dyck (ténor), Christina Pluhar (harpe, théorbe), Eero Palviainen (archiluth, guitare), Quito Gato (archiluth, guitare), Paulina Van Laarhoven (viole de gambe, lirone), Vincent Libert (percussions). (Musica Ficta, MF8003) Musica Ficta
Le ténor Stephan Van Dyck accomplit un superbe travail musicologique relaté avec simplicité et précision dans une notice enthousiaste et éclairante. Sa voix gracieuse et pénétrante nous invite à l'aube du XVIIe siècle, où s'épanouissait dans les salons de la Camerata du comte Bardi à Florence le stilo moderno de Giulio Caccini, ténor, joueur confirmé de luth, viole, harpe et chitarrone, compositeur rival de Péri et sans doute auteur d'un des premiers traités de chant dans la préface de ses Nuove Musiche. Depuis 1580, on redécouvrait l'attrait de la musique de l'Antiquité, telle qu'on pouvait du moins se la représenter et, dans les salons rebaptisés Accademie (en hommage à Platon), poètes, musiciens et philosophes nourrissaient l'art et la pensée des lumières de l'humanisme. Caccini étudia la représentation des affetti, les passions humaines, et aviva la récitation mélodique proche de la parole, le recitar cantando. Ses madrigaux en continu, où la voix soliste décline les sentiments amoureux sur une basse continue chiffrée, déploient avec art et virtuosité des techniques simples et diversifiées. La mélancolie se décline de mille et une manières, stimulée par une étonnante imagination ornementale. L'élégance des soupirs passionnés est frémissante sous les doigts de la harpiste Christina Pluhar... dont le théorbe n'est pas moins sensuel. Chaque instrumentiste à ses côtés envoûte, caresse les sens, attise l'émoi... Un album troublant.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 21 mars 2006)
Antonio Caldara (1670/71-1736) : Cantate, Sonate ed Arie. Musiques pour le pantaléon. La Gioia Armonica, Jürgen Banholzer (alto), Margit Übellacker (psaltérion), Emilia Gliozzi (violoncelle). (Ramée, RAM0405) Dossier Ramée
Qu'est-ce qu'un pantaléon ? Vous le trouverez difficilement dans le dictionnaire, et pourtant cet instrument dont plus aucun n'est disponible de nos jours (et nulle image le représentant n'étant assez fiable) fit la gloire de son inventeur, le violoniste Pantaleon Hebenstreit (1667-1750) qui, par jeu, élargit l'ambitus (étendue de la note la plus grave à la plus aiguë) du cymbalum populaire et en devint l'un des plus remarquables virtuoses ! Les cordes métalliques du pantaléon suscitent un son puissant, pénétrant et limpide qui annonce sans doute le succès du pianoforte. L'instrument qui s'en rapproche le plus aujourd'hui est certainement le psaltérion ténor salzbourgeois que la très vive et tonique musicienne Margit Übellacker fait sonner avec une rayonnante finesse. Le Vénitien Antonio Caldara composa pour le "salterio" des œuvres vives et claires qui auraient pu être destinées au violon et qui, sous le timbre franc du psaltérion, éclatent avec une tranchante netteté. La gravité du violoncelle d'Emilia Gliozzi et la voix légère, pleine et rayonnante de l'alto Jürgen Banholzer, en soulignent les nuances et la vive étrangeté. Les airs d'opéras ou les cantates étaient destinés à l'époque aux plus brillants castrats, tels que l'incontournable Farinelli ou le non moins célèbre Orsini. Antonio Caldara célèbre l'ardeur scintillante des sentiments, explore les suaves tourments de l'amour, en évoque les brûlures avec passion... sans exagération virtuose même s'il exige de ses interprètes une totale apesanteur, gracieuse et raffinée. De la dentelle... comme l'illustre élégamment la couverture de ce bel album.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 15 novembre 2005)
Jacobus de Kerle (1531/32-1591) : Da Pacem Domine (Missa Da Pacem Domine - extraits -, Cantio octo vocum de sacro foedere contra Turcas, Super omnia ligna, Missa Pro Defunctis - extraits -, Come nel mar, Deux Agnus Dei sur l'hexacorde ut-re-mi-fa-sol-la, Media Vita). Huelgas-Ensemble dir. Paul Van Nevel. (HMC 901866)
Paul Van Nevel s'en revient, la baguette brandissant à son accoutumée de surprenantes merveilles. Les bibliothèques du monde regorgent, sous la poussière, de partitions méconnues qui firent pourtant la gloire de talentueux compositeurs autrefois justement célébrés. C'est le cas de Jacobus de Kerle dont Roland de Lassus fit bien des fois jouer la musique... Pourquoi oublie-t-on certains noms et en élit-on d'autres ? Parce que, sans doute, plus on les prononce, plus on les connaît tandis que d'autres, discrètement, attendent la curiosité passionnée d'un défricheur peu paresseux pour occuper de nouveau les esprits et les cœurs. L'oubli naît parfois tout bêtement de l'inappétence d'un musicologue ou de l'arbitraire de ses choix, peu judicieux, qui ne suffisent pas à éveiller l'intérêt du public ou parfois même l'éteignent tout à fait. Paul Van Nevel, insoumis, poursuit ses fouilles sans relâche, interrogeant les partitions d'autrefois afin d'en révéler la beauté et l'inventivité auprès de son ensemble toujours si exigeant, enchanteur et chaleureux. Ils nous livrent ici un large éventail de l'œuvre de Jacobus de Kerle, rigoureux équilibriste du contrepoint, audacieusement expressif, et tissant de variations en dissonances une respiration musicale sereine et apaisée. Sa vitalité rayonne, son tempérament bouillant se devine dans l'extraordinaire renouvellement de son inspiration toujours tendue vers la douceur et la plénitude. Messes, motets, responsoria, hymnes, magnificats... et un seul madrigal qui nous fait regretter que deux recueils du genre se soient perdus ! Un album qui transporte et élève l'âme !
