PARUTIONS LITTÉRAIRES

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La musique sous la République de Weimar Pascal Huynh – Coll. Les Chemins de la Musique – Fayard – 1998.     

Spécialiste de la musique de l’entre-deux-guerres, le musicologue et critique Pascal Huynh s’est déjà efforcé de divulguer en France l’histoire culturelle de Berlin et celle de Kurt Weill, dont il a d’ailleurs publié les écrits. Il nous passionne cette fois pour la chronique mouvementée des mutations culturelles de la première démocratie allemande, les nouvelles aspirations musicales ne pouvant être comprises sans leur environnement socio-politique en totale effervescence, dans le tourbillon de l’agitation sociale d’un régime qui s’expérimente. Un tel postulat explique la vitalité de cette analyse qui, pour être profondément humaine, captive de bout en bout. L’inflation qui sévit dès 1918 entame les valeurs d’une société bourgeoise que l’artiste bouleverse d’audaces créatives : dadaïsme et dodécaphonisme, mélange des genres du cabaret à l’opéra relèguent l’expressionnisme et les grands noms du début du siècle à l’arrière garde. Strauss d’abord, puis Busoni et Schoenberg même cèdent malgré eux le devant de la scène à leurs élèves d’une énergie débridée. La stabilisation, de 1924 à 1929 assied les principes de la Neue Musik et de la Nouvelle Objectivité dont Hindemith se fait le mentor. La musique se veut communautaire et utilitaire, intégrant la ville, l’asphalte, la machine et le quotidien ; revenant à la tonalité, elle reflète l’instinct de masse dont le jazz marque le tempo, tandis que le chant choral sert les convictions idéologiques des partis. Le cinéma et la radio accélèrent ces phénomènes, propageant dans les foyers la chanson populaire et la musique légère des revues et cabarets. Les mouvements esthétiques se radicalisent dès la crise de 1929. Brecht, Eisler et Weill luttent activement contre le conservatisme des milieux bourgeois et la montée du national socialisme. Le théâtre musical incarne la culture prolétarienne des Temps Nouveaux et le chant du cygne de la démocratie sociale qui bat de l’aile. La censure nazie conduit les compositeurs les plus impliqués à l’exil. L’étude extrêmement précise de Pascal Huynh reconstitue avec impartialité et densité le climat riche et conflictuel d’une période qu’il qualifie lui-même comme l’ « une des plus riches de l’histoire culturelle en Allemagne ». L’abondance de ses sources fidèlement retranscrites, la clarté d’organisation des chapitres, la rigueur des notes et la netteté de l’index contribuent à faire de cet ouvrage un livre de référence incontournable. Nous attendons alors, alléchés, l’ouvrage qu’il prépare sur la musique sous le IIIème Reich.

 

 

Kurt Weill de Berlin à Broadway, traduit et présenté par Pascal Huynh ; Editions Plume, Paris, 1993. (333pages).

Musicologue, critique musical, Pascal Huynh rassemble ici les écrits critiques de Kurt Weill  à travers les trois époques de sa carrière :

-          1923-1933 : en Allemagne (son travail avec Brecht : L’Opera de Quat’sous, Mahagonny)

-          1933-1935 : son exil en France (il doit fuir la montée du nazisme)

-          1935-1950 : A Broadway (il travaille la musique de film)

On trouvera dans cet ouvrage des textes théoriques, esthétiques et de politique musicale (pas toujours publiés, tels des scripts américains) ; des textes de critique musicale ou traitant de l’actualité sous toutes ses formes pour l’hebdomadaire radio Der Deutsche Rundfunk (1924-1929) ; des lettres manifestes, des enquêtes, des interviews, des tables rondes qui témoignent du caractère dynamique et novateur de la presse de l’entre-deux-guerres.

Pascal Huynh souligne qu’il existe déjà deux publications des écrits de Weill :

    -          1975 : La compilation de David Drew, éditions Suhrkamp, Francfort.

    -          1990 : La version quasi-complète (800pages) parue chez Henschel, Berlin.

La présente édition, française, rassemble la quasi-totalité des textes théoriques et esthétiques en langue allemande et anglaise, ainsi qu’une première publication des interviews de la période parisienne. Notons que Pascal Huyhn n'en est pas à son premier travail. Il est en effet l’auteur de nombreuses études sur la musique de l’entre-deux-guerres, l’histoire culturelle de Berlin et vient de publier chez Fayard La Musique sous la République de Weimar (1998), impressionnante et foisonnante recherche qui devrait bientôt être suivie d’un ouvrage sur la musique sous le IIIème Reich.

