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TRAVERSE |
Soledad : Del Diablo. Œuvres de Astor Piazzolla, Alberto Iglesias, Daniel Capelleti et Frédéric Devreese. Ensemble Soledad : Manu Comté (accordéon / Bandonéon), Nicolas Stevens (violon), Alexander Gurning (piano), Patrick De Schuyter (guitares), Philippe Cormann (contrebasse). (Virgin Classics – 545625-2) Voir leur disque précédent : portrait
Soledad, après un premier disque de tango, innovant et passionnant, amène son public vers un répertoire similaire tout en évitant les indubitables lassitudes d’un genre très spécifique et en poursuivant la découverte annoncée par un élargissement du répertoire à cinq. L’ensemble fait appel à trois compositeurs : Alberto Iglesias, Daniel Capelleti et Frédéric Devreese pour démontrer et affirmer la pérennité de l’œuvre de Piazzolla à travers la création contemporaine. Encadrées par des pièces réputées du maître argentin, les nouvelles œuvres de ces trois compositeurs s’inscrivent dans la continuité d’un style affirmé aux réminiscences d’un tango en mouvement qui se libère de la marque personnelle du maître Piazzolla et joue des teintes et combinaisons traditionnelles. A notre époque, parler tango pourrait être une gageure, n’étaient l’échange et le partage d’une passion, intellectuelle et charnelle, la cohérence d’un rythme poignant, le reflet d’une existence ici menée à cinq. Les cinq membres de Soledad suivent individuellement une carrière musicale féconde en expériences qui, à n’en point douter, génèrent ce brassage d’énergie que l’on perçoit tout au long du disque. On pourrait penser qu’un soliste suffirait à mettre en évidence l’écriture de Piazzolla : justement, ici même, le discours se poursuit entre cinq solistes des plus talentueux. Equilibre, énergie, humour et recueillement agrémentent les pages d’un album dont on retiendra non seulement le maître argentin mais aussi les incursions belges de Capelleti et Devreese, sans oublier Iglesias, qui tous trois harmonisent et synthétisent l’esprit, la fougue et le feu du tango en y apportant un bagage musical contemporain, mélodique et complémentaire. Le tango si souvent galvaudé par manque d’approfondissement retrouve avec l’Ensemble Soledad des lettres de noblesse, gravées dans une terre rougie par l’embrasement de cinq jeunes passionnés.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 20 novembre 2003)
Stephan Micus : Towards the Wind. composé et interprété par Stephan Micus. (instruments : duduk, kalimba, shakuhachi, dondon, guitares à 3 et 14 cordes, sattar) (ECM 1804 159453-2)
Stephan Micus, pendant trente ans, a rêvé d'un son qui serait à la fois "le souffle du vent", "les cris de l'être humain", "l'espace du désert et de la mer", "la lumière pure de la neige sur les montagnes". Ce poète musicien a sillonné le monde, expérimenté de nombreux instruments, tous plus surprenants les uns que les autres mais ... il ne trouvait pas. Il allait renoncer lorsqu'il tomba par hasard sur des enregistrements de l'Arménien Jivan Gasparian, joueur de duduk. Le duduk possède une double anche en bois d'abricotier et s'utilise traditionnellement en accompagnement. Micus décida de composer pour lui des morceaux solos. Il empaqueta de nouveau ses bagages et rendit visite à Gasparian qui lui enseigna intensivement l'art du duduk. Une bien belle histoire, exemple de constance et de passion, pour un bien beau disque, calme, serein, épanoui. Micus y combine également le duduk au shakuhachi, flûte de bambou japonaise au son très proche. L'instrument arménien côtoie avec bonheur la kalimba de Tanzanie, le dondon ("tambour qui parle") ghanéen, et le sattar des Uigurs ainsi que la guitare à 14 cordes conçue par Micus lui-même. Un disque pour planer, comme les flamants roses qui survolent majestueusement une rivière sur la superbe pochette de cet album à l'inimitable griffe ECM.
(Bruxelles, le 14 juin 2002)
Dee Dee Bridgewater : This is New. Toutes les chansons de cet album ont été composées par Kurt Weill (1900-1950)et arrangées par Dee Dee Bridgewater. (Verve 016 884-2)
Nous ne pouvions passer sous silence sur Ramifications, un nouvel hommage rendu à Kurt Weill, surtout lorsqu'une des stars actuelles du jazz, Dee Dee Bridgewater, s'en approprie l'univers avec une aussi visible délectation, de Mack The Knife à Bilbao Song, en passant par Speak Low ou I'm a Stranger here Myself ! L'univers inclassable du compositeur allemand l'a séduite et conquise alors qu'elle était invitée à participer à un concert Kurt Weill en Pologne, en mars 2000 à l'occasion du centenaire de sa naissance. Elle confie avoir été captivée par la théâtralité de sa musique car elle-même adore raconter des histoires et se mettre en scène. Elle n'a pas hésité à faire intervenir la guitare flamenco et le bandoneon dans ses arrangements de morceaux choisis. Il faut être cependant un inconditionnel de la chanteuse pour s'y retrouver : sa voix et son talent sont indéniables mais les amoureux de Kurt Weill regretteront sans doute que soient gommées l'acidité et la causticité des chansons originales, plus drôles, plus rauques et pathétiques. Ils trouveront ici une scintillante version très glamour, passionnée certes mais excessivement sucrée.