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 15 novembre 2005)
Du temps et de l'instant. Montserrat Figueras (chant), Jordi Savall (vièle & violes de gambe), Arianna Savall (chant, harpe gothique & harpe double), Ferran Savall (chant & théorbe), Pedro Estevan (percussion). (Alia Vox AV9841)Dossier Alia Vox + Interview de Jordi Savall en décembre 2003
La famille Savall (qui compte de nombreux amis ) est grande de talents investis de la même "nécessité intérieure, à mi-chemin entre vocation et passion", qui, selon les mots mêmes de Jordi Savall, permet "en ce début du XXIe siècle, de s'occuper d'un répertoire qui remonte jusqu'au XIe siècle." Cet album est une touchante promenade de l'Orient à l'Occident : musiques et chants hébraïques, berceuse sefardi, pièce afghane, traditionnelles grecque et catalane, muzettes de Marin Marais, improvisations instrumentales et vocales... Flamme et poésie habitent ces troubadours de notre époque, jeteurs de ponts entre les cultures, réfractaires à tout académisme, respectueux des traditions. On se laisse envoûter dès la Cantiga de amigo de Martin Codax, emporté par les souffles fugitifs et prenants d'une époque. Eclats d'imaginaire intemporels, douceur et tendresse... un très bel album pour naviguer harmonieusement entre les époques et les contrées du monde.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 21 octobre 2005)
Frottole (Italie, XVIe siècle). Pièces de Cara, Azzaiolo, Stringari, Caprioli, Fogliano, Trombocino, Lassus, Giuggiola, Scoto, Dalza, Lurano, Borrono et anonymes. Marco Beasley (chant), Accordone dir. Guido Morini (orgue). (Cyprès, CYP1643)(Voir http://www.accordone.it)
Que sont donc les frottole ? "Des miniatures musicales qui chantent les passions humaines avec noblesse et retenue," nous répond d'entrée de jeu Franco Pavan (luth), levant l'énigme dès la notice. De fait, l'amour s'y déclame avec une courtoise ardeur, suppliant et déférent. "Jetez de l'eau, Madame, sur le feu, / car je me sens mourir peu à peu", entend-on dans une pièce de Lassus, plus tardive néanmoins que toutes celles dont cet album riche et harmonieux est encore doté. Que l'on soit à la cour d'Isabelle d'Este ou de Lucrèce Borgia, les compositeurs ont inventé un style vocal plus expressif et direct que le contrepoint raffiné des Français. Trombocino est l'un des premiers à mettre Pétrarque en musique, Cara se lamente avec une exquise douceur, et chacun explore ce répertoire pour voix seule et luth, propice aux émotions douloureuses et tendres. La sobriété de la frottola et sa précision formelle, la distinguent d'une musique de rue même si elle recourt parfois à des airs populaires. On en trouve d'ailleurs ici des versions plus raffinées, de quatre luths et plectre. Accordone nous en présente un éventail large et des plus délicats. La voix de Marco Beasley s'écoute avec bonheur : elle caresse les plaies brûlantes des amours suspendues : "De chagrin, je baigne mon visage, / D'une eau si douce / Que pleurer m'est aussi cher / Que toutes les joies dont jaillit le rire." (Trombocino) Son chant est un baume, une fête, un rêve entraînant que les musiciens d'Accordone élèvent avec fraîcheur et sensibilité. Un album intemporel et radieux.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 22 septembre 2005)
La Tavola Cromatica. (Un'accademia musicale dal Cardinale Francesco Barberini, Roma intorno al 1635). Musiques de Ercole Bottrigari, Pomponio Nenna, Cherubino Waesich, Michelangelo Rossi, Carlo Gesualdo da Venosa, Giovanni Pietro del Buono, Domenico Mazzochi, Giovanni Girolamo Kapsberger, Tarquinio Merula, Pietro Eredia. Evelyn Tubb (soprano), Marie Nishiyama (harpe), The Earle his viols. (Raumklang RK 2302)
