PIANO

 

 

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Concertos pour piano n° 21 (K.467) & 24 (K.491), Fantaisie pour piano en ré mineur K.397, Rondo en Ré majeur K.382. Camerata Salzburg, dir. Stefan Vladar (piano).  (Harmonia Mundi HMC 901942)

                Chef d'orchestre principal du Grand Orchestre de Graz depuis 2002, Stefan Vladar dirige de son piano avec un esprit de synthèse et un sens du détail qui subliment l'architecture expressive des partitions mozartiennes. Tout y semble simple, propice à l'improvisation, d'une fluidité évidente et virtuose. Le Camerata Salzburg suit en effet l'impulsion du chef pianiste avec une aisance aérienne et enivrante, scandée par la passion du rythme et ses complexes exigences structurelles. Stefan Vladar a tiré des premières années viennoises de Mozart quatre œuvres conçues pour être jouées devant l'aristocratie, d'une liberté créative que favorisait l'absence de contraintes formelles. Les concertos 21 & 24, face à face, initient tous deux de nouvelles impressions sonores ; toutefois, si le premier s'épanouit avec enthousiasme contre de subtils appels de la mélancolie, le deuxième s'épanche dans un pathos presque romantique... que la vivacité tire abruptement de sa torpeur. Frémissements, lueurs, contrastes, Stefan Vladar aime en dévoiler les mystères ; son toucher vif et net suggère plus qu'il ne définit l'univers complexe de Mozart, sa fraîcheur et sa douleur auxquelles le mouvement donne leurs couleurs changeantes et toujours vivifiantes.  Vladar nous éclaire d'emblée de la joie lumineuse du Concerto 21 et doucement saisit les ombres qui en soulignent la clarté ; plus sombre, la Fantaisie en ré mineur est suivie de l'éclatant Rondo en Ré majeur ; le Concerto n°24, aux tonalités dramatiques, laisse finalement entrevoir les dessous d'une bataille pour qu'advienne la lumière. Grâce à Stefan Vladar, la légèreté mozartienne se construit et se mérite avant de promettre l'envol.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 29 mars 2007)

 

 

Alexander Glazounov (1865-1936) : Concerto pour piano et orchestre N°1 en fa mineur op.92/ Symphonie N°5 en si bémol majeur op.55. Severin von Eckardstein (piano), Orchestre National de Belgique, dir. Walter Weller. (Fuga Libera FUG521)

                A 28 ans, le Premier Prix du Concours International Reine Elisabeth de Belgique 2003, Severin von Eckardstein, défend brillamment l'un des compositeurs russes les plus souvent controversés : d'aucuns accusent souvent Alexander Glazounov d'académisme, de plus tempérés voient en lui le "dernier classique russe", d'autres encore l'assimilent à Brahms... Severin von Eckardstein attaque la partition de son Premier Concerto (que Glazounov composa à 46 ans) en laissant loin derrière lui les poussiéreuses querelles d'initiés. La force et la noblesse de ce jeune musicien, l'élégance et le charme de son toucher léger, soyeux et déterminé révèlent l'extrême sensibilité de Glazounov au cœur des formes d'écriture les plus rigoureuses. Dans cette partition extrêmement difficile, écrite pour l'un des plus redoutables virtuoses de l'époque, Leopold Godowsky (qui n'eut d'ailleurs pas l'occasion de l'interpréter), un lyrisme romantique hante une structure des plus traditionnelles où s'épanouissent pleinement des rythmes inventifs, de riches couleurs orchestrales, des cadences puissantes et de riches harmonies. Les hommages ouverts à Beethoven, Schubert et Chopin ne permettent cependant pas de comparer l'écriture de Glazounov, où la musique se travaille à pleines mains, comme une terre vivante et modelable, aux souffrances ni à la vision philosophique torturante de Brahms. Glazounov épanche et tient ses sentiments, avec la puissance d'un artisan dont Severin von Eckardstein saisit souverainement la grande finesse, l'héroïsme et la douceur. L'ONB dirigé avec souffle et vivacité par Walter Weller, soutient le jeune interprète sans défaillir, avec un élan et une prestance chatoyants ! De même en complément de programme, l'Orchestre National de Belgique enlève-t-il avec superbe la Cinquième Symphonie, altière, solennelle et parfois féerique, traversée d'accents russes intenses et profonds.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 7 mars 2007)

 

 

Frédéric Chopin (1810-1849) : Récital Chopin (Nocturne n°1 op.27, Sonate n°2 op.35 "Funèbre", Nocturne n°2 op.15, Barcarolle op.60, Mazurka n°3 op.30, Mazurka n°4 op.30, Andante Spianato, Grande Polonaise op.22, Nocturne posthume). Roger Muraro (piano). (Accords 442 8886)

                La sobriété extrêmement sensible de Roger Muraro, en quête toujours de ce qui pourrait être la première lumière du son, au seuil de la mélodie, explore cette fois la nuit dense et multiple de Frédéric Chopin. Le pianiste dépouille le romantisme de ses traditionnels oripeaux, de ces "on-dit" ou "on-a-lu" qui en perturbent la découverte et les délicates sensations. Son récital est un voyage parmi les ombres inquiètes, l'ivresse amoureuse, sa douceur et ses excès, et l'ardeur impatiente de Chopin. Du Premier nocturne au Nocturne posthume vibrent d'intenses fragments de vie et d'angoisses funèbres, sentiments et frissons d'un jeune homme que la douleur et l'énergie conduisent à la maturité. Muraro construit son programme avec puissance et sérénité, attentif au moindre changement de rythme, surprenant chaque trouble de la respiration, dans l'ombre d'une musique vive et brûlante. Le génie de cet immense pianiste se concentre dans la retenue et la précision, pour livrer l'inflexion la plus juste, la plus pleine et touchante... hors de tout effet de style. Avec la fluidité suprêmement gracieuse de ceux qui ne jouent pas la souffrance mais en acceptent l'indicible familiarité.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 18 janvier 2007) 

 

 

Ludwig van Beethoven (1770-1827) : (Vol.2) Sonates n°8 "Pathétique" en ut mineur op.13 / n°11 en si bémol majeur op.22 / n°28 en la majeur op.101 / N°9 en mi majeur op.14 N°1 / n°10 en sol majeur op.14 n°2 / n°24 en fa dièse majeur op.78 / n°21 "Waldstein" en ut majeur op.53 / n°27 en mi mineur op.90 / n°25 "Alla tedesca" en sol majeur op.79 / n°29 "Hammerklavier" en si bémol majeur op.106. 3CDs. Paul Lewis (piano). (Harmonia Mundi HMC 901903.05) Voir nos coups de coeur (vol.1 et 2)

                Une prestance envoûtante, un doigté familier des ténèbres les plus profondes, une flamme intense qui ne craint pas de brûler dans les eaux abyssales du piano : ainsi s'ouvre, sur les première notes de la "Pathétique", le deuxième volume de l'intégrale des Sonates de Beethoven par Paul Lewis ! Maître des contrastes, il sonde l'étrangeté des émotions du compositeur mille fois visité, mais avec une douce patience et une fermeté incomparables. Jamais brutale, son approche découvre la complexité des sentiments beethoveniens, ses troublantes volte-face, ses joies vives et ses douleurs poignantes. Est-ce la lucidité qui donne à Paul Lewis cette extraordinaire aisance, non seulement virtuose, mais tout aussi lyrique, sans tomber à aucun moment dans le cliché, sans céder un seul instant le pas à la facilité expressive ni à l'évidence romantique ? Il bouleverse alors, croisant l'inédit d'une personnalité créative tourmentée, sa verve légère sous les accents tragiques, sa vivacité lumineuse sous la tension grave des muscles, son feu sacré.

Les trente-deux sonates de Beethoven donnent lieu à de nombreuses exégèses : d'aucuns y voient un "nouveau clavier bien tempéré", certains y déchiffrent les variations d'un journal intime, d'autres y retrouvent un voyage initiatique en quatre grandes étapes, d'un hommage à la musique décorative de Haydn et Mozart jusqu'à une musique extrêmement intériorisée... Toutes ces lectures sont autant de chemins passionnants à explorer pour affûter notre écoute.

Ce qui ne nous empêchera pas de nous autoriser provisoirement à tout oublier de ces utiles repères pédagogiques pour nous abandonner à la lecture vigilante de Paul Lewis, riche en couleurs, nuances et sensations, d'une présence continue et frémissante.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 16 novembre 2006)

 

Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Le Clavier bien tempéré - II - (Préludes et Fugues BWV 870-78, 879-884 & BWV 885-893). Andrei Vieru (piano Steinway & Sons). 3 CDs (Alpha 094)

            "Le musicien est-il confronté au même type de dilemme que celui auquel fait face le restaurateur de tableaux ?", telle est la question que nous pose l'historien d'art Denis Grenier, auteur de la notice du second volume du Clavier bien tempéré de Bach, interprété par le Roumain Andrei Vieru. Du tableau délabré d'Antonello da Messina représentant l'Annonciation (1474), et dont la peinture s'écaille en de larges pans, on devine comme sur la couverture du premier volume, la "voracité du temps" (voracità del tempo) et cette liberté de l'œuvre d'art de se dire à l'infini, de signifier le multiple à travers ses métamorphoses... Ce qui nous rappelle judicieusement l'angle d'attaque du pianiste Andrei Vieru, que fascinent les analogies entre les lois du contrepoint et celles des rêves telles que les définit Freud : déplacement, renversement, condensation. "Contrepoint libre, relâché et, plus encore (...) hétérophonie : nous pensons tous tantôt à l'unisson avec nous-mêmes, tantôt en contrepoint" (Andrei Vieru). Que penser lorsque se déplie la logique, tandis que du compositeur nous passons à l'interprète, puis aux interprètes, de siècle en siècle ? Belle invitation à écouter les pièces des plus grands d'une oreille nouvelle, attentive aux inflexions, aux échos et aux frémissements des musiciens qui les redéfinissent en les jouant ! La patience, l'intensité et la densité d'Andrei Vieru permettent la concentration qui accueille et sublime l'émotion. Et ceux qui connaissent déjà le volume I paru en janvier 2006 seront comblés ! (voir ci-dessous)

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 9 juin 2006)

 

Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Le Clavier bien tempéré - I - (Préludes et Fugues BWV 846-847 & BWV 858-869). Andrei Vieru (piano Steinway & Sons). 2 CDs (Alpha 087)

            "La vérité d'une œuvre ne réside nullement dans l'interprétation qu'en avait donnée son siècle, ni même son auteur, lequel est tout sauf le propriétaire de ses œuvres. La question de la vérité d'une œuvre nous amène à considérer celle de savoir : pourquoi, en général, les jouer ?" (Andrei Vieru, notice de l'album) Il vaut mieux à notre époque formuler soi-même la question lorsqu'on est pianiste et que l'on s'attaque après maintes interprétations dites "de référence" au premier tome du Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach, souvent cité comme "alpha de la musique savante" ou "Ancien Testament de la musique classique". Vieru s'inscrit d'emblée dans "la nécessité philosophique d'expérimenter" une œuvre plutôt que dans celle de cultiver son "charme suranné", tout comme le fragment de toile de l'Annonciation d'Antonello da Messina (1474) sur la couverture de l'album, suscite une réflexion sur les métamorphoses d'une œuvre à travers le temps qui, pourtant, n'en sédimente jamais le sens et l'ouvre toujours à de nouvelles pistes de compréhension. Quel horizon déploie donc Andrei Vieru en osant le premier livre du Clavier bien tempéré ? Une sonorité claire et aérienne transforme dès les premières notes du Premier prélude la poussière de l'érudition la plus docte en pluie lumineuse. Nulle volonté démonstrative ne crispe les mains du pianiste ni n'en précipite les doigts sur le clavier, mais avec aisance et naturel, il habite la transparence d'un Bach déployant les possibilités infinies dudit "tempérament égal" à l'accord inchangé, tandis que s'ajustent les intervalles harmoniques au gré des douze tonalités majeures et mineures. Lorsque l'équilibre s'obtient avec patience, évidence et mesure, l'inventivité se glisse dans les sensations dont les élans d'Andrei Vieru libèrent la délicate diversité. La précise architecture du Clavier bien tempéré n'exclut pas ses riches frémissements émotifs : préludes et fugues envoûtants, mélancoliques, troublants ou joyeux, allègres et vertigineux. Vieru en exprime les nuances sans trahir leur unité ni briser leur élévation douce et soutenue vers une sereine clarté. Aucune déchirure n'en ternit l'éclat et pourtant la fragile humanité transparaît dans la douceur radieuse du pianiste roumain qui suggère avec bonheur la persévérance de l'âme vers l'envol.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 23 février 2006)

 

 

 

Frédéric Chopin (1810-1849) : Intégrale des valses (n° 1-19) + Frédéric Mompou (1893-1987) : Valse-évocation (Variations sur un thème de Chopin, 1938-57). Alexandre Tharaud (piano Steinway). (Harmonia Mundi, HMC 901927) Coup de coeur !

            Les références chopiniennes d'Alexandre Tharaud en matière d'interprète en disent long sur l'intelligente délicatesse du sentiment qui anime sa propre vision des valses du grand romantique ; le pianiste français cite rien moins que Dinu Lipatti et Samson François, humilité et subtil défi quand il s'agit de jouer à son tour ces pages d'anthologie dont d'autres concertistes ont trop souvent privilégié la virtuosité à la troublante fragilité. Sans hésitation aucune, avec un sens vibrant de la chaleureuse intimité, Alexandre Tharaud nous entraîne dans le frémissement noble et langoureux d'émotions fugitives, la fougue d'un temps près de s'évanouir, où pourtant les notes s'épanouissent avec langueur, inspirées par l'éphémère. Nostalgie exaltée, mélancolie souriante, trois temps pour les envolées légères de l'imagination contre la tristesse qui la hante... Le son s'enroule autour des doigts du pianiste, apparemment désinvolte et léger, comme un sourire qui envoûte le cœur, avant de planer dans l'espace et de disparaître à regret. Le rythme tremblant du fameux "rubato chopinien"  ici fait sens, avec une grâce étonnante, sans affectation aucune ni insistance inappropriée... On dirait qu'il s'improvise avec liberté ! Tharaud incarne subtilement la spontanéité, se glisse à l'origine de l'élan amoureux, à l'instant vif où point la lumière. On perdrait la tête à trop l'écouter...

 

(Isabelle Françaix, le 11 mai 2006)

 

Johannes Brahms (1833-1897) : Concerto pour piano & orchestre 1 en ré mineur, op. 15. Krystian Zimerman (piano), Berliner Philharmoniker, dir. Simon Rattle. (DG 00289 477 6021)

            Si Schumann avait vu en Brahms un "nouveau messie de l'art", ses contemporains ne partageaient pas tous cette idée... Debussy ironisait sur sa lourdeur, Nietzsche dédaignait sa "mélancolie de l"impuissance", d'autres moquaient les limites de son art mélodique. Le souffle de son premier concerto échappa du même coup aux critiques qui purent assister à sa création et qui en décrièrent la véhémence bouleversée. Brahms avait 26 ans en 1859 et bouillait d'une amitié passionnée pour Robert Schumann, dont la tentative de suicide en 1854 ne fut peut-être pas étrangère, écrit-on, à l'expressivité farouche du premier mouvement. Colère, révolte, vigueur dense et âpre secouent cette partition massive où le piano et l'orchestre fusionnent au-delà de toute virtuosité, robustes et indifférents au brillant du genre. L'intelligence de Simon Rattle en articule les soubresauts avec une clarté sobre et dépouillée de toute redondance tandis que le piano de Krystian Zimerman privilégie le tranchant du désespoir, vif, aride, irrémissible. Et c'est dans la nuance qu'il puise cette intensité, révélant avant toute note le tremblé du silence... comme si l'hésitation la plus humaine, l'angoisse la plus troublante précédait la fermeté. Avant le retour sur soi qui précède et habite le deuxième mouvement, adagio méditatif qui conduit au rondo final, tout de grâce bucolique. La vie reprend ses droits, traversée d'une ferveur quasi-religieuse, d'une révélation bouleversante. Zimerman confie sa recherche des justes tempi, toujours subjectifs, et qu'il lui faut adapter au caractère changeant de la musique... Sa vision de Brahms en habite les moindres variations, les subtiles évolutions, pas à pas aux côtés de Simon Rattle qui capte les bruissements de la vie, son chaos et sa chaleur entêtante en de riches couleurs orchestrales, nettes, puissantes et directes. Aucune préciosité, nulle complaisance, mais une vitalité cordiale et désespérée.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 23 mars 2006)

 

Johannes Brahms (1833-1897) : Concertos pour piano & orchestre 1 en ré mineur, op. 15 & 2 en si bémol majeur, op. 83. Nelson Freire (piano), Gewandhausorchester, Riccardo Chailly (direction). 2 CDs (Decca - 475 7637)

            Fruit d’une intense collaboration destinée à une tournée européenne consacrée aux deux concertos pour piano de Brahms, l’union de Chailly et Freire se conclut par un double album « live ». Capté lors des concerts au Gewandhaus de Leipzig entre les 22 & 26 novembre 2005 et les 13 & 18 février 2006, l’enregistrement de ces concertos est l’aboutissement d’une vision synthétique peaufinée sur le vif, avec les imperfections auxquelles prêtent bien sûr l'exaltation et à la jubilation d’une telle communication publique. Freire, Chailly et le Gewandhaus donnent ici le meilleur de leur exigence artistique et harmonisent des tempéraments qui ne sont pas forcément toujours complémentaires, car là où le chef élargit le spectre sonore de son orchestre, le pianiste affine sa pensée et amortit sa puissance avec une grâce incisive. C’est d’ailleurs le grand atout de cette nouvelle lecture brahmsienne dans la discographie déjà bien fournie des concertos : l’union Freire-Chailly ne s’enorgueillit pas de réaliser une osmose idéale mais véhicule les approches pianistique et orchestrale différentes sans prétendre les unifier. Certains moments pianistiques évoquent le Chopin soliste (premier mouvement de l’opus 15 & quatrième mouvement de l’opus 83) alors que l’orchestre se campe dans la démesure et l’incantation. Le mouvement lent de l’opus 83 exalte les différentes facettes (chambriste et orchestrale) de Brahms dans la richesse du tissu sonore des violoncelle, cordes, orchestre au grand complet et enfin piano. Oublié, presque, le concerto pour piano ! Nelson Freire expose cependant avec détermination des sentiments vivaces qui jaillissent dans la conclusion du quatrième mouvement, aérien et énergique. L’inspiration de Riccardo Chailly malmène parfois l’approche plus harmonieuse de Nelson Freire, mais sa passion maintient et sous-tend la cohérence. Il est difficile de parler d’équilibre idéal dans les concertos de Brahms, longtemps surnommés « symphonies concertantes » pour leur envergure démesurée, mais l’introspection exigeante et acérée de Nelson Freire face à la verve communicative et exubérante de Riccardo Chailly aboutit à une lecture passionnante fondée sur la complémentarité et le respect. Sans compromis, l’exigence de chacun s’affirme par la personnalité, l’intériorité et la compréhension individuelle d’une œuvre que tous deux pratiquent de longue date !

(Noël Godts, Bruxelles, le 14 mars 2006)

 

 

MemoryWolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Piano Sonata No. 10, K. 330, Frédéric Chopin (1810-1849) : Piano Sonata No. 3, Op. 58, Robert Schumann (1810-1856) : Kinderszenen, Op. 15 & Franz Liszt (1811-1886) : Hungarian Rhapsody No. 2, S. 244 (arr. Vladimir Horowitz). Lang Lang (piano). (DG 477 5938)

            Bref retour aux sources pour le pianiste Lang Lang. Ce quatrième album, enregistré cette fois en studio, livre les pages qui ont bercé les oreilles du jeune prodige chinois. Mozart d’abord, Chopin ensuite, suivi par Schumann et enfin du Lizst de Horowitz dans la seconde Rhapsodie Hongroise si bien illustrée dans l’un des nombreux cartoons de Tom & Jerry ! Jeunesse donc mais maturité précoce également car le jeune pianiste sacrifie moins que d'habitude à la vélocité (voir ses premiers enregistrements de Mendelssohn, Rachmaninov & Tchaïkovski) et affine un jeu d’une clarté rayonnante et limpide. Son Mozart équilibre une palette sonore brillante, ronde et diaphane, difficile à imaginer chez l'artiste, ici assagi, après ses fracassants débuts chez DG. Son Chopin relève la virtuosité passionnée des romantiques mais marque la subtilité de contrastes délicats et réfléchis. La troisième sonate mène aux confins d’une pensée complexe mais Lang Lang en extirpe l’essence et la saveur grâce à sa robuste finesse, qui mène au recueillement et à l’apaisement d’un dernier mouvement noble et sentimental, chahuté par le caractère affirmé d’une âme en perpétuel émoi. Achevant le programme de son album par les Kinderszenen, Op. 15 de Schumann, Lang Lang assemble poésie et émotions avec une simplicité très prometteuse. La seconde Rhapsodie Hongroise, donnée en bonus, souligne encore la technique accomplie de Lang Lang qui se joue des embûches pianistiques avec désinvolture et amusement, bel hommage à Horowitz qui en fit autrefois son jouet musical...

(Noël Godts, Bruxelles, le 30 janvier 2006)

 

Sur fond de musique sud-américaine... (Villa-Lobos, Ginastera, Piazzolla). Jean-Pierre Delens (piano). (Chamber CHCD113 sur http://www.jean-pierre-delens.be )

            Né à Braine-l'Alleud dans le Brabant wallon, Jean-Pierre Delens joue du piano depuis l'âge de 7 ans, élève de Jean-Claude Vanden Eynden au Conservatoire Royal de Bruxelles, puis de Pascal Sigrist au Conservatoire Royal d'Anvers. Très impliqué dans la vie musicale de son époque, il est l'un des membres fondateurs de l'ensemble Uyttenhove auprès de la compositrice Danièle Baas, dans le but de créer et diffuser les œuvres de compositeurs belges vivants. Ce qui ne l'empêche nullement d'aller explorer au-delà de ses frontières des répertoires peu joués... comme ceux du Brésil et de l'Argentine, "sur fond de musique sud-américaine". Valses et Cycle brésilien de Villa-Lobos, danses argentines et milonga de Ginastera, Préludes et Angel de Piazzolla. Une musique chaude et fougueuse dont Jean-Pierre Delens exprime la sentimentalité avec une belle subtilité, suggérant le trouble sans exagération, la mélancolie avec une certaine gaieté, un ton parfois presque léger... il nous emmène en promenade dans l'ombre des rues argentines et brésiliennes : on l'y accompagne d'un pas tranquille, un peu nostalgique, le coeur serré et pourtant ... étrangement séduit, prêt à s'envoler. Delens maîtrise l'art de la suggestion, évoquant la sensualité comme on la regarderait les yeux brillants, si proche mais toujours à distance. Heureux trouble, en somme, que celui de traîner avec lui, nonchalants, dans ces contrées ardentes.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 26 janvier 2006)

 

César Franck (1822-1890) : Prélude, fugue et variation pour piano, Prélude choral et fugue pour piano, Quintette pour piano et cordes. Alice Ader (piano), Ensemble Ader (Christophe Poiget & Christophe Ladrette -violons- Pascal Robault -alto- Isabelle Veyrier -violoncelle). (FUG509)

            La popularité de César Franck, compositeur français d'origine belge, a-t-elle souffert en son temps du manque de charisme de l'homme ou de sa vie sans histoires ? Toujours est-il qu'il demeura à son époque très moyennement connu (quoique reconnu), toujours peu populaire de nos jours, malgré la célébrité de quelques-unes de ses œuvres les plus célèbres. Son Quintette pour piano et cordes fut tout de même une petite révolution dans un genre encore peu représenté en France, qui exalta ensuite de nombreux compositeurs. Outre sa mélodie, grave et poétique, les contrastes fiévreux, les explosions soudaines en exacerbent la ferveur et l'extrême sentimentalité, sans jamais perdre la rigueur d'une architecture profondément pensée, dénuée de toute facilité. Comment ne pas songer ici à l'une des versions d'anthologie publiée chez Philips en 1991 (432142-2) : celle de Sviatoslav Richter et du Quatuor Borodine (enregistrée en 1981 à Moscou), si frémissante et fougueuse ? Celle de l'Ensemble Ader vibre néanmoins d'une belle intensité et se développe avec une ampleur et une clarté puissantes. Les cordes bouleversent, déchirantes, tandis que le piano d'Alice Ader affirme un phrasé net et posé. On n'y trouve pas le velouté ni les déchirures brutales de celui de Richter, mais un tempérament très vigoureux également, et qui affirme plutôt sa présence avec calme et concentration : distinct, franc et sans excès. Alice Ader développe d'ailleurs son souci de la forme et de l'élocution dans le Prélude, fugue et variation pour piano, considérée comme une "application nouvelle du principe sériel" (selon la remarque de Michel Stockhem qui rédige la notice de l'album), la fugue en constituant inhabituellement le volet central. Stabilité, équilibre, et calme poésie, doucement mélancolique, apprivoisent les sens. Il en va de même du Prélude, choral et fugue, de filiation bachienne, qui révèle tout à fait le tempérament d'Alice Ader, davantage concentrée sur la structure, et dont l'interprétation, sans être sèche, privilégie l'articulation pour laisser toute liberté à l'émotion, simplement suggérée.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 26 janvier 2006)

 

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Concertos pour piano 12 en la majeur, K. 414 & 17 en sol majeur, K. 456. Alfred Brendel (piano), Scottish Chamber Orchestra, dir. Sir Charles Mackerras (direction). (Philips - 4756930)

 

            Quatrième et, semble-t-il, dernier volume de la nouvelle anthologie de concertos de Mozart par Alfred Brendel et Sir Charles Mackerras ! Brendel y revient à Mozart pour quelques pages concertantes et sonates alors qu’il a déjà tout enregistré de son compatriote viennois pour le label Philips. Rien de bien surprenant si l’on se rappelle sa seconde intégrale des sonates de Beethoven, également enregistrées à deux reprises avant la conclusion de sa nouvelle vision anthologique, achevée à la fin des années 90, dont le point culminant était l’intégrale des concertos avec Simon Rattle en 1999. Le voici donc au quatrième volet des concertos de Mozart qu’il interprète en parfaite harmonie avec son complice de longue date, Charles Marckerras à la tête du Scottish Chamber Orchestra. Une fois encore, Brendel sert un Mozart calibré par les finesses et les rondeurs d’harmoniques investies de résonances étincelantes. Oserions-nous affirmer ici que Mozart n’a plus de secrets pour Brendel ? A l’évidence, le pianiste autrichien se fait plaisir et joue un Mozart léger et souriant, ironique et plein de verve. Ferveur et inspiration sont ici les garants d’un jeu fluide et décontracté que Brendel, Mackerras et les membres du Scottish Chamber Orchestra mènent vers la grâce de moments exquis. L’andante du K. 453 est de ceux-là, illustrant les tensions d’une harmonie intérieure lumineuse et incandescente, émouvante et reposante. Simplicité, générosité, humilité et don de soi se muent en liberté que Brendel et Mackerras offrent dans un même élan de spontanéité et de partage. Une très grande leçon dont on a pas fini de parler…

(Noël Godts, Bruxelles, le 10 octobre 2005)

 

 

Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonates pour piano "appassionata", op. 57, "waldstein", op. 53 & "sturm", op. 31/2. Fazil Say (piano). (Naïve - V 5016) Lire également nos Coups de Coeur !