Nous ne saurions trop vous conseiller, pour vous faire une idée des chanteuses de Kurt Weill, d'aller faire un tour du côté de Lotte Lenya (qui fut sa femme), de Ute Lemper (plus proche de nous et de Bridgewater) et même de Anne-Sofie von Otter ! Un petit voyage sur notre site, du côté des archives Opéra et de notre Dossier Kurt Weill vous rafraîchira la mémoire.
(Bruxelles, le 16 mai 2002)
Calicanto : "La vie du romance". (MAP 014)
Calicanto est à la fois un groupe créé par la chanteuse Cristina Delume, voix chaude et vibrante du Paraguay, du folklore argentin puis de toute l'Amérique hispanique, et un recueil de "romances", "la mémoire vive et la tradition en marche d'Espagne et d'Amérique latine", selon les propres termes de sa fondatrice. Il s'agit ici de ne pas confondre LE romance et LA romance ! C'est bien au premier que nous nous intéressons : forme particulière de poème ancestral octosyllabique typique de la littérature espagnole, le romance chante les thèmes traditionnels de l'épopée. On reconnaît cet élément de la poésie narrative à son rythme régulier et à l'unité de ses vers dont la combinaison métrique se partage entre des vers impairs libres et des vers pairs assonants. Chaque époque, depuis son apparition au XVème siècle, le reprendra pour le marquer de son actualité. On retrouve les romances assemblés en courts poèmes dans des recueils nommés "romanceros", assez proches des ballades qui se chantent avec un accompagnement instrumental, tout autant que des chansons de geste auquel ils succèdent. Comme le souligne Cristina Delume, on retrouve le romance "sur la Santa Maria, le galion de Christophe Colomb (...)." Quant aux guitares qui sont du voyage, "elles entrelacent l'acquis hispano-judéo-arabe à la syncope de la langue guarani." Le flûtiste français Bernard Wystraëte et le guitariste sud-américain Virgilio Rojas accompagnent la chanteuse avec élan et sensibilité dans cet album préparé avec passion. On y découvrira, à côté des romances populaires, des compositions du crû des musiciens eux-mêmes, tandis que l'aquarelle qui orne la pochette est signée B. Wystraëte. On peut toutefois regretter l'absence de livret explicatif ; la remarque sommaire à l'intérieur de l'emballage discographique laissera l'auditeur sur sa faim. L'initiative française d'un tel album, vif et dynamique, éveille notre curiosité : on aimerait en savoir plus sur les musiciens tout autant que découvrir les paroles des romances... Un petit détour sur le site http://www.chez.com/labelmap élucidera quelque peu les origines et l'univers de Calicanto.
(Bruxelles, le 6 mars 2002)
Yo-yo Ma & The Silk Road Ensemble : Silk road journeys, When Strangers Meet. (Sony Classical SK 89782)
La Route de la Soie relia commercialement pendant des siècles l'Europe et l'Orient. Yo-yo Ma la traverse à son tour avec de nombreux compositeurs et musiciens rencontrés sur un parcours musical innovateur d'envergure transculturelle. "Lorsque des étrangers se rencontrent" est pour cet enregistrement un sous-titre qui résume parfaitement le fruit de trois années de travail dont le violoncelliste se remémore pour nous les motivantes étapes. Des ethnomusicologues ont d'abord collecté en Chine et en Asie Centrale des matériaux musicaux de base ; en juillet 1999, le Jury d'écoute de ce projet a examiné les résultats et commandé des oeuvres à 16 compositeurs issus d'Arménie, d'Azerbaïdjan, de Chine, de Corée, D'Iran, du Japon, du Kazakhstan, de Mongolie, d'Ouzbékistan, du Tudjikistan et de Turquie. L'année suivante, 40 musiciens du monde entier les ont rejoints au Tanglewood Music Center de Lenox, Massachusetts, pour écouter leurs compositions et faire convivialement leur connaissance. Après s'être choisi le nom d'Ensemble de la Route de la Soie, ils ont donné des concerts et organisé des ateliers aux États-Unis, en Europe, en Asie et au Moyen-Orient. C'est en août 2001 qu'ils ont réalisé pour Sony, à New York, leur premier enregistrement ! Yo-yo Ma troque son violoncelle contre une vièle verticale à deux cordes surmontée d'une tête de cheval et nommé morin khuur, dont il apprivoise les sons rudes avec l'aide de la chanteuse mongole Khongorzul. Vingt-trois autres musiciens originaires de Pékin, Oulan-Bator, Téhéran, New Delhi ainsi que de villes d'Europe et des États-Unis, participent à cet album passionnant où le savoir ancestral s'allie avec bonheur aux techniques nouvelles, tandis que se mélangent intelligemment et dans de joyeuses improvisations, langues et instruments des quatre coins de l'Eurasie. De petits orchestres de chambre servent des mélodies populaires chinoises, des instruments indiens et chinois accompagnent une chanson de rue italienne de la Renaissance ! S'y côtoient encore le compositeur mongol Sharav qui, avec Khongorzul, éclate les frontières entre les musiques autochtone et importée, la star du rock chinois Wu Tong, spécialiste de plus de 6 instruments à vent traditionnels chinois, Zhao Jiping, compositeur de musique de films, le Japonais Michio Mamiya qui s'intéresse aux traditions lapones, les Iraniens Kayhan Kahlor, Siamak Aghaei et Siamak Jahangin, joueurs de sitâr, santour et nay ou encore le pianiste Ali Zadeh, le premier à avoir fait entendre John Cage en Azerbaïdjan ! Ajoutons-y en bonus le morceau Desert Capriccio de Tan Dun extrait de la bande originale du film Crouching Tiger, Hidden Dragon... et le tour est joué. Nous voici dans un monde où la langue se fait musique et partage total dépourvu d'ambiguïté. Une superbe entreprise enthousiaste et communicative !