L'ensemble The Earle his viols naquit en 1999 sous l'impulsion de musiciens qui s'étaient rencontrés à la Schola Cantorum Basiliensis, soucieux d'explorer le répertoire du consort de violes. Leurs instruments ont été conçus par le facteur d'instruments bâlois Richard Earle d'après le Concert des Nymphes du Tintoret. Ce désir de remonter le temps en jouant avec des instruments anciens, si propre à notre époque, s'accompagne souvent d'une curiosité appuyée pour la musique contemporaine, que manifeste par ailleurs brillamment la soprano Evelyn Tubb. Sa voix pure et précise s'élève ici avec expressivité, au-dessus des violes qui l'accompagnent dans de subtils madrigaux polyphoniques. Les pièces de l'académie de musique du cardinal Barberini, à Rome, s'y prêtent d'autant mieux qu'elles privilégient toutes la voix supérieure, qu'il s'agisse de la voix humaine ou de celle des instruments. Inhabituelle dans l'Italie du XVIIe siècle, cette tradition madrigalesque favorise un art intimiste, dit "al tavolino", où les textes mis en musique s'énoncent avec clarté, comme autour d'une table. Les violes du cardinal étaient "communi piu perfette", c'est-à-dire ordinaires mais agrémentées de frettes supplémentaires qui permettaient de rares tonalités, comme celles des clavecins chromatiques dont le clavier bénéficiait de plus de 12 touches par octave. La musique et le chant énoncent les nuances de l'émotion, les froissements de l'obscurité, les éblouissements du jour, les troubles, les frissons, les joies fugitives et la douceur des berceuses... "La vie passe en un battement de cil / Avec lequel en nuit sombre se change le jour / Qui venait juste de nous sourire, candide et vermeil." (Texte d'Urban VIII, musique de Pietro Eredia, plage 18.) Peut-être la musique ancienne nous permet-elle de retrouver aujourd'hui, en fermant les yeux, des parcelles d'éternité. En l'écoutant, on échappe à la fuite du temps : de maintenant ou d'hier, le trouble est le même. La voix des violes ou celle du femme dissipent les bruits qui nous distraient de la musique intérieure des sentiments les plus enfouis.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 24 août 2005)
Savinien Cyrano de Bergerac (1619-1655) : L'Autre Monde ou les Estats & Empires de la Lune. (Version du manuscrit de Paris, c.1650). Musiques de François Dufaut, Sainte-Colombe, John Playford, Nicolas Hotman, Dubuisson, Giovanni Girolamo Kapsberger, Marin Marais & Diego Ortiz. Benjamin Lazar (déclamation baroque), Florence Bolton (dessus & basse de viole), Benjamin Pierrot (luth, théorbe & guitare baroque). (Alpha 078)
"(...) je croys sans m'amuser aux imaginations pointües dont vous chatouillez le temps pour le faire marcher plus viste, que la Lune est un monde comme celuy-ci à qui le nostre sert de Lune."(Narrateur de L'Autre Monde, de Cyrano de Bergerac)
A mi-chemin entre la réflexion philosophique, le délire scientifique de fiction et le surréalisme, ce curieux texte de Savinien Cyrano de Bergerac nous emmène explorer la Lune, ce monde où les êtres communiquent comme le feraient des instruments de musique, sans se soucier des mots. Les préjugés, croyances et lois des hommes y sont rudement entamés, avec une drôlerie bien caustique et une poésie envoûtante. L'extraordinaire réussite de cet enregistrement, où le roman a subi plusieurs coupes et remaniements nécessaires à sa lisibilité et à sa force dramatique en un temps réduit, tient à l'atmosphère intime et chaleureuse propice aux contes de fée qu'ont recréée le comédien Benjamin Lazar et les musiciens Florence Bolton et Benjamin Pierrot. La peinture des frères Lenain, Fumeurs dans un intérieur, nous invite à l'intimité de ce qui pourrait être une réunion secrète. La voix de Benjamin Lazar, souriante et lumineuse, promet aussi de mystérieuses et passionnantes confidences. Bolton et Pierrot l'accompagnent avec grâce, douceur et à-propos de musiques d'époque choisies, animant le silence qui révèle la voix, d'une seconde vie. On oublie qu'on écoute un disque, on devine un spectacle pour lequel on a envie de réunir quelques amis, comme le propose Jean-Paul Combet dans la notice : "ouvre pour eux un flacon couleur de rubis dont la transparence sera avivée par la flamme de la chandelle." Dans le roman de Cyrano de Bergerac, le narrateur sur la Lune est invité à se nourrir d'effluves, de parfums, de vapeurs ; nous avons l'envie irrésistible de ne plus nous régaler que de sons et d'images intérieures, comme les enfants savent toujours le faire. Un livre-disque pour les grands...