 

            Stravinsky, Bach, Mozart et aujourd'hui Beethoven ! Cherchez le dénominateur commun et vous trouvez un interprète hors norme qui s'approprie une fois encore un univers qui lui convient à merveille. Charnel, tempétueux, bouillonnant et sensuellement décalé, le pianiste turc Fazil Say investit la complexité d'un tourbillon sonore dont il analyse et décortique la structure complexe mais lumineuse. Certains le trouvaient iconoclaste chez Mozart, hors propos chez Bach ou encore démesuré chez Stravinsky... Son Beethoven ne laissera sans doute une fois de plus personne indifférent. Tempi, nuances et cadres rythmiques servent ici un champ mélodique qu'il pousse avec souffle et énergie, urgence et liberté intérieure vers la rigueur beethovenienne. Fazil Say indique dans l'introduction de son disque : "Le drame, la folie, la liberté, le chant, les voix du paradis, le chant des oiseaux, le grondement du tonnerre... il faut entendre tout cela si l'on veut comprendre Beethoven". Tempête passionnée et énergie volcanique servent une finesse incandescente, intériorisée et sans affect. Unité, force, légèreté, cohésion et vision globale autorisent ici l'excès d'une perspective qui heurte mais synthétise plus qu'elle ne divise. Certes, on pourra critiquer certaines liaisons musicales ou transitions que le pianiste turc ajoute au texte original (adagio molto de la sonate "waldstein") mais la pensée et l'unité sonore qu'il maintient estompe cet aspect improvisateur et libertaire. Rappelons d'ailleurs que Fazil Say est également compositeur et que la cohérence de son discours musical passe sans aucun doute par une relecture personnelle mais très respectueuse de l'esprit et de la forme.  Accentuations de la rythmique, projections des sonorités, ajouts de liens mélodiques, inversions d'accords, suspensions des silences sont ici les artifices d'un musicien accompli qui englobe avec force, vigueur et lisibilité un même souci de complétude imprévisible. Sa sonate "tempête" heurte (largo-allegro) car elle gomme la convention préromantique qui rend Beethoven plus moderne que jamais. Eclaté, implacable mais puissamment lyrique dans son assise sonore, Fazil Say montre un tempérament corrosif et ardent dans la sonate "appassionata" dont il accapare avec rage et apprêt (allegro-assai) l'ambivalence et la complexité propres à l'esthétique tourmentée du maître de la sonate préromantique. Fazil Say répète une phrase de Beethoven : "la surdité intérieure est bien pire que la surdité ordinaire". Il ne fait ici aucun doute que Fazil Say reviendra au microcosme de Beethoven, à moins qu'il ne fasse d'abord un détour chez Schubert ?

 

(Noël Godts, Bruxelles, le 8 octobre 2005)

 

 

 

Maurice Ravel (1875-1937) : Concerto pour piano et orchestre en sol majeur / Concerto pour la main gauche en ré majeur. Erwinn Schulhoff (1894-1942) : Concerto pour piano et petit orchestre n°2, opus 43 WV 66.  Claire-Marie Le Guay (piano)- voir notre entretien, Orchestre Philharmonique de Liège, dir. Louis Langrée - voir notre entretien. (Accord 476 8043)

            Epaule contre épaule sur la pochette de ce nouvel album en commun chez Accords, Louis Langrée et la jeune pianiste Claire-Marie Le Guay explorent l'entre-deux-guerres musical et l'avènement du jazz dans la musique dite "classique", tout à coup poreuse à cet afflux d'énergie sensuelle, à cette vitalité pétrie d'imprévisible qui déséquilibre les valeurs les plus figées. Maurice Ravel écrit simultanément à la fin de sa vie deux concertos magistraux pour lesquels il revendique le droit au "divertissement", sa première idée étant de nommer ainsi son Concerto en sol. S'il renonça à l'idée, ce fut pour éviter un pléonasme. Tout concerto, selon lui, peut se référer à Mozart ou Saint-Saëns, sans devoir prétendre à la profondeur. Or, tout léger qu'il soit, parfois même évanescent, son Concerto en Sol est loin d'être dénué de tout lyrisme : une sensation étrange court, frissonnante, sur la crête des notes, très présente dans le deuxième mouvement. Fine, légère, adroitement ténue, piquante et nette dans les premier et troisième mouvements, sur un rythme dansant qui évoque les plus beaux Gershwin, Claire-Marie Leguay évoque dans le deuxième le frôlement des émotions, esquissant le trouble sans s'y appesantir. On ne peut bien sûr éviter de songer à l'intense et brûlante interprétation de Zimmerman et Boulez chez DG, si poignante et bouleversante. Celle de Claire-Marie Leguay et Louis Langrée privilégie la douce étrangeté introspective et le détachement hors d'un monde d'une rapidité et d'une vivacité hallucinantes, tout en contrastes dans les mouvements 1 et 3. L'Orchestre Philharmonique de Liège marque les ruptures, les explosions, les chocs et les déchirures avec une clarté incisive, ou suggère la douceur des effleurements et des caresses, comme à la surface de l'eau. Bruits, reflets, trompe-l'oeil et fantaisie nous transportent dans un monde imaginaire irisé et délicat, plus sombre et grave dans le Concerto pour main gauche destiné à P. Wittgenstein. Langrée, son orchestre et Le Guay restituent la pulsion qui anime celui-ci et l'emplit peu à peu, avec un sens du crescendo et de la surprise subtilement amené. Mais toujours calmement, comme si la pianiste et le chef étaient soucieux de ne pas aller trop loin et de garder contenance... frôlant parfois un certain académisme. Erwin Schulhoff complète habilement ce programme : le voisinage jazzy de Ravel nous permet de redécouvrir, par rapprochement thématique, un compositeur peu connu des foules, tout en révoltes contre le conformisme. Il intègre le jazz au "classique" comme on injecte dans les veines une substance hallucinogène : soubresauts, pulsions farouches, visions expressionnistes. Le piano couvre l'orchestre, plus discret, tandis que klaxons et sirènes réclament leur part d'existence. Le monde bouge, insaisissable, énigmatique dans ses transformations, envoûtant dans ses sensations auxquelles Ravel et Schulhoff donnent un libre cours parfaitement structuré. Maîtrisé et rendu sans pathos, mais avec une franchise colorée et virtuose, bien que retenue, par Le Guay, Langrée et L'Orchestre Philharmonique de Liège.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 4 octobre 2005)

 

George Gershwin (1898-1937) : L'œuvre pour piano seul (Rhapsody in blue, An American in Paris, Song Book, Piano Works). Frank Braley (piano). (HMC 901883)

            "Que fait-on de Gershwin ? On le range en jazz ou en classique ?" De nos jours, la question se pose nettement moins, puisque l'on reconnaît au compositeur américain trop tôt disparu, outre la débordante inventivité, l'extraordinaire richesse harmonique et la liberté expressive à partir des formes plus classiques.  Evidemment, une certaine époque digérait mal la présence du compositeur vedette des "Scandal Revues" de Broadway aux côtés des Debussy, Chabrier, Stravinsky et consorts. Et pourtant... le temps rend justice à ce passionné du piano qui s'évada des traditionnelles études de commerce familiales, avec son frère et parolier, Ira Gershwin. Il pratiqua ses gammes dans un emploi harassant de "pianiste-démonstrateur" chez un célèbre éditeur, jouant à la demande des clients de nouvelles ou plus anciennes publications. Dix heures par jour vous forgent les doigts ! Et le ragtime vous habiterait à moins. Le pianiste Frank Braley relève le défi avec un swing d'une élégance sans faille, limpide, drôle et touchante. Avec sérieux et légèreté, ses doigts dansent sur le clavier, des hits du Song Book issus des comédies musicales de Gershwin, précis et virevoltants, à la fascinante Rhapsody in blue, "sorte de kaléidiscope de l'Amérique - composé de notre vaste melting-pot, de notre sentiment national incomparable, notre blues, la folie urbaine", selon les termes du compositeur lui-même. La beauté claire et mélancolique des Trois Préludes achève ce récital plein de charme, d'esprit et de subtilité.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 3 juin 2005)

 

 

Sergei Rachmaninov (1873-1943) : Concerto pour piano n°2 en ut mineur, op. 18 / Rhapsodie sur un thème de Paganini, op. 43. Lang Lang (piano), Orchestra of the Mariinsky Theatre, Valery Gergiev  (direction). (DG 00289 477 5499)

 

            Aussi curieux qu’insatiable, le jeune prodige chinois poursuit sa lancée dans le répertoire russe, et ce en excellente compagnie. Fruit d’un enregistrement en Finlande, après une tournée en Russie au printemps dernier avec le Mariinsky Theatre Orchestra dirigé par Valery Gergiev, cet album est un instantané après un rodage particulièrement affiné qui mena le pianiste Lang Lang sur la terre ancestrale de Sergei Rachmaninov. Fougue, passion et hommage nourrissent le journal en ligne du pianiste chinois où il a consigné les impressions, remarques et anecdotes glanées tout au long de son voyage sur les traces du compositeur, notamment à Moscou. Lang Lang parle de « tristesse, chagrin et mélancolie » qui le mènent à évoquer une « obscurité de l’âme » chez Rachmaninov dont il transfigure la virtuosité pianistique et le post-romantisme. L’alchimie Gergiev-Lang associe un tempérament volcanique une virtuosité transcendée qui font merveille ! Bien sûr les débordements sont inévitables dans ce répertoire aussi périlleux qu’exigeant, mais l’intérêt de cette nouvelle incursion chez Rachmaninov provient essentiellement de la rencontre inédite entre un monstre sacré du répertoire russe, Valery Gergiev, qui ne fait d’ailleurs que de très rares visites dans le domaine concertant, et le candide survolté Lang Lang qui tient à prouver sa personnalité par l’intermédiaire d’un répertoire bien évidemment idéal pour lui. On l’avait déjà entendu chez Tchaïkovski et Mendelssohn, le revoici avec le même talent, le même entrain et surtout la même énergie bouillonnante. L’introduction du second concerto avec la légendaire succession d’accords amène une tension progressive presque plus lente que la partition à l’intérieure de laquelle il propulse énergie et résonances, décuplées par l’arrivée d’un orchestre rutilant et âprement puissant. Les légendaires sonorités orchestrales de Gergiev ne laissent pas de surprendre car elles balayent les acquis d’une partition dans un même élan d’énergie et de puissance gagnées par la force innée d’un chef passé maître en pyromane des couleurs musicales. Les tempéraments du chef et du pianiste se complètent avec lyrisme, virtuosité et incandescence. La Rhapsodie sur un thème de Paganini (op. 43) devient presque un exercice de style aux multiples variations que Lang Lang mène tambour battant, sans rompre un seul instant avec la tradition du répertoire qui devrait sans doute l’autoriser à enregistrer le troisième de Rachmaninov dans la même veine incantatoire.

(Noël Godts, Bruxelles, le 26 mars 2005)

 

 

Frédéric Chopin (1810-1849) : Sonate pour piano n°2 en si bémol mineur, op.35 / Berceuse en ré bémol majeur op.57 / Barcarolle en fa dièse majeur, op.60. / Sergei Rachmaninov (1873-1943) : Sonate pour piano n°2 en si bémol mineur, op.36. Hélène Grimaud (piano)(DG 00289 477 5325).

                "(La) vérité de la musique, à l'image de celle de l'existence, n'est pas de simuler le bonheur, mais de cerner d'un trait de feu sa tragédie." D'emblée, Hélène Grimaud, qui rédige elle-même la notice de son album, se reconnaît dans l'état d'esprit des romantiques les plus insoumis. Et l'élan qui soulève son piano dépasse la simple analyse. On connaît sa fougue extraordinaire, sa rage même parfois qui peut la jeter en concert avec une violence inouïe sur son instrument jusqu'à disloquer la musique, tordre l'harmonie, et l'exposer à de virulentes critiques. Qu'on l'admire ou non, elle se donne avec intensité, en urgence, aux œuvres qui soudain s'imposent à elle. Et elle les réinvente avec âme bien plus qu'avec virtuosité. Chacun de ses albums cerne une idée, une sensation, une impulsion mûrie et ardente. En rassemblant les deuxièmes sonates de Chopin et Rachmaninov, elle s'attaque au triangle de la mort, la vie et l'amour, magnifiant l'idée de transcendance grâce au chant profond de la douleur. C'est dans ces gouffres, ces à-pics vertigineux qu'Hélène Grimaud étincelle, vivante, sensuelle, passionnante. D'autant qu'elle revient à Chopin après de nombreuses années (puisqu'elle ne l'a pas joué depuis ses 17 ans), exaltée par l'interprétation de Maurizio Pollini d'un récital entièrement consacré au compositeur. Elle s'en approprie les ténèbres et la ferveur avec une puissance acérée, en révélant les creux déchiquetés et les lueurs soudaines. Parallèlement, et toute en nuances, comme toujours, chez Rachmaninov, Hélène Grimaud a recomposé sa propre version de la Deuxième sonate en greffant sur la version de 1931 des "fulgurances" de celle de 1913. Un album intelligent, palpitant et envoûtant.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 2 février 2005)

 

 

Sergei Prokofiev (1891-1953) : Concertos pour piano 1-5.Abdel Rahman El Bacha (piano), Orchestre Symphonique de la Monnaie, dir. Kazushi Ono (Fuga Libera - FUG 505)

 

            Résultat d’une très fructueuse collaboration entre l’Orchestre Symphonique de la Monnaie, son chef permanent, Kazuchi Ono, et le pianiste libanais Abdel Rahman El Bacha, ce double album consacré à l’œuvre concertante de Prokofiev pour piano marque le point d’orgue d’un pari un peu fou : réaliser une intégrale en concert des concertos lors d’un festival Prokofiev qui ne devait durer que deux jours ! Le défi était des plus savoureux, car si l’on connaît les affinités du pianiste libanais pour Prokofiev, outre ses incursions intégrales chez Beethoven et Chopin, on était quand même en droit de se demander ce qu'une énième version des œuvres du compositeur russe pourrait apporter.... Abdel Rahman El Bacha créé la surprise en transportant l’âme russe bien loin de ce qu'il nous a été donné d’entendre ces dernières années. Rude, abrupt, tout de brisures stylistiques, l’univers de Prokofiev ne laisse que peu de répit à celui qui entre dans la noirceur et l’incandescence de son discours si ambigu. Grinçant, dissonant, violent, assourdissant et cependant très concis dans sa modernité, Prokofiev est, avec ses collègues Rachmaninov, Khatchaturian, Miaskovsky et Chostakovitch le moins romantique des postromantiques d’une époque particulièrement atroce et critique envers les libertés de langage de ses artistes. Bête noire du régime et taxé lui aussi de « formaliste » via le manifeste de Jdanov (1948), Prokofiev sera violemment attaqué par Khrennikov (secrétaire général de l’Union des compositeurs) et se verra refuser l’exécution intégrale de son Guerre et Paix, œuvre à laquelle il avait consacré dix ans de sa vie. Humilié, anéanti et bafoué par le régime, il meurt (bizarreries de l‘Histoire) le même jour que Staline. S’étalant sur une période de vingt ans (1911-1932), ses cinq concertos sont le reflet d’un langage complexe et inassouvi dans lequel le piano tient le rôle prépondérant du modernisme et véhicule avec l’orchestre un foisonnement de résonances. Violent, heurtant, percutant et pourtant mélodiquement chatoyant dans le recueillement de ses mouvements lents, Prokofiev joue sans cesse sur les excès, quitte à friser l’inaudible. La synthèse de ses différences stylistiques n’est certes pas un pari gagné d’avance pour le pianiste qui se lance en intrépide dans cette grande aventure des contraires, et pourtant c’est ce que Abdel Rahman El Bacha réussit avec la complicité de Kazuchi Ono. Noblesse et rudesse conjuguées à la finesse d’un tempérament de feu sont ici les alliés d’une équipée sauvage des plus authentiques dans ce massif corpus musical. Richter, Berman, Ashkenazy, Argerich, Postnikova, Toradze et bien d’autres encore se sont lancés dans une démonstration virtuose et pyrotechnique de l’incandescence de Prokofiev avec les succès que l’on sait, mais l’unité de Abdel Rahman El Bacha montre une autre facette du compositeur, celle de la vélocité intérieure sans compromission, dont l’artiste relaie avec force, sagesse et détermination, l’intégrité. Puissant et concis, minutieux et radiant, Kazuchi Ono insuffle une énergie intrépide à l’Orchestre Symphonique de la Monnaie qui suit la moindre de ses inflexions pour mieux servir encore le pianiste de ce passionnant et mémorable « festival Prokofiev ». Aurons-nous un jour une intégrale des sonates de la même veine par Abdel Rahman El Bacha chez Fuga Libera ?

(Noël Godts, Bruxelles, le 31 janvier 2005)

 

Joseph Haydn (1732-1809) : Concerto pour piano, Hob. XVIII : 4, 6 & 11.Andreas Staier (pianoforte), Freiburger Barockorchester, dir. Gottfried von der Goltz (violon)(Harmonia Mundi - HMC901854)

 

            Andreas Staier revient au disque avec Haydn, après sa dernière incursion chez Mozart. Accompagné des membres du Freiburger Barockorchester dirigés par le violoniste Gottfried von der Goltz, il interprète quelques pages pour pianoforte et ensemble dont on se délecte avec grand bonheur. Depuis près d'une vingtaine d'années, l'insatiable appétit musical d'Andreas Staier émerveille, tout comme sa palette sonore, raffinée et dynamique. Il s'adonne cette fois plaisamment aux concertos de Haydn, fin, énergique, recueilli, attentif et dévoué. Il alterne aux pièces les plus réputées certaines œuvres plus insolites, comme le Concerto pour pianoforte, violon et cordes en Fa majeur, dans lequel il investit l'esprit classique, proche des préromantiques, et campe le mouvement lent (Largo) avec un dépouillement recueilli. Son duo avec le violoniste Gottfried von der Goltz est d'ailleurs le morceau de choix de cet album passionnant. Il est de rares moments d'intensité où l'alchimie d'une rencontre devient musicale par la simple communication des élans spontanés. Plaisir, échange, joie et intégrité gagnent aussi les membres du Freiburger Barockorchester qui goûtent au même plaisir ineffable et communicatif d'échanges rondement menés ! 

 

(Noël Godts, Bruxelles,  le 26 janvier 2005)

 

Franz Schubert (1797-1828) : Sonate en si bémol majeur D960 / Lieder (Viola D786, Der Winterabend D938 / Abschied von der Erde D829. Leif Ove Andsnes (piano), Ian Bostridge (ténor)(EMI 7243 5 57901 2 5)

                Leif Ove Andsnes et Ian Bostridge nous livrent leur quatrième opus schubertien (sans compter le Winterreise), contemplatif et lumineux : "Tout est si calme, si étrange autour de moi. / Le soleil s'est couché, le jour a fui. / Comme le soir se hâte de tomber ! J'aime cette paix, loin des bruits importuns." Ces quelques vers empruntés au poète Karl Gottfried von Leitner, que Schubert rencontra durant l'été 1827, lui inspirèrent en 1828 le lied Soir d'hiver, doux abandon au songe et à la bienfaisante tranquillité du silence. C'était la dernière année de la vie de Schubert et les œuvres de cet album résonnent de ce mystérieux éloignement de l'artiste en ses rêves solitaires, ici radieux et sereins. Beethoven disparaissait en 1827 et Schubert, fortement impressionné par le génie du maître, évoquait la fin de la musique : "Qui pourrait encore faire quelque chose après Beethoven ?" (comme nous le rappelle dans sa notice Richard Wigmore) Pourtant, il composa avec fougue un quintette à cordes, deux trios et trois sonates pour piano. C'est sa toute dernière sonate qu'interprète ici Leif Ove Andsnes, avec la grâce mélancolique et la caressante légèreté qui auréolent son toucher net et précis, vif et contrasté, traversé de rayonnantes visions et de troublants frémissements. Ian Bostridge à ses côtés  saisit en trois lieder la quiétude et les doutes schubertiens, les angoisses soudaines et le désir de retrouver la paix, l'extase et l'aspiration à la joie profonde. Sa voix s'envole avec grâce et élégance, dénuée d'emphase, humble et pure. L'Adieu à la terre est un lied surprenant, pour le moins inhabituel, puisqu'il s'agit d'un mélodrame, texte parlé sur accompagnement musical. Il clôt cet album avec intensité, accomplissant la parfaite entente du pianiste et du chanteur, tous deux sobres et  limpides, fermes et lumineux. Paroles et musique s'accordent enfin sur ces mots ultimes et pleins d'espoir : "et la joie régnera sur nos coeurs en paix." Un disque subtil et gracieux.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 22 janvier 2005)

 

 

Franz Schubert (1797-1828) : Fantasy in F for Piano for 4 Hands op 103*, Rondo in A for Piano for 4 Hands op. 107*, Sonata in A for Piano op. post. 120, Sonata in A for piano op. post. 143*, Allegro in A for Piano for 4 Hands "Lebensstürme" op. post. 144*. Maria Joao Pires, Ricardo Castro * (piano)(Deutsche Grammophon - 4775233)

                Souvenez-vous du Voyage magnifique, album dans lequel Maria Joao Pires présentait les deux cycles d'Impromptus du Schubert (1997). Beethoven, Chopin et Schumann l'avaient accaparée depuis, mais elle revient aujourd'hui chez Schubert, cette fois pour des pièces à quatre mains. Complice de cette aventure, le pianiste brésilien Ricardo Castro lui donne la réplique avec finesse, poésie, caractère et grâce, les habituels atouts de la pianiste portugaise. Il ne fait aucun doute que les deux musiciens se sont trouvé un terrain propice à l'harmonie des accents schubertiens. La Fantaisie (op. 103) prend son inspiration avec raffinement sur le thème principal, douce ritournelle avant le déploiement et l'effervescence d'élans contrastés et fougueux. Le tandem Pires-Castro dessine les contours d'une pensée limpide, dont les lignes de force déterminent la candeur, le caractère et la passion d'un musicien complexe. Poésie, grâce et intuition forcent l'admiration tant elles sont spontanées, émotives et diaphanes. Elles déclinent avec cœur l'ambivalence de l'intellect et de la passion amoureuse. Maria Joao Pires et Ricardo Castro complètent chacun le programme à quatre mains par une sonate solo, dans la même esthétique du duo très complémentaire. Une fois encore, Maria Joao Pires signe un album très personnel dont elle partage l'affiche avec bonheur et malice, douceur et mélancolie, ravissement et dévouement. Après tout il n'y a pas que Martha Argerich dans le monde du piano pour présenter ses complices et amis de la planète "Friends".

 

(Noël Godts, Bruxelles, le 18 janvier 2005)

 

Thierry Pécou (1965*) : Outre-Mémoire, pour piano, flûte, clarinette et violoncelle. Alexandre Tharaud (piano), Ensemble Zellig (Anne-Cécile Cuniot, flûte / Etienne Lamaison, clarinette / Silvia Lenzi, violoncelle)(Harmonia Mundi, Aeon, AECD 0423)

                Il y a un an, le pianiste Alexandre Tharaud nous confiait : "je suis en train de préparer un projet assez lourd avec un jeune compositeur français qui s'appelle Thierry Pécou. Etre au plus près du geste créatif est pour moi très important." (Voir notre interview du 14 février 2004) Le cd vient de sortir chez Aeon, distribué par Harmonia Mundi ; il repose la question de la composition musicale contemporaine, et plus largement de la convergence des arts, puisqu'il s'agit aussi d'un spectacle, représenté dans des installations de Jean-François Boclé (ici photographiées par Dolorès Marat). Loin de l'illustration, ces décors offrent une vision parallèle à celle de Thierry Pécou, jeune compositeur français qui désire donner un éclairage artistique au sujet de la traite des Noirs, dépourvu de pathos mais imprégné d'un ressenti profond, et d'une exploration aux racines de la mémoire, comme à ses non-dits. Il nous explique d'ailleurs combien il s'est inspiré du palo monte, culte afro-cubain d'ascendance bantoue, afin d'en extraire le concept et l'affect. Les écrits de Patrick Chamoiseau, l'écrivain antillais, résonnent également dans son travail, inspirant le troisième morceau d'Outre-Mémoire, "La Décharge". Cette étrange succession de pièces intimement liées les unes aux autres par la tension du piano, "centre de gravité" tout à fait électrisant, limpide et pourtant oppressant, nous plonge dans une tourmente de sensations heurtantes, insupportables et envoûtantes. On y vit la fascination et la peur, l'oppression et la compassion. La jungle du Mambù 3 ("Kalunga"), hantée de cris d'animaux sauvages, s'efface peu à peu, après le déchirement, en de nostalgiques "Traces-mémoires" qui étreignent, en de furtifs échos magiques avant le silence et la pluie monocorde, tenace, de la Mulonga qui suit, comme si elle lavait la douleur... Ce lancinant va-et-vient de la tristesse, par vagues, évoque l'inconsolable et l'insoumission. On écoute une histoire, une légende sans paroles, superbe et émouvante. Le piano d'Alexandre Tharaud, une fois de plus, explore la poésie, ses ellipses, ses sursauts, ses cris. Et il manifeste son engagement dans la réalité musicale la plus concrète, aujourd'hui, ici, dans l'acte créatif audacieux, auprès de musiciens talentueux et passionnés. Un incontournable !

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 5 janvier 2005)

 

 

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Concertos pour piano n° 12, K. 414, n° 21, K. 467 & n° 23, K. 488. Fazil Say (piano), Zürcher Kammerorchester, dir. : Howard Griffiths (Naïve Classique - V 4992)

 

            Pianiste fantasque dont le jeu ne laisse jamais personne indifférent, Fazil Say signe son premier opus consacré à Mozart. Réunissant les concertos n° 12, 21 & 23, il s’approprie, avec finesse et dévotion, l’esprit d’un Mozart léger, volubile et gracieux. Le pianiste turc fait sienne l’esthétique de l’impétueux compositeur autrichien avec un calme et une détermination impressionnants. L’impertinence de Mozart trouve en Fazil Say le relais idéal d’un équilibre précaire toujours prêt à rebondir. La noblesse, la fluidité et l’intelligibilité de son toucher s’expriment avec nuance dans une interprétation magique, pleine d’élan et de spontanéité. Howard Griffiths et le Zürcher Kammerorchester équilibrent les registres avec un soin méticuleux, contrepoints énergiques et sereins d’un Fazil Say imaginatif et poète. Le 1er mouvement du K 21 est pour cela à la croisée d’une Haskil, d’un Anda et d’un Perahia des premières heures. La cadence de Fazil Say complète la fougue, l’élan, l’esprit et le lyrisme du Viennois rarement si bien servi. On se tait devant le mouvement lent de ce concerto vif et intense. Etrangement insatisfait de son seul jeu pianistique, Fazil Say suit le parcours de Glenn Gould et chantonne (faiblement) ce que ses mains lui inspirent ! Il n’est pas le premier et sans doute pas le dernier à laisser déborder un talentueux enthousiasme et compléter à sa manière les absences d’un texte original … Quoiqu’il en soit, Fazil Say montre avec cet album une affinité aussi touchante que troublante avec Mozart, car elle rappelle la nostalgie d’une approche romantique nuancée par la rigueur d’une métrique baroque contrastée.