(Bruxelles, le 9 janvier 2002)
Becky Taylor : A Dream Come True. Chansons extraites de Peter Pan, Anastasia, Le magicien d'Oz, My Fair Lady... sous la direction musicale de Simon Hale & Mike Batt. (Orchestre non mentionné)(EMI 7243 5 57142-2)
Avant de hausser les épaules et de tourner les talons en vous écriant : "Encore une de ces midinettes à l'eau de rose qui veut rejouer Une Étoile est née !", prenez le temps d'écouter cette jeune Londonienne de 12 ans et avouez qu'elle a de la voix et du cœur. Souvenez-vous de vos frémissements lorsque pour la première fois vous avez lu, vu ou entendu Peter Pan... Pensez à Julie Andrews dans My Fair Lady (au théâtre... car au cinéma Audrey Hepburn faisait semblant de chanter !) ou Mary Poppins... Vous n'aviez pas envie de danser et de chanter, vous aussi ? Becky Taylor, comme le souligne le titre de l'album, réalise son rêve... avec talent et n'usurpe pas ces nombreuses récompenses : le Thorndike Theatre Talent Competition à 8 ans, le British Arts Awards à 10 ans pour sa prestation dans The Secret Garden, de multiples prix en danse et art dramatique... Soulignons qu'à 7ans, elle jouait Eponine dans Les Misérables et à 10 ans faisait ses débuts à la BBC dans Blue Peter en chantant My Heart will go on. Elle rayonne dans ce choix d'extraits de comédies musicales et de films hollywoodiens. Vos enfants apprécieront !
(Bruxelles, le 21 décembre 2001)
Luis Bacalov (né en 1933) : Misa Tango, Tangosain ; Astor Piazzolla (1921-1992) : Adios Nonino, Libertango orchestrés par Luis Bacalov. Solistes : Ana Maria Martinez (mezzo-soprano), Placido Domingo (ténor), Hector Ulises Passarella (bandoneon), Luis Bacalov (piano). Coro e Orchestra dell'Accademia Nazionale di Santa Cecilia, dir. Myung-Whun Chung.(DG 463471-2)
Pourquoi, pensez-vous, venir présenter une messe dans la rubrique "Traverse" et non dans celle "Musique Sacrée" ? Sans doute parce qu'il existe toujours des puristes pour surveiller que soient gardées les frontières entre les genres. Or, Luis Bacalov introduit de la danse dans sa messe, ce dont la tradition chrétienne s'est toujours défendue... alors que dans la Bible, on danse devant Dieu ! En outre, le compositeur argentin renonce au latin et privilégie une langue vivante : kyrie, gloria, credo, sanctus, agnus dei sont chantés en espagnol et ne sont pas repris intégralement. Troisième liberté : les instruments utilisés sont surprenants : la lamentation du bandonéon revient en leitmotiv, tandis que l'association du violon, du violoncelle et du piano évoquent un concertino baroque. Enfin, on retrouve mêlés la "grande" musique, le jazz et les traditions populaires argentines. C'est pourtant bien une messe, superbe et bouleversante, vibrante de la nostalgie poignante du tango, que compose Bacalov ! On y retrouve la douleur, le désespoir, la prière, l'espoir. Dino Villatico, qui rédige le livret de cet album, nous parle encore de "déracinement", celui d'un compositeur argentin d'origine juive qui vit à Rome. Les voix d'Ana Maria Martinez et de Placido Domingo, celle du bandoneon de Passarella et la basse continue du piano de Bacalov lui-même en subliment le tragique et la fougue. Trois tangos viennent compléter la messe, dont un de Bacalov et deux de Piazzolla, réorchestrés par son compatriote. L'orchestration, belle et chaude, menée rondement par Myung Whun Ghung, surprend par sa douceur : la déchirure étrangement se fait caresse, comme si Bacalov au piano lui demandait de panser les plaies à vif de Piazzolla. On découvre ici deux tempéraments : celui de Piazzolla l'écorché rencontre la mélancolie suave de Bacalov. A découvrir.
(Bruxelles, le 21 novembre 2001)
O'Stravaganza : Fantaisie autour de Vivaldi et des musiques celtiques irlandaises, production, adaptation et arrangement par Hugues de Courson et Youenn Le Berre. Ensemble baroque Le Orfanelle della Pieta (EMI 545494-2)
Le compositeur éclectique Hugues de Courson, voyageur de la variété et du classique, et le flûtiste breton Youenn Le Berre n'en sont pas à leur première extravagance commune ! Respectivement fondateurs des groupe Malicorne et Gwendal, les deux complices avaient déjà mêlé Bach et l'Afrique, puis Mozart et l'Égypte dans deux précédents albums. Ils organisent cette fois la rencontre entre Vivaldi et la musique traditionnelle irlandaise, hommage par ailleurs à la découverte au XVIIIème siècle du maître italien par le compositeur irlandais Turlough O'Carolan, harpiste aveugle et itinérant qui en côtoyant à Dublin le violoniste Geminiani fit connaître dans l'île les oeuvres de Vivaldi ! Celles-ci, fort à la mode, influencèrent de nombreuses partitions marquées par la tradition celtique... Affûtés par cette étrange contamination de la musique irlandaise par le baroque italien, de Courson et Le Berre ont décidé de poursuivre le jeu des échos en créant pour l'occasion un ensemble mixte de musiciens baroques et irlandais ! Tout y est permis : les instruments irlandais se substituent aux baroques, les thèmes irlandais se jouent sur instruments baroques, Celtes et Italiens dialoguent, on improvise aussi, on s'amuse... dans la rigueur et le respect des traditions musicales. Les thèmes chantés sont adaptés du gaélique archaïque et tirés du cycle ossianique, du Lebor Gabala d'Amairgin Glungel ou des poèmes de O'Dalaigh, tous extraits de l'ouvrage encore inédit d'André Verrier : Poèmes de l'Irlande Gaélique. Notons qu'apparaissent également deux thèmes inédits de Vivaldi sur disque et CD. Voici donc une curiosité fringante, preste et dynamisante !