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 23 août 2005)
O Dulcis Amor. Femmes compositrices au Seicento : Caterina Assandra, Vittoria Aleotti, Francesca Caccini, Barbara Strozzi, Isabella Leonarda. La Villanella Basel (Ramée, RAM0401) Label Ramée
Le premier opus du label Ramée nous convie à la vie musicale du XVIIe siècle italien, dans laquelle les femmes s'épanouissent plus librement, pour autant qu'elles appartiennent aux hautes sphères de la société. Nobles, riches bourgeoises, dans les salons ou les couvents, elles chantent, jouent d'un instrument et composent. Vittoria et Rafaella Aleotti, filles de l'architecte du duc de Ferrare, maîtrisent le contrepoint avec aisance et agilité, la première entrée au cloître, la seconde mère supérieure d'un couvent dont elle dirigeait l'enseignement musical, toutes deux si créatives que l'on se demande aujourd'hui si elles n'étaient pas qu'une seule et même personne... Caterina Assandra, dont on sait peu de choses, composa essentiellement motets et vêpres. Quant à Isabella Leonarda, mère supérieure à Novarre, elle touche par ses textes latins très émouvants, explorant avec âme et ferveur tous les genres sacrés. Francesca Caccini s'épanouit à la cour de Florence et fut la première femme à écrire un opéra ! Barbara Strozzi, fille du poète, librettiste et intellectuel de Venise, suivit un enseignement de haute volée auprès de Cavalli ; sa musique, parfaitement aboutie, témoigne de son excellente maîtrise tandis que ces textes révèlent sa liberté d'esprit et son indépendance. A une époque où la poésie amoureuse conquiert le madrigal, Strozzi n'est pas en reste ! L'ensemble féminin (et non féministe : elles se sont retrouvées toutes femmes sans avoir évité les hommes !), La Villanella Basel, exprime idéalement l'atmosphère délicatement virtuose des œuvres des compositrices précitées. L'instrumentation finement ciselée, chatoyante et lumineuse, porte avec bonheur la voix pleine et légère de la soprano Heike Pichler-Trosits.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 30 juin 2005)
Martin Codax (XIIIe s.) : Cantigas de amigo. Fin' Amor Ensemble : Carole Matras (chant & harpe), Bernard Mouton (flûtes à bec), Michaël Grébil (cistres, oud, vièle), Thomas Baeté (vièle), Vincent Libert (percussions). (Musica Ficta, MF8002) Voir aussi Label Musica Ficta
Le deuxième opus de Musica Ficta confirme l'enchantement du premier album : une intelligente conception graphique y exalte le mystère des temps anciens, si lointains qu'ils se mêlent dans nos esprits à ceux des légendes et des contes populaires. Lumière, couleurs et illustration surgissent d'un carré lumineux où le passé se révèle dans l'obscurité et l'oubli du présent qui l'entoure. Cette fenêtre ouverte sur le temps jadis est cette fois un passage vers le XIIIe siècle gallégo-portugais, où se rencontrèrent les troubadours et les poètes et jongleurs galiciens. La notice précise et édifiante de Bernard Mouton nous raconte l'apparition de l'amour courtois au XIIe siècle, quand les rois, seigneurs, bourgeois et clercs, entre deux guerres, se mirent à chanter pour leurs dames l'art d'aimer... Le code de fin'amor des troubadours (en langue d'oc) finit par gagner le Nord de la France où s'affirmèrent en langue d'oil les trouvères ; la route des pèlerinages les conduisit en Espagne où naquit la tradition courtoise en langue gallégo-portugaise. Malheureusement, si l'on recense actuellement deux mille poème profanes de cette époque, seuls deux manuscrits de cantigas profanes ont survécu : ceux de Dom Dinis et de Thomas Codax, chacun en comptant sept. Ceux de Codax formeraient peut-être le premier cycle de l'histoire de la musique, puisque la même jeune fille s'y lamente face à la mer de Vigo, en Galice, dans l'attente de son fiancé. Les manuscrits originaux étant très abîmés, les musiciens de l'Ensemble Fin'Amor se sont appuyés sur les transcriptions préexistantes de Manuel Pedro Ferreira et Higinio Anglès pour élaborer les versions de cet album, ayant recours à l'improvisation pour la sixième cantiga dont la musique n'est pas notée. En complément de programme, ils ont choisi trois autres cantigas de amigo, d'Estevao Raimondo, Bernal de Bonaval et du Roi Fernandez de Santiago, auxquelles bien sûr manquait la musique ; ils appliquèrent donc le procédé de contrafactum, souvent employé à l'époque, en appliquant à chaque poème une mélodie déjà existante, tirée des Cantigas de Santa Maria (il en existe 424, toutes accompagnées de partitions, dédiées à la Vierge). Le résultat est impressionnant de clarté, de vivacité et d'énergie ! Quelle intensité dans l'expression de la mélancolie préromantique, quel fabuleux entrain ! La voix éclatante de Carole Matras, l'excellence du percussionniste Vincent Libert, la sensualité des vièles, cistres et oud de Michaël Grébil et Thomas Baeté, la subtilité légère de la flûte de Bernard Mouton, l'harmonie de l'Ensemble Fin'Amor sont les gages d'un travail rigoureux, passionné et ... magique !