(Noël Godts, Bruxelles, le 29 novembre 2004)

 

Frédéric Chopin (1810-1849) : 4 Scherzi, Op. 20, 31, 39 & 54 / 3 Impromptus, Op. 29, 36 & 51. Yundi Li (piano), (DG - 4748782)

 

                C’est avec les Impromptus et Scherzi que Yundi Li revient dans Chopin, après un récital consacré à la Sonate n° 3 (op.58), l’Andante Spianato et Grande Polonaise brillante, (Op.22) et quelques Etudes (Op.10 : 2 & 5 / Op. 25 : 11),  Nocturnes (Op. 9 : 1 & 2 / Op. 15 : 2) et Impromptu (Op. 66). Visiblement, Yundi Li semble vouloir marquer de son empreinte l’univers de Chopin dont il s’accapare avec énergie, l’âme et la fougue. Doté de moyens redoutables (avec lesquels il remporta le concours Chopin de Varsovie en octobre 2000), il prouve avec force et rigueur qu’il figure déjà parmi les jeunes pianistes de demain. Toutefois, son assise vigoureuse cadre un Chopin corsé et puissant qui manque parfois de cette noblesse de cœur enflammée et d’une poésie que Pogorelich, Zimerman, Lugansky, Pires, Michelangeli ou Magaloff ont si bien illustrées. Le Chopin de Yundi Li rutile, robuste de sonorités qui frisent à certains moments l’intellectualité froide et mate. La virtuosité des plus présentes dans ces deux cycles aurait gagné auprès d’une finesse plus élaborée ; on retrouve difficilement ici le lyrisme du grand romantique, ses clairs-obscurs bruissants de pensées complexes mais terriblement humaines. Techniquement infaillible, Yundi Li affirme avec tempérament l’aboutissement d’un élan qui privilégie davantage la fluidité d’un caractère que son âme. Mais de la fougue redoutablement précise du jeune Chinois, nous n’avons certainement pas fini de parler…

 

(Noël Godts, Bruxelles, le 13 décembre 2004)

 

Beethoven (1770-1827) : Sonate N°27 op.90 / Brahms (1833-1897) : Quatre ballades op.10 / Balakirev (1837-1887) : L'alouette / Borodine (1833-1910) : Au couvent, Scherzo / Scriabine (1872-1915) : Sonate N°5 op.53 / Roberto Giordano (piano). (Cyprès CYP1642) Lire notre interview de Roberto Giordano !

            Loin de céder aux tentations de pure virtuosité pour un premier enregistrement soliste, Roberto Giordano, le quatrième lauréat du CMIREB de piano 2003, affirme sa personnalité dans des morceaux habités sans craindre l'éclectisme. Il justifie pleinement son programme dans la notice : quelques œuvres charnières de la fin du XIXè au début du XXème : la Sonate N°27 de la troisième période beethovenienne, la n°5 de Scriabine à l'harmonie et au timbre annonciateurs des libertés de la musique contemporaine, "l'étrange nouveauté" (selon Schumann) de quelques ballades de l'op.10 de Brahms, trois morceaux du Groupe des 5 parmi les pièces de Balakirev et Borodine. Avec une sobriété et un sens affiné du contraste et de la nuance, Roberto Giordano sait installer en chaque œuvre un climat particulier, une certaine lumière qui lui est propre et révèle son caractère. La spiritualité dépouillée de Scriabine, l'émouvante clarté de Brahms, pétrie de rigueur et de sentiment, les clairs-obscurs de Borodine dont les élans presque légers détonnent avec la gravité... Mais chacune des interprétations du jeune pianiste italien semble jouer naturellement avec la matière et les couleurs : son toucher très charnel, ses sonorités pleines, son timbre vivant et lumineux les saisissent avec chaleur. Un disque rayonnant et plus que prometteur...

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 24 novembre 2004)

 

 

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Concertos pour piano n° 9, K. 279 (jeune homme) & n° 18, K. 456. Leif Ove Andsnes (piano), Norwegian Chamber Orchestra, dir. : Leif Ove Andsnes (EMI - 7243 5 57803 2 4)

 

            Première incursion discographique du pianiste norvégien Leif Ove Andsnes dans l'univers concertant de Mozart. On le connaissait dans les grands concertos romantiques, en musique de chambre et en accompagnateur très prisé du ténor britannique Ian Bostridge et le voici à présent dans l'ère typiquement classique du pianiste et compositeur viennois. Elégant virtuose, Leif Ove Andsnes s'approprie deux concertos de Mozart qu'il joue et dirige derrière son clavier avec une vivacité nonchalante et volubile. Restituant l'esprit classique de la forme typiquement mozartienne dans ses concertos, il vivifie un Mozart alerte et fougueux, proche de l'exaltation et de l'irrévérence. Aérien, diaphane et rigoureusement inspiré, Leiv Ove Andsnes campe un Mozart net et concis dont il prolonge la pensée au sein du Norwegian Chamber Orchestra depuis son clavier. Ce n'est bien sûr pas une expérience novatrice pour un pianiste mais elle a encore et toujours l'avantage inestimable d'apporter une totale cohérence de vision à celui qui s'y essaie. Le mouvement lent du Concerto n°9 (Jeune Homme) est pour cela un exemple d'équilibre, de poésie et d'inspiration musicale. Andsnes s'amuse et divertit dans un même esprit de concision et de raffinement. Se lancera-t-il dans une intégrale concertante des concertos du Viennois?

 

(Noël Godts, Bruxelles, le 2 novembre 2004)

 

 

Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Concertos pour piano 2 (op. 19) & 3 (op. 37). Martha Argerich (piano), Mahler Chamber Orchestra, dir. : Claudio Abbado (DG - 4775026-2)

 

            La grande Martha est une fois encore au sommet de son art dans cet album Beethoven enregistré live à Ferrara (Teatro communale) en 2000 et 2004. Accompagnée de son vieux complice Claudio Abbado avec lequel elle enregistrait son tout premier disque pour DG en 1967, elle propose ici les Concertos 2 & 3 de Beethoven, dont on connaissait déjà sa version disque du Deuxième sous la direction de Sinopoli en 1985. Vélocité et vulnérabilité se côtoient dans ces pages que la pianiste connaît sur le bout des phalanges pour les avoir pratiquées depuis des lustres. Son Beethoven affirme un caractère net, incisif et plein de verve qu'elle construit avec Abbado et le Mahler Chamber Orchestra, aux petits soins à la moindre de ses inflexions musicales. Rigueur et précision rythmiques sont les clés de voûte de l'accompagnement du chef et complice italien qui investit avec cœur et esprit, attention et dévouement ces deux fleurons du répertoire pour piano. Martha Argerich vivifie l'esprit moderne de Beethoven dont elle illustre à merveille les nombreuses et déroutantes variations de style. Fusionnant classicisme et romantisme naissant,  elle synthétise avec fougue et passion les transitions d'un Beethoven à fleur de peau, aérien et solaire. Le miracle de Martha Argerich est sans doute de pousser à l'extrême des contrastes dont elle est la seule à contrôler les harmonies et inflexions rythmiques. Claudio Abbado et le Mahler Chamber Orchestra lui servent de toile sonore sur laquelle elle campe son assise pianistique aussi aiguisée qu'affinée. Son mouvement lent du 3e concerto est en cela un modèle du genre pour la poésie, l'élégance, la pétulance et la sérénité qu'elle en dégage. Aussi indomptable qu'insaisissable, Argerich se fait le relais des astres qu'elle n'a finalement jamais cessé de faire briller avec une époustouflante intégrité. C'est bien ici qu'humilité et vulnérabilité prennent tout leur sens chez une artiste qui se sert de son immense talent avec la plus grande simplicité. Serviteur, ami, complice ou comparse, Claudio Abbado connaît depuis bien longtemps le caractère imprévisible de sa soliste indocile et la suit avec une ferveur, une admiration et un respect que l'amusement rend ici ineffable. 

 

(Noël Godts, Bruxelles, le 26 septembre 2004)

 

 

Sergei Rachmaninov (1873-1943) : Corelli Variations / Transcriptions. Olga Kern (piano)(Harmonia Mundi - HMC 907336)

            On sort de l'audition de cet album ébouriffé, pantelant, émerveillé ! Oui, bien sûr, il s'agit là d'un condensé de virtuosité phénoménale : Rachmaninov, comme le rappelle le rédacteur de la notice, George Gelles, avait besoin entre 1921 et 1941, d'élargir son répertoire de "pianiste-superstar". Oui, nous connaissons son goût prononcé pour les croisements de mains spectaculaires, ses puissants ajouts personnels entre la transcription fidèle et la paraphrase libre, ou sa fabuleuse et périlleuse inventivité lorsqu'il compose les Variations sur un thème de Corelli. Mais l'extraordinaire vitalité d'Olga Kern nous renverse ! Cette jeune femme au parcours déjà flamboyant, issue d'une lignée de musiciens russes et dont la grand-mère cantatrice a travaillé avec Rachmaninov, n'a pas usurpé sa médaille d'or au onzième concours international de piano Van Cliburn 2001 ! Elle serait, nous rappelle-t-on d'ailleurs, la première femme à l'avoir décroché depuis trente ans... Qu'est-ce à dire ? En vérité, peu de choses, sauf que tout s'agence déjà pour promouvoir un phénomène musical. Mais nous voudrions enlever les paillettes et recentrer notre écoute sur le travail intense, précis et investi de la pianiste. Car elle profite de cette incursion virtuose pour déployer son irrésistible vitalité : la chaleur, la richesse et la clarté de son jeu ne cèdent aucun pouce à sa force, son mordant et son sens poussé de l'équilibre. Cette femme déclenche des ouragans et caresse avec douceur d'intimes confidences, puissamment vibrantes.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 15 septembre 2004)

 

Franz Liszt (1811-1886) : Sonate in B minor .... Paul Lewis (piano)(Harmonia Mundi - HMC901845)

            C'est après un superbe album Schubert (voir cadre ci-dessous) que Paul Lewis revient dans la période romantique pour aborder cette fois l'univers de Liszt. La concurrence est rude dans l'oeuvre la plus virtuose du répertoire pianistique qui n'a jamais cessé d'attirer les jeunes musiciens en quête de démonstrations. Et c'est exactement ce qu'évite le pianiste britannique grâce à un jeu d'une finesse redoutable ! S'accaparant la grande Sonate en si mineur, il en décortique et arrondit les angles pour en divulguer avec pudeur et retenue une énorme force tranquille. Traquant les élans romantiques inhérents à l'oeuvre de Liszt, Paul Lewis la dompte avec sagesse, intelligence et conviction. On en avait jusqu'ici retenu les versions des grands maîtres Arrau, Richter et Brendel. N'oublions pas que Paul Lewis a suivi l'enseignement de Brendel dont l'ombre plane sur cette vision aussi éclatante qu'intérieure ! Dépoussiérée de tout affect grandiloquent, cette sonate resplendit ici par la fluidité digitale et musicale que le pianiste britannique en extirpe. L'homogénéité de ce corpus aura rarement été si brillamment intériorisée avant une étincelante libération. D'un bout à l'autre de la partition, Paul Lewis sert un discours habilement maîtrisé dont la compréhension totale le mène au jaillissement d'énergies savamment canalisées mais brutes. L'étendue de sa palette sonore montre une multitude de variations qu'il égrène au fil d'une évolution finement aboutie, claire et concise. Les pièces qui complètent cette sonate trahissent les indéniables affinités de Paul Lewis pour Liszt dont il nous faudra, à l'évidence reparler bientôt...

 

(Noël Godts, Bruxelles, 15 août 2004)

 

 

Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Sonates N°5, 6, 7, op.10 & N°8 op.13 "Pathétique". Maurizio Pollini (piano)(DG 474810-2)

            Encore tout imprégné du classicisme, Beethoven, on le sait, ouvre la porte au romantisme mais avec la rigueur d'une exaltation domptée et une puissante maîtrise des cadres musicaux. Sa sensibilité exacerbée exclut l'épanchement sentimental, reflue l'attendrissement et, comme tentait de le définir Schiller dans son essai Sur La Pathétique en 1793, représente la souffrance "au nom d'un impératif éthique héroïque" (évoqué par Paolo Petazzi dans la notice). On ne peut s'empêcher de songer à la remarque de Romain Rolland : "De ces deux mots : 'Marcia Funebre', c'est la Marche qui domine le sentiment funèbre. Les héros de Beethoven meurent debout" (dans Beethoven, Les grandes époques créatrices, Editions du Sablier, 1928, p151). D'où la grandiose théâtralité de ses sonates, et celle particulièrement mise en scène de La Pathétique, dont Beethoven admit la dénomination sans l'avoir ainsi baptisée lui-même, se contentant de N°8 de l'opus 13. Maurizio Pollini ne s'y trompe pas, l'abordant avec la fougue et la distance d'un musicien de grand style. Ses attaques sèches et nerveuses claquent avec une netteté si tendue, vibrent d'une flamme intérieure si vivement dominée que Beethoven semble penché sur son épaule, sévère et véhément, agité de ces paradoxes qui les rendent, son interprète et lui, si aigus. Tous deux préfèrent l'équilibre farouche à l'abandon voluptueux. Les Sonates 5, 6 et 7 de l'opus 10 le révèlent tout autant, entre tragique méditation, mélancolie, mystère et brillante énergie. La concision, de Beethoven à Pollini, le dispute à l'anxiété, comme la sobriété à la variété, le dépouillement à l'intensité du contraste. La vitalité du pianiste italien étincelle de fermeté et de constance tandis que son doigté virtuose sidère par son âpre clarté. Tantôt ombrageux, fauve parfois, il soumet impérativement son piano à l'esthétique draconienne d'une radicale maîtrise.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, 24 juin 2004)

 

 

Igor Stravinsky (1882-1971) : Three Movements from Petrouchka (Danse russe, Chez le Maure / La semaine grasse). Claude Debussy (1862-1918) : Préludes du 1er Livre (Voiles ; Le vent dans la plaine ; Des pas sur la neige ; La fille aux cheveux de lin ; La sérénade interrompue ; Minstrels), Images 2ème série (Cloches à travers les feuilles ; Et la lune descend sur le temple qui fut ; Poissons d'or), Prélude à l'après-midi d'un faune (transcription L. Borwick). Alexander Gurning (piano). (EMI Classics 7243 5 62665 2 0))

            Après Evgheny Brakhman (5 67935 2), Alexander Mogilevsky (5 67934 2), Dong-Hyek Lim (5 67933 2) et Mauricio Vallina (5 67936 2), Martha Argerich présente chez EMI le jeune Polonais Alexander Gurning, né en Belgique en 1973 de mère polonaise et de père indonésien, dont les études musicales ont été placées essentiellement sous les influences française et russe. Ce jeune homme, déjà riche d'une belle diversité culturelle, étend son répertoire de Bach à Corigliano ; soliste et chambriste, de concertos en récitals, il fait également partie du très dynamique Ensemble Soledad, spécialiste inventif du tango nuevo (voir notre portrait + Del Diablo, Virgin Classics!) Le premier album solo d'Alexander Gurning ravit par l'intense subtilité de sa poésie car il choisit le fragile balancier de l'éclatante virtuosité et la frémissante musicalité. L'extraordinaire exigence de Stravinsky dans Petrouchka magnifie le doigté sûr et limpide du jeune pianiste, aussi clair, vif et léger que la petite marionnette de bois, bondissante, percutante, sèche et nerveuse, qu'attendrit la féerie d'un conte chatoyant. La qualité tranchante des inflexions de Gurning, sa facétie et sa sensualité enchantent ces trois mouvements si périlleux qu'il élève gracieusement sur le souffle du rêve. Ce pianiste palpitant trouve alors en Debussy des envols d'une riche sensualité. Le Prélude à l'après-midi d'un faune, inspiré de la troublante évocation de Mallarmé, les sensations si colorées des Images et des Préludes, libèrent le piano de ses accents percussifs ; Gurning habite leurs fols glissements, leurs vertiges furtifs, leurs rêves tournoyants sur la corde tendue de son imaginaire, d'une émouvante intensité.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 21 mai 2004)

 

 Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Italian Concerto BWV 971, Brandenburg concerto N°5 BWV 1050, Concerto for flute, violin & piano BWV 971. Murray Perahia (piano), Jaime Martin (flûte), Kenneth Sillito (violon), Academy of St. Martin in the fields. (SK 87326)

            Murray Perahia poursuit son périple dans l'oeuvre de Bach qu'il explore pour Sony depuis 1998. Après les 6 Suites Anglaises, les Variations Goldberg et les 7 Concertos pour piano, il complète cet intérêt particulier pour le Cantor par le Concerto Triple (BWV1044), le Concerto Italien (BWV971) et le Concerto Brandebourgeois n° 5 (BWV1050). Réputé chez Mozart, Schubert et Schumann, sans pour autant négliger Chopin et Beethoven, Murray Perahia s'est consacré de manière quasi exclusive à Bach pour lequel il est devenu au fil des ans une référence incontournable sur piano moderne. Nous ne reviendrons pas ici sur la grande querelle musicologique arguant que Bach sur instruments modernes est ou non une hérésie musicale. Glenn Gould, Rosalyn Tureck, Sviatoslav Richter, Friedrich Gulda, Tatiana Nikolaeva ou Andreas Schiff n'occupent-ils pas une place de prédilection ? Murray Perahia affirme une dynamique rythmique qu'il agrémente d'une balance harmonique éthérée, courtoise et superbement affinée. Son goût exquis pour le phrasé investi et limpide le guide dans une pensée légère et sans précipitation, vivante d'accents clairs et lumineux. Son Bach s'écoute et se réécoute sans lasser car il n'impose rien et laisse à son auditeur le loisir d'emprunter un sentier de guidance dont les portes demeurent entrouvertes. Certains diront que cette douceur romantique exaspère dans les mouvements lents mais il faudra nuancer ces propos par la reconnaissance d'un travail des plus aboutis sur l'équilibre des dynamiques que Perahia répartit entre ses musiciens. Les membres de l'Academy of st. Martin in the fields adoptent son tempo et le suivent avec recueillement et fidélité dans son parcours initiatique. Rigueur et constance investissent ce disque propice aux méditations libres mais respectueuses.

 

(Noël Godts, Bruxelles, le 7 mai 2004)

 

Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Concerto triple, Op. 56/ Robert Schumann (1810-1856) : Concerto pour piano, Op. 54. Martha Argerich (piano), Renaud Capuçon (violon), Mischa Maisky (violoncelle), Orchestra della Svizzera Italiana, dir. Alexander Rabinovich (EMI Classics, 557773-2)

            On connaît la passion avec laquelle Martha Argerich se jette dans les projets qui lui tiennent à coeur. Le festival de Lugano et la série « Martha Argerich presents » en sont les derniers exemples qui illustrent avec fougue et intelligence son intérêt particulier pour les nouvelles générations. Peu importe qu'on appelle ses protégés les "poulains de Martha", l'essentiel réside dans la musique qu'elle aborde avec eux ou qu'elle leur permet d'enregistrer en solo. Ne boudons pas notre plaisir face à cet élan de spontanéité et de générosité grâce auquel on (re)découvre la grande Martha en excellente compagnie. Ce disque est le prolongement du festival de Lugano dont elle est le principal souffle artistique avec le très regretté Jurg Abdul, fondateur et codirecteur du « Martha Argerich Project »  pour le label EMI. On découvre ici pour la première fois Argerich dans le « triple » de Beethoven avec son complice des années DG, Mischa Maisky et le jeune poulain de l'écurie Virgin Classics, Renaud Capuçon. Ajoutez la présence du compositeur pianiste chef,  Alexander Rabinovich pour chapeauter le tout et  vous aurez quelques indices pour ce Beethoven hors du commun. Certains reprocheront sans doute à Argerich de diriger le chef depuis son clavier mais il faut se rendre à l'évidence : son piano canalise le jeu de ses comparses et par la force des choses, du chef d'orchestre ! L'introduction du triple appartient bien sûr à Rabinovich et à son Orchestra della Svizzera Italiana mais le discours et le flux énergiques apparaissent  dès l'apparition du violoncelle, suivi du violon et enfin du piano qui encadre inévitablement le tout. Argerich semble dévorer la redécouverte de  Beethoven qu'elle a toujours abordé de près ou de loin. Sa démarche la pousse dans l'élaboration d'une architecture fougueuse et énergique avec la  force,  la rage et l'âpreté qu'on lui a finalement toujours connues. Son caractère entier lui dicte la ligne médiane d'une articulation à trois qu'elle biaise par des tempi « presto » dont elle extirpe une puissance inouïe. Mischa Maisky et Renaud Capuçon se prêtent à son jeu dans un tourbillon énergique qui les propulse toujours en avant des dangers rythmiques d'un Beethoven chaviré mais serein dans sa toute grande puissance intérieure. La prise de son en direct explique en partie cette course poursuite infernale mais l'aboutissement montre une incroyable maîtrise que l'on pourrait traduire par le simple adage :  « qui m'aime me suive. » Argerich complète le programme par une nouvelle lecture du concerto de Schumann dont elle a déjà laissé 2 souvenirs discographiques (Harnoncourt-1994, Rostropovich-1978). Cette troisième incursion avec Rabinovich vient compléter avec une sérénité et  une fluidité des plus introspectives le regard incandescent d'une pianiste indomptable jonglant avec l'alchimie de la férocité et de la maturité. Le jeu pianistique de Martha Argerich a toujours recelé une part mystérieuse et inexplicable ; la musicologie ne soulèvera donc pas le voile d'une science inexacte mais majestueuse et spontanée.

 

(Noël Godts, Bruxelles, le 4 mai 2004)

 

 

Johannes Brahms (1833-1897) : Concerto pour piano & orchestre, Op. 83. François-Frédéric Guy (piano), London Symphony Orchestra, dir. : Paavlo Berglund. (Naïve - V 4944)

 

            Dans la tradition des grands concertos romantiques, le Deuxième de Brahms tient une place des plus imposantes, compte tenu de l’endurance exceptionnelle du soliste qui se lance dans son exécution. Si les ombres de Leon Fleisher, Murray Perahia et Fou T’Song planent sur la destinée du pianiste français François-Frédéric Guy, on ne peut qu'apprécier son choix judicieux. A l’évidence, ce Brahms a beau être massif, robuste et prolixe, sa charpente recèle tous les ingrédients nécessaires pour dompter le caractère intrépide de ce jeune pianiste dont l'énergie se resserre pour mieux se déployer. Il propulse le discours brahmsien avec une puissance exacerbée que bien peu de pianistes ont su adapter à l’orchestre sans se laisser dépasser par les tumultes d’une écriture romantique touffue. Or, jusqu'à présent, le champion hors catégorie dans le second de Brahms était Leon Fleisher au début des années soixante avec  George Szell, son nom étant inséparable de l’œuvre, même si Brahms en fut lui-même le créateur. Réputé pour sa cohérence et sa rigueur rythmique, Fleisher a  réussi à sauvegarder la cohésion de l’ensemble dans cette pièce massive, sans que son piano ne se laisse déborder par les envolées orchestrales si puissamment lyriques. François-Frédéric Guy relève le défi avec sa jeunesse fougueuse dans une continuité stylistique très proche de Fleisher, en y ajoutant une pâte sonore impétueuse mais jamais irrévérencieuse. L’art d’aborder Brahms tient peut-être dans l'équilibre périlleux des différentes voix orchestrales et pianistique, si difficile à intégrer dans un discours musical uniforme. Essoufflement de la ligne mélodique et envahissement du corps orchestral sont les principaux ennemis du soliste qui peut se heurter malgré lui à une projection sonore sans grande place pour l’émancipation individuelle. François-Frédéric Guy réussit la gageure de maintenir sa rythmique intacte avec une constance bouillonnante et éblouissante. Paavlo Berglund et le London Philharmonic Orchestra participent grandement à l’élaboration de cette même vision synthétique dont les multiples éclats jaillissent en une projection sonore longuement mûrie. On a souvent dit que les concertos pour piano de Brahms étaient de grandes symphonies avec piano intégré ; François-Frédéric Guy et Paavlo Berglund prouvent qu’il n’en est rien lorsqu’on en recompose d’un commun accord une vision claire, affirmée et concise. Puissance et dynamique peuvent également rimer avec subtilité et raffinement : la leçon est magistrale.

(Noël Godts, Bruxelles, le 25 mars 2003)   

 

 

 

Frédéric Chopin (1810-1849) : 24 Préludes, Op. 28, Ballades Op. 23, 38, 47 & 52. Stefan Vladar (piano). (Harmonia Mundi - HMC905260)

                Le pianiste viennois Stefan Vladar, partenaire de l’Ensemble Wien-Berlin, de l’Artis Quartet of Vienna ou encore des solistes Heinrich Schiff et Bo Skovhus, signe ici son premier enregistrement chez Harmonia Mundi. On connaissait certains de ses disques publiés chez Sony, Naxos et Koch, le voici donc dans Chopin pour le label français révélateur des talents de demain. Pensons à ses collègues Paul Lewis et Frank Braley qui représentent aussi les pianistes d’une génération des plus affirmées aujourd’hui. Stefan Vladar ne manque certes pas d’aplomb pour affronter un Chopin dont il sait bien sûr qu’il sera décortiqué, analysé et comparé aux innombrables versions cataloguées historiques ou de référence. Présentant le cycle complet des 24 Préludes de l’opus 28, il en esquisse une charpente robuste, nette et affûtée, qu’il investit avec concision et caractère. Son timbre diaphane s'enrichit d'une palette musicale pleine et colorée dans ces préludes miniatures qui autorisent les évocations et les rêves les plus fantasques ! Les Quatre ballades qui accompagnent ce programme participent d’ailleurs du même jeu de demi-teintes avec lequel Stefan Vladar met en relief l’esprit vif et concis d’un Chopin virtuose de l’âme et des sentiments, transmis ici par une technique éblouissante, transcendée avec un goût exquis. Sanson François, Maurizio Pollini, Nikita Magaloff, Maria Joao Pirès, Krystian Zimermann, Nikolaï Lugansky ou Rubinstein ... tant de superbes références dans l’univers de Chopin, voient émerger avec Stefan Vladar une nouvelle couleur sonore que l’on retiendra désormais auprès de leurs plus belles prestations.