(Bruxelles, le 7 novembre 2001)
Michael MANTLER (né en 1943) : Hide and Seek, paroles de Paul Auster, avec Robert Wyatt et Susi Hyldgaard (ECM 1738 549 612-2)
Difficile d'enfermer Michael Mantler dans une catégorie musicale ! Ce compositeur et trompettiste autrichien très vite expatrié aux États-Unis (né à Vienne en 1943, il poursuit ses études musicales à Boston en 1962 puis à New York en 1964) assemble musique de chambre, jazz, pop et littérature en empruntant aux textes de Beckett, Pinter, Ungaretti, Soupault, etc. Hide and Seek marque sa première collaboration avec un écrivain contemporain, puisque l'album se base sur une pièce de théâtre du même nom de l'écrivain new-yorkais Paul Auster. Deux voix, la musique et un ensemble de chambre entament un étrange conciliabule sur l'absurde indifférence de l'existence : "Pensez-vous que nous trouverons une solution ?" répètent les voix... Que dire, que faire, que regarder, doit-on lutter, crier, se résigner, essayer autre chose ? "Ca ne fait aucune différence" ou "Peu m'importe" car "Si vous n'avez rien à dire, il ne reste que des mots." La boucle est bouclée, les mots deviennent son, le cri est prétexte à musique, mais l'existence reste la même, impénétrable, sans jamais pouvoir être élucidée. Le drame même avorte sous l'absence volontaire d'émotion de la musique et des interprètes, témoins curieux de leurs vies. Certains crieront à l'intellectualisme, d'autres apprécieront cet humour subtil, cette épineuse ironie qui déjoue les pièges du sentimentalisme pour saisir la précarité et ses sensations fugitives. Robert Wyatt, vieux compagnon de route de Michael Mantler, et Susi Hyldgaard assument d'ailleurs leur rôle avec finesse et humour. Une musique fragmentée, entre la mélodie et ses brisures pour un théâtre de l'absurde qui, sur un sourire, invite à songer !
(Bruxelles, le 10 août 2001)
Stephan MICUS (né en 1953) : Desert Poems, composé et interprété par Stephan Micus (ECM 1757 159 739-2)
Les chemins de traverse du compositeur et interprète allemand Stephan Micus sillonnent le globe terrestre en tous sens, retrouvent et rassemblent des cultures musicales traditionnelles souvent inconnues du monde occidental, explorent leurs possibilités, les mélangent et les développent. Inlassable voyageur depuis ses seize ans, ce découvreur d'une musique transculturelle est aussi un perpétuel étudiant : d'Europe en Asie, des confins de l'Afrique à ceux de l'Amérique, il apprend à jouer des instruments locaux avec les musiciens des territoires étranges où il s'arrête. Il n'hésite pas à utiliser sa voix sans donner aux mots de réelle importance, sauf dans quelques rares poèmes anglais. Selon lui, la musique doit unir intimement les émotions de la vie au sentiment d'éternité et d'inaccessible qui la révèle. Une musique exclusive qui oublierait l'un de ces deux principes fondamentaux serait ou "trop douce", mièvre peut-être, ou "trop froide". Ses Poèmes du Désert invitent à la méditation mélancolique ; il y combine subtilement ce qu'il nomme "les qualités du désert" : "l'austérité et la simplicité", évoquant le Sinaï, le Gobi, le Sahara, le Takla Makan et les déserts arabes qu'il a longuement arpentés. Cet album, loin d'être un coup d'essai, réussit son quinzième projet solo, enregistré entre 1997 et 2000 dans son studio à Majorque. Il y mêle des instruments africains, tels que le douss n'gouni, harpe d'Afrique occidentale, la kalimba, piano pour le pouce de Tanzanie, le dondon, percussion du Ghana, au sarangi indien, à la flûte de bambou japonaise, le shakuhachi, comme à d'autres curiosités des quatre coins du monde. Deux chants en anglais, a cappella, viennent envoûter l'auditeur : Contessa Entellina et For Yuko, dédié à sa fille. L'arrangement instrumental Shen Khar Venakhi d'une pièce chorale polyphonique géorgienne du XIIIème siècle achève d'ensorceler celui qui accepte de sa musique la rigueur et l'abandon.
On ne saurait que vivement recommander ses précédents albums parus également chez ECM : Garden of Mirrors, Athos, Music of Stones, Listen to the Rain et Implosions.