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 29 juin 2005)
Les Grandes Eaux Musicales de Versailles (Chefs-d'oeuvre instrumentaux des règnes de Louis XIII et Louis XIV). Concertino : Manfredo Kraemer, Le Concert des Nations, dir. Jordi Savall (basse de viole). (Alia Vox AV9842)Dossier Alia Vox + Interview de Jordi Savall
Chaque année, depuis 18 ans, le Centre de musique baroque de Versailles met en musique le spectacle des grandes eaux du château de Versailles et c'est à Jordi Savall que carte blanche fut donnée pour 2005. Les jets d'eau de Le Nôtre et de Francine, les cascades, fontaines et bassins aux complexes machineries souterraines avivent le décor grandiose des jardins, à la gloire toute puissante du Roi Soleil, fils de Louis XIII qui lui légua son goût (vif mais... plus modeste) de la musique autant que des fastes de la Cour. Jordi Savall a sélectionné parmi ses précédents enregistrements les œuvres les plus impressionnantes et miroitantes de cette époque de luxe artistique : les subtils Concerts Royaux de François Couperin, des extraits de divertissements et de comédies ballets, des pans grandioses des tragédies lyriques de Lully (comme celle d'Alceste), des ballets de Cour sous Louis XIII, comme ceux de Philidor l'Aisné, en miroir desquels des trésors de la musique de chambre affirment leur chaleur et leur intimité : Sainte-Colombe et Marin Marais ne sont jamais loin pour rappeler l'émouvante part d'ombre de cette ère solaire. Jordi Savall et le Concert des Nations réussissent une fois de plus un programme nuancé et haut en couleurs.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, 3 juin 2005)
Captain Tobias Hume (c.1575-1645) : The Passion of Musick : Poeticall Musicke (1607) / Captaine Humes Musicall Humors (1605). Pascale Boquet, ténor et basse de luth, théorbe / Damien Guillon, haute-contre / Bruno Boterf, ténor / Ariane Maurette, viole / Andréas Linos, viole / Pascal Gallon, basse de luth, dir. Nima Ben David (basse de viole). (ut pictura musica, Alpha 061)
La collection ut pictura musica du label alpha développe intelligemment l'idée selon laquelle "la musique est peinture, la peinture est musique", en optant pour un choix iconographique en résonance avec la musique de l'album présenté, l'un éclairant l'autre de son esthétique et sa sensualité propres. Denis Grenier, du département d'histoire de l'Université de Laval, a choisi l'huile sur bois du Hollandais Willem Cornelisz. Duyster (1599-1635), Soldats à côté d'une cheminée, pour mettre en valeur les pièces pour violes du capitaine Tobias Hume, qui lorsqu'il ne guerroyait pas, trouvait "sa part féminine" en la musique. Même clair-obscur chez Duyster et Hume, mystère, sombre taverne où tremble une bougie, jeux et vin des soldats au repos, solitude et rêveries... On trouve en effet, dans les deux présents recueils, la paillardise du corps de garde, le bien-vivre et bien-boire des militaires en goguette, et la mélancolie du combattant qui aspire à "l'harmonie de la musique" ("Cesse sommeil de plomb", Poeticall Musicke). On connaît peu de choses de la vie de Tobias Hume, qui dut être mouvementée et haute en couleurs si l'on en juge par ses passions disparates. Il fut le premier à confier à la viole le rôle de soliste, égratignant la suprématie du luth dans l'Angleterre shakespearienne. Si ses Musicall Humors sont dédiées à cet instrument solo, les Poeticall Musicke sont conçues pour ensemble de violes mais peuvent être jouées, selon Humes lui-même, "sur divers instruments". Le superbe travail de Nima Ben David qui, de sa basse de viole, dirige un ensemble de solistes où se retrouvent violes, théorbe, basse de luth, ténors et haute-contre, est empreint d'une ténébreuse lumière, ardente, altière et parfois insolente. Pénétrée de nuances, leur interprétation caresse les désirs et les chimères, la vaillance et ses blessures. En inversant la chronologie pour terminer par le premier recueil de Tobias Hume, les musiciens terminent leurs déambulations dans l'ombre fiévreuse, la souffrance et l'introspection.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 25 mars 2005)
Antoine Busnois (c.1430-1492) : Missa O Crux lignum (Motets, Chansons). The Orlando Consort (Robert Harre-Jones, contreténor / Mark Dobell, ténor / Angus Smith, ténor / Donald Greig, baryton. (Harmonia Mundi 907333)