(Noël Godts, Bruxelles, le 15 mars 2004)

 

Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Das Wohltemperierete Klavier, Buch I, BWV 846-869. Till Fellner (piano). (ECM 476048-2)


               
Véritable bible des claviéristes, le Clavier bien tempéré de Bach continue de susciter des vocations artistiques chez les nouveaux interprètes comme c'est le cas ici pour le pianiste autrichien Till Fellner. On l'avait entendu avec Heinrich Schiff dans une intégrale des sonates pour violoncelle chez Philips, fort appréciée par la critique discographique. Le voici revenu chez Bach pour le label ECM qui agrandit son répertoire classique avec cette nouvelle version du corpus pianistique du Cantor et qui ne manque pas de sel. Doit-on encore en énumérer les précédentes références discographiques : Gould, Tureck, Feinberg, Richter, Fischer, Gulda, Nikolaeva, Landowska, sans parler des baroqueux Leonhardt, Koopman, van Asperen, Verlet et du dernier venu au clavecin Pierre Hantaï ! Bien sûr les écoles divergent pour l'utilisation d'un clavecin ou d'un piano moderne qui offrent tous deux des potentiels de résonances différents mais il faut compter également sur la fluidité logique et cohérente de la succession de ces préludes et fugues qui sont les microcosmes pianistiques de Bach. Séparée ou considérée dans un ensemble progressif, la suite du Clavier bien tempéré n'a jamais cessé d'interpeller les musiciens qui s'y attèlent généralement pour le fabuleux potentiel interprétatif qu'elle renferme. Le Jazz y goûte également puisque le pianiste John Lewis, fondateur du Modern Jazz Quartett, en enregistra lui aussi une intégrale. Son éclairage est d'ailleurs loin d'être inutile pour le mélomane soucieux des diverses formes d'assimilation d'une oeuvre aussi riche. Classique de formation, Till Fellner met en valeur l'équilibre de ce Clavier qui s'ouvre comme un cahier pédagogique dont il livre peu à peu les clés d'orientation. C'est un peu une entrée en un séminaire artistique grâce auquel on découvre progressivement la précarité d'une lumière tamisée qui irradie et vivifie ceux qu'elle inonde. Feutré, déterminé et étincelant, le toucher de Fellner respecte la progression intérieure des préludes et fugues pour en extraire l'essence avec simplicité et considération. Echos et méditations du corpus de Bach deviennent les relais d'une pensée affinée, fluide et lumineuse. L'art de ce Clavier bien tempéré réside sans doute dans l'harmonisation de la musique intérieure et de la technicité qu'elle exige. Till Fellner esquisse une vision méditative très dynamique de ces microcosmes musicaux qui sonnent aussi contemporains que baroques. Une suite semble s'imposer.

 

(Noël Godts, Bruxelles, le 20 février 2004)
 

 

 

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Concertos pour piano et orchestre n°22, K482 & n°27, K595. Orchestre de Chambre de Lausanne, dir. Christian Zacharias (piano). (MDG 3401183-2)

                Cette seconde production mozartienne de Zacharias chez MDG marque la continuité des affinités du pianiste allemand avec le compositeur viennois qu'il n'a finalement jamais cessé d'interpréter depuis ses débuts discographiques. Il a parcouru Mozart et son oeuvre concertante chez EMI et le revoici en terrain connu pour sa nouvelle maison éditrice MDG. Dire que rien n'a changé dans son jeu mozartien serait sans aucun doute une vilenie mais si l'on conçoit l'approche de Zacharias d'un point de vue objectif, on remarque dès les premières notes qu'il détend l'atmosphère avec la fluidité digitale qu'on lui a toujours connue. L'insolite de cette nouvelle approche tient dans la cohérence stylistique orchestrale puisqu'il s'approprie la direction depuis son clavier ! David Zinman fut autrefois son guide orchestral chez Mozart mais cette aujourd'hui, Zacharias dirige lui-même l'Orchestre de Chambre de Lausanne dont il est le chef permanent. L'élégance de Zacharias chez Mozart n'est pas sans rappeler celle de Perahia, qui comme lui, jouait et dirigeait l'orchestre. Un exercice qui a suscité bien des vocations de chef chez pianistes et violonistes épris de Mozart, Beethoven et Bach, pour ne mentionner que ces trois-là ! Quoiqu'il en soit, Christian Zacharias offre une approche ludique des pages mozartiennes qu'il décortique et équilibre avec une finesse et une légèreté des plus gracieuses. Le 3e mouvement du K 595 devient un jeu de cache-cache qui évoque les élans de candeurs amusés et finauds d'une époque classique dont Mozart s'émancipe tout en préservant sa vivacité et sa virtuosité. Le caractère mélancolique du mouvement lent du K 482 évoque quant à lui des pérégrinations lointaines et sérieuses que Christian Zacharias investit avec pudeur et fraîcheur, libérant ainsi le caractère solennel et complexe de Mozart. L'Orchestre de Chambre de Lausanne répond parfaitement aux exigences de Zacharias par un accompagnement fidèle, concis et ludique.

 

(Bruxelles, le 15 janvier 2004)

 

 

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Suite en Do majeur, KV 3999 (385i), Gigue en Sol Majeur KV 574, Sonate en Mi bémol majeur KV 282, Dix Variations en Sol majeur KV 455, Fantaisie en do mineur KV 475, Sonate en do mineur KV 457. Andreas Staier (pianoforte, copie d'après Anton Walther, Vienne -1785- par Monika May, Marburg, 1986), (Harmonia Mundi, HMC 801815)

                Le claveciniste Andreas Staier poursuit sa quête de l'authenticité instrumentale en restituant quelques oeuvres de Mozart au pianoforte, instrument ancien qui célèbre avec nostalgie la sonorité de l'écriture mozartienne. La plupart de ces oeuvres choisies ont déjà bénéficié d'une lecture puissante sur piano mais la dynamique plus faible et plus délicate du pianoforte de Staier nous permet d'imaginer les performances du prodige viennois à la fin du XVIIIè siècle ! Le programme de Staier met l'accent sur des pièces que Mozart considérait lui-même comme difficiles : la Sonate KV 282, par exemple, tirée d'un ensemble de 6, par ailleurs tout à fait spéciale puisqu'elle est sa seule oeuvre pour piano à commencer par un mouvement lent. Gravité et mélancolie, évoquées avec une extrême finesse par Staier cèdent la place à une folle alternance d'atmosphères et de rythmes variés dans les Fantaisie et Sonate KV 475 et 457, désignées comme les plus ambitieuses du Viennois pour piano solo. Le toucher du pianofortiste allemand cisèle également sans rien perdre de leur sentiment des oeuvres inachevées qu'il complète avec un art subtil comme la Suite K399 tandis que sa virtuosité saisit sur le vif les Dix Variations KV 455. L'aridité du pianoforte, face à l'ampleur et la chaleur d'un piano, est sublimée par la pureté rigoureuse de l'interprétation.

(Bruxelles, le 8 janvier 2004)

 

Pièces à deux pianos. Camille Saint-Saëns (1835-1922) : Danse Macabre, op.40, Variations sur un thème de Beethoven, op.35 / César Franck (1822-1890) : Prélude, fugue et variation, op.18 / Manuel Infante (1883-1958) : Trois danses andalouses / Francis Poulenc (1899-1963) : Elégie en accords alternés, L'embarquement pour Cythère, Capriccio d'après Le Bal Masqué. Claire Chevallier & Jos Van Immerseel (sur 2 pianos historiques Erard 1897 et 1904), (Zig Zag Territoires ZZT 030903)

                Les deux pianos Erard sur lesquels ont pu jouer les excellents musiciens Claire Chevallier et Jos Van Immerseel ressuscitent avec magie l'atmosphère musicale de la fin du XIXème siècle à Paris. La clarté du son, l'amplification du mouvement du pianiste, la grande liberté du mouvement des doigts exigent des interprètes une précision et une fermeté dont décide la pureté de leur toucher car Chevallier et Van Immerseel font claquer les notes avec une énergie scintillante, anticipant les réponses de leurs claviers en parfait accord, avec sentiment et humour. Leur duo parfait se savoure avec enthousiasme. Et l'on entend derrière les notes de la Danse Macabre de Saint-Saëns le poème d'Henri Cazalis : "Zig et zig et zig, la Mort en cadence, / Frappant une tombe avec son talon (...)" tandis que ses Variations sur un thème de Beethoven résonnent avec une parfaite maîtrise de la simplicité. L'interprétation émouvante de l'Op.18, extrait des 6 pièces pour orgue de Franck, ne fait pas mentir Liszt qui leur reconnaissait "une place aux côtés des chefs-d'oeuvre de Bach". La vitalité des Danses Andalouses de Manuel Infante organise la rencontre de Paris et des rythmes espagnols, flamenco, fierté, corrida ! Quant à la musique de Poulenc, était-elle, comme il la décrivait lui-même "de la délicieuse mauvaise musique" ? Claire Chevallier et Jos Van Immerseel célèbrent en tout cas sa fantaisie et son talent des plus ludiques. Les deux pianistes sont virtuoses avec légèreté et tendresse et captent sur cet album percutant un fragment d'âme de la musique française. Un vrai délice !

(Bruxelles, le 8 janvier 2004)

 

Franz Schubert (1797-1828)  :Sonates pour piano, n° 20 (D959) et n°21 (D960). Paul Lewis (piano), (Harmonia Mundi 901800)


             Le pianiste britannique signe ici son second volume anthologique dans l'oeuvre pour piano de Schubert. Reçu avec des éloges unanimes de la presse musicale, son premier volume, très ambitieux, proposait les sonates n° 14 (D784) et n° 19 (D958) dans la série « Jeunes artistes » du label Harmonia Mundi qui lui avait offert d'enregistrer le programme de son choix. Le voici aujourd'hui un artiste confirmé, bardé d'éloges qui l'ont mené au festival de la Roque d'Anthéron, belle occasion pour un DVD musical dans sa série les « Pianos de la nuit », enregistré en public le 27 juillet 2002. Il décortique aujourd'hui avec la précision, l'intelligence et le raffinement d'un candide éclairé les deux dernières sonates de Schubert ( n°20, D959 & n°21, D960 ). Un intérêt qui n'est peut être pas si innocent après tout quand on sait que Paul Lewis fut l'élève d'Alfred Brendel ! Fougue, dépouillement et raffinement dessinent sa personnalité bien trempée. Le mouvement lent de la D 959, affirme avec force et conviction une ligne directrice imperturbable qu'il érige avec rigueur et élan jusqu'à l'éclatement de la structure passionnée et bouillonnante qui font précisément la densité du discours schubertien. La sonate D 960 pousse encore plus loin l'équilibre de cette densité si précaire dans l'oeuvre pianistique de Schubert, que souligne subtilement Paul Lewis. Tout en clairs-obscurs et lumières vives, le pianiste britannique dompte le feu. Tout en clairs-obscurs et lumières vives, le pianiste britannique dompte le feu. La concurrence s'installe à l'intérieur même de la maison Harmonia Mundi qui semble esquisser une intégrale de l'oeuvre pour piano de Schubert à peine achevée celle d'Alain Planès ! Aurons-nous droit à deux visions antinomiques ?

(Bruxelles, le 26 décembre 2003)
 

L'intégrale pour piano seul de Ravel par deux pianistes très différents sort cette même saison 2003 ! A vous de découvrir ces deux superbes interprétations d'un même univers, accusé à tort par les critiques de son époque d'un manque apparent de lyrisme et de sensibilité... Roger Muraro (chez Accord) et Alexandre Tharaud (chez Harmonia Mundi) prouvent, chacun à leur manière, l'ineptie de telles allégations ! Entre les deux, impossible de trancher, chacun révélant des facettes essentielles du compositeur.

Maurice Ravel (1875-1937)  :Intégrale de l'oeuvre pour piano. (dont 2 pièces inédites : La Parade et le Menuet en ut dièse.) Alexandre Tharaud (piano). 2Cds (HMC 901811.12) Voir notre interview d'Alexandre Tharaud

            Depuis le fameux mot de Stravinsky qui qualifia Ravel d'"horloger suisse", ceux qui le connaissent peu s'imaginent éviter un monument de froideur intellectuelle. Ils sont si loin de la vérité... Comment un homme qui se pencha si souvent sur l'enfance, il suffirait de citer L'enfant et les sortilèges ou Ma mère l'oye, attiré par la magie des contes de fée, rêvant l'Orient et l'Espagne, se serait-il plu à bannir l'émotion de ses compositions ? Certes, et le choix du jeune pianiste Alexandre Tharaud d'enregistrer l'intégrale de son oeuvre pour piano juste après les Suites de Rameau le confirme, Maurice Ravel appartient à la plus exigeante lignée des méticuleux artisans du son : sa clarté, sa rigueur, son souci constant de perfection formelle s'accomplissent en de savantes constructions d'un naturel étonnant. Tharaud le situe comme l'un des dignes héritiers des grands compositeurs baroques, citant bien sûr Couperin mais aussi Rameau, Bach ou Scarlatti. De fait, l'oeuvre pour piano de Ravel qui ne comporte qu'une quinzaine de pièces (y incluant les suites ou mini-cycles qui se divisent encore en plusieurs morceaux), rejette toute redite, allie au lyrisme l'élégance formelle et la poésie subtile, fluide et irisée. Citons Gaspard de la Nuit, Jeux d'eau, Le Tombeau de Couperin ou Pavane pour une enfance défunte qui frémissent de nuances, esquissent une atmosphère, dévoilent pudiquement une émotion poignante. Une pirouette et nous voici plus loin renvoyés avec humour dans une Sérénade grotesque, une Parade ou quelques fines drôleries souriantes au coeur même des Valses nobles et sentimentales. La sensibilité d'Alexandre Tharaud semble s'accorder parfaitement à ces tempi parfois imprévisibles, traversés de fulgurances chatoyantes et de miroitements magiques comme de brusques rafales troubleraient soudain une eau transparente et calme. Le toucher délicat du jeune pianiste est extrêmement sensuel dans sa maîtrise même ; cet équilibre qui suspend le geste, retient la note, la désire et la savoure enfin, pleine et ronde, rend hommage au goût de Ravel, si prononcé pour l'infinie variation des sonorités, leur couleur et leur feu.

(Bruxelles, le 20 septembre 2003)

Maurice Ravel (1875-1937)  :Intégrale de l'oeuvre pour piano seul. (ainsi que La Valse et  Ma Mère l'Oye*, à quatre mains.) Roger Muraro (piano) Hortense Cartier Bresson*. 2Cds (Accord 476 0941)

            L'un des plus grands interprètes de l'oeuvre de Messiaen, Roger Muraro emporta les éloges chaleureux du Maître lui-même pour "sa technique éblouissante, sa maîtrise, ses qualités sonores, son émotion, et j'oserai dire sa Foi !..." De fait, l'approche de Ravel par Muraro évoque encore cette description louangeuse, toute de rigueur et d'élégance formelles. Tant Alexandre Tharaud (voir plus haut) explorait sur les touches incandescentes du piano la gravité presque romantique de Ravel et ses ruades fougueuses, autant Roger Muraro révèle le styliste à l'équilibre quasi infaillible dont la sensibilité de funambule vibre au-dessus du mystère et, imperceptiblement, frissonne. Si le travail de Muraro paraît plus cérébral que celui de Tharaud, on n'y décèle aucune froideur mais plutôt une passion tendue, domptée, plus sensible à la mystérieuse discipline des partitions d'un compositeur ambigu séduit par les brumes de l'enfance. Muraro, loin de négliger cet aspect, intègre à cette intégrale pour piano seul l'oeuvre pour piano à quatre mains, Ma Mère l'Oye, qu'il juge indissociable du monde de Ravel. D'une cohérence et d'une intégrité exceptionnelles, la vision de Muraro évoque avec une incroyable précision la mélancolie, la fougue ou l'humour d'un avant-gardiste fin de siècle jusqu'ici encore trop peu cerné !

(Bruxelles, le 23 octobre 2003)

 

 

Antonin Dvorak (1841-1904)  :Piano Concerto en sol mineur op.33 / Zlaty kolovrat op.109 (Le Rouet d'or). Pierre-Laurent Aimard (piano), Royal Concertgebouw Orchestra, dir. Nikolaus Harnoncourt. Enregistrement Live (Teldec Classics 8573 87630-2)

            Souvenons-nous de la mémorable collaboration de Nikolaus Harnoncourt et Pierre-Laurent Aimard dans leur tout récent enregistrement de l'intégrale des Concertos pour piano de Beethoven (voir nos coups de coeur, Teldec 0927 47334-2). Ils se retrouvent avec le même bonheur chez Antonin Dvorak pour deux oeuvres moins reconnues du compositeur tchèque, victimes d'adaptations ou de coupures, toujours controversées, souvent remaniées, et que les deux musiciens rendent à leur version originale. Il s'agit du seul concerto pour piano que Dvorak ait jamais écrit, composé en 1876 avant qu'il n'accède à la notoriété internationale : ses accents brahmsiens sont pourtant dénués d'emphase ; en outre, jamais le piano ne doit se battre contre la masse orchestrale, se fondant volontiers aux instruments qui le portent, sur les traces de la musique de chambre. Harnoncourt et le Royal Concertgebouw dessinent un ample décor dont la majesté et la fougue chatoyante révèlent le toucher ferme, sûr et léger de Pierre-Laurent Aimard. Ensemble, ils recomposent la forêt bruissante et le ruisseau qui l'éclaire, le dialogue du multiple et de l'unique, vif, clair et gracieux. Quant au morceau qui complète l'enregistrement, Le Rouet d'Or, il s'intègre à une série de quatre poèmes symphoniques inspirés des ballades du recueil Bouquet de Fleurs de Karel Jaromir Erben. Surprenante initiative de Dvorak qui s'est toujours targué de défendre la musique instrumentale pure... ce qui déconcerta ses admirateurs. D'autant qu'il transpose très directement le texte de son compatriote, de nombreux passages musicaux le transcrivant presque mot pour mot. De fait, l'on suit une histoire captivante, celle d'un roi qui démasque les meurtrières de la femme qu'il aimait en écoutant le chant révélateur d'un rouet d'or. Conte de fée scintillant dont Harnoncourt et le Royal Concertgebouw Orchestra saisissent les ombres étranges, les lueurs tamisées et les couleurs magiques, avec puissance et délicatesse. Un album subtil et poétique.

(Bruxelles, le 18 décembre 2003)

 

Jean-Sébastien Bach (1685-1750)  :Variations Goldberg BWV 988. Andras Schiff (piano). (ECM New Series 1825 472185-2)

            On ne présente plus l'extraordinaire architecture de cathédrale des Variations Goldberg, premier des grands cycles contrapuntiques en 1741-42 de l'ultime période créatrice de Bach ! Suivront en 1747 les Variations canoniques pour orgue ainsi que l'Offrande Musicale et en 1749-50 l'Art de la Fugue. Mais les Variations Goldberg sont entrées dans la légende : le Comte Keyserling en aurait commandé l'écriture à Bach pour lutter contre l'insomnie, son jeune protégé claveciniste, Goldberg, les exécutant pour lui chaque soir ! Vu la complexité de l'oeuvre et les 14 ans du musicien... on peut douter de sa maturité pour qu'il ait pu en explorer les subtilités sans faillir. Mais qu'importe, l'histoire est belle et auréole de magie ces 32 pièces aux riches compositions rythmiques. On dénombre une aria dont la basse obstinée sert de thème, 29 variations proprement dites, un quodlibet (ou double lied) et la reprise de l'aria initiale. Après l'aria initiale et les deux premières variations, on compte donc neuf triades composée chacune d'une variation canonique, une libre et une virtuose. Soulignons également les rythmes dansants de la n°3 (sicilienne), la 15 et la 16 (sarabandes) ou la 7 et la 27 (gigues) sans omettre l'humour du quodlibet dans lequel Bach a intégré deux mélodies populaires de son époque. Andras Schiff, après de nombreux enregistrements qui font date (doit-on encore citer Glenn Gould ou Murray Perahia ?), relève le gant à son tour. La rigueur et la clarté du contrepoint s'irisent sous ses doigts de chatoyantes couleurs : son toucher, vif, agile et diversifié atteint la limpidité sans abandonner la sensualité. Subtil et envoûtant.

(Bruxelles, le 28 novembre 2003)

 

John Corigliano (*1938)  :Fantaisie sur un ostinato pour piano seul - Ludwig van Beethoven (1770-1827)  :Piano sonata n°17 en ré mineur, op.31 n°2 "La Tempête" / Fantaisie chorale pour piano et orchestre, op.80 "choral fantasy" . Arvo Pärt (*1935)  :"Credo" for piano, mixed choir and orchestra. Hélène Grimaud (piano), Swedish radio choir, Swedish radio symphony orchestra dir. Esa-Pekka Salonen. (DG 471769-2) ! Voir notre agenda des concerts ! + Notre page Portraits

            L'évolution musicale d'Hélène Grimaud s'inscrit de plus en plus précisément dans une quête spirituelle qu'elle définit comme un "mouvement vers l'universel, vers un point de conciliation possible de tous les contraires". Un jeu souple avec les miroirs du temps, ses réminiscences et ses échos. Une "sérénité ardente". Cette expression intense et vivante, ce dépassement de la sensibilité romantique dans la réconciliation fervente et l'acceptation dynamique de nos contradictions, conviennent tout à fait à son toucher si particulier, nerveux, violent, libre et pourtant maintenu. Elle s'approprie une oeuvre en l'intégrant à sa propre histoire, à ses élans, au lieu et à l'espace où elle se donne. Dans l'écoute, le partage, l'échange. Elle dit encore "l'espérance" et "l'amour". Un enregistrement est une étape dans ce cheminement dont le titre de cet album "Credo" éclaire la démarche avec limpidité. On y trouve le minimalisme et l'émotion de Corigliano, sa main tendue vers Beethoven (puisque l'ostinato de la Fantaisie du compositeur américain énonce le thème du second mouvement de la Septième Symphonie), la fougue tragique de la Tempête, les égarements contrôlés de la Fantaisie Chorale et la réconciliation finale à travers le Credo d'Arvo Pärt, austère et poignant. L'intelligence de la jeune pianiste française et sa sensualité sauvage, sa transparence idéale et son incarnation irradiante de la musique les transforment avec une liberté confondante. ...Que certains pourraient juger irrespectueuse, en tout cas déconcertante vis-à-vis des partitions originales. Mais n'est-ce pas là tout l'intérêt d'une nouvelle interprétation : l'inclure dans un élan personnel, en révéler du même coup une facette insoupçonnée ? Dérouter, fasciner, réinventer. L'intensité d'Hélène Grimaud et son énergie tempétueuse font parfois songer aux rages magnifiques de Martha Argerich. Oui, la plus jeune prend parti, s'affirme, parle haut et fort, écrit ses convictions, irrite parfois, peut affoler son piano de récital en de terribles cavalcades... cependant, son album, haut en couleurs et en émotions, moins soucieux de virtuosité que de signifiance, précise son jeu puissant et lumineux. Le Swedish Radio Symphony Orchestra dirigé par Esa-Pekka Salonen et le Choeur de la Radio Suédoise s'entendent à merveille avec Hélène Grimaud : l'échange est donc réussi !

(Bruxelles, le 15 novembre 2003)

 

 

Frédéric Chopin (1810-1849)  :Oeuvres complètes pour piano et orchestre, OP.14, 13, 11, 22, 2, 21. Kun-Woo Paik (piano), Warsaw Philharmonic Orchestra dir. Antoni Wit. 2CDs (Decca 475169-2)

            Voilà un disque qui a bien du mérite ! Il contient non seulement les 2 Concertos pour Piano & Orchestre de Chopin, mais aussi les quelques pages bien moins prisées (au concert comme au disque) que sont les Variations, la Grande Polonaise Concertante, Krakowiak et la Fantaisie du virtuose polonais. Claudio Arrau (avec Eliahu Inbal & le London Philharmonic Orchestra - 438338-2) s’était déjà attelé à l’ouvrage dans les année 70 pour le label Philips mais il faut bien admettre que depuis lors, bien peu de pianistes se sont intéressés à l’intégralité des œuvres concertantes de Chopin, défi que relève ici Kun-Woo Paik. Encadrées par les deux concertos, les œuvres moins popularisées ne manquent pourtant pas de sel ! Jugez-en par Krakowiak qui ouvre ce recueil ! Difficile de ne pas reconnaître l’emprunte lyrique de Chopin : l’introduction annonce déjà certains thèmes si caractéristiques à son œuvre. De structure réduite, il résume pourtant  le rôle confiné que Chopin réservait à l’orchestre accompagnateur préférant accorder  le discours principal au piano ! Chopin n’a d’ailleurs jamais considéré la musique sans  son instrument de prédilection, ce qui pourrait expliquer l’orchestration dite "fonctionnelle" de ses concertos ! Est-ce là une faille chez un musicien de génie ? Cette curieuse ambiguïté n’altère en rien  son inspiration et invente un piano prolixe et lyrique dans ses  Variations sur un thème, sa Fantaisie ou sa Grande Polonaise Brillante ! Kun-Woo Paik saisit pleinement le caractère poétique et démonstratif du compositeur polonais dont il met en relief les contradictions si manifestes. Soutenu par le Warsaw Philharmonic Orchestra dirigé par Antoni Wit, le pianiste coréen bénéficie ici d’une phalange de premier ordre pour insuffler l’esthétique folklorique que Chopin n’a cessé d’évoquer dans toute son œuvre. Guidé, encadré et véritablement transporté par le chef polonais dans les méandres de Chopin, Kun-Woo Paik transmet la pensée et l’esthétique du compositeur avec finesse et légèreté mais aussi rudesse et fermeté lorsque la partition l’exige ! L’initiation ne manque certainement pas de charme, d’autant que l’on cerne ici la pensée d'un compositeur et son évolution musicale dans un laps de temps finalement très réduit.

(Bruxelles, le 7 octobre 2003)

 

 

Edvard Grieg (1843-1907)  :Concerto pour piano en la mineur Op.16. Robert Schumann (1810-1856)  :Concerto pour piano en la mineur Op.54. Leif Ove Andsnes (piano), Berliner Philharmoniker dir. Mariss Jansons. (EMI 7243 557486-2 1)

            Un des tout premiers concertos sur lesquels le pianiste norvégien Leif Ove Andsnes travailla fut celui de son compatriote Edvard Grieg dont l'oeuvre résonne de références aux mélodies traditionnelles et populaires de son pays. Le retrouver ici auprès de celui de Robert Schumann (qui n'en composa jamais qu'un seul d'ailleurs) n'est pas une surprise puisqu'on a souvent accouplé ces deux oeuvres extrêmement romantiques dont les interprétations de référence se sont multipliées depuis leur création. Grieg entendit pour la première fois le concerto de Schumann à Leipzig, exécuté par Clara elle-même et y puisa sans aucun doute son inspiration avant de présenter le sien en 1870 à Liszt qui le déchiffra avec moultes suggestions passionnées. On trouve ainsi dans ces deux oeuvres souvent jumelées la même tonalité, un romantisme échevelé, pléthore de rythmes diversifiés pour le thème de l'introduction et une popularité sans conteste. Cependant Schumann a composé son concerto en plusieurs fois, l'introduction et le finale étant à l'origine deux pages autonomes (une fantaisie pour piano et orchestre et un rondo) que vint relier l'intermezzo médian. La structure très élaborée se superpose à l'improvisation inspirée. Le concerto de Grieg accusait selon Liszt quelques faiblesses formelles mais révélait une grande âme unie aux accents de sa nation. Qu'Andsnes à son tour ait eu envie d'enregistrer ces pièces incontournables de la littérature pianistique se justifie pleinement : comment un talent tel que le sien négligerait-il la voix d'un compositeur avec lequel il partage les mêmes racines et passerait-il à côté de celle de Schumann qui l'avait inspirée ? Et voilà un bel album traversé d'éclairs tourmentés, de soleils noirs, de neige étincelante et d'intensité amoureuse. Le toucher limpide d'Andsnes, son articulation transparente, la véhémence exigeante de Mariss Janssons qui tend à le rompre l'orchestre superbement dompté du Berliner Philharmoniker, captent sans emphase excessive les méandres du romantisme.