Né en 1900 et mort prématurément d’un infarctus en 1950, Kurt Weill est un compositeur dit « populaire » dont on fredonne souvent les chansons comme « La complainte de Mackie » de L’Opera de Quat’sous, que de nombreux chanteurs reprennent à leur répertoire depuis une quinzaine d’années (Ute Lemper, Marianne Faithfull…) et que la France de l’entre-deux-guerres a pourtant boudé, attitude typique envers l’Allemagne à cette époque. De plus, Pascal Huynh déplore le dédain des musicologues à l’égard de Kurt Weill : son éclectisme est injustement considéré comme un genre hybride, flirtant avec le cabaret et le jazz. Actuellement, il bénéficie d’une curiosité plus soutenue. Pascal Huynh se penche sur ses écrits pour une redécouverte objective et concrête du compositeur. Lui-même ennemi des préjugés, des prises de parti subjectives et égoïstes : de toute forme d’étroitesse d’esprit , Huynh s’enthousiasme pour la naïveté passionnée de Weill, sa simplicité et son humanité.

Il ressort en tout cas clairement (et librement) de cette étude que tout créateur, tout artiste ou tout critique contemporain, devrait lire la pensée de Weill qui est resté proche de son époque sans trahir l’art auquel il s’est consacré.

Weill précisait qu’il voulait produire une musique destinée à ses contemporains (et non comme Schönberg, à l’immortalité). Huynh souligne que « Le concept de théâtre musical offre la substance thématique et idéologique dont se nourrissent ses textes. » En effet, offrir au public de son temps la seul forme d’art qui lui soit propre reste son leitmotiv. Comme la musique et la politique étaient indissociables chez Eisler , la musique couplée au théâtre résume l’action de Weill, de Berlin à Broadway. Ses cahiers de mise en scène manifestent cette vibrante obstination esthétique avec un enthousiasme didactique. Défenseur des droits de l’artiste dans la société, c’est un pionnier qui ne perd pas le nord en insistant sur les débouchés de l’art.

Huynh précise qu’il ne faut pas chercher dans ces textes une valeur littéraire superflue : leur destination est pratique, ils brassent donc du concret. Pourtant, on y trouve un réel plaisir de simplicité, de rigueur, de clarté et de fluidité... ce qui nous manque tellement dans les critiques actuelles,  trop courants salmigondis d’opinions personnelles et de narcissisme péremptoire qui courent les journaux !

Citons pour conclure ce passage édifiant, extrait d’un article paru dans Melos, en mars 1929 à Mayence :

« Chez nous, un reportage, du fait qu’il est exercé par des experts, est souvent détourné de son but par le jugement personnel du critique, qui n’a pas sa place dans un tel cadre.(…) Il serait souhaitable que paraisse tout d’abord, vierge de toute critique, un compte-rendu réfléchi sur le titre et sur le contenu de l’œuvre, sur son exécution et sa réception par le public ; ensuite le critique pourra formuler une évaluation vraiment productive, fondé sur des détails concrets. »

"L'INGÉNIEUR EN ÉMOTIONS MUSICALES"

Schoenberg, de Pierre Barbaud (préface de André Riotte). 1999, Éditions Main d'œuvre, Collection Musique/Mémoire (192p).

 

L'ouvrage posthume inédit du compositeur Pierre Barbaud visite l'œuvre et la vie d'Arnold Schoenberg à la lumière de ses recherches sur l'organisation rationnelle du monde sonore.

 

Ne perdons pas de vue l'époque à laquelle fut rédigée cette étude : en 1963, comme nous le rappelle la préface d'André Riotte, lui-même compositeur, l'ordinateur bouleversait les modes de pensée et de travail traditionnels. Pierre Barbaud, chercheur dans une grande entreprise française en informatique, était un pionnier de la formalisation musicale. Si la musicologie nous a légué depuis lors des études plus approfondies sur l'univers d'Arnold Schoenberg, et que l'on garde en mémoire les travaux ultérieurs de Stuckenschmidt, Maegaard et Rosen ou du "Arnold Schoenberg Institute", le travail de Pierre Barbaud a le mérite de jeter avec clarté et concision les prémisses d'analyses plus poussées. Il ouvre aux néophytes les portes d'un univers obscur et méconnu qui leur a peut-être fait rebrousser chemin plus d'une fois avant lui : "tonalité", "atonalité", "sérialité", autant de termes hermétiques qui s'ouvrent tout à coup avec simplicité, affranchis du jargon habituel chargé de les expliquer, transcriptions musicales à l'appui. 