(Bruxelles, le 10 août 2001)
Anne Sofie VON OTTER meets Elvis COSTELLO : For the Stars (DG 469530-2)
Voilà bien une rencontre à ne rater sous aucun prétexte ! Pop et classique réunis ont enfanté des trésors de tendresse et de beauté, tout en bonheur et caresses, de touchantes mélodies, des paroles prenantes, de la musique qui rend heureux. La voix douce et veloutée d'Anne Sofie Von Otter, toujours rayonnante d'énergie et de conviction, s'approprie avec une aisance envoûtante les rythmes langoureux d'Elvis Costello qui n'a pas hésité à travailler pendant dix ans pour parfaire cet album sensuel. Lorsqu'il entendit chanter pour la première fois Anne Sofie Von Otter dans la Damnation de Faust de Berlioz, il y a onze ans, il tomba littéralement sous le charme de sa voix et, fasciné, lui proposa de composer un disque pour et avec elle. Dès lors s'établirent entre eux un échange soutenu de lettres et de cassettes d'accompagnement, une première rencontre sur scène en Suède en 1996 sur Baby it's cold outside de Franck Loesser, et une tournée d'Anne Sofie avec le Quatuor Brodsky, pour laquelle Elvis composa une série de chansons. Le présent album arrange également quelques reprises : For No One des Beatles, deux chansons de Brian Wilson des Beach Boys, deux autres de TomWaits et un succès d'Abba retravaillé pour l'occasion par Benny Andersson lui-même : Like an Angel passing through my Room. L'ex-meneur du groupe suédois, dont Costello est un fan invétéré, joue par ailleurs de l'accordéon sur Broken Bicycles de Tom Waits et Junk de Paul MacCartney, réunis en un seul morceau. Soulignons aussi que certaines nouvelles compositions de Costello ont été co-écrites avec le quartet suédois avant-gardiste Fleshquartet. Du plaisir à foisons et la surprise d'entendre côte à côte les deux voix si dissemblables de la suave Anne Sofie VonOtter et du rauque Elvis Costello. On ne s'en lasse pas !
(Bruxelles, le 12 avril 2001)
Two Worlds : Bach, de Falla, Bartok, Grusin, etc. , Lee Ritenour (guitare), Dave Grusin (piano), avec Renée Fleming, Gil Shaham et Julian Lloyd Webber (Decca 467132-2)
Populariser la musique classique semble être une des prérogatives principales des maisons d'édition discographique qui rivalisent d'imagination pour attirer un nouveau public, le plus vaste possible. Les expériences concluantes des Bocelli, Brightman et Lotti (toutes proportions gardées) auront donc ouvert toutes grandes les portes d’un nouveau style de musique, communément appelé « Cross-Over ». Traduit en biologie par le terme « mutation», il devient dans la bouche des classiques celui de « variété », plus approprié selon eux pour qualifier ces mélanges de styles dont l’issue douteuse ne rappelle que très vaguement les réminiscences de leurs airs favoris ! Les goûts et couleurs d’un art que l’étiquette veut pluridimensionnel restent encore à définir selon les castes de mélomanes de tout poil qui, reconnaissons-le, ont encore et toujours bien du mal à accepter et tolérer le goût des autres !
Quoiqu’il en soit, l’incursion de Lee Ritenour (guitare) et Dave Grusin (piano), rejoints par la soprano Renée Fleming, le violoniste Gil Shaham et le violoncelliste Julian Lloyd Webber, n’a franchement rien de répréhensible. Que le Jazz puise sa source d’inspiration dans l’univers classique n’est pas une innovation majeure dans le monde de la musique. De plus, parler de respect musical lorsqu’on pratique le Jazz reviendrait à bafouer l’exercice d’improvisation, lié à la spécificité du microcosme des sons qu'il est censé représenter ! Reprenant différents airs bien connus des classiques, Lee Ritenour et Dave Grusin y ont adjoint leurs propres influences, glanées dans d’autres univers ! Bach, de Falla, Villa-Lobos et les autres Kreisler sont donc colorisés de teintes plus disparates et imprévisibles que celles de leurs partitions originelles ; à la mélancolie se superpose l'énergie de voix humaines et instrumentales inattendues. L’exercice est périlleux, surprenant mais ... plaisant ! Puristes s'abstenir et curieux accourir !
(Bruxelles, le 17 novembre 2000)
The Doors Concerto : Riders on the storm , Nigel Kennedy (Violon), Jaz Coleman (Arrangements), Prague Symphony Orchestra, dir. Peter Scholes (Decca 467350-2)
Groupe emblématique des années septante, les Doors n’ont cessé d’entraîner dans leur sillage la jeunesse américaine et européenne, subjuguée par l’aplomb, la force et la liberté que véhiculait le leader charismatique Jim Morrison. L'espoir d'un guide était tel que des foules entières en arrivaient à vénérer un nouveau dieu dont l’emprise provoquait une extase quasi inconditionnelle. On se souvient des titres « Spanish Caravan », « Light my fire » ou encore « L.A. Woman », passés depuis à la postérité ! Nigel Kenedy reprend le concept désormais populaire d’orchestration de grands standards de groupes rocks pour les amplifier à l’aide d’un orchestre symphonique au grand complet ! Led Zeppelin, Pink Floyd, The Scorpions, The Nits… les expériences ne manquent pas… Rien de bien neuf donc si ce n’est l’appropriation de la ligne mélodique principale par le violoniste anglais qui se substitue à la voix de Jim Morisson pour violoniser sans paroles les légendaires rengaines du leader des Doors. L’exercice est d’ailleurs loin d’être désagréable sauf que « Spanish Caravan » ou « Light my fire » sonnent très différemment et qu’il faut tendre l’oreille à deux fois si l’on veut y reconnaître le caractère premier des chansons ! Qu’à cela ne tienne, le violoniste britannique s’est toujours amusé à brouiller les pistes. Jouant tantôt du Classique tantôt du Rock, il ne s’est jamais formalisé des styles qu’il abordait et encore moins de l’image qui en résultait ! Un disque « curiosité » s’écoutant avant tout pour le violon de Nigel Kennedy, fortement favorisé par les arrangements de Jaz Coleman.