(Bruxelles, le 26 septembre 2003)

 

Claude Debussy (1862-1918)  :Images - Etudes. Pierre-Laurent Aimard (piano). (Warner Classics 8573 83940-2)

            Le pianiste français Pierre-Laurent Aimard (voir notre Coup de Coeur mars 2003) se distingue brillamment par sa compréhension subtile des compositeurs du XXème siècle parmi lesquels Messiaen se taille sans doute la part du lion. C'est ce dernier d'ailleurs qui, dans sa classe d'analyse au Conservatoire de Paris, attira l'attention de ses étudiants sur les finesses et subtilités des compositions pour piano de Debussy, dont on cantonnait un peu trop facilement alors les Etudes au domaine scolaire ! Non dépourvu d'ironie, Debussy ne destinait pas ses oeuvres à des "mains redoutables" mais à des âmes sensibles capables de débusquer la moindre nuance, la plus impalpable variation de couleur, la lumière vacillante, l'ombre fugitive. Si virtuosité s'imposait, elle devrait dissoudre la forme puisque la musique était "de couleurs et de temps rythmés" (lettre de 1907 à son éditeur Durand). Son Hommage à Rameau restitue avec magie l'idée selon laquelle le maître mit "de la sensibilité dans l'harmonie". Les titres étranges des "Images" de Debussy captent l'éphémère, soulignent l'infinie beauté des mouvements insaisissables... Reflets dans l'eau, Mouvement, Poissons d'or, Cloches à travers les feuilles... Ses Etudes saluent gracieusement la poésie de Chopin, défient la dextérité raffinée des interprètes, bruissantes et frissonnantes. Le jeu si fluide et aérien de Pierre-Laurent Aimard dévoile les sous-entendus, frémissant de vie, tout entier à l'écoute de l'infini mouvement des pièces de Debussy. C'est un guetteur, toujours en alerte, prêt encore à rencontrer  l'imprévisible, au détour d'un infime ondoiement.

(Bruxelles, le 25 septembre 2003)

 

 

Ludwig van Beethoven (1770-1827)  :Variations Op.35, 76, 34 & WoO 80, 79, 77, 78. Cédric Tiberghien (piano). (HMC 901775)

            Non, bien sûr, Beethoven n'a pas écrit pour seules et uniques variations les Diabelli ! Si vous en doutiez, cet album vous remettra vite les idées en place : le jeune et talentueux pianiste français Cédric Tiberghien (né en 1975) vous fera découvrir toutes les autres, écrites entre 1800 et 1809. Et c'est loin d'être ennuyeux car Beethoven y explore la diversité et Tiberghien dépasse la simple virtuosité (loin de lui faire défaut) par sa sensibilité aux atmosphères et son extrême aptitude à rendre les humeurs du compositeur, capable de sauter aisément de l'une à l'autre sans perdre son maintien, son élégance ni sa concentration. Son toucher, léger et délicat, vif et coloré, exempt de toute romantisation excessive, dessine des émotions sans les alourdir, esquisse des sensations avec acuité, suggère un climat, en crayonne un autre et ne perd jamais la cohérence d'un ensemble. C'est un pianiste clair, conscient et lucide, fidèle de bout en bout à la logique d'un jeu qui explore et découvre ces constructions techniques bien plus attrayantes que de simples exercices. Les Op.34 et 35 comptaient, selon Beethoven lui-même, "parmi le nombre réel de (ses) grandes oeuvres musicales" : l'Op.34 rompait avec le maintien de la traditionnelle tonalité fondamentale, chaque variation en choisissant une nouvelle ; le thème de l'Op.35 (Eroïca) servit au finale de sa troisième symphonie, l'Héroïque ! Les WoO79 et 78 reprennent respectivement le Rule Britannia et God Save the King... sans que l'on sache vraiment ce qui motiva Beethoven, hormis son amour connu pour la Grande-Bretagne. Citons encore la WoO80 dont le schéma harmonique évoque Bach et Haendel... Beethoven s'est amusé. Tiberghien s'est passionné. Et nous, auditeurs, sautons des sentiments de l'un à ceux de l'autre avec un indéniable plaisir.

(Bruxelles, le 24 mai 2003)

 

Sergeï Rachmaninov (1873-1943)  :Concertos N°1 & 3. Nikolaï Lugansky (piano), City of Birmingham Symphony Orchestra, dir. Sakari Oramo(Warner Classics - 0927-47941-2)

            Cette seconde incursion du pianiste Nikolaï Lugansky dans le 3e concerto de Rachmaninov  risque bien de bousculer la discographie pourtant surabondante du compositeur russe qui ne manque certes pas d’interprètes inspirés dans son œuvre. Pensons à Sviatoslav Richter, Byron Janis, Rafael Orozco, Martha Argerich et plus récemment, Hélène Grimaud, sans oublier pour autant la vélocité virtuose du russe Arcadi Volodos. Rachmaninov offre bien évidemment un panel impressionnant de possibilités pianistiques, tant musicales que techniques mais la différence réside davantage dans la conception personnelle de la musicalité par des artistes qui servent le compositeur ou … se servent de son œuvre. Nikolaï Lugansky choisit la quête de l’intériorité ; il débusque Rachmaninov et décortique sa musique pour la restituer avec force, intelligence et vivacité. Déployant des moyens techniques époustouflants, il clarifie et humanise la conception musicale du compositeur russe qui ne l’a pas toujours interprétée au mieux lui-même. D’autres que lui l’ont souvent illuminée et révélée plus brillamment ; d’ailleurs, on ne peut s’empêcher à l’audition extraordinaire du 1er concerto, d’évoquer la puissance et l’extrême sensibilité de Sviatoslav Richter qui le joua maintes fois. Qu’aurait-il fait dans le 3e s’il s’y était intéressé pour le disque ? Le jeu fougueux mais réfléchi de Lugansky nous comble, pondéré d’accents toniques ô combien poétiques ! Accompagné par Sakari Oramo à la tête du City of Birmingham Symphony Orchestra, le pianiste russe bouscule la sacro-sainte tradition de la virtuosité technique pour l’affiner et l’investir des songes agités de l’univers post-romantique de Rachmaninov. Le 3e concerto de Lugansky-Oramo grimpe d’emblée jusqu’au sommet de la discographie, aux côtés de ceux des couples Argerich-Chailly et Janis-Dorati que Gilels, Horowitz ou Ashkenazy talonnent d’ailleurs de très près.

(Bruxelles, le 15 mai 2003)

 

 

Erik Satie (1866-1925)  :Intégrale des oeuvres pour piano seul. Jean-Yves Thibaudet (piano). 5CDs (Decca 473620-2) Voir notre interview de Jean-Yves Thibaudet.

                Erik Satie, iconoclaste de la fin du XIXème siècle, compositeur décalé au début du XXème, est mort dans la misère laissant derrière lui le capharnaüm légendaire de sa petite chambre d'Arcueil où traînaient d'innombrables manuscrits de partitions soigneusement calligraphiées, datées et signées dans des cahiers de brouillon qu'il confiait à Darius Milhaud. Celui-ci travailla d'arrache-pied pour partager l'oeuvre de son ami entre des éditions parisiennes (Rouart et Lerolle) et viennoises (Universal) puis, à son départ pour les Etats-Unis au début de la Seconde guerre mondiale, il légua les manuscrits de Satie à la Bibliothèque d'Harvard et la Bibliothèque Nationale de France. Tout ce corpus d'une extraordinaire modernité est encore méconnu aujourd'hui, même si Francis Poulenc et John Cage en ont dit beaucoup de bien. Satie reste de nos jours une énigme que l'on cantonne aux Gnossiennes et Gymnopédies, certes représentatives de ses oeuvres de jeunesse mais qui ne devraient pas occulter l'immense variété de son oeuvre, tantôt mystique, facétieuse, contemplative ou drolatique. Avec intelligence, passion et honnêteté, Jean-Yves Thibaudet relève un défi qui lui tient à coeur : restituer, sans trahir la volonté de Satie qui ne voulait pas que soient jouées des oeuvres qu'il n'avait pas datées et signées, la plus grande intégrale de ses morceaux pour piano solo, tous d'origine, dont l'équivalent d'un disque et demi était inédit ! Il rétablit de plein gré un équilibre : après ses Intégrales Debussy et Ravel, il se devait de rendre sa place à Satie. Le premier CD nous rappelle ses oeuvres de jeunesse, où s'inscrivent Gnossiennes et Gymnopédies ; le deuxième aborde ce que le compositeur nommait sa "musique à genoux" pour les Rose-Croix dont il fut le compositeur officiel puis pour sa propre "église métropolitaine d'art de Jésus conducteur"; la contemplation coexiste au divertissement de bastringue, sur le même album; le troisième CD présente ses "devoirs" pour la Schola Cantorum où il était retourné en tant qu'élève à 40 ans, des pièces enfantines et sa toute dernière oeuvre, Cinéma ; ses oeuvres "fantaisistes", pièces minuscules et insolites, occupent le quatrième tandis que le cinquième expose sa musique de scène. Ce voyage inspiré guidé par un Thibaudet inspiré, précis et méticuleux nous rappelle avec justesse et émotion les paroles de Jean Cocteau : "Satie enseigne la plus grande audace de notre époque : être simple."

 

Souvenons-nous : en 2002 ! Notre prière fut donc exaucée !

Eric Satie (1866-1925)  : The magic of Satie. Jean-Yves Thibaudet (piano) (Decca 470290-2)

 

            Très belle interprétation, simple, naturelle et poétique de l'univers insolite d'Eric Satie par Jean-Yves Thibaudet ! Le pianiste entre à pas feutrés dans l'intimité mélancolique des Gnossiennes et Gymnopédies doucement hypnotiques et dévoile les jeux saugrenus de pièces drolatiques encore inédites à l'enregistrement. Comme le rappelle justement Ornella Volta, la rédactrice de la notice de cet album à la fantaisie ensorceleuse, jouer Satie demande davantage un état d'esprit qu'une impatience virtuose. Sa musique, en effet, réaction à la tempête wagnérienne, installe un climat intimiste, presque un tête à tête entre le pianiste et son instrument. Elle s'évade et déverrouille les règles, n'acceptant que les siennes et juxtaposant des éléments hétéroclites de valeur égale. Les notes extravagantes du compositeur entre les portées soulignent sa volonté de libérer le musicien des conventions en cassant ses habitudes : ainsi, par exemple, son jeu doit se faire "sans orgueil" ou "sur la pointe des dents du fond"... Il désarticule le réel, physique et musical, pour le redécouvrir. Ainsi composait-il pour les enfants auxquels il adorait donner des leçons. Thibaudet, comme un poisson dans l'eau, nous offre ainsi des interprétations inédites de l'Enfance de Ko-Quo, trois pièces pour, selon Satie, "préparer les enfants aux coutumes sonores de la musique moderne" ; notons encore la découverte au disque de The Angora Ox d'après un conte de Contamine de Latour, Cinq grimaces pour le Songe d'une Nuit d'Eté, La Belle Excentrique et la Septième Gnossienne ! Un vrai plaisir ! Thibaudet nous fera-t-il le bonheur d'une intégrale ?

 

(Bruxelles, le 14 novembre 2002)

(Bruxelles, le 16 mai 2003)

 

 

Franz Schubert (1797-1828)  :Divertissement à la hongroise op.54, D818 / Variations sur un thème original op.35, D813 / Fantaisie àp.103, D940. Alexandre Tharaud, Zhu Xiao-Mei (piano). (Harmonia Mundi HMC 901773)

            Doit-on considérer la "musique de salon" du XIXème siècle avec condescendance ? Certainement pas, surtout lorsqu'il s'agit précisément des pièces pour piano à quatre mains de Schubert, loin d'être insignifiantes et négligeables, témoins de l'évolution artistique du compositeur tout autant que ses lieder, quatuors à cordes ou symphonies, comme nous le rappelle fort à propos Roman Hinke, auteur du livret de cet album. Oeuvres de maturité, musiques légères et mélancoliques, le Divertissement à la hongroise et les Variations sur un thème original (dans lesquelles on décèle l'allegretto de la 7ème Symphonie de Beethoven) datent de l'été 1824. La Fantaisie D940, plus dramatique et complexe, fut écrite l'année de sa mort entre janvier et avril 1828. Les mains d'Alexandre Tharaud et Zhu Xiao-Mei s'entendent à merveille, se poursuivent, s'attirent, se cabrent et se rejoignent avec ardeur sur le même clavier. L'itinéraire musical de l'un n'a d'ailleurs rien à envier à celui de l'autre. Zhu Xiao-Mei se produit dès 6 ans à la radio et à la télévision de Pékin, entre à l'Ecole Nationale de Musique pour enfants surdoués à 10 ans, part pour les Etats-Unis en 1979 grâce à Isaac Stern, s'établit à Paris en 1985 où elle est professeur au Conservatoire National Supérieur et se produit dans des concerts à travers le monde entier. Alexandre Tharaud est premier prix du Conservatoire National de Musique de Paris et lauréat de nombreux et prestigieux concours, multipliant les apparitions en Europe, aux Etats-Unis et au Japon. Leur duo schubertien, fort bien construit, clair et net, pèche peut-être par excès de dureté, plutôt sec et aride, si limpide et nerveux qu'il en devient coupant.

 

(Bruxelles, le 14 avril 2003)

 

 

Franz Liszt (1811-1886)  :Concertos n°1 (mi b.) & 2 (La M.) pour piano, Légende de Saint-François d'Assise prêchant aux oiseaux, Légende de Saint François de Paule marchant sur les flots. Claire-Marie Le Guay (piano), Orchestre Philharmonique de Liège, dir. Louis Langrée. (Accord-Universal 472728-2)

            Poésie et fougue sont sans aucun doute les caractéristiques les plus éclatantes de cette nouvelle incursion lisztienne de la jeune pianiste française Claire-Marie Le Guay. S’attaquant cette fois aux concertos du grand virtuose hongrois, elle en donne une lecture décantée et acérée qui ne manque certes pas d’attraits. Se jouant des innombrables difficultés techniques de partitions très physiques, elle leur confère une puissante finesse qu’elle distille avec l’Orchestre de Liège en très grande forme. Soucieux du tempérament enflammé de sa soliste, Louis Langrée canalise ses élans intrépides et les unit à la discipline inspirée de ses musiciens pour mieux laisser éclater la puissance du discours lisztien, rarement si équilibré entre piano et orchestre. Claire-Marie Le Guay propulse chaque note pour en extraire des résonances vibrantes et scintillantes. L’incandescence de ces deux concertos n’est d’ailleurs pas sans rappeler la fulgurante lecture de Sviatoslav Richter et Kyrill Kondrashin (Philips) qui trône en très bonne place dans la discographie comparative. Passionnée et passionnante, la pianiste française complète sa lecture des concertos par 2 légendes du même Liszt, audacieuse, sincère et sans compromis.

(Bruxelles, le 11 mars 2003)

Sergei Rachmaninov (1873-1943)  :Concerto pour piano n°3 en ré mineur, Op.30, Sergei Prokofiev (1891-1953)  :Concerto pour piano n°3 en Do majeur, Op.26. Mikhail Pletnev (piano), Russian National Orchestra, dir. Mstislav Rostropovich. (DG 471576-2)

            Des Russes par des Russes, l’affiche est plus qu’attrayante pourtant… avouons que l’aboutissement de cette rencontre ne remplit pas toutes nos attentes ! Non que la réunion des deux compositeurs Rachmaninov et Prokofiev pour leur 3e concerto respectifs ne soit pas judicieuse, bien loin de là… mais l’alchimie PletnevRussian National Orchestra – Rostropovich aurait gagné à être plus mordante et corrosive que le travail peaufiné et trop poli qui en résulte. Le jeu de Mikhail Pletnev ne manque pas de puissance dans son 3e de Rachmaninov, bien charpenté mais aseptisé, vidé de sa virulence et de ses assauts nerveux. La direction de Mstislav Rostropovich ne révèle en rien la puissance débridée de cette partition foisonnante et puissamment lyrique ! L’Orchestre National de Russie esquisse des traits nets et poétiquement forts mais la fébrilité post-romantique de Rachmaninov en reste absente, gommée de l’esthétique globale. Le 3e concerto de Prokofiev dont Rostropovich créa la Symphonie Concertante pour violoncelle qui lui était dédiée, participe de cette même réflexion d’esthétique propre et froide : les accents bondissants, les virevoltes agressives se dissolvent dans le mystère et l’indécision. Que l’on se souvienne de la violence d’une Martha Argerich aux prises avec cette même partition, et l’on constatera les différentes possibilités artistiques qu’une œuvre peut susciter à son interprète ! Pletnev signe ici son premier disque d’œuvres concertantes pour piano chez DG sans révolutionner malheureusement la discographie plus qu’abondante de ce répertoire !

(Bruxelles, le 11 mars 2003)

 

Frederic Rzewski (1938*)  : Rzewski plays Rzewski, Piano Works, 1975-1999 : North American Ballads, The Housewifes"s lament, Mayn Yingele, A Life, Fougues, Fantasia, Sonata, The Road (parts I à IV), 36 variations sur "The People United Will Never Be Defeated" de Sergio Ortega and Quilapayun, De Profundis. Frederic Rzewski (piano). 7CDs (Nonesuch 79623-2)

            Frederic Rzewski aime échapper à la classification d'un style : à défaut de s'inscrire clairement dans le vaste fourre-tout de la musique "contemporaine", il est de son époque et sait se nourrir du passé pour ses propres créations. Cette très belle anthologie, axée sur son oeuvre pour piano écrite entre 1975 et 1999, s'en montre un précieux témoignage : ses Ballades d'Amérique du Nord (1979) visitent, distordent, chahutent des chansons traditionnelles afin, confie-t-il, d'éveiller des "émotions archétypales" à la façon dont Bach utilisait lui-même les hymnes luthériens dans ses préludes pour orgue ; Mayn Yingele consiste en 24 variations sur un air traditionnel dont les textes furent écrits par le poète yiddish Morris Rosenfeld ; De Profundis se présente comme un "oratorio mélodramatique" dont les 8 préludes pianistiques alternent avec le texte de la lettre d'Oscar Wilde à Lord Alfred Douglas, récitée par le compositeur lui-même... On découvre par ailleurs l'engagement de Frederic Rzewski dont la musique sait prendre fait et cause pour des principes humanistes : Mayn Yingele fut écrit en 1988 pour le 50ème anniversaire de la Kristallnacht, cette nuit terrible qui annonça la persécution officielle des Juifs par les nazis ; ses ballades d'Amérique du Nord peuvent évoquer la grève des mineurs en 1932 ou un spiritual qui fut le symbole du mouvement pour la paix à l'époque de la guerre du Vietnam ; il en va de même pour ses 36 variations sur le texte The People United Will Never Be Defeated de Sergio Ortega et Quilapayun en 1975. Sa musique pour piano peut encore se faire littéraire, telle que The Road qu'il conçoit comme un "roman" mais moins parce qu'elle raconte une histoire que par l'influence que les auteurs russes du XIXème siècle ont pu exercer sur son écriture ; Rzewski cite Gogol, Dostoïevski, Tolstoï, Tchékhov... Et ces 8 mouvements s'écoutent effectivement en solitaire, dans un cadre intime qui serait tout aussi propice à la lecture. On retrouve dans ce coffret un vibrant hommage à John Cage, composé d'une traite le 13 août 1992 à l'annonce de sa mort. Rzewski, capable d'écrire sur le vif d'un profond bouleversement, est un défenseur talentueux de l'improvisation comme le souligne élégamment sa Fantasia. Ses débuts au milieu des années 60, quand il fonda le MEV (Musica Elettronica Viva) à Rome dans la mouvance de la création collective, rappellent ses recherches intensives dans les domaines de l'improvisation et de la musique électronique live. On le voit, il a plus d'une corde à son arc et ouvre à sa création de multiples chemins où percent toujours l'émotion, l'intensité, le désir de partage, d'être entendu autant qu'écouté. Rien d'hermétique à ses compositions mais au contraire une humanité non résignée, attentive, en mouvement.

 

(Bruxelles, le 6 mars 2003)

 

 

Franz Schubert (1797-1828)  : Klaviersonate A-dur D959, Lieder : Pilgerweise D789 (Schober), Der Unglückliche D713 (Pichler), Auf dem Storm D943 (Rellstab), Die STerne D939 (Leitner). Leif Ove Andsnes (piano), Ian Bostridge (ténor) (EMI 7243 5 57266 2 9)

            " Contrairement à Beethoven, Schubert ne cherche pas toujours à atteindre un but ; il ne sait pas toujours clairement où sa musique va le mener. Il est plus dans un songe, un peu comme un somnambule, et vous entraîne dans des coins qui vous semblaient jusque là inaccessibles." En nous confiant sa propre intuition de la personnalité de Schubert, Leif Ove Andsnes nous laisse deviner la tonalité de son interprétation : sensible, lumineuse et ondoyante comme les bribes d'un rêve que relie une émotion pleine et profonde. La sonate D959 appartient aux trois dernières que Schubert termina en 1828, l'année de sa mort. Influencée par Beethoven, elle manifeste une intensité lyrique et une sensualité envoûtante toutes propres à Schubert. Son deuxième mouvement surtout déconcerte par sa beauté mélancolique, brisée en son milieu par une improvisation débridée, fantasque, extravagante et déchirante. Andsnes en saisit chaque inflexion sans l'enfermer dans une interprétation univoque : la transparence de son piano dévoile les ambiguïtés, met à nu les ambivalences. Le pianiste rêvait depuis longtemps d'enregistrer les sonates pour piano de Schubert ; après avoir travaillé dans le cadre de son festival de musique de chambre en Norvège avec Ian Bostridge, il conçut avec le ténor d'associer en plusieurs enregistrements sonates et Lieder du compositeur. Cet album serait donc le premier d'une série exceptionnelle ! Parmi les quatre Lieder choisis, deux, pathétiques et pénétrants  furent écrits l'année de la mort de Schubert, les deux autres datant de 1821 et 1823. Der Unglückliche ( 1821) ressemble à une cantate opératique, âpre et tourmentée ; Pilgerweise (1823) est un chant douloureux et stoïque où la souffrance le dispute à la résignation. La courte vie de Schubert, mort à 31 ans, ravagé par la syphilis vibre dans sa musique de jeunesse, de désir et de joie tout autant que de tristesse et de tourment. Par la voix ardente et claire de Ian Bostridge, sa passion et son intensité, s'illumine cet étrange combat de la vie contre la maladie, de la révolte contre la résignation, de la joie contre la douleur. Le duo du pianiste norvégien et du ténor anglais se compte parmi ces rencontres rares et magiques dont on dit, lorsqu'elles ont eu lieu, qu'elles étaient incontournables. Un vrai bonheur !

 

(Bruxelles, le 29 août 2002)

 

 

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)  : Concertos pour piano n°9, K 271 "Jeunehomme" & n°25, K 503 . Alfred Brendel (piano), Scottish Chamber Orchestra, dir.: Sir Charles Mackerras. (Philips 470287-2)

 

            Alfred Brendel prend goût aux menus plaisirs mozartiens puisqu’il s’est lancé dans une seconde exploration des concertos du prodige autrichien dont cet album est le troisième volume ! Que l’on se souvienne de son intégrale des concertos publiée par Philips dans le cadre de l’édition Mozart pour se convaincre de sa maîtrise toute particulière, en parfaite harmonie intellectuelle et technique. Sa dynamique de l’équilibre lui permettait des écarts de tempéraments audacieux et une conception musicale finement élaborée qui synthétisaient en une pensée limpide le cœur et l'esprit du Mozart concertant. Les pages que Brendel nous propose aujourd’hui restent empreintes de la même dynamique que le maître façonne simplement avec une sagesse plus affinée et plus calme. L’âge des démonstrations péremptoires est désormais révolu et fait place à l’amusement savant ! Brendel se fait plaisir et reste fidèle à lui même par un sérieux dénué de l'austérité qu’on lui a parfois reprochée. Jouant avec les forces vives et parfois contraires de Mozart, il rythme ses propres tempi et canalise les énergies pour extirper l’essence même d’une musique dont l’âme vagabonde dans les sphères d’un courant classique qui tend indéniablement vers le sentiment romantique ! La complexité du génie de Mozart devient dès lors une évidence car Brendel ne s’épanche jamais en excès de virtuosité superflu, il  transcende la technique afin de mieux l’asservir à son diktat musical ! Pareille symbiose est hélas trop rare !

(Bruxelles, le 16 mai 2002)

 

Gabriel Fauré (1845-1924)  : Nocturnes, Barcarolle, Impromptu, prélude & Ballade... Kun Woo Paik (piano). (Decca 470246-2)

 

            L’univers en demi-teinte de Gabriel Fauré reste pour beaucoup l’anecdote pianistique du répertoire français que l’on se réserve en dessert de prédilection pour d’éventuels bis de concerts, le menu principal restant la plupart du temps germanique ! Quoiqu’il en soit, l’œuvre pour piano de Fauré reste toujours trop peu programmée dans les grandes salles et, par la même occasion, trop peu enregistrée. C'est pourquoi cet album du pianiste coréen Kun Woo Paik est une véritable aubaine pour les amateurs d’ambiances sonores feutrées et contrastées de Fauré, tous d'une finesse très particulière. A mi chemin entre Schumann et Debussy, son esthétique musicale s'apparente à celle de Chopin et Ravel qu'il affectionnait d'ailleurs tout particulièrement. Véritables esquisses musicales, ses pièces pour piano ouvrent les portes d'univers lointains dans lesquels interprètes et auditeurs s'évadent avec la tranquillité, l'assurance, l'apaisement et le contentement d'un instant bref et intense ! Kun Woo Paik saisit la résonance de ces beaux moments éphémères ! Un disque saisissant et envoûtant !

 

(Bruxelles, le 24 mars 2002)   

 

 

Robert Schumann (1810-1856)  : Humoreske op.20; Novelletten op.21, Klaviersonate f-Moll op.14, Nachtstücke op.23, Nr4 . Andras Schiff en concert (piano). Enregistrement live à Tonhalle Zurich, 30 mai 1999. 2CDs (ECM 1806/07)

            Schumann appréciait chez Chopin l'intelligence romantique qui transcendait la structure pour exprimer l'émotion, souvent à travers ses miniatures. Cependant, il conférait à la musique une expression poétique très imprégnée de littérature, susceptible d'imager ou de raconter la pensée, ce dont se gardait Chopin. C'est ce que le pianiste Andras Schiff souligna en 1998 dans un cycle de trois soirées au Mozarteum, intitulé "Schumann le poète", suivi en 1999 d'un programme soliste à Zurich dont cet album nous offre l'enregistrement live. On retrouve dans ses interprétations la dualité, voire le dialogue qui anime les œuvres de Schumann, entre spontanéité et technique réfléchie, simplicité de l'expression et complexité des émotions, de la douceur au sourire, de l'inquiétude légère au déchirement passionné. Le musicologue Martin Meyer parle à juste titre dans le livret de "structures rythmiques instables", de "contre-rythmes" et de "phrasé organique". Andras Schiff s'y glisse  avec une intelligence et  une sensibilité qui recomposent le naturel d'une énonciation première, unique et spontanée. Limpidité frémissante, évidence du toucher, puissance des silences, sentiments dénués de maniérisme... le jeu du pianiste s'éloigne de toute grandiloquence. Il parle avec une maîtrise redoutablement précise et une simplicité immédiate, touchante et vraie.