Comment approcher la musique ancienne sans être un tant soit peu versé dans la musicologie ? La question se repose à chaque nouvel album... Certes, l'on peut céder à la magie de la polyphonie surtout lorsqu'elle est servie par un ensemble aussi sensible et précis que l'Orlando Consort, s'abandonner à la pureté des voix et se laisser porter par la douce beauté de ces passeurs de lumière. La ferveur y est apaisante, la chaleur vivifiante. Mais il est essentiel aussi de saluer l'infatigable travail historique du label Harmonia Mundi (la tâche est ici confiée à Paula Higgins) qui resitue pour nous des compositeurs peu connus du grand public, pourtant d'envergure internationale à leur époque. Il en va ainsi d'Antoine Busnois (né vers 1430 dans l'actuel Pas-de-Calais), étrange chapelain excommunié pour avoir plusieurs fois battu un prêtre jusqu'au sang, pardonné par le pape Pie II quelques années plus tard, reprenant aussitôt du service, chapelain et chanteur de Charles le Téméraire qu'il suivit dans toutes ses grandes batailles... Pour le moins étonnant, certainement une force de la nature et d'un caractère bien trempé, Busnois fut haussé sans hésitation au rang d'Ockeghem et de Dufay et sa renommée fut internationale ; certains compositeurs du XXe siècle se réclament encore de ses hardiesses musicales tandis que les musicologues se penchent passionnément sur son œuvre depuis une quinzaine d'années. L'Orlando Consort, qui s'est affirmé à l'avant-garde de cette redécouverte, nous offre ici un vaste échantillonnage de sa production : messe (pour cantus firmus), motet à texte latin, chansons françaises et courtoises (rondeau, ballade, virelai), chansons à texte double sur des airs populaires, ainsi que trois œuvres anonymes qui lui furent attribuées. Chaque pièce témoigne d'une inventivité pleine de surprises harmoniques, de changements de tempo hardis, d'amples lignes mélodiques qui annoncent Josquin et Obrecht... La plénitude de l'espace accordée à chaque voix s'accomplit avec bonheur grâce aux interprètes inspirés de l'Orlando Consort, sublimant chaque émotion avec justesse et harmonie. Un album touché par la grâce.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 27 janvier 2005)
François Couperin (1668-1733) : Les Concerts Royaux (1722). Le Concert des Nations (Marc Hantaï, traverso / Alfredo Bernardini, hautbois / Manfredo Kraemer, violon / Josep Borràs, basson / Bruno Cocset, basse de violon / Xavier Diaz-Latorre, théorbe et guitare / Guido Morini, clavecin), dir. Jordi Savall (basse de viole). (Alia Vox AV9840)Dossier Alia Vox + Interview de Jordi Savall
Jordi Savall et Le Concert des Nations relancent l'exploration de l'univers musical de François Couperin, entamée en 1976 avec ses Pièces de Viole, poursuivie en 1985 par Les Nations et en 1986 par Les Apothéoses. Les Concerts Royaux (publiés en 1722) furent composés entre 1714 et 1715 pour un ensemble de chambre à effectif instrumental varié, et donnés devant le Roi et Madame de Maintenon, à la fin d'un règne déclinant. Lully est mort, et avec lui Charpentier et Molière. Racine, La Fontaine, La Bruyère et Bossuet, comme nous le rappelle lui-même Jordi Savall, jettent leurs derniers feux. Couperin appartient à la relève artistique et mêle peu à peu le style français au goût italien prédominant, tout en privilégiant une certaine liberté. S'il adopte le ton français de la suite, il ne l'enferme pas pourtant dans un schéma type et s'octroie la fantaisie d'alterner après un prélude et une allemande, des danses variées, sans cadre trop rigide. La légèreté se teinte parfois de mélancolie et se pare d'une gracieuse élégance, chaleureuse et raffinée. On y voit certainement l'amorce des Goûts réunis, ses dix concerts suivants mêlant de façon évidente les inspirations françaises et italiennes. Douceur, tendresse, pudique émoi : les Concerts Royaux témoignent de la subtilité de Couperin et de sa touchante vivacité dont le Concert des Nations et Jordi Savall traduisent si bien les sourires et la joyeuse vitalité, tout en nuances et précision. On ne résistera pas à méditer sur cette évocation de La Fontaine par Savall dans la notice : "La beauté force à l'admiration, alors que la grâce s'insinue dans l'âme pour la faire vibrer pleinement." A méditer sereinement...