(Bruxelles, le 26 octobre 2000)
Pavarotti & Friends : For Cambodia and Tibet. Live from the Parco Novi Sad, Modène, 6 juin 2000, en présence de Sa Sainteté le Dalaï Lama. Ars Canto G. Verdi di Parma and Cambodian and Tibetan Children's Choir, en collaboration avec la RAI UNO.Orchestre Sinfonica Italiana, dir. Jose Molina (Decca 467377-2)
"Lors du concert de bienfaisance de cette année, j'ai eu le plaisir et le grand honneur de me produire avec mes amis en présence de Sa Sainteté le Dalaï Lama (...) Pavarotti & Friends se tourne vers l'Orient pour financer des projets en faveur des enfants tibétains et cambodgiens." Luciano Pavarotti.
Depuis 1992, le grand ténor organise chaque année à Modène un grand récital de bienfaisance où sont invitées des vedettes de la pop music, et récolte ainsi d'importants subsides pour des organisations caritatives en faveur d'enfants démunis. Concerts et albums ont déjà permis en Italie la participation à la Fondation Berloni pour la recherche sur la thalassémie, en Bosnie le Centre Musical Pavarotti, au Liberia le Village d'enfants Pavarotti & Friends, au Guatemala les centres culturels du même nom et au Kosovo les Fonds de secours urgents pour les enfants à travers l'UNICEF. Les bénéfices de Modène 2000 iront à l'organisation de bienfaisance Musique pour la Paix, basée en Italie, afin d'aider les enfants du Cambodge et du Tibet.
Cette année ont participé Enrique Iglesias, Aqua, Eurythmics, Savage Garden, Irene Grandi, George Michael, Skunk Anansie, Tracy Chapman, Zucchero, Monica Naranjo, Caetano Veloso et Biagio Antonacci, intervenant en solo ou en duo auprès de Luciano Pavarotti avec un dynamisme percutant. Une belle entreprise, joyeuse et désintéressée.
(Bruxelles, le 26 octobre 2000)
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ASTOR PIAZZOLLA et Le New Tango Quintet Tango: Zero Hour Tango Apasionado La Camorra Nonesuch |
Trois albums dynamiques, vifs et émouvants, sensuels et brûlants reconstituent pour le label Nonesuch les trois enregistrements de Piazzolla et du New Tango Quintet, produits successivement en 1986, 1987 et 1988 par Kip Hanrahan, grand complice de la bande mythique du Nuevo Tango.
Le premier ouvre la série par l'ensemble des voix des musiciens qui récitent sur un rythme de mantras les mots du credo de Piazzolla : " tango, tragedia, comedia, kilombo " (Tanguedia III), le dernier définissant le versant religieux de la musique.
Les cinq comparses réunis complétèrent leurs talents et leurs pouvoirs ; le guitariste Horacio Malvicino venait tout droit du jazz et offrit au tango son sens de l'improvisation ; le pianiste Pablo Ziegler, de formation classique, devint un véritable tanguero. Ils rejoignaient Fernando Suarez Paz au violon, le contrebassiste Hector Console et, au bandoneon, Astor Piazzolla lui-même. La belle équipe, dit-on, n'avait pas besoin sur scène de se regarder : ils se reconnaissaient à la fièvre, et les sens aiguisés, à l'odeur de la passion.
Tango : Zero Hour / Astor Piazzolla et The New Tango Quintet. (Nonesuch 7559-79469-2)
Selon Astor Piazzolla, l'heure zéro, celle qui suit minuit, représente une fin et un début absolus. Le tango, avec lui, devait connaître la sienne, avant-gardiste, pétrie de souvenirs, profonde et émotionnellement directe. De Tango : hora cero, il dit plus tard : "C'est le meilleur disque de toute ma vie. Nous avons donné notre âme pour cet enregistrement." En effet, on y retrouve la vitalité et le déchirement de Piazzolla, une exploration musicale curieuse de toutes les directions, vive d'une humeur à l'autre, dynamique et prenante. Notons que Tanguedia III et Milonga loca (Tanguedia II) avaient été enregistrés en 1984 pour le film Tango, L'Exil de Gardel.
Tango Apasionado : The Rough Dancer and the Cyclical Night / Astor Piazzolla et The New Tango Quintet. (Nonesuch 7559-79515-2)
Si Astor Piazzolla définissait Tango : Année Zéro comme la "clarté d'une vision", il rapproche Tango Apasionado de "l'obscurité d'un rêve nostalgique". Selon lui, les répétitions devaient s'affranchir de toute rectitude et ses musiciens auraient dû jouer ces morceaux à moitié ivres, dans un bordel ! Sensualité incendiaire, dérive passionnelle, embrasement des désirs.
La Camorra / Astor Piazzolla et The New Tango Quintet. (Nonesuch 7559-79516-2)
Bagarre, rixe, querelle, la camorra appelle l'odeur du sang et de la rue, le romantisme des guapos, héros et criminels, anachroniques dans les quartiers de Buenos-Aires. Nostalgie des hommes fiers de régler leurs comptes, au-delà des lois, brigands de grand-chemin, cruels et fascinants, prêts à mourir pour leur idéal. Astor Piazzolla retrace l'épopée urbaine de la sueur, la boisson, la crasse et l'orgueil, dans les bas-fonds qui séduisent et consument ceux qui ne sont pas de taille à affronter les nuits des insoumis. Un album sensuel et noir.