 

(Bruxelles, le 22 mars 2002)

 

 

 

Frédéric Chopin (1810-1849)  : 24 Préludes, op.28, Ballade n°3, op.47, Nocturnes op.48 n°1, Nocturne op.27 n°2, Ballade n°4, op. & Nocturne op. 62 n°2 . Nikolai Lugansky (piano). (Erato 0927-42836-2)

            Seconde incursion du pianiste russe Nikolai Lungansky dans l’univers de Chopin. L’exquise dextérité avec laquelle il avait abordé les études du compositeur polonais l’avait propulsé au firmament des jeunes talents prometteurs, première impression vérifiée ! La magie de son toucher et sa vision finement aboutie éclairent la noblesse d’un caractère fort et nuancé. Son piano évoque avec contrastes une poésie raffinée. La musique se libère des tensions techniques révélant la grâce et la légèreté d’images concises et limpides. Il suffit dès lors de se laisser bercer pour atteindre l’extase et l’envoûtement d’un nouveau magicien des sons. Jonglant avec les clairs-obscurs de Chopin, Lugansky les prolonge en sonorités épanouies ! Les 24 préludes s’écoulent avec plénitude, tout en émotions délicatement suggérées vers le recueillement intègre d’une âme vadrouilleuse. Les nocturnes et ballades qui complètent ce disque achèvent le voyage intérieur et initiatique d’un artiste désormais confirmé.

 

(Bruxelles, le 20 mars 2002)

 

Ludwig Van Beethoven (1770-1827)  : Sonate pour piano n°14 "Clair de lune", op. 27 n°2; Sonate n°23 "Appassionata", op. 57 & Sonate n°31, op.110. Frank Braley (piano). (Harmonia Mundi HMC901750)

            « Déchaînement des forces élémentaires, passions, folie des hommes et des éléments » comme le disait si bien Romain Rolland, tel est l’univers de Beethoven. Esquissant sans relâche les contradictions d’une époque charnière où suffoquait lentement un classicisme de bon ton, le romantique avant-gardiste Beethoven allait bien sûr devenir l’incompris d’une société conservatrice, malgré les changements manifestes qu’il avait été le premier à mettre en pratique ! Tel fut sans doute le destin de certains héros littéraires et musicaux… Contrastes d’une pensée noble et de propos colériques, douceur et violence, ses sonates pour piano « Clair de lune » et « Appassionata » illustrent l’intériorité tourmentée de son œuvre entière, sa force indocile  et son insoumission. Le jeune pianiste français Frank Braley s’attaque donc à trois œuvres incontournables du répertoire pianistique dont il existe, bien hélas pour lui, un nombre conséquent d’interprétations légendaires ! Pensons surtout à Kempff, Brendel, Pollini, Serkin. Difficile d’imprégner une œuvre de sa personnalité dans un tel contexte ! Braley a du tempérament et sait demeurer prudent ; sa sonate « Clair de lune » limpide et finement ciselée, s’impose avec détermination, même si ses brisures manquent parfois d’une once d’intériorité. La sonate « Appassionata » traduit avec aisance la même maturité musicale sobre, volontaire et affirmée, consciente de la quête d’un équilibre toujours si précaire chez Beethoven ! Frank Braley termine son programme avec éclat par l’opus 110, en une vaste palette sonore riche et colorée ! Nul doute que le pianiste français reviendra au corpus beethovénien pour marquer du même coup les jalons de sa carrière en pleine ascension. Brendel et Kempff n’ont-ils pas réalisé trois intégrales des sonates de Beethoven ?

(Bruxelles, le 10 janvier 2002)

 

Ludwig Van Beethoven (1770-1827)  : Moonlight : Sonatas "Quasi una Fantasia", n°13 op.27 n°1 (1800-1801), n°14 op.27 n°2 (1801), n°30 op.109 (1820). Maria Joao Pires (piano). (DG 453 457-2)

            Le maître-mot de cet album est sans aucun doute "poésie" ! Sous le signe de la "Sonate au Clair de Lune" de Beethoven, Maria Joao Pirès qui enregistre pour la première fois le compositeur après avoir souvent joué ses oeuvres en concert, convoque quelques poèmes de Rilke, Hesse, Eichendorff..., fait illustrer son album de superbes photos en noir et blanc et saisit la magie d'un lieu d'enregistrement : Belgais, à 250 kms au Nord de Lisbonne, son propre centre culturel depuis 1999. Interdisciplinaire, cet espace propice à la créativité participe à la recherche contemporaine sur l'initiation aux pratiques artistiques.

            Les Sonates 13 et 14, opus 27, de 1800-1801, portent le titre "Quasi una fantasia" ; "fantasieren" signifiant en allemand "improviser", elles s'ouvrent sur des variations libres dont le chant s'épanouit avec fluidité, illustrant davantage le romantisme de Beethoven que sa facette révolutionnaire. La Sonate n°30 opus 109 de 1820 est l'une des trois dernières pour piano qu'il ait écrites à la fin de sa vie ; chacune se trouvait dans le même carnet d'esquisses que celui de sa Missa Solemnis, révélant un même état d'esprit profondément religieux. Les trois oeuvres choisies par Maria Joao Pirès, au début et à la fin de l'œuvre de Beethoven,  témoignent de l'expérience d'intériorisation musicale du compositeur : transfiguration, par un langage moderne et de nouvelles pulsations sonores, de sa propre quête d'un sens existentiel.

            Le toucher clair et léger de la pianiste portugaise souligne l'éclat diapré de ces trois sonates tout en reflets, inversions formelles et soudains éclairs de lumière. L'évanescence et la sensualité presque transparente de son jeu créent une atmosphère calme et paisible ; peut-être trop tranquille pour Beethoven, elle gomme parfois les aspérités qui hérissent l'univers du compositeur. Malgré une certaine raideur un peu froide, la vivacité doucement étincelante de Maria Joao Pirès dessine un paysage irisé et mélancolique.

 

(Bruxelles, le 15 novembre 2001)

 

Hans Otte (1926)  : Das Buch der Klänge. Herbert Henck (piano). (ECM New Series 1659 462 655-2)

            "Das Buch der Klänge" ou "Le Livre des Sons" n'a rien à voir avec une construction intellectuelle et mathématique ; ni tonal, ni atonal, il s'intègre avant tout au centre d'une quête spirituelle nécessairement inscrite, pour le compositeur contemporain Hans Otte, dans l'équilibre musical. Ne dédicace-t-il pas son oeuvre à ceux qui partent "à la recherche du son des sons / du secret de la vie entière" ? Il compose ce cycle pour piano en douze parties de 1979 à 1982, juste après Les Rencontres de Baden-Baden où une grande partie de ses créations ont été exposées : oeuvres plastiques et poétiques, installations sonores, traces de ses réalisations théâtrales, pour le cinéma, la vidéo ou la radio... Il vient d'avoir 52 ans et désire "se retrouver", "s'accomplir" dans la simplicité et le calme. Il laisse divaguer son imagination sur le piano familial pendant 433 feuillets qu'il réduit à 25 pages, quintessence d'un art d'où ressortent la gaieté et la sérénité. Lui-même pianiste, il crée son oeuvre en 1982. Herbert Henck, qui rédige l'édifiant livret de cet album, l'interprète ici avec intelligence et sensibilité ; il n'y est nullement question de virtuosité mais de dépouillement et de concision, de fluidité et de transparence, de "résonance et de silence", en affinité avec John Cage, le maître du compositeur.

 

(Bruxelles, le 12 octobre 2001)

 

 

Leos Janacek (1854-1928)  : A Recollection. In The Mist (1912), Piano Sonata, 1.X.1905, On an overgrown path (1908), A Recollection (1928). Andras Schiff (piano). (ECM New Series 1736 641660-2)

            La dernière pièce pour piano de Leos Janacek, écrite en 1928, s'intitule sobrement "Un Souvenir" et ne dure qu'une minute et huit secondes. Cette miniature fluide et légère, douce et mélancolique, vibre, s'agite et s'apaise enfin, tendre et sereine. Si elle donne son titre à cet album, c'est qu'elle embrasse avec densité l'ensemble du répertoire pour piano de Janacek, peu étendu, essentiellement composé d'œuvres de jeunesse, étrangement vivantes, fébriles et mystérieuses. L'écrivain Imre Kertesz rend hommage à l'interprétation d'Andras Schiff lors d'une très belle lettre que publie le livret dans lequel il s'approche "avec prudence" de l'univers de Janacek, "quelque part entre Debussy et Hugo Wolf" dans le cycle "Brouillard" (In the Mist).  Mais l'émotion le submerge à l'écoute de la sonate intitulée "la Mort", "une pensée lointaine mais incontournable qui se répète obstinément. (...) J'ose dire que personne depuis Schubert n'a parlé ainsi de la mort au piano." Il fallait un poète pour interpréter cette angoisse diaphane, envoûtante et gracieuse, un musicien clair et sensible qui puisse retrouver la source des rêves du compositeur, à mi-chemin entre l'enfance éternelle, candide et ingénue et la conscience intense du temps qui s'égare et fuit. Andras Schiff conduit aux souvenirs et retient le présent avec délicatesse entre ses doigts, comme s'il jouait avec la lumière.

 

(Bruxelles, le 26 mai 2001)  

 

 

 

Johan Sebastian Bach (1685-1750)  : Piano Concerto n° 1, 2 & 4 ( BWV 1052, 1053 & 1055). Murray Perahia (piano & direction), Academy of St. Martin in the Fields (Sony Classical SK89245)

 

            Fort de sa nouvelle collaboration comme chef principal de l'orchestre The Academy of St. Martin in the Fields , Murray Perahia poursuit son incursion dans l'univers de Bach, après sa vision des Variations Goldberg encensée par la presse internationale spécialisée. Le voici donc dans le premier volet des concertos pour piano du Cantor de Leipzig dont Sony Classical nous promet une intégrale. La concurrence est rude au sein même de la maison d'éditions de Perahia : c'est en effet chez CBS, aujourd'hui Sony, qu'un certain pianiste canadien du nom de Glenn Gould enregistra l'intégralité de ce que Bach nous a laissé pour le clavier ! Rappelons également cette fameuse querelle des baroqueux qui donna naissance aux contestations tant intellectuelles qu'affectives par lesquelles les puristes voulaient préserver un esprit et une esthétique bachienne "originale" . Ce sont eux encore qui prônaient l'usage d'instruments anciens pour obtenir une rigueur rythmique et colorer l'architecture musicale d'une résonance globale nette et incisive ! Si ces critères esthétiques semblent désormais acquis, quelques irréductibles n'y adhèrent toujours pas ! Ces iconoclastes jouent donc Bach sur instruments modernes avec une palette sonore qui donne bien évidement un résultat très différent du baroque ! En clair, Gould, Tureck, Schiff, Perahia : même combat ! Cependant Murray Perahia, qui joue sur les contrastes et  la dynamique de l'écriture en tempérant le jeu collectif, n'apporte guère d'intériorité aux notes de ces partitions pourtant si riches et diverses, en dépit d'un souci constant d'équilibre qui lui permet d'obtenir un résultat propre, net et policé. Un album pas vraiment indispensable, finalement, dans la discographie du Cantor de Leipzig.  

 

(Bruxelles, le 2 avril 2001)

 

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)  : Piano Concerto n° 1 - 4 ( K. 37, 39, 40, 41). Robert Levin (piano), The Academy of Ancient Music dir. Christopher Hogwood (Decca 466131-2)

            Robert Levin s'approche peu à peu de la fin de son intégrale des concertos pour piano de Mozart, entamée pour Decca en 1997.  Fidèle aux options de départ, l'équipe Hogwood / Levin poursuit donc son périple dans l'œuvre concertante de Mozart dont on retrouve ici avec délice les concertos de jeunesse ! Pensez-donc, le jeune prodige devait avoir à peu près onze ans lorsqu'il élabora les quatre concertos qui constituent ce programme. Les musicologues s'accordent pourtant à dire qu'il s'agit davantage d'une collaboration père / fils que d'une réalisation autonome du jeune Wolfgang, rentré à Salzbourg après un voyage de plus de trois ans et demi qui l'avait promené en Allemagne, Angleterre, France et aux Pays-Bas. Précisons toutefois que les manuscrits de cette époque sont en grande partie de la main de Léopold Mozart qui suivait de très près les progrès musicaux de son petit génie de rejeton ! Quoiqu'il en soit, les quatre concertos proposés par Robert Levin montrent l'élan juvénile léger et insouciant d'une âme musicale en plein épanouissement ! D'une facture calquée sur la structure classique, ils en élargissent déjà le spectre et l'architecture pour l'ouvrir à de nouvelles perspectives sonores investies par des combinaisons musicales plus riches et plus raffinées. Le caractère sensiblement plus dramatique de ces œuvres de jeunesse souligne précisément la frontière que franchit Mozart lorsqu'il synthétise l'esprit de la tradition pour l'élargir et l'habiller avec ses propres ingrédients musicaux. Christopher Hogwood et Robert Levin s'accordent à rendre la noblesse de cœur et d'esprit du Viennois, à travers des instruments d'époque grâce auxquels ils obtiennent des sonorités nettes et incisives ! Les cadences sont toutes improvisées par le pianiste qui déploie une verve démesurée pour discourir seul avant d'achever sa pensée avec l'orchestre, patiemment attentif pour la conclusion collective ! 

 

(Bruxelles, le 2 avril 2001)

 

Sergeï Rachmaninov (1873-1943)  : Piano Concerto n°2 Op18, Prélude Op.32, Etudes-Tableaux Op.33 n°1,2 & 9, Variations sur le thème de Corelli Op.42. Hélène Grimaud (piano), Philharmonia Orchestra dir. Vladimir Ashkenazy (Teldec 8573-84376-2)

            Dès 15 ans, Hélène Grimaud défrayait la chronique en interprétant la deuxième sonate pour piano de Rachmaninov, un compositeur dont elle aime "la noblesse de cœur et le raffinement de l'expression". Ces termes sont tout à fait appropriés au jeu de la pianiste, quinze ans plus tard, qui combine l'emportement romantique, la fraîcheur et le mordant, la clarté et la rigueur d'une jeunesse lumineuse. Elle interprète avec douceur, force et détermination l'un des concertos pour piano les plus populaires du XXème siècle pour son emphase mélodique et sa richesse harmonique : le second de Rachmaninov, qui coïncide en 1900-01 avec la reprise de confiance créatrice du compositeur abattu par l'échec de sa première symphonie. L'enthousiasme du dialogue entre l'instrument soliste et l'orchestre, ce lyrisme libérateur après la douleur et l'incertitude, Grimaud les investit de lueurs ténébreuses et de scintillements farouches. Le Prélude de 1910 et les Etudes-tableaux de 1911, révèlent le sens de la rupture de la pianiste, sa vivacité et sa drôlerie, au plus proche de l'art de la concision et du contraste de Rachmaninov. Exercice de style plus "spartiate", selon le terme même d'Hélène Grimaud, Les Variations sur le thème de Corelli (1931), racontent l'émotion de Rachmaninov face à une pièce mélancolique du compositeur ibérique qu'il découvre en 1917 aux États-Unis grâce au violoniste Fritz Kreisler. Maîtrise, grâce, sensualité, spontanéité : Hélène Grimaud joue sans apprêt, émouvante et vraie.

Rendez-vous, pour en savoir plus sur Hélène Grimaud, dans notre rubrique Portraits !

 

(Bruxelles, le 10 mars 2001)      

 

 

Sergeï Rachmaninov (1873-1943)  : 10 Préludes Op. 23, Prélude Op. 3 n°2 & 6 Moments Musicaux Op. 16. Nicolai Lugansky (piano)(Erato 8573-85770-2)

            Pianiste virtuose, Sergeï Rachmaninov fut sans doute l'un des derniers représentants des pianistes-compositeurs qui, à l'instar de Liszt et Anton Rubinstein, se lancèrent dans une double carrière musicale, selon les prérogatives de la tradition romantique. Contraint à l'exil après la révolution de 1917, il partit pour les pays scandinaves et aboutit finalement aux États-Unis, où il entama une carrière pianistique sans égal, jouant jusqu'à 69 concerts par saison. Rachmaninov a laissé un nombre conséquent d'œuvres pour son propre instrument : concertos, sonates, préludes et études qui furent assimilées au grand répertoire romantique que tous les pianistes se sont empressés de jouer après lui. Nikolai Lungansky s'en approprie quelques-unes des clés de voûte et les restitue ici avec le style fougueux et irrévérencieux de la nouvelle génération de virtuoses impétueux ! Narguant les prouesses techniques pour ne s'attarder qu'aux exigences stylistiques des partitions, il construit son discours avec une minutie qui lui autorise des conclusion sbrillantes et périlleuses, menées tambour battant ! Jouant graduellement avec les contrastes, il développe un jeu robuste et clair, grâce auquel il dépouille et reconstitue chaque phrase des préludes pour en dégager une mélodie continue, unifiant les nombreux morcellements et soubresauts d'écriture de RachmaninovLugansky, qui fut le dernier élève de Tatiana Nikolaïeva, apprécie beaucoup son compatriote russe et semble avoir encore énormément à transmettre à travers son œuvre.  

 

(Bruxelles, le 16 février 2001)             

 

 

Robert Schumann (1810-1856)  : Papillons, Op.2, Arabesque Op.18, Carnaval Op.9, Variations fantômes. Jean-Marc Luisada (piano)(RCA Red Seal 74321 786902)

            Surtout, ne vous laissez pas rebuter par la pochette de cet album étonnant, intelligent et émouvant ! Fermez les yeux sur l'aspect mi-punk, mi-rock, mi-psychédélique d'une vamp rasée-papillon noir sur fond fleuri rose bonbon et vert fluo, ouvrez la pochette, découvrez la très bonne analyse de Michel Schneider dans le livret et ... écoutez le Schumann fébrile, inquiet, ironique ou mélancolique de Jean-Marc Luisada. Le pianiste nous propose un parcours centré sur l'esthétique fragmentaire du piano de Schumann, tout en brusques ruptures, beautés fugitives, traces vives et effacement. Des Papillons, écrits à 20 ans, qui transposent en musique une scène de bal masqué d'un roman de J.P. Richter, L'âge ingrat, où deux jeunes hommes échangent leurs loups pour savoir qui la belle Wina aime vraiment... aux Variations fantômes, écrites dans la nuit du 17 au 18 février 1854, quelques jours avant le départ à l'asile de Schumann, douloureuses redites en boucles empreintes d'une tragique beauté, Schumann aurait voulu être écrivain, il laisse parler son piano, utilise en 1835 dans Carnaval deux procédés du romantisme allemand, le fragment et l'énigme, de la mascarade à la mélancolie. Arabesque en 1839 juxtapose autant de climats et d'idées décousues révélatrices d'un sens qui ne cesse de s'échapper et refuse à l'homme apaisement et sérénité. Ce parcours troublant, vif et oppressant, léger et insoutenable se donne sans ambages ni maniérisme grâce au piano clair de Jean-Marc Luisada, subtil et prompt à saisir l'éphémère.

 

(Bruxelles, le 1er février 2001) 

 

 

Franz Schubert (1797-1828)  : Sonates pour piano , D 575, 984, 959 & 960. Alfred Brendel (piano)(Philips 456573-2)

            Considéré comme le spécialiste des maîtres viennois, Alfred Brendel revient une fois encore à l'univers de Schubert, relisant  avec sa ferveur et sa rigueur légendaires quelques-unes de ses grandes sonates. Le pianiste précise d'ailleurs à propos du Viennois : " Schubert est un promeneur. Il aime à marcher au bord du précipice, et il le fait avec l'assurance d'un somnambule".  Proposant en guise de mets principal les deux dernières sonates (D 959 & 960) de Schubert, achevées quelques semaines avant sa mort, Brendel vivifie l'esprit chaotique du compositeur dont la sérénité le dispute à l'angoisse. L'andantino de la sonate en la majeur restera sans doute une des pages les plus sombres de son œuvre si l'on perçoit l'équilibre précaire, balancé entre mélancolie et rage, espoir et désespoir ! L'intellect cherche encore la faille de l'optimisme et le cœur pressent déjà une issue inéluctable. Brendel met à nu le conflit intérieur de Schubert, dépouillé de toute ambiguïté, décortiqué, analysé et rendu à la limpidité de son discours brut, incisif et plus que jamais humain. L'architecture que construit le pianiste autrichien, à l'aide d'une tension sans cesse ballottée entre les joies et les peines de l'existence, met à nu la précarité de sensations ciselées et affinées avec une grâce exquise qui n'en altère pourtant pas le caractère indocile et écorché ! L'alchimie Brendel / Schubert nous est connue de longue date et ce double album "live" n'est qu'une preuve supplémentaire de leur proximité !

 

(Bruxelles, le 15 janvier 2001)  

 

 

Ludwig Van Beethoven (1770-1827)  : Variations sur une valse d'Anton Diabelli, op.120. Maurizio Pollini (piano)(DG 459645-2)

            Autorité lumineuse, clarté incisive, analyse systématique, fermeté virtuose, l'art de Maurizio Pollini désintègre les scories, cherche l'épure, la netteté et le tranchant des mélodies. La richesse inventive et les défis structurels du Beethoven des Variations Diabelli aiguisent sa rigueur esthétique. Anton Diabelli lui-même ne manqua pas de piquant lorsqu'il invita les compositeurs d'Autriche-Hongrie à écrire chacun une variation sur une valse de sa composition. Beethoven refusa d'abord puis, se ravisant, décida d'écrire son propre cycle complet de variations, de 1819 à 1923 : trente-trois exercices de style qui rendent hommage aux recherches de Bach (les Variations Goldberg) et annoncent les cycles du piano romantique, Schubert et Schumann en tête. Point final de la production pianistique de Beethoven , la variation représente également un aspect essentielle de sa pensée musicale : l'originalité imaginative et la discipline de la "transformation", traduction originale de l'allemand "Veränderung", initialement utilisé par Bach... ce qui se distingue de très loin de simples ornementations virtuoses. Pleines de vitalité, d'allusions au passé (Bach, Haendel) et d'ouvertures à l'avenir, les Variations Diabelli sonnent sous les doigts de Pollini avec un entrain et une férocité indissociables !

(Bruxelles, le 13 décembre 2000)

 

 

Claude Debussy (1862-1918)  : Estampes, Images, Masques, D'un cahier d'esquisses, L'Isle Joyeuse. Cédric Tiberghien (piano)(Coll. Les Nouveaux Interprètes,ECS, Harmonia Mundi HMN 911717)

            Depuis 1995, le groupe ECS s'investit dans la promotion des nouveaux interprètes après s'être attachée de 1982 à 1993 à la redécouverte d'œuvres françaises méconnues. Cette politique de mécénat musical nous permet de découvrir Cédric Tiberghien, un jeune et talentueux pianiste français de 25 ans, doué d'un sens aigu de l'équilibre, dont la touche impérieuse conjugue grâce et fermeté. L'œuvre de Debussy peut s'avérer pourtant un piège redoutable pour bien des musiciens : elle exige maîtrise, intelligence et virtuosité mais tolère mal la froideur cérébrale. Le compositeur lui-même confiait, à propos de L'Isle Joyeuse et de Masques réunis en une Suite bergamasque : "Seigneur ! Que c'est difficile à jouer... Ce morceau me paraît réunir toutes les façons d'attaquer un piano, car il réunit la force et la grâce." D'une dynamique souvent exubérante, ses partitions cultivent l'art énigmatique du fragment et désintègrent les structures conventionnelles. La poésie repousse les limites de l'écriture musicale. Tiberghien chez Debussy recherche les correspondances, privilégie le mystère sans sacrifier la clarté. Son interprétation révèle une véritable aura autant qu'une articulation rigoureuse, comprise et investie.

 

(Bruxelles, le 13 décembre 2000)

 

 

 

John Adams (1947)  : Century Rolls *, Lollapaloza, Slonimsky's Earbox**. Emanuel Ax (piano), *The Cleveland Orchestra, dir. Christoph von Dohnanyi / **The Hallé Orchestra, dir. Kent Nagano. (Nonesuch 7559 79607-2)

            C'est Emanuel Ax qui demanda à John Adams de composer un concerto pour lui et le Cleveland Orchestra. Adams raconte comment l'inspiration le saisit une nuit qu'il écoutait au disque un pianiste des années 20 ; il se mit à rêver sur le son mécanique de cet enregistrement, plus que sur son contenu. Ce roulement frotté et régulier devait rythmer le concerto pour piano et orchestre, Century Rolls, en évoquant les rouages ébranlés de la grosse machine du XXème siècle. Adams se laissa aller à la réécriture automatique de la musique pianistique, évoquant Fats Waller, Gershwin, Zes Confrey, Ravel, Debussy... Il décortique lui-même dans le livret les trois mouvements de ce concerto : le premier est le plus mécanique et se développe sur une succession de motifs rythmiques souvent jazzy, "l'un donnant naissance à l'autre", sur arrière-fond de sonate ; le second, plus lent et plus doux, dessine une aura de mystère, petite "gymnopédie à 3/4 temps" qui, d'ailleurs, rappelle Satie ; le troisième et dernier mouvement qui s'intitule Hail Bop, du nom légèrement écorché de la comète de 1997 (ses découvreurs étant Hale et Bopp) adopte les rythmes du bebop ! Le toucher gracieux, fluide et poétique d'Emanuel Ax (grand interprète par ailleurs de Mozart, Schubert et Chopin), rend avec bonheur toutes les nuances de cette œuvre iconoclaste, dynamique et touchante. Lollapalooza, écrit pour le quarantième anniversaire de Simon Rattle, exploite la veine répétitive du compositeur et se construit comme un clin d'œil à la signification de ce mot typiquement américain qui désigne un KO dans un match de boxe. Slonimsky's Earbox intègre les premières techniques minimalistes de John Adams sur le modèle du premier mouvement du Chant du Rossignol de Stravinsky. Auteur russe et musicologue, Slonimsky intrigua Adams à travers The Thesaurus of Scales and Melodic Patterns (1947), étude des gammes et des combinaisons mélodiques qui influencèrent le travail du compositeur. Un disque passionnant, mélodique et vibrant pour chanter la fin de ce siècle pourtant avide de déconstruction harmonique et d'atonalité. 