 

Barbaud fut l'un des premiers en Europe à démontrer le potentiel musical de l'algorithme. Son approche didactique impose une partition  entièrement calculée sur ordinateur, délivrée de toute intrusion sentimentale : un pur jeu de la raison qui s'appuie sur ce qu'il nomme la "recherche lucide" de Schoenberg. Fini, le mythe du "compositeur pommier" qui crée naturellement et de ses propres viscères. Finie, la transe du romantique. Il faut "doter la musique d'une morale des rapports entre les sons", il faut élaborer un système et Schoenberg arrêtera de composer durant huit ans, de 1915 à 1923, s'octroyant une "pause" qui lui permettra, au terme d'une longue ascèse, d'en venir à bout...

 

Barbaud ne se déclare pas inconditionnel de Schoenberg : il analyse son héritage avec rigueur et curiosité. Loin d'être un livre difficile et rébarbatif, son ouvrage en exigeant de la concentration se découvre avec intérêt et vivacité. Barbaud souligne, pose des questions, lance des pistes, propose des débats, évoque des défis tout à fait humains, stigmatise les réactions du public, le snobisme des initiés et, au cœur de la rigueur et de l'austérité, raconte une aventure passionnelle.

 

 

(Bruxelles, le 27 décembre 1999)

 

 

 

LE RÊVE D'UN BIOGRAPHE

Stradella, de Philippe Beaussant.  1999, Gallimard. (320pages)

 

La vie rocambolesque d'Alessandro Stradella, musicien baroque dont le luth et la voix captivaient le peuple et séduisaient les Princes.

 

Voici bien un livre qui devrait combler votre soif d'érudition, votre intelligence et votre âme d'enfant, avide de récits chevaleresques, d'intrigues amoureuses, de voyages, de découvertes et d'escarmouches. Philippe Beaussant vous avertit d'emblée : on ne sait presque rien de la vie d'Alessandro Stradella, qu'indices historiques disséminés et élucubrations de biographes fantasques. Il ne cherche pas à le cacher : lui non plus n'a rien trouvé de miraculeusement révélateur ! C'est tout à fait ce dont il compte profiter : l'absence de documents le laissera libre d'échafauder son propre rêve et de nous raconter ses doutes d'écrivain, ses émois de jeune écolier entre Alexandre Dumas et Corneille, D'Artagnan et Le Cid, Constance de Bonacieux, Milady et non pas Chimène mais ... Roxane. Car notre biographe n'a pas peur d'intervenir dans son récit, ni même de nous apostropher, encore moins de susciter une ambiance en inventant à la rescousse de l'Italie baroque pauvre en peintres du peuple, un génie italo-flamand, un Véronèse de Delft... quand  les scènes lumineuses et intimistes de La Tour, autour d'une bougie, ne suffisent plus à stimuler notre imagination dans une auberge de campagne éclairée par un chaleureux brasier.

 

Philippe Beaussant donne envie de lire à voix haute, joyeusement, les aventures picaresques aux détails croustillants de son personnage si vrai, si touchant, si proche que l'on vit à travers ses yeux les rebondissements de ses passions. Les êtres qu'ils croisent, ceux qu'il aime, nous les voyons, là, en face de nous, nous pourrions presque leur prendre la main, tout accrochés que nous sommes à la plume du conteur... Notre créateur d'univers noue et dénoue son récit sans craindre de le perdre, sauf quand il le dit lui-même, pour nous tenir en haleine ; il s'interrompt, réfléchit, joue au facétieux Diderot de Jacques le Fataliste en déconstruisant l'art d'écrire... sans toutefois nous laisser le temps de respirer. En somme, c'est tout simple et c'est très beau : il nous fait vivre son récit. Nous avons 12 ans, puisqu'il le dit. Et nous sommes adultes, puisqu'il nous le rappelle. Et nous sommes vivants, puisque nous vivons, chantons, fuyons, rions et souffrons avec Stradella.

 

Ce que Philippe Beaussant écrit de l'opéra, au début de ce palpitant récit, nous pourrions le répéter mot pour mot en décrivant son livre :

"(...) Plein de rencontres, de magie et d'enchantements, de transformations et de métamorphoses, c'est un art qui ne se propose rien que de toucher ce qu'il reste en nous de notre cœur d'enfant. Ce sont des songes. Ils ne font rien que de tenter de rencontrer vos propres songes, et par conséquent de toucher le fond de ce que vous ne savez pas de  vous-même." (p31)

 

 

(Bruxelles, le 4 décembre 1999)

 

 

 

« MARCHE FUNÈBRE »

Le Principe de L’Enfer. I. Marche Funèbre. De C. Carré et J.M. Michaud, coll. Bulle Noire, 1999, Glénat.  