(Bruxelles, le 7 octobre 2000)
Brazilian Rhapsody : Daniel Barenboim (piano), Milton Nascimento (voix), Nikolaj Znaider (violon), Emmanuel Pahud (flûte), Alex Klein (hautbois), Larry Combs (clarinette), Robert Kassinger (basse), Cyro Baptista (percussion) (Teldec 8573-80651-2)
Aurait-on oublié que Daniel Barenboim est né à Buenos Aires ? Brazilian Rhapsody devrait nous aider à retrouver ses origines profondes et lointaines... Petit plaisir personnel ou caprice des grands, l’anthologie qu’il présente avec ses comparses ne manque pas d’audace, de saveur et sans doute le plus important : de rythme ! Daniel Barenboim s’amuse en bonne compagnie, invitant ses amis musiciens à partager ses goûts pour une musique bien personnelle, même si elle est connue et appréciée de tous ! Du "Manha de Carnaval" de Luis Bonfa à la "Bachinas Brasileiras n°5" de Villa-Lobos en passant par le "Wave" de Jobim, rien n’est laissé au hasard dans cette anthologie brésilienne qui a pour principal atout l’amusement collectif de musiciens s’offrant une pause musicale non classique ! Précisons la présence du premier prix du CMIREB 97, Nikolaj Znaider qui donne la réplique au piano décontracté de Daniel Barenboim. Emmanuel Pahud (flûte), Alex Klein (hautbois), Larry Combs (clarinette), Robert Kassinger (basse) et Cyro Baptista (percussions) participent avec un même bonheur à cette entreprise chaudement colorée.
(Bruxelles, le 13 octobre 2000)
Real Emotional girl : Patricia O'Callaghan. Chansons de Leonard Cohen, Arthur H., Kurt Weill, Leonard Bernstein, etc... (Teldec 8573-81390-2)
La musique de cabaret attire décidément de plus en plus les voix classiques : le mélange des genres est peut-être un des phénomènes les plus significatifs de ces dernières années. La "grande" musique se désacralise-t-elle face à celle du peuple, la complainte des bars et le blues des discothèques qui revendiquent plus que jamais leur caractère et leur intégrité ? En tout cas, la Canadienne Patricia O'Callaghan certifie avec bonne humeur que si, pour elle, chanter dans une salle de concert représente "un grand challenge et une profonde satisfaction", "c'est plus rigolo de faire de la musique dans un bar !" Son parcours est plutôt imprévisible et impétueux : elle apprend très tôt le piano, se produit dans des groupes de rock pendant sa scolarité, étudie à la Haute École de Musique de l'Université de Toronto pour devenir chanteuse d'opéra, se produit en même temps dans les bars de la ville, cultive le répertoire baroque et contemporain, touche à tout, s'amuse avec un réel professionnalisme. La diversité de cet album qui voyage de Kurt Weill à Arthur H., en passant par Bernstein, Leonard Cohen, de vieux succès d'Edith Piaf ou de Barbara surprend par son unité et sa fraîcheur.
Patricia O'Callaghan ne porte pas en elle la détresse d'Edith Piaf ni les étranges effrois de Ute Lemper, elle n'épouse pas les fêlures de Barbara : d'aucune elle n'atteint la fragilité ni l'émotion. Pourtant, sa voix douce, claire et déterminée assume la vivacité de ses choix, souvent proche des inflexions de Joan Baez ou de Anne Sofie Von Otter. Encore hésitante et fortement influencée par toutes ces trajectoires féminines qui la précèdent, sa personnalité se détache avant tout par son dynamisme et sa chaleur.
(Bruxelles, le 25 septembre 2000)
Missa Criolla de Ariel Ramirez (1921) & Navidad Nuestra de Felix Luna et Ariel Ramirez : Mercedes Sosa, dir. Ricardo Hagman (Decca 467095-2)
Pourquoi, direz-vous, présenter une Messe Créole en empruntant les chemins de traverse ? Parce que le compositeur contemporain Ariel Ramirez se laisse séduire tant par les obligations formelles d'une messe classique (kyrie, gloria, credo, sanctus, agnus dei) que par les rythmes traditionnels argentins et hispano-américains. Les prières que reprend Mercedes Sosa de sa voix vibrante et rauque puisent leur dynamisme et leur ferveur dans la simplicité des instruments traditionnels qui l'accompagnent, tels que le charango, guitare à cinq doubles cordes, la quena, flûte rustique, le siku, flûte de Pan bolivienne et les percussions régionales. L'orgue ou le piano et le choeur mixte de plus de quarante voix achèvent de soulever l'auditeur vers la joie de la communion à travers le chant. Quant à la Navidad Nuestra, composée également par Ramirez en 1964 sur les poèmes de Felix Luna, elle se découpe en mélodies sous forme d'une cantate dont chaque épisode raconte une des étapes de la Nativité. Un disque clair et heureux.