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 25 janvier 2005)
Le Trésor d'Orphée (Les concerts de musique pour violes et voix en France au XVIIè siècle) : Couperin, Boesset, Du Mont, Métru, Guédron, Moulinié, de Courville, du Caurroy, Le Jeune... Ensemble l'Amoroso, Caroline Pelon (dessus), Guido Balestracci (dessus de viole). (Zig-Zag Territoires, ZZT 04001)
L'idée de "concert de musique", née dans les appartements royaux de Louis XIII, s'étendit avec bonheur dès la première moitié du XVIIe siècle, préférant peu à peu aux vulgarités de la Cour, les sociétés lettrées et les salons des aristocrates ou des bourgeois les plus spirituels. Le grand moraliste que fut le duc François de La Rochefoucauld ne synthétisa-t-il pas l'idéal humaniste de son époque dans cette éloquente maxime : "L'honnête homme est celui qui ne se pique de rien." Sondant l'âme humaine, dédaignant l'amour-propre, "le plus grand de tous les flatteurs", l'honnête homme participe du monde avec lucidité et élévation d'esprit. La littérature et la musique entretiennent sa clairvoyance et sa grandeur d'âme en ces temps monarchiques déchirés d'intrigues, où rôdent la peste et la guerre. Aussi les poètes et les compositeurs cherchent-ils la finesse et l'extrême sensibilité. Depuis la création en 1570 de l'Académie de Musique et de Poésie par le poète Jean Antoine de Baïf et le musicien Joachim Thibaud de Courville, les instruments accompagnent sobrement la voix, tout dévoués à son service. Or, grâce à la viole si humaine et voluptueuse, émerge également un répertoire instrumental raffiné et subtil qui puise son inspiration dans les traditions vocales, éprises des richesses du contrepoint. L'ensemble l'Amoroso brode avec exigence, sur instruments d'époque, la fragile dentelle de "fantaisies" d'une gracieuse virtuosité dont l'ornementation précise et légère demande une grande délicatesse. La voix douce et nuancée de Caroline Pelon et l'exquise précision de Guido Balestracci nous guident vers l'inventivité d'une époque moins précieuse qu'élégamment sensuelle.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 5 octobre 2004)
Cataldo Amodei (1649-1693) : Su l'ore che l'aurora, Tra l'erbette il piè sciogliea, etc. / Giovanni Zamboni (?-?), Bernardo Storace (?-?). Emma Kirkby (soprano), Jakob Lindberg (théorbe, archiluth), Lars Ulrik Mortensen (clavecin). (BIS-CD-1415)
Beaucoup de grâce et d'intensité dans cette exploration de l'univers peu visité de Cataldo Amodei, compositeur sicilien entré dans les ordres à 20 ans, prêtre en 1685, fort sollicité comme maître de chapelle quoique effrayé par le rythme fou des commandes d'oeuvres didactiques et sacrées qu'il lui fallait sans férir honorer, au risque de perdre un bon mois de salaire ! Même le bien connu Alessandro Scarlatti qui lui succéda à Santa Maria de Loreto en 1688 tint à peine 5 mois là où Amodei avait résisté 2 ans ! Ceci dit ce dernier se consacra plus librement à la composition de pièces pour les grands anniversaires des pères théatins, son premier opus étant dédié à la musique sacrée et pieuse. Le second, Cantate a voce sola, comprend 13 pièces pour soprano et basse continue, dont 10 de genre profane (selon l'imagerie érotique des peintures pastorales et mythologique) et 3 d'inspiration morale et pieuse. Cet album nous en donne à entendre quelques judicieux morceaux choisis qui révèlent la densité harmonique, la fluidité et la souplesse ainsi que l'expressivité de la musique d'Amadei quelque temps avant les audaces de Scarlatti. La musique sert le texte, les mélismes soutiennent le sens d'un mot, les silences se chargent d'émotion, les notes se rompent en sanglots. Et la voix d'Emma Kirkby, vive et scintillante, chante avec bonheur les ravissements du coeur et de la foi. Les passages purement instrumentaux, empruntés à Zamboni et Storace permettent d'apprécier plus amplement la délicatesse d'orfèvre de Jakob Londberg et Lars Ulrik Mortensen, respectivement à l'archiluth et au clavecin solos. Un recueil tout en finesse.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 28 mai 2004)