 

La BD s’intéresse indirectement à Frédéric Chopin.

 

Coïncidence de parution avec le 150ème anniversaire de la mort du compositeur des Nocturnes , Le Principe de l’Enfer, de Claude Carré et Jean-Marie Michaud scande, chez Glénat, une Marche funèbre, premier volume de 6 albums qui retraceront au fil des siècles une série d’enquêtes policières indépendantes pourtant reliées entre elles par une étrange force maléfique et meurtrière.

 

1846. A Nohant, dans l’accueillante demeure de George Sand, se retrouve souvent le petit monde des intellectuels et des artistes de l’époque, parmi lesquels Frédéric Chopin et Eugène Delacroix font de fréquentes villégiatures. Les enfants de la maîtresse de maison ont suffisamment grandi pour échapper au contrôle vigilant de leur mère : Maurice sèche les cours de Delacroix pour suivre un jeune poète torturé dans de périlleuses virées au cœur du Berry, tandis que Solange  qui s'applique au piano passionne moins sa mère que le fils prodigue. Ce tranquille petit coin d’histoire se déchire toutefois insidieusement ; d’odieux crimes rituels lapident le Berry tandis que la romancière écrit La Mare au Diable.

 

S’agit-il de pure fiction ou d’une réflexion inquiétante sur l’envers de la création ? Le reflet des Filles du Feu hante le regard de Gérard de Nerval…Les chefs-d'œuvre brillent d'une aura mystérieuse qu’il semble plus sage de ne pas interroger. Certains éclairs de génie cachent un mal plus profond.  

Le scénariste, Claude Carré, confie s’être appuyé sur une très lourde documentation pour réunir la somme de détails qui donne cet accent de vérité aux protagonistes du drame (1) et réussit quelques clins d’œil aux connaisseurs ; quant au dessinateur, Jean-Marie Michaud, il semble avoir observé longuement les portraits des personnages qu’il anime. On relève les ressemblances avec amusement, même s’il perd souvent l’expressivité d’une émotion au profit de la fidélité d’une physionomie peut-être trop rigide.

 

Si certains plans peuvent saisir, la plupart restent plutôt convenus tout comme la profusion des couleurs dissipe l’attention et l’étrangeté de l’ambiance. Chopin se débat contre la tuberculose tandis que de cruels événements secouent le Salon artistique, politique et philosophique de la dame au cigare…

 

(1)        Interview tirée de VECU, septembre 1999.

 

INSTANTANÉS DE LA BELLE ÉPOQUE

La belle époque de la musique française (1871-1940). De François Porcile. Coll. Les chemins de la musique, 1999, Fayard.

Album d’images souvenirs des musiciens français de 1871 à  1940, rassemblées et commentées par François Porcile.

L’idée est plaisante : chaque chapitre du livre s’ouvre sur un dessin, une peinture ou une photographie dont l’émotion avive les  souvenirs de l’historien et anime les protagonistes. Franck, Chabrier, Messager, Chausson, d’Indy, Fauré, Satie, Bizet, Milhaud, Dukas, Koechlin, Sauguet, Poulenc, Auric… mais encore les Mauriac, Rostand, Corbière, Mallarmé, Supervielle, Valéry… des hommes politiques, des éditeurs, des chefs d’orchestre, des inspirateurs, des correspondants, la famille, les amis, les critiques, le monde artistique musical, littéraire, pictural, ses satellites, les références contemporaines, les regards d’aujourd’hui sur le monde d’hier, les interventions de l’avant-garde, les réactions des cinéastes, l’apparition de Truffaut dont François Porcile, lui-même réalisateur, fut le conseiller littéraire… la surcharge de références, d’anecdotes et de détails jointe encore à la sarabande des noms « célèbres » dont l’accumulation ne cesse d’ébahir, tout ce déferlement d’érudition passionnée truffée de clins d’œil cocasses laisse pantois le lecteur le plus averti tandis qu'il risque de perdre dès la troisième page, entre deux patronymes, l’inconscient qui espérait y comprendre quelque chose sans s’être documenté auparavant.