Soulignons également une autre très belle version de la Missa Criolla enregistrée en 1988 par Ariel Ramirez lui-même au clavier et aux cymbales, chantée par José Carreras et dirigée par José Luis Ocejo (Philips 446976-2)
(Bruxelles, le 18 septembre 2000)
Les Swingle Singers : Jazz Sébastien Bach , volumes 1 & 2 (Philips , 542552-2 & 542553-2)
Vous ne vous souvenez peut être pas des Swingle Singers... et pourtant ils eurent leurs heures de gloire dans les années soixante, propices aux révolutions en tout genre ! Pourquoi passer à côté de Bach sans s'approprier ses grands standards et les adapter à la sauce soixante-huitarde ? Baba cool, années yé yé, les folles extravagances de la liberté culturelle et sexuelle brassaient tous les matériaux disponibles pour les malaxer, les triturer et en extraire une mixture musicale qui n'allait bien entendu pas plaire aux mélomanes érudits, réactionnaires, garants des traditions ancestrales, jugées puritaines, démodées et bien sûr hors propos !
Quoiqu'il en soit, les Swingle Singers marquèrent leur époque par leurs adaptations de quelques-uns des grands airs du Cantor de Leipzig, qu'ils chantaient, tels des ambassadeurs d'un nouveau style musical, désuet pour les uns, stupide pour les autres, mais pourtant empli de joie naïve, communicative et insouciante.
Chantées sans support instrumental, ces adaptations a capella respectaient les rythmique et pulsion baroques, chères aux classiques, tout en libérant les mélodies, balancées entre les registres de voix qui psalmodiaient un texte unique composé de "da, di, do du..." dont la signification n'avait bien évidemment plus grande importance !
Les deux albums réédités par Philips sont à placer au panthéon des curiosités bachiennes, quand la spontanéité débridée triomphait sur la réflexion trop lente pour ces esprit échauffés par la liberté libérée !
(Bruxelles, le 10 juillet 2000)
Marcelo Alvarez sings Gardel (1890-1935). Nestor Marconi (bandoneon), Fernando Suarez-Paz (violon), Pablo Ziegler (piano), Mauricio Cardozo (guitare), Hector Console (basse), dir. Jorge Calandrelli. (Sony Classical SK 61840)
Marcelo Alvarez, le jeune ténor argentin qui fait vibrer les plus grandes scènes d'opéra internationales, retrouve dans ses gènes le tango de Carlos Gardel, grâce à ce qu'il définit lui-même comme une "découverte passionnelle". Cet album a été enregistré parallèlement à la réalisation d'un film qui montre comment le ténor classique redevient, à Buenos Aires, "tanguero".
Sensualité envoûtante, puissance de la tristesse virile, vulnérabilité d'hommes ballottés entre les femmes, l'alcool, l'idéal et le destin... autant de thèmes chers à Carlos Gardel dont les prodiges de la technique ressuscitent la voix dans un duo final avec Alvarez : Mi Buenos Aires querido ! Le premier chantait en 1934, avant sa mort tragique en 1935 dans un accident d'avion, le second embrase les sens en 1999, sans que le rythme de l'Argentine, de l'un à l'autre, n'ait pris une ride. Leur périple s'est peut-être effectué en sens inverse, jusqu'à ce qu'ils se rencontrent en musique, hors du temps et au-delà de la mort. Gardel, qui travaillait adolescent dans les music-halls, allait souvent écouter les grands chanteurs d'opéra : il adorait Caruso, dont les accents lyriques ont influencé ses propres compositions. Alvarez revient aux origines de son pays, tandis que Jorge Calandrelli, producteur et chef, arrangea les chansons de Gardel sur une base "puccinienne". Mélanges, rencontres et pur moment de suavité tragique !
(Bruxelles, le 6 juillet 2000)
Joseph Kosma (1905-1969) : Les Feuilles Mortes , Chansons, François Le Roux (baryton), Jeff Cohen (piano) (Decca 460050-2)
Prévert et Kosma... Couple mythique des années 30 à Paris... Et dans nos têtes résonne la mélancolie des Feuilles Mortes bien que l'on ait oublié que la chanson naquit avec le film Les Portes de la nuit, de Marcel Carné...
Joseph Kosma... N'est-ce pas lui aussi qui a composé Si tu t'imagines, pour Juliette Gréco, sur un poème de Raymond Queneau, plus tard, à Saint-Germain-des-Prés ?
Effectivement ! Est-ce là tout ce que vous savez de lui ? Dans ce cas, ce disque et son livret rétabliront les incomplétudes de la mémoire. Joseph Kosma naquit Kozma Jozsef à Budapest en 1905. Il étudia le piano auprès de sa grand-mère maternelle, ancienne élève de Liszt. Une fois ses études achevées, il se tourna vers l'Académie de musique, reçut un diplôme de composition et de direction d'orchestre, obtint le poste d'assistant-chef à l'Opéra de Budapest où il participa aux études musicales du Mandarin Merveilleux de Bartok. Fin 1928, muni d'une Bourse d'Études, il s'en fut à Berlin, y épousa la concertiste et musicienne Lilli Apel, se lia d'amitié avec Hanns Eisler, rencontra Brecht, composa sur des poèmes de Theodor Plivier une comédie musicale grinçante, fort inspirée des songs de ses nouveaux amis. Mais il doit fuir en 1933 devant le nazisme et gagner Paris où sa rencontre avec Prévert, Renoir et Carné le tire d'embarras. Il ne quittera plus la France jusqu'à sa mort, en 1969. Il écrivit beaucoup pour le cinéma, composa ballets, cantates, musique de chambre et opéras tendrement nostalgiques, empreints de ses racines judaïques et d'une grande sensibilité aux folklore hongrois et tziganes.
Ce disque, enregistré par un baryton français, a le mérite de rassembler certains des plus beaux morceaux de ses chansons françaises, écrites avec les poètes qui sont devenus ses amis. Si François Le Roux les interprète avec beaucoup de cœur et de maîtrise, il manque parfois de nuance et