 

Voir notre chapitre Voix : Harmonium, John Adams (Nonesuch)

 

(Bruxelles, le 2 décembre 2000)

 

 

Igor Stravinsky (1882-1971)  : Le Sacre du Printemps, Tableau de la Russie païenne en deux parties. Version piano.  Fazil Say (piano) (Teldec 8573-81041-2)

            "Rien ne prédisposait", dit-on, "ce jeune pianiste, né en Turquie en 1970, à devenir aussi rapidement l'un des solistes actuels les plus originaux." Il faut ajouter que Fazil Say aime les défis fantaisistes un tantinet périlleux ! A ce petit jeu, on repère plus facilement ses détracteurs et l'on s'amuse gaillardement entre comparses. Le voici qui s'attaque au Sacre du Printemps de Stravinsky, un des plus grands scandales du XXème siècle, entre archaïsme et frénésie innovatrice ! Créé en 1913 sur une commande de Diaghilev pour les Ballets Russes, dansé par Nijinski, il provoqua dans la salle un ébouriffant tumulte. Sa version orchestrale fut précédée en 1912 d'une version pour piano à quatre mains, jouée pour la première fois par Debussy et Stravinsky lui-même. Fazil Say l'interprète seul, en y ajoutant des références à la version orchestrale ! On s'en doute, cette prouesse impose le recours à d'aboutis expédients techniques : il s'agit donc de superposer plusieurs enregistrements et de les synchroniser. Pour cela, une "toile" de base est nécessaire, sur laquelle se greffent les 25 derniers pour cent du résultat final, indispensables "colorations" d'une vision initiale, selon les propres termes du pianiste. Du rythme, de l'énergie, de la vivacité, du souffle, du tonus et de la maîtrise ! On ne s'ennuie pas avec Fazil Say !

 

(Bruxelles, le 1er novembre 2000)

 

J. S. Bach (1685-1750)  : Variations Goldberg, BWV 988,  Murray Perahia (piano) (Sony Classical SK89243)

            Nouvelle version des Variations Goldberg de Bach par Murray Perahia qui poursuit son périple dans l’œuvre du Cantor, après les six Suites Anglaises, précédemment enregistrées chez Sony. Difficile d’affirmer un intérêt capital dans cette énième vision lorsqu'on connaît le nombre pléthorique d’enregistrements que renferme la discographie surabondante de l’une des œuvres les plus populaires du catalogue Bach. Le pianiste chilien apparaît en pleine maîtrise de ses moyens pour esquisser les reliefs de ces variations savantes ! Glenn Gould avait tracé les voies interprétatives d’une interdépendance des sons pour une cohérence des multiples lignes mélodiques et une synergie polyphonique complète. Il devient donc bien difficile de jouer différemment les Variations Goldberg, à moins de se marginaliser dans une autre approche. N’oublions quand même pas que Gould fut l’un des premiers marginaux à être qualifié de révolutionnaire ! Tureck, Gulda, Landowska et Richter s'y frottèrent encore, sublimant tantôt l'analyse cérébrale, d'autres fois la sensualité. Perahia choisit ici le compromis, oscillant entre les deux approches : mi-coeur, mi-intellect !

 

(Bruxelles, le 26 octobre 2000)

 

Olivier Messiaen (1908-1992)  : Catalogue d'Oiseaux. Roger Muraro (piano) (Accords 465768-2)

            "Provence, mois de juillet : l'alouette calandrelle. 2heures de l'après-midi, les Baux, les Alpilles, rochers arides, genêts et cyprès. Percussion monotone des cigales, alarme en staccato du faucon crécerelle. (...)" Il s'agit bien là des carnets d'un ornithologue, d'ailleurs natif d'Avignon, qui transcrivait tous les chants d'oiseaux de France et les classait par région et habitat... pour leur redonner vie à travers la musique instrumentale ! Olivier Messiaen avait plus d'une corde à son arc : ornithologue certes, mais homme de foi, rythmicien, professeur au Conservatoire de Paris dès 1942, maître de Boulez, Stockhausen, Xenakis, organiste passionné, compositeur-chercheur, explorateur de l'esthétique musicale, voyageur en quête des sons de la nature, philosophe du temps et de la durée, adepte du "chant de l'instant", infatigable découvreur, il nous livre un fort éclectique "catalogue d'oiseaux", composé d'octobre 1956 à septembre 1958 après d'intenses années d'expéditions studieuses. L'œuvre est doublement dédiée à ses amis à plumes et à la pianiste Yvonne Loriod, qui devint sa femme et fut le professeur du pianiste italien Roger Muraro que Messiaen lui-même désignait comme l'un de ses plus brillants interprètes. Cet enregistrement en direct d'un concert au festival "Présences 99" à Radio France témoigne d'un savoir-faire vif et précis et d'un toucher clair et subtil apte à débrider l'imagination en déployant des paysages et des atmosphères colorés où s'épanouissent de multiples variétés d'oiseaux. Curieux et étonnant, en tout cas vivifiant !

 

(Bruxelles, le 26 octobre 2000)

 

 

Edvard Grieg (1843-1907)  : Concerto pour Piano et orchestre , Op.16, Frédéric Chopin (1810-1849)  : Concerto pour Piano et orchestre n° 2, Op.21,  Jean-Yves Thibaudet (piano), Rotterdam Philharmonic Orchestra, dir. Valery Gergiev (Decca 467093-2)

            L’association de Gergiev et Thibaudet dans le répertoire concertant romantique a de quoi intriguer quand on connaît les centres d’intérêt totalement divergents des deux protagonistes, si curieusement assortis ! Gergiev concentre l’entièreté de son énergie dans le répertoire lyrique russe qu’il défend de par le monde avec une force titanesque peu commune ! A la tête des forces vives du Kirov, il n’a cessé de sortir de l'oubli  les partitions de ses compatriotes qu’il enregistre pour le label Philips, devenu grâce à lui le spécialiste du monde lyrique soviétique. Thibaudet, quant à lui, cultive l’image du héros postromantique, par des incursions dans le répertoire des Rachmaninov, Debussy, Ravel et autres modernes du début de siècle avec lesquels il entretient une technique virtuose d'une résonance bien souvent démonstrative et froide. L’union de ces deux tempéraments s’annonçait passionnante au vu des différences de style et de goût musicaux quasi antagonistes ! A la tête du Rotterdam Philharmonic Orchestra, Valery Gergiev accompagne son soliste sur les crêtes d'un spectre musical  tissé au cœur  même des mouvements concertants finalement plus décapés que façonnés ! Grieg se prête sans doute à ce type de décorticage musical. Le chef russe recompose ensuite l'œuvre pantelante pour la catapulter, saccades et chaos, au soliste désorienté ! Thibaudet peine à suivre les inflexions brusques de Gergiev dont l'énergie décuplée force au dialogue les différentes familles instrumentales de son orchestre. La folle aventure trouve finalement son épilogue dans un troisième mouvement endiablé aux écarts rythmiques difficilement contrôlés. Le deuxième concerto de Chopin dessine des reliefs moins accidentés mais massifs que Thibaudet tente d'aplanir par un jeu si policé qu'on en oublierait presque le caractère insolent et indocile du compositeur polonais. En somme, la rencontre est loin d'être inintéressante mais la conception finale et la manière d'appréhender les oeuvres abordées montrent des dissemblances tellement criantes que le projet en sort inabouti.

(Bruxelles, le 19 octobre 2000) 

 

 

Rachmaninov (1873-1943)  : Concerto pour Piano et orchestre n° 3, Op.30,  Arcadi Volodos (piano), Berlin Philharmonic Orchestra, dir. James Levine (Sony Classical SK64384)

            Présenté comme le nouveau jeune prodige russe, Arcadi Volodos entre cette fois de plein pied dans la cour des grands pianistes romantiques, aux côtés des Kissin, Andsnes, Lugansky, Thibaudet ou Samoshko, récemment découvert grâce au CMIREB 1999. Inutile de s’attarder sur les moyens techniques du nouveau héros présenté par l’écurie Sony car le jeune Volodos possède une virtuosité démesurée, presque surnaturelle, dont il use et abuse pour assouvir des pulsions frisant la démagogie musicale ! S'il semble avoir de la dextérité à revendre, le problème réside non pas dans l’abus d’un talent technique mais bien dans l’utilisation que le musicien est censé en faire. A quoi sert une démonstration froide et placide lorsqu’elle ne soutient pas une pensée musicale, propre à communiquer l’émotion inhérente à la partition choisie ? On parle dans ce cas d’un musicien cérébral qui décortique, analyse et désarticule une œuvre sans en dégager l’émotion attendue par l’auditeur qui n’aura donc aucun tissu musical pour frémir, vibrer et réagir à la vision d’un artiste, dont le rôle premier est et restera celui d’un intermédiaire entre le compositeur et son public. Ajoutons à cela que le présent compositeur s’est interprété lui-même avant de confier à d’autres le soin de jouer son œuvre pour piano et vous comprendrez que les concertos de Sergei Rachmaninov suscitent un flot de réflexions positives et négatives auxquelles sont confrontés les nouveaux pianistes d'une génération en plein devenir ! Bref, la nouvelle version du troisième concerto de Rachmaninov par Arcadi Volodos n'apporte pas grand chose de plus à la discographie  surabondante d'une oeuvre que tous les virtuoses romantiques se sont appropriée à des fins démonstratives pour certains, et musicales pour d'autres ! Vladimir Horowitz fut l'un des premiers à la défendre sous les regards bienveillants du compositeur qui lui prodigua maints conseils destinés à favoriser son fulgurant envol américain. Les pianistes Rafael Orozco, Byron Janis, Vladimir Ashkenazy, Emil Gilels et l’indomptable Martha Argerich trônent parmi les références des inconditionnels avertis qui se sont écartés du témoignage personnel de Rachmaninov, enregistré dans les années 30 & 40 pour le label RCA Victor. Volodos et le Philharmonique de New York dirigé par Levine jouent un concerto musclé mais dépourvu de la finesse corsée et contrastée d’une partition massive certes, mais également postromantique !

 

(Bruxelles, le 18 octobre 2000)

 

 

Mozart (1756-1791)  : Concertos pour Piano et orchestre n° 27 (K.595) & n° 19 (K.459)  Richard Goode (piano), Orpheus Chamber Orchestra (Nonesuch  7559-79608-2)

            Pianiste quelque peu en retrait dans le monde musical, Richard Goode s’est jusqu’ici cantonné aux répertoires classique et romantique, laissant la part belle à Beethoven et Mozart, pour lequel il semble bien s’être entiché d’une intégrale des concertos.  Ce quatrième volume tient les promesses amorcées par les albums précédents, tant sur le plan artistique qu’intellectuel. On aurait pu se demander si un nouveau projet d’intégrale était vraiment indispensable alors que le marché du disque recèle déjà un nombre impressionnant de versions légendaires, historiques et modernes ! L’audition de ce nouvel opus mozartien sous les doigts de Richard Goode tend à démontrer qu’en matière d’interprétation, les idées s'agitent et poussent à la remise en question des plus dubitatifs d’entre nous ! La noblesse des grands classiques conjuguée à l’expressivité rayonnante d’une pensée finement aboutie enchantent l’auditeur d’un bout à l’autre de ces partitions pourtant si rabâchées qu’elles en étaient devenues ternes ! Richard Goode insuffle donc une énergie radieuse à deux des concertos les plus populaires du Viennois ! D’un jeu limpide, le pianiste anglais en reconstruit la charpente, modelant chaque mouvement à l’image d’une grande improvisation, enchaînée selon la structure en trois parties, allegro-lento-presto, si bien définie par les classiques.

(Bruxelles, le 18 octobre 2000)

 

Erik Satie (1866-1925)  : Piano à 4 mains . Pascal Rogé et Jean-Philippe Collard (piano), Chantal Juillet (violon) (Decca 455401-2)

            On prétend que Satie était bien plus mauvais pianiste que Ravel, ce qui semble, entre musicologues avertis, une plaisanterie assez fine pour attester du bon goût des susdits érudits... Pourtant Satie écrivit l'essentiel de son oeuvre pour le piano, avec un art consommé de la boutade et du pied de nez aux tristes figures, en dépit des règles élémentaires du pur bon sens. Les Trois Morceaux en forme de poire en dénombrent... sept ! Parade scandalisa les mères censées nourrir les oreilles de leurs enfants mélomanes lorsque le ballet de cirque sortit au Châtelet en 1917. Un zeste de scatologie bien rabelaisienne dans les Trois petites Pièces montées, un nuage de grotesque exotique avec la Belle Excentrique, charme, naïveté, fantaisie, provocation, folie douce, ironie grinçante, panache et clinquant, rêverie candide traversent aussi bien partout ailleurs les interprétations sérieuses et amusantes de Pascal Rogé, également interprète de Poulenc, Ravel et Fauré, et du Champenois Jean-Philippe Collard, féru de Saint-Saens dont il a gravé l'intégrale des concertos pour pianos. La violoniste canadienne Chantal Juillet, déjà complice du duo français dans un disque consacré à la musique pour deux pianos de Poulenc, accompagne, tout en sautillements gracieux Les Choses vues à droite et à gauche (sans lunettes) ! On ne se prend pas au sérieux dans ces virevoltes fantasques et décoiffantes, bienvenues à qui n'a pas perdu son sens de l'humour et de l'impromptu !

 

(Bruxelles, le 17 juillet 2000)

            

Beethoven (1770-1827)  : Concerto pour Piano et orchestre n° 1, Op.15, Mozart (1756-1791)  : Concerto pour piano et orchestre n°25, K 503 , Martha Argerich (piano), Netherlands Chamber Orchestra, dir. Szymon Goldberg, Royal Concertgebouw Orchestra, dir. Heinz Walberg .(EMI 556974-2)

                Que n'a-t-on pas déjà pensé, dit et écrit sur Martha Argerich ! Chaque disque qui arrive dans les bacs des disquaires suscite les commentaires les plus fous dont la critique se fait le relais avec des superlatifs toujours plus forts pour encenser les qualités de la pyrotechnicienne la plus spectaculaire du monde équilibré des touches blanches et noires. Peu importe qu'il s'agisse d'une nouveauté au catalogue ou d'une réédition d'un concert jusqu'ici inédite, la magie de la pianiste argentine opère à tous les coups des miracles dont elle est d'ailleurs toujours la première surprise!

                Les deux concertos réunis pour la circonstance ont pour particularité un point commun dans l'utilisation de la même tonalité, noble et mélancolique, du Do Majeur, chère aux deux compositeurs. A cet égard, il est d'ailleurs intéressant de comparer les modes de pensée et de structure des deux classiques qui discourent chacun à leur manière dans des sentiers balisés dont les différences et divergences sont davantage complémentaires qu'opposées. Le paradoxe de la démonstration pianistique de Martha Argerich se situe peut-être ici car elle modère et module son jeu en fonction du compositeur qu'elle aborde avec sa science bien personnelle des attaques incisives, infligées à ces concertos dont la tension et la puissance s'expriment par des voies détournées pour chacune des deux personnalités musicales. La force de caractère d'un Beethoven, romantique avant l'heure, s'exprime par une révolte intérieure, brutale et sans compromis pour son auditeur, tandis que Mozart s'attache à la grandeur majestueuse et noble de sa pensée, brusque et imprévisible. Beethoven laisse exploser ses sentiments alors que Mozart intériorise sa joyeuse mélancolie qu'il orne de couleurs rayonnantes pour masquer ses craintes et sentiments ambivalents.

                Captés lors de concerts en 1978 et 1992, les deux concertos souvenirs que nous donne Martha Argerich montrent une fois de plus l'alchimie des rencontres qui jalonnent le parcours chaotique d'une artiste en parfaite adéquation avec les compositeurs qu'elle interprétait alors. Sans compromis, sans manières, elle investit la musique et la propulse à travers les âges et tabous des époques pour la catapulter dans les sphères insondables de l'irrationnel et de l'impalpable que certains appellent l'équilibre de la sérénité ! 

 

(Bruxelles, le 13 juin 2000)

 

 

      

Robert Schumann (1810-1856)  : Concerto pour Piano et orchestre, Op.54, Quintette pour piano, 2 violons, alto et violoncelle, Op. 44 , Maria Joao Pires (piano), Augustin Dumay (violon I), Renaud Capuçon (violon II), Gérard Caussé (alto), Jian Wang (violoncelle), Chamber Orchestra of Europe, dir. Claudio Abbado.(DG 463179-2)

                Du bouillonnant romantique qu'était Robert Schumann, Maria Joao Pires libère la sensualité avec une enivrante fluidité grâce à cette nouvelle version du Concerto pour piano et orchestre en la mineur. Quelle surprise, quand on connaît la pléthore d'enregistrements de ce fameux opus 54 qui a attiré la majeure partie des amoureux du piano ! Haskil, Janis, Horowitz, François, Argerich, Brendel... la liste est si longue qu'on se demandait s'il était bien indispensable d'encore s'y frotter ! Et pourtant...

                Maria Joao Pires délivre la poésie envoûtante de l'unique concerto pour piano de Schumann, sans paraître se préoccuper un instant de la puissance de jeu qu'il requiert. Les envolées lyriques, brutales et saccadées s'enroulent autour de l'auditeur, le captivent et l'ensorcellent sans violence ! L'apaisement du deuxième mouvement tient du miracle si l'on pense à l'équilibre précaire qu'il tisse gracieusement, avant d'aboutir au final de l'Allegro Vivace. Point n'est besoin de force pour affirmer la souffrance d'autrui, par concerto interposé ! Maria Joao Pires met à nu l'ambivalence des sentiments d'un compositeur qui se refusait toute virtuosité, tout affect et démonstration surfaits. 

                Saviez-vous d'ailleurs que le concerto fut créé à Dresde en 1845, par Clara Schumann, sous la direction du dédicataire, Ferdinand Hiller ? La subtilité et le raffinement de Pires lui rendent un vibrant hommage qui bouscule le classement des versions de références, restées longtemps inamovibles ! 

                Le quintette pour piano et quatuor à cordes que la pianiste portugaise a enregistré pour conclure ce programme Schumann suit le même élan de générosité et de spontanéité musicales. Choisissant ses amis et complices musiciens comme partenaires pour l'accompagner dans son parcours, elle laisse libre cours à son imagination et son inventivité pour communiquer et partager la passion qui l'habite. Un disque à ne pas manquer...

 

(Bruxelles, le 17 avril 2000)

 

 

SPÉCIAL ALEXANDER GHINDIN

 

Illustration : Isabelle Françaix

     Voir Interview     

avec deux disques hors actualité

Prokofiev (1891-1953)  : Oeuvres pour piano et Transcriptions : Roméo et

 Juliette, Sonate n°2, Schéhérazade (Rimski-Korsakov), Valse (Schubert),

 L'Amour des Trois Oranges. Alexander Ghindin (piano), (1999 Saison

 Russe, RUS 288161)

            Assafiev qualifiait Prokofiev de "talent impétueux aux exécutions fougueuses", ce qui convient tout aussi bien au jeune Alexander Ghindin lorsqu'il attaque les oeuvres de son compatriote ou reconstitue certaines de ses transcriptions perdues d'après des enregistrements originaux, tels celui de Schéhérazade de Rimski-Korsakov.

            Prokofiev apprit le piano dès ses plus jeunes années auprès de sa mère, d'une formidable vitalité. Il suivit plus tard les leçons de Reinhold Glière et enseigna à 12 ans au Conservatoire de Saint-Pétersbourg ! A 8 ans, il composait son premier opéra... Cette énergie créative, cette puissance volcanique trouvent leur écho dans la personnalité ardente et vigoureuse de Ghindin, romantique au sens premier du terme : vibrant, torrentueux et délicat. Il donne à la musique un corps presque palpable pour le pétrir et le sculpter dans le vif, avec une adresse précise et robuste.

            Né en 1977 à Moscou, Alexander Ghindin entre au Conservatoire en 1994, remporte dès 13 ans le concours de Moscou, à 17 ans devient lauréat du Concours Tchaïkovski et en 1999, second prix du CMIREB. Il multiplie concerts et récitals avec les mêmes surprenante ardeur et saisissante netteté que celles qu'il déploie dans cet album incisif, sensible et puissant.

            

(Bruxelles, le 27 juin 2000)

 

            

Rachmaninov (1873-1943)  : Six Moments Musicaux op.16, Transcriptions,

  Alexander Ghindin (piano).(1996 Saison Russe RUS 288122)

            Ayant émigré vers la fin de 1917, Rachmaninov poursuivit essentiellement une carrière de virtuose en Europe et aux États-Unis et vécut de concerts et récitals en incluant à ses propres compositions de nombreuses transcriptions pour piano d'œuvres classiques russes et occidentales. Bach, Schubert, Bizet, Mendelssohn, Mussorgsky, Rimski-Korsakov, etc... Autant de morceaux enlevés, tels l'inénarrable Vol du Bourdon, auxquels Alexander Ghindin  s'attelle avec une frémissante dextérité, une virtuosité sensible et émérite dignes de Rachmaninov.

            Les Six Moments musicaux op.16, composés par Rachmaninov en 1896 parmi de nombreuses autres commandes susceptibles de régler ses difficultés financières, explorent cependant tout en finesse une palette d'états et d'émotions nuancés, clôturant également la première période de composition du musicien puisqu'il n'écrira plus une seule partition pendant quatre ans à la suite de l'échec de sa Première Symphonie en 1897.

            Alexander Ghindin explore l'œuvre de ses compatriotes contemporains sans perdre l'essentiel de son individualité : maîtrisant son époustouflant toucher d'une force peu commune, le modelant dans la férocité et la douceur, il recueille doucement d'une apparente rudesse la tendresse et la finesse. L'émotion ne sombre jamais dans la sensiblerie, le romantisme gagne en noblesse, la virtuosité en vérité. Un grand artiste !

 

(Bruxelles, le 27 juin 2000)

 

Brahms (1833-1897)  : Concertos pour Piano et orchestre 1 & 2,  Op.15 & Op.83 , Rudolf Buchbinder (piano), Royal Concertgebouw Orchestra, dir. Nikolaus Harnoncourt.(Teldec 8573-80212-2)

                Suite logique au parcours de Nikolaus Harnoncourt dans l'œuvre de Johannes Brahms, après le concerto pour violon, le double concerto pour violon & violoncelle, et les symphonies. Il ne manquait plus que les concertos pour piano afin d'achever l'incursion du chef viennois dans les méandres du romantique allemand ! C'est désormais chose faite puisqu'il  vient d'enregistrer ces deux pièces maîtresses du répertoire pianistique avec son vieux compagnon de route Rudolf Buchbinder

                Or, la sonorité lourde et oppressante de l'orchestre empêche bien souvent de détailler les lignes mélodiques de ce Brahms dont on cherche encore la souplesse et la légèreté de ton. Bien sûr, le compositeur n'est pas un tendre en musique mais cela induirait-il une obligation de redondance comme c'est manifestement le cas ici ? Académique, figée et métrique, la direction générale de ces deux concertos se perd dans une démonstration ostentatoire de puissance qui en fait ressurgir la démesure, déjà bien perceptible sans devoir être appuyée. Buchbinder suit le mouvement général et impose avec force une technique brillante, puissante et omniprésente, au détriment de la poésie musicale de Brahms que nous aurions voulu plus affinée.

                Dommage, car la rencontre de ces deux personnalités aurait pu donner un feu d'artifice plus coloré et raffiné que cette cascade de notes sans vie !

 

(Bruxelles, le 11 avril 2000)       

 

Erik Satie (1866-1925)  : Morceaux choisis , Jean-Joël Barbier (piano) & Jean Wiener (piano, CD1, 14 et CD2, 9-15) Orchestre National de l'ORTF, dir. Manuel Rosenthal (CD1, 15 et CD2, 16-19) Enregistré à Paris en 1963, 1968 et 1971. 2CDs (Accords 465719-2)

                Eric Satie aimait à répéter qu'il était "né si jeune dans un monde si vieux"... un éternel enfant en somme, ennemi de la grandiloquence et du sentimentalisme mielleux. Ce disque est un sympathique voyage dans l'univers fantaisiste et facétieux du compositeur : Gymnopédies familières, fantasques Aperçus désagréables, Gnossiennes "orientalisantes", railleur Choral inapétissant ou instantanés musicaux et poétiques comme La Balançoire, La Chasse, Colin-Maillard, etc. Avec le ballet Parade, en 1916, dont Cocteau a commandé la musique sur des décors de Picasso, naît l'esthétique néo-classique : s'y mêlent le tragi-comique, le blues, l'exotisme, le baroque en un scandaleux cocktail. Jeu, plaisir et provocation, finesse de l'harmonie, miniatures délicates, épure et variété, distanciation et émotion : Satie se renouvelle en animant les contrastes, il s'amuse sérieusement ! Les enregistrements de ces deux CDs, qui datent de 1963, 1968 et 1971, nous donnent l'occasion d'entendre le compositeur français Jean Wiener au piano. Jean-Joël Barbier, l'Orchestre National de l'ORTF et Manuel Rosenthal s'en donnent à cœur joie : à apprécier ou redécouvrir dans la bonne humeur !

 

(Bruxelles, le 29 mars 2000)

                

 

Chopin (1810-1849)  : Etudes Op.10 & Op.25 , Nikolai Lugansky (piano).(Erato 8573-80228-2)

                Deuxième enregistrement pour le label Erato du jeune pianiste russe Nikolai Lugansky.  Cet ancien élève de Tatiana Nikolaieva, que certains considèrent déjà comme le digne représentant de la tradition russe, perpétuée par les Neuhaus, Gilels et autres Richter, détient quelques-uns des prix les plus prestigieux du monde pianistique parmi lesquels la médaille d'argent du 8e concours international Bach de Leipzig en 1988, le second prix du concours Rachmaninov de Moscou en 1990 et enfin le premier prix du concours Tchaïkovski de Moscou en 1994 ! 

                Le caractère proprement scolaire de ces études s'efface devant la force du discours musical de ce jeune pianiste inventif d'un bout à l'autre des feuillets rebattus de Chopin. Technique, énergie, fantaisie, couleur, fraîcheur et naturel, Lugansky joue l'effet de surprise dans un répertoire qui ne manque pourtant pas de références légendaires et y insuffle un sang neuf dont l'impulsion donnera vie à de nouvelles perspectives musicales !

 

(Bruxelles, le 14 février 2000)

 

Murray Perahia  : Songs Without Words , Oeuvres de Mendelssohn, Schubert / Liszt & Bach / Busoni  (Sony Classical SK66511)

                Curieux assemblage pour ce nouvel album de Murray Perahia, qui mêle les univers baroques et romantiques par l'entremise de transcriptions dues à Liszt et Busoni. L'expérience aurait pu être concluante si le ton général des pièces choisies n'était pas si statique. Le manque de vie, d'énergie construite et de ligne directrice, caractérisé par une vision affranchie de toute fantaisie, se fait cruellement ressentir lors de l'audition d'une succession d'œuvres monocordes et sans saveur. Perahia, connu de longue date pour son toucher doux et raffiné dans Mozart et Schubert semble se perdre dans un monde qu'il décrivait naguère avec un subtil sens du phrasé, et un toucher fugace admiré de tous. Sa vision détachée et finalement fort peu aboutie des Romances sans paroles de Mendelssohn donne l'impression d'une course effrénée visant à démontrer une virtuosité, hélas dépourvue de toute musicalité. Bach et Schubert, transcrits respectivement par Busoni et Liszt suivent une même logique interprétative, inopérante et froide. Dommage !