François Porcile possède et maîtrise son sujet sans aucun doute possible : il nage dans « l’âge d’or de la musique française » comme un poisson dans l’eau. Ceux qui espèrent trouver des balises en suivant son rythme de croisière risquent de boire la tasse ! Il confie d’ailleurs dans une introduction qu’il rebaptise « Prélude » : « J’ai eu la chance de devenir mélomane très tôt, de choisir d’emblée Ravel comme Dieu musical… » Si néanmoins, on a la chance ou la formation nécessaire pour l’accompagner dans ses pérégrinations, on prendra assurément un malin plaisir à débrouiller l’écheveau des intrigues musicales, attiser l’excitation des clans rivaux et de leur chef de file et choisir son camp en jubilant de l’abondance de récits inédits. Cet ouvrage pour avertis exige l’étude d’une grille chronologique gracieusement dessinée en fin de volume. Avis aux amateurs, aux connaisseurs, aux curieux et aux courageux !       

 

BACH EN MOSAÏQUE

Wolfgang Sandberger accompagne la sortie, chez Teldec, de l’Intégrale Bach 2000, d’une biographie foisonnante de détails historiques, d’illustrations et d’anecdotes. Rendez-vous à notre rubrique Nouveautés discographiques pour de plus amples renseignements.  

Vingt-quatre inventions sur Johann Sebastian Bach . De Wolfgang Sandberger. Metzler Musik, Teldec, 1999.

 

 

ENQUÊTE MUSICALE

 Et ils troublèrent le sommeil du monde, de C.S. Mahrendorff. Traduit par J.C. Capèle. Fayard. 1999. (462pages).

C.S. Mahrendorff écrit ici son premier roman. Né en 1963 et fonctionnaire de métier, il passe son temps libre à la composition d’oeuvres musicales pour grand orchestre ainsi qu’à l’écriture. Et ils troublèrent le sommeil du monde sortit en Allemagne en 1994 et vient récemment d’être traduit chez Fayard.

 Le titre de cet ouvrage sonne déjà comme un mystère, à la fois épique et poétique. En effet Mahrendorff nous plonge dans la geste mystérieuse de la Vienne décadente du XIXème siècle finissant : ses salons, ses cafés, ses banques où se presse une foule bigarrée de jeunes poètes nonchalants, de musiciens novateurs encore dans l’ombre, de cocaïnomanes et de psychologues, d’hommes d’affaires et de banquiers juifs dont la mort ou l’exil semblent suspects. On croise le docteur Freud dans le célèbre café Griensteidl, Arnold Schönberg derrière un guichet de banque, employé peu convaincu qui compose en cachette entre deux clients, Gustav Malher, Arthur Schnitzler, Karl Kraus… tous rencontrés par l’intermédiaire du narrateur, le professeur Heydinger, psychologue lui-même, féru du symbolisme des rêves et duquel dépend le fil de l’histoire.

Car ce passionnant roman nous entraîne dans une enquête policière haletante, qui va piano à crescendo, en mêlant adroitement contexte historique rigoureusement réel et fiction. En effet à la fin du XIXème correspond la sournoise montée de l’antisémitisme et les prémisses du national socialisme ; une organisation secrète nommée La Main Noire agit dans l’ombre… Heydinger est un sceptique qui se laisse difficilement gruger par des insinuations sordides mais force lui est de constater en soignant l’un de ses clients, que l’Autriche est victime de sourdes manipulations…

Et ils troublèrent le sommeil du monde n’est pas un simple récit linéaire ; il offre une multitude de points de vue : historique et musical, certes, mais aussi philosophique, politique, économique et… littéraire ! Mahrendorff s’amuse à construire son roman selon la tradition des romans policiers de Sir Conan Doyle dont il cite un passage pour ouvrir son prologue. Prologue ou prélude, pourrait-on dire, pourquoi pas « ouverture », puisque celui-ci contient le thème majeur du roman qui se développe ensuite en trois grands mouvements. On y retrouve les éléments essentiels à un suspense de qualité : l’énigme, l’atmosphère, les personnages ambigus, les ombres fuyantes, l’insaisissable dans une construction rigoureuse et parfaitement maîtrisée. Le professeur Heydinger et son mystérieux patient cocaïnomane, Livingston, forment un couple de détectives qui rappelle, en bel hommage ouvert, celui du fidèle docteur Watson indispensable à la sagacité de  Sherlock Holmes.

Plus qu’un simple bon moment, c’est aussi un tremplin à des questions existentielles plus sérieuses : d’un personnage à l’autre, Mahrendorff observe, rend compte, interroge… passionne. Enquête policière, exploration de l’inconscient et jeu de références jouissives !