Nicolaus à Kempis (ca 1600-1676) : Symphoniae. Céline Scheen (soprano), Stephan Van Dyck (ténor), Dirk Snellings (basse). Ensemble Clematis, dir. Stéphanie de Failly. (Musica Ficta, MF8001)Voir Dossier Musica Ficta
"Musica Ficta est une collection dédiée à une interprétation de la musique ancienne inscrite dans notre contemporanéité." (Bernard Mouton, directeur artistique) A l'occasion de ses 25 ans, le label belge Pavane crée donc une nouvelle collection de musique ancienne qui envisage de publier 3 ou 4 volumes discographiques par an. Le terme "musica ficta" porte l'objectif de cette entreprise puisqu'il désigne, dans les traités théoriques du XIIIè siècle, les règles d'interprétation non inscrites sur les partitions et laissées au goût du musicien. Le musicologue passionnément érudit Philippe Beaussant inaugure de sa verve coutumière la notice de ce premier album très soigné, original et rigoureux. Nous voici en pays flamand au XVIIème siècle sous l'influence des innovations musicales italiennes : la récitation chantée qui prélude à l'opéra et l'art du violon, encore peu estimé au Nord des frontières françaises, non plus que dans l'hexagone. Peu lui prêtent une digne attention et on lui préfère encore le luth ou la viole. Sans rien perdre de sa rigueur toute nordique, Nicolaus à Kempis (dont on sait seulement qu'il fut l'organiste de Sainte-Gudule à Bruxelles dès 1626, suivi par son fils) publia de 1644 à1649 à Anvers trois volumes de Symphoniae qui ressemblent fort à des sonates italiennes. Ecrites pour violon et basse continue, en trio (2 violons et basse ou violon, viole et basse), pour 4 à 5 instruments (dont cornetto, trombonne, viole ténor...), elle mélangent habilement les sonorités, osent l'ornementation et les virevoltes, intègrent même quelques thèmes populaires. Ces hardiesses sont plus retenues dans ses sages petits motets, malgré ce que Beaussant nomme les "madrigalismes" qui soulignent l'émotion de certains pans du texte religieux. L'Ensemble Clématis aborde ces subtilités avec une grande délicatesse, retenant le temps avec douceur pour accélérer soudain les mouvements de l'archet sans excès de virtuosité gratuite. Stéphanie de Failly privilégie la clarté et la douceur, l'harmonie sans rudesse ni tranchantes aspérités d'un novateur à l'écriture polyphonique limpide. De la belle et prometteuse ouvrage !
A visiter, le site très bien documenté du label Musica Ficta : http://www.musical-ficta.com
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 8 mai 2004)
Anonymus 4 : American Angels, Songs of Hope, Redemption and Glory. (HMU 907326)
Les quatre gentes dames d'Anonymous 4, aux voix sensuelles traversées de lumière, se promènent aujourd'hui dans la Nouvelle-Angleterre du XVIIIème siècle et le Sud rural des Etats-Unis au XIXème, nous ramenant moisson généreuse de chants de rédemption, psaumes, airs fugués et cantiques populaires de la Révolution américaine à nos jours. Leur formidable érudition musicale s'appuie sur les écoles de chant que les colons importèrent dans leur Nouveau Monde au XVIIIème siècle, introduisant d'abord les syllabes musicales européennes (la solmisation) et encourageant les "forgerons d'airs", traduction littérale amusante des "tunesmiths" de Nouvelle-Angleterre, maîtres de chant formés selon l'influence anglaise. Ceux-ci ne manquent d'ailleurs pas de puiser leur inspiration au coeur de leur nouvelle terre, servant le culte en même temps que la créativité artistique, vivante et savoureuse. Au XIXème siècle, les écoles se répandent dans le Sud rural parallèlement aux nombreux rassemblements évangéliques qui exaltent le sentiment de communauté. Se multiplient les ballades religieuses narratives, les cantiques strophiques, les chants du renouveau de la foi, plus dépouillés, et dès 1840 les gospels songs, optimistes et implorants, que l'on chante encore aujourd'hui ! Que voilà un périple aussi attrayant que spirituel : l'occasion de succomber une fois encore à la magie si pleinement incarnée par les quatre fées d'un ensemble toujours curieux d'horizons partagés aux sources des cultures les plus intemporelles !
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 12 mars 2004)
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