 

Bruxelles, le 31 janvier 2000

Grieg (1843-1907)  : Lyric Pieces, Sonata, 7 Fugues , Mikhaïl Pletnev (piano).(DG 459671-2)

                Le pianiste russe Mikhaïl Pletnev se définit lui-même comme un musicien "complet" : né en 1957, il commence ses études de piano au Conservatoire en 1974, remporte la médaille d'or du Concours Tchaïkovsky de Moscou en 1978, poursuit activement une carrière de concertiste, interprète et enregistre Chopin, Beethoven, Prokofiev, Liszt, Weber et Rachmaninov, dirige la plupart des grands orchestres de son pays et fonde en 1990 l'Orchestre National de Russie. Il s'intéresse cette fois à un "compte-rendu musical" de l'évolution d'Edvard Grieg, interprétant pour la première fois au disque les 7 fugues essentiellement écrites à Leipzig de 1858 à 1862 et qui ne furent même jamais publiées du vivant du compositeur. On y retrouve aussi la Sonate en mi mineur de 1865, les Scènes de la vie populaire, 6 ans plus tard, et les Pièces Lyriques, de 1867 à 1901, dont Grieg dit qu'elles dévoilèrent "tout un pan de son existence". S'y définit le rôle de plus en plus important pour le compositeur des danses populaires norvégiennes, notamment du "halling" et du "springar", 2/4 et 3/4 temps. Outre les réminiscences entraînantes du folklore, le romantisme de Mendelssohn, Schumann ou Chopin frémit surtout dans les dix cahiers des Pièces Lyriques. Pourtant, Mikhaïl Pletnev semble se refuser à tout sentimentalisme. Son toucher très froid résonne avec une clarté sèche en éclats de glace brisée, nette et tranchante. S'il n'attaque pas d'emblée un morceau avec dureté, il le casse tout à coup, imprévisible et coupant. Comme s'il traquait la moindre émotion pour lui refuser la place, enclin à une virtuosité méfiante, plus rationnelle qu'instinctive. Le choix d'une personnalité que l'on suivra ou non, librement.

 

(Bruxelles, le 26 janvier 2000)

                

Shostakovich (1906-1975)  : Concertos pour piano 1 & 2, op. 35 & 102 , Quintette pour piano et quatuor à cordes, op. 57 , Yefim Bronfman, Quatuor Juilliard & Los Angeles Philharmonic , dir. Esa-Peka Salonen. (Sony Classical  SK60677)

                Nouvelle incursion dans l'univers tourmenté de Shostakovich, cette fois par Yefim Bronfman, qui a enregistré une partie du support musical du Fantasia 2000, fraîchement sorti des Studios Disney. Le 1er mouvement du 2e concerto sert en effet de trame musicale à l'histoire de ce valeureux soldat de plomb éclopé, défenseur et protecteur des faibles dans l'adversité...

                Yefim Bronfman décrit les compositions pour piano de Shostakovich comme des "oeuvres à la fois humoristiques et légères, mais tout aussi impressionnantes que les oeuvres sérieuses et tragiques... Shostakovich utilise les procédés les plus simples : il a beaucoup écrit à l'unisson, mais il a obtenu des résultats remarquables par son utilisation du timbre et de la couleur... Une fois les morceaux assemblés, on se dit que c'est un génie !". 

                Certes le mélange d'humour et de crainte est omniprésent dans l'œuvre du "compositeur du peuple", tel que le surnommait Staline dans ses bons jours et c'est bien là que réside la difficulté d'interprétation pour les pianistes qui entreprennent de le jouer. On ne peut reprocher le zèle ni l'enthousiasme de Bronfman mais les aspects acide, incisif et corrosif de la personnalité ambivalente de Shostakovich y ont disparu... Le compositeur se joua lui-même sous la direction d'André Cluytens (EMI) avec une force et une implication incomparables. Shostakovich interprétant Shostakovich reste à présent inégalé ; lui seul s'est montré capable de rendre cette tension terrible qui le suspendait entre deux choix : échapper au régime sinon lui plaire, ou s'abandonner à la révolte et à la rage. L'écorchement et la crainte mènent son piano jusqu'aux abîmes les plus insondables dont Bronfman s'approche à peine. S'attaquer à l'œuvre d'un compositeur qui laissa un tel legs et une pensée musicale terriblement personnelle, n'est ici qu'un exercice de style bien périlleux . 

 

(Bruxelles, le 25 janvier 2000)

 

Gershwin (1898-1937) : Rhapsody in Blue, Préludes, Transcriptions de "Porgy and Bess" , Fazil Say (piano) & New York Philharmonic, dir. Kurt Masur   (Teldec 3984-26202-2)

                Après Bach, Mozart et un dernier disque consacré à quelques-unes de ses propres compositions, Fazil Say s'attaque au répertoire "jazzy" de George Gershwin et transcrit lui-même les grands standards qui l'intéressent. L'initiative d'un tel projet a de quoi ravir détracteurs et admirateurs du jeune pianiste  turc qui n'a, à ce jour, toujours pas acquis l'unanimité de la critique musicale. L'homme est en effet insaisissable : son jeu versatile, savamment débridé laisse rarement indifférent les mélomanes qui attendent de lui une musique contrôlée et défrichée avec l'énergie juvénile qu'on lui connaît ! Le potentiel de Fazil Say est indéniable mais à force de vouloir surprendre, on peut finir par lasser son auditeur... Ses intentions musicales, ici inabouties, manquent de construction et de projection. Le phrasé dense et charnu de ses transcriptions de Gershwin déploie des moyens techniques éblouissants... souvent inhabités et privés de vue d'ensemble. Musicalité, technique et intériorité ne se rencontrent que trop rarement dans ce Gershwin mat et froid, malgré les envolées pyrotechniques du pianiste qui s'astreint à un rythme d'enfer, sans laisser le répit nécessaire et indispensable à l'assimilation d'une culture musicale réduite à sa plus simple démonstration.

 

(Bruxelles, le 21 janvier 2000)

 

Schoenberg (1874-1951) Schubert (1797-1828) : Klavierstücke, Thomas Larcher (piano)  (ECM New Series 1667 465136-2)

                Il est étrange de rencontrer dans un même CD Schubert et Schoenberg, l'un voyageur romantique, l'autre intellectuel convaincu, compositeur qui se méfie de toute effusion sentimentale. Et pourtant... Schubert écrit ses trois pièces pour piano (D946, n° 1-3) en mai 1828, 7 mois avant sa mort. Il a plus de mille oeuvres derrière lui et, se sentant arrivé, dans l'expression de son propre langage, à un degré de maîtrise difficilement dépassable, il s'interroge sur les multiples autres visages que pourrait prendre la forme. Certes, les mouvements de ces trois pièces restées confidentielles obéissent encore aux conventions harmoniques et formelles de la tonalité, mais leur insistance et leur répétitivité troublent l'écoute. Plus que mélodique, leur développement se veut dynamique. Le pianiste australien Thomas Larcher rend ces caractéristiques particulièrement audibles par son jeu clair et dépouillé, fluide et structuré. Il ne se perd jamais en d'inutiles tentations démonstratives mais réussit, en respectant la spécificité de Schubert, à le comparer à Schoenberg, dont il alterne les trois pièces pour piano, op.11, composées en 1909 et figurant parmi les plus commentées des oeuvres du maître de l'atonalité. Elles ouvraient, dès leur apparition un espace musical analytique, promis aux constructions et spéculations conceptuelles mais, comme cela put être souligné, devraient être jouées "comme un impromptu de Schubert". Cette remarque d'Eduard Steuermann fut le point de départ du projet de Thomas Larcher : montrer combien l'univers de Schoenberg, plus qu'une rupture radicale avec son passé musical, en étendait et diversifiait le langage.

 

(Bruxelles, le 31 décembre 1999)

   

Chopin (1810-1849 )  : Vladimir Sverdlov  (Cyprès CYP9609)

                Un jeune Russe de vingt-quatre ans, la mèche rebelle et le regard brûlant, un jeune homme au tempérament passionné qui s'insurge contre le jury du Concours Reine Élisabeth 1999, un lauréat déçu quitte violemment la salle... Une image romantique surgie du XIXème ! Vladimir Sverdlov rappelle les insolences des "enfants du siècle", les fureurs de Musset, les délires de Nerval, les secrètes mélancolies de Chopin, qu'il interprète avec une intensité surprenante, vive, fervente et lumineuse, aussi claire que tourmentée. La sonate n°2 op.35, quelques préludes et nocturnes, une ballade, deux mazurkas, l'étude op.10 n°1 nous permettent d'entrevoir la puissance nerveuse et chaude de sa virtuosité, la profondeur de son engagement et de sa concentration, déjà saisissantes lors du Chopin qu'il interpréta au Concours Reine Élisabeth. Il n'en était pas alors à sa première épreuve puisqu'il avait obtenu à 15 ans le premier prix du Concours de Piano de Moscou et en 1993 celui du Concours International de Piano de "Citta di Senigalia". Sa mère fut son premier professeur, suivie de Vasilisa Tuticshkina et de Ida Leschinskaia. Bien que son oncle soit Vladimir Ashkenazy, c'est Nikita Magaloff et Vladimir Krainev qui continuèrent sa formation, puis Arie Vardi, à la "Hochschule für Musik" de Hanovre. Vladimir Sverdlov s'est produit en récital dès ses 16 ans, en France, Russie, Suisse et Allemagne, en concert à Moscou, Tel Aviv et au Japon... Ce CD, qui s'avère son premier enregistrement, incite à une rêverie ardente, belle et fiévreuse. 

 

(Bruxelles, le 26 décembre 1999)

 

Bach (1685-1750)  : Clavier bien tempéré 1 & 2 , Rosalyn Tureck. 4cds (DG 463305-2)

                DG réédite finalement le clavier bien tempéré de Bach selon Rosalyn Tureck, enregistré en 1953 pour le label Decca. Est-il  nécessaire d’ajouter que nous attendions ce coffret depuis longtemps, après les Variations Goldberg  qu’elle avait enregistrées pour son grand retour médiatique au sein de la maison Deutsche Gramophon, à l’âge de 84 ans. L’attention toute particulière des médias et des mélomanes fut d’ailleurs renforcée par deux rééditions dans la série Great Pianists de Philips, également consacrées à Bach.

                Tureck joue Bach depuis l’âge de 15 ans et lui a dédié, sinon voué sa vie en étudiant et analysant son œuvre pour piano dans les moindres recoins. La grande « prêtresse » de Bach , telle qu’elle fut surnommée dans le milieu musical, se fit la spécialiste du compositeur par une interprétation scrupuleuse, à partir de recherches approfondies et mûries afin d’expérimenter et d’étayer ses nouvelles théories. Si bien qu'il se profile actuellement un « dogme Tureck » qui pourrait agacer. Lorsqu’on lui parle de Gould, elle reconnaît chez lui une approche similaire à la sienne, quoique trop subjective et maniérée. Ce jugement étonnant et catégorique dévoile en négatif  la propre conception de la pianiste : chaque note doit se détacher des autres et s’articuler indépendamment pour que résonne une œuvre dans son intégralité. Froide, analytique, excessivement maîtresse de son clavier, anguleuse et sèche, elle se bat pour mettre à nu la clarté objective d’une œuvre, clame et cherche sa phrase originelle comme si l’homme qui l’avait composée s’était abstrait lui-même de ses propres sentiments. Elle ne parle pas d’authenticité, mais d’une mathématique de l’interprétation comme de la composition. Puisqu’elle prend la liberté de critiquer les multiples versions du Clavier bien tempéré, qui à son avis, ne sont pas assez proches du texte, pourquoi ne pas alors comparer la sienne à certaines d’entre elles qui sont peut-être plus humaines ? Glen Gould, ne lui déplaise, mais aussi Samuel Feinberg, ce grand romantique,  Sviatoslav Richter ou Friedrich Gulda qui imprégnèrent de leur personnalité les partitions du Cantor de Leipzig, vivantes à travers de multiples visages. Peut-on réellement prétendre détenir LA clef d'une interprétation ? Peut-on jurer de s'effacer en jouant d'un instrument ? Rosalyn Tureck connaît-elle LE secret de Bach et ne s'avance-t-elle pas un peu trop lorsqu'en affirmant avoir dépouillé le Clavier bien tempéré des moindres scories de sentimentalisme qui pouvaient l'obscurcir, elle pense rester discrète et fidèle au compositeur ? L'intellect a-t-il plus le droit de séjour que l'émotion ? Si quelqu'un peut trancher cette question, il rejoindra le dogme et appréciera son mentor. Rosalyn Tureck parlera aux oreilles éclairées et aux cœurs endormis.

 

(Bruxelles, le 11 décembre 1999)

   

Brahms (1833-1897)  : Concerto pour piano n°2 op. 83, Sonate pour Violoncelle et piano, op. 78 , Emanuel Ax, Yo-Yo Ma & Boston Symphony orchestra , dir. Bernard Haitink. (Sony Classical  SK63229)

 

                Emanuel Ax revient à la musique concertante, après les deux concertos de Chopin qu'il avait gravés voici deux ans pour le compte de son éditeur "maison". Fort éloigné de l'univers précieux et raffiné du Polonais, il s'attaque ici à l'un des concertos les plus robustes du répertoire, qui exige du soliste autant d'endurance que de force mentale ! L'écriture touffue, dense et vigoureuse de Brahms est sans doute parmi la plus puissante et la plus communicative du romantisme musical, alors à son apogée. Brahms se plaisait d'ailleurs à qualifier son 2e concerto de "Lourde Croix" pour les solistes qui devaient s'y attaquer, leur recommandant une force herculéenne pour en venir à bout ! Emanuel Ax ajoute pour sa part que ce concerto est "terrifiant, plus difficile que le 1er de Brahms, plus difficile même que ceux de Rachmaninov... Il demande de rivaliser de magnificence et d'envergure avec l'orchestre." De fait, il s'agit bien de rivalité entre le chef et le soliste qui mène une lutte acharnée contre l'orchestre, espérant lui imposer son diktat depuis son clavier. Emanuel Ax se joue des touches noires et blanches pour briller avec l'orchestre des mille sons et tenter ainsi de l'apaiser dans les mouvements lents avec la puissance, l'agilité et la résistance d'un guerrier intrépide. D'un méandre à l'autre, il maintient le cap et poursuit sa route jusqu'au bout de l'aventure musicale, inégale depuis le départ, mais pourtant méritoire ! La sonate pour violoncelle, qui achève le programme de ce disque avec l'archet de Yo-Yo Ma, apaise les sens après les tumultes d'un concerto orageux et volcanique !

 

(Bruxelles, le 6 décembre 1999)

    

Schubert (1797-1828)  : Sonates pour piano n° 16, op. 845 & n° 9, op. 575 , Mitsuko Uchida (Philips  462596-2)

                Sobre et tout en finesse, le troisième volume de l'intégrale en cours des sonates pour piano de Schubert par Mitsuko Uchida, confirme la poésie et la subtilité d'une artiste au caractère affirmé dont les émotions s'expriment avec pudeur. La pianiste japonaise met l'accent sur les reliefs accidentés de ces deux sonates dont elle extrait l'essentiel d'un discours musical parfois bien complexe, entre le classicisme démonstratif et les tourments du romantisme. Son toucher ferme et parfois franchement dur suit les modulations rythmiques saccadées du Viennois en "crise" cyclique qui se cherchait en musique. L'énergie débridée qu'elle déploie dans les changements d'atmosphère gomme les cassures de style propres à Schubert et libère la tension sous-jacente et omniprésente de son univers. Uchida en est à la mi-parcours de son périple Schubert que l'on verra bientôt sièger aux côtés des versions de référence de Brendel et Kempff, inégalées depuis bien longtemps!

 

(Bruxelles, le 1er décembre 1999)

Vladimir Horowitz (1903-1989)  : The Indispensable , Artists of the Century, 2CDs  (RCA Red Seal 74321-6371-2)

                BMG inaugure son premier volume des Artistes du Siècle avec Vladimir Horowitz, symbole d'autant plus marquant que le pianiste domina le monde du piano pendant plus de 60 ans ! Fermeté, fougue, rigueur et vigueur, maîtrise et rage, un seul être fondu à son piano, ce génie des touches s'imposait des interprétations qui frisaient l'irréalisable. La diversité de ses phrasés si transportés qu'ils pouvaient effrayer, périlleux avec aisance, terribles avec nonchalance, rassemble ici autant d'émotions contradictoires qui donnent la chair de poule et serrent le cœur. Cette anthologie d'œuvres diverses regroupe en effet des enregistrements qui s'étendent sur l'ensemble de son immense carrière. Y sont donc confrontées ses conceptions toutes personnelles de Chopin en 1945 et en 1980, grâce à d'excellentes prises de son où résonnent ses notes fortes, étranges, mates et profondes. Liszt, Rachmaninov, Scarlatti ou Scriabine rappellent pourquoi il fut encensé, voire adulé. Horowitz touche en dépassant les limites de l'art faillible, mais sans compromis, du pianiste. Héros romantique, musicien visionnaire, homme fragile dont le succès altérait la sensibilité et  l'obligeait à se préserver du public pendant de longues périodes, Horowitz est entré dans la légende avec humilité. Sa passion, il la vivait dans l'intimité noire et blanche de son piano et c'est elle qui vibre encore aujourd'hui.

 

(Bruxelles, le 25 novembre 1999)

 

Debussy (1862-1918)  : Préludes I, L'Isle Joyeuse , Maurizio Pollini  (DG 445187-2)  

                Hormis à l'occasion des Douze Etudes de Debussy, Pollini s'était encore peu approché de la fantasmagorie du compositeur français. Sa vision du Premier livre des Préludes était donc attendue avec intérêt et curiosité. Il semble que deux sensibilités opposées se soient rencontrées, propices à la création de ces ambiances étranges chères à Debussy. Celui-ci, qui adorait jouer les Préludes au gré de son inspiration, alternant volontiers l'ordre des pièces, raffolait du flou et de la brume riches d'évocation poétique. Il aimait d'ailleurs joindre à chacune d'entre elles un titre métaphorique ajouté en fin de partition, comme pour ouvrir au rêve dans le silence après les notes : "Le vent dans la plaine", "La fille aux cheveux de lin", "La cathédrale engloutie"... Visions fugitives, esquisses imprécises que Pollini dépeint avec la clarté dépouillée qui fait sa force. Contrastes de puissance, traits sombres et nets qui découpent le silence, points de lumière, éclats brefs et vifs, éraflures précises, maîtrise et rigueur d'un songe. Debussy, sous les doigts de Pollini, incise les rêves. Pour une vision analytique et épurée du fantastique. 

(Bruxelles, le 21 novembre 1999)

John Field (1782-1837)  : Piano Concerto n°2 & 3 , Rondo , Andreas Staier & Concerto Köln, dir. David Stern. (Teldec, 3984-21475-2)

                Fraîcheur, spontanéité et joie de vivre caractérisent le nouveau disque du "forte pianiste" Andreas Staier, dont les incursions dans un répertoire peu pratiqué sont toujours bienvenues. S'attaquant à deux des sept concertos du compositeur irlandais John Field, il nous permet ainsi de goûter aux galanteries classiques d'une musique légère et pleine de rebondissements. Liszt dira d'ailleurs à son sujet : " Après lui, nul n'a été capable de recréer un langage d'un tel charme - un langage caressant comme un regard ému jusqu'aux larmes, berceur comme le va-et-vient régulier d'une barque qui se balance ou d'un hamac qui oscille, et dont les mouvements plein de langueur et de nonchalance vous donnent l'illusion d'entendre de toutes parts le souffle d'un doux murmure". Admiré par Louis Spohr, Félix Mendelssohn, Frédéric Chopin et bien d'autres, son tempérament et son style d'écriture en ont influencé plus d'un, lors de ses nombreux voyages comme compositeur et pianiste virtuose à travers toute l'Europe. Le témoignage attentionné et plein d'entrain que lui rendent Andreas Staier et le Concerto Köln constitue à coup sûr la référence dans l'œuvre de Field dont les enregistrements ne sont pas légion !

 

(Bruxelles, le 15 novembre 1999)

 

Chopin (1810-1849) : Jean Yves Thibaudet plays Chopin ,  (Decca 466357-2)

                    L'idée d'un enregistrement des oeuvres les plus populaires de Chopin naquit après une émission à la BBC pour le 150ème anniversaire de la mort du compositeur. Le Lyonnais Jean-Yves Thibaudet avait alors pu jouer sur le Broadwood original que Chopin avait utilisé lors de sa visite en Angleterre en 1848. On reprit les mêmes ingrédients, tout au moins pour les quatre dernières plages du disque, pour un même hommage cette fois immortalisé par Decca.

                    Même si Jean-Yves Thibaudet joue La Valse du Petit Chien en 1mn 48 secondes comme ont pu le faire Pollini et Rubinstein alors qu'elle dure généralement moins d'une minute quand Chopin la désirait plus lente, même si le pianiste français apprivoise les rythmes du Polonais avec une virtuosité certaine, son interprétation peut paraître froide et distante. Il nous donne l'image d'un Chopin léger, désinvolte et lointain, parfois reclus dans une absence nonchalante malgré sa technique et son savoir-faire très démonstratifs. Pour ceux qui attendraient une vibration, un éclair, une larme, la musique s'échappe dans d'autres sphères, cavalières et désincarnées.

 

(Bruxelles, le 7 novembre 1999)

 

Beethoven (1770-1827)  : Piano Concerto n°5, 32 variations WoO 80 , Mitsuko Uchida & Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks, dir. Kurt Sanderling. (Philips 462586-2)

                    Suite et fin de l'intégrale des concertos pour piano de Beethoven par Mitsuko Uchida sous l'égide de Kurt Sanderling. Achevant son cycle avec le concerto "empereur", 5e et dernier de Beethoven, la pianiste japonaise continue de surprendre à l'endroit même où nous pensions que tout avait été dit par d'autres. En effet, alors que Brendel réenregistrait une intégrale toujours très analytique pour le même éditeur, Mitsuko Uchida continuait son périple beethovénien, doux, corrosif, joyeux et soyeux, sans se soucier un instant de la discographie abondante de ses collègues. Souvenez-vous des premiers concertos mélangeant légèreté, insouciance et joie de vivre que la pianiste communiquait dans un élan spontané et généreux.  L'"empereur" est en somme l'aboutissement et la conclusion des émotions que l'on peut ressentir et goûter grâce au tandem Sanderling / Uchida dont l'objectif est de souligner les différentes époques d'un Beethoven, musicien et compositeur en proie au doute et incertain.

 

(Bruxelles, le 7 novembre 1999)

 

Beethoven (1770-1827)  : Piano Concerto n°4, Piano Sonatas op.109&110 , Hélène Grimaud & New York Philharmonic, dir. Kurt Masur. (Teldec, 3984-26869-2)

                    Rythme, clarté, fraîcheur et vivacité saisissent dès les premières notes du piano d'Hélène Grimaud dont l'énergie et la jeunesse affirment aussi une certaine gravité, nette, franche et sans pesanteur. Cette jeune française de 29 ans n'en est pas à son premier enregistrement mais elle rêvait déjà, à 13 ans, d'interpréter les dernières sonates de Beethoven, dont la 109 et la 110 appartiennent, avec la 111(1820-début 1822) à une trilogie presque autobiographique. Hélène Grimaud exprime le tumulte et l'orage, le farouche désespoir du compositeur vieillissant, sans rudesse; son interprétation touche autant par son impérieuse fermeté que sa grâce rêveuse, précise et légère. La pianiste révèle une personnalité puissante et attentive. Sa fascination pour les loups, qu'elle élève d'ailleurs dans une vaste réserve à quelques heures de New York, dévoile une partie de son amour pour cet instinct de liberté, sauvage et naturel que l'homme, par bêtise, a tendance à oublier.

                        Sa rencontre avec Kurt Masur, pour le Concerto n°4 touche par le contraste de la force orageuse, grondante de l'orchestre et la gracilité virevoltante, très limpide de la jeune pianiste. Né en 1927 à Brieg, en Silésie, Kurt Masur après une riche carrière en Allemagne, est depuis 1991 directeur musical du New York Philharmonic. La maîtrise parfaite du vieux maître et l'indocilité intelligente de la jeune femme revisitent avec fraîcheur les angoisses beethovéniennes.

 

(Bruxelles, 2 novembre 1999) 

Mozart (1756-1791) : Piano Concertos 20& 24, Alfred Brendel & Scottish Chamber Orchestra, dir. Charles Mackerras (Philips 462622-2) 

                    Alfred Brendel revient à Mozart, dont il a déjà joué la plupart des œuvres, après l’achèvement de sa troisième intégrale des sonates de Beethoven et sa nouvelle interprétation des concertos du même Beethoven enregistrés avec Simon Rattle*.  L’esprit analytique de Brendel décortique ce qu’il travaille et mature pour en restituer une vision dépouillée de pulsion rythmique et hélas, très peu lumineuse. Des notes parfaites et désincarnées résonnent sur un clavier qui reste mat et froid. Le visage d'un Mozart académique et sérieux surgit d'un ailleurs habité par le pianiste autrichien dont le travail minutieux, la perfection sonore, textuelle et musicale semblent, contre toute attente, ne pas donner le  résultat escompté!

                    On ne peut que rappeler l’osmose Haskil**  / Mozart dont les nombreux enregistrements (officiels et pirates) laissèrent une marque inégalée depuis le début des années 50. 

 

* Simon Rattle succédera à Claudio Abbado à la tête du Philharmonique de Berlin. 

**  Clara Haskil laissa un legs universellement reconnu dans Mozart (Voir les labels Philips, DG et Classics & Arts).  

 

(Bruxelles, le 23 octobre 1999)

Chopin (1810-1849) 1810-1849) 1810-1849) 1810-1849) : Piano Concertos 1 & 2 , Krystian Zimerman & Polish Festival Orchestra (DG459684)

                    Krystian Zimerman considère depuis bien longtemps Frédéric Chopin comme un « collègue » et « compatriote » dont il visite l’œuvre sans se lasser des multiples découvertes qu’il y trouve encore et toujours. L’orchestre qu’il a fondé dans le but de commémorer la mort de Chopin lors d’une tournée mondiale est composé de jeunes musiciens polonais, motivés par le projet d’un pianiste exceptionnel qui le caressait depuis près de vingt ans. Krystian Zimerman unifie sa pensée et lui donne vie depuis son clavier pour la prolonger au sein même d’un orchestre qui respire de la même impulsion rythmique que lui. Le cri strident du piano qui ose percuter l’orchestre et lui voler sa prestance dans l’introduction du 2e concerto montre le ton que développe Zimerman avec ses musiciens. Il prend plaisir à propulser son auditeur dans les méandres tourmentés et peu fréquentés d’un compositeur dont nous pensions tout connaître.

                    On a souvent dit de Chopin qu’il était un piètre orchestrateur mais il serait peut-être bon de rappeler qu’il composa ses 2 concertos lorsqu’il avait à peine 20 ans. Pianiste hors-pair, son souci premier était de magnifier son instrument par le biais de concertos, alors forts en vogue. Orchestrateur maladroit, sans doute mais pianiste de génie que nous retrouvons, grâce à Zimerman, très proche de son époque !

                    L’écoute de cette nouvelle vision nous autorise à imaginer un artiste soucieux de sa pensée dans une continuité de style, peu préoccupé par la forme. L’unification de l’orchestre et du piano, réalisée par Zimerman laisse entrevoir des inflexions, des couleurs et des rythmes jusqu’ici imperceptibles.  Variation de caractère, tempérament fougueux, doutes de l’âme et amours passionnées sont quelques aspects d’une vie tumultueuse que l’on partage avec une équipe polonaise dont la devise devrait s’apparenter à « Tous pour Chopin ! ».

 

(Bruxelles, le 21 octobre 1999)

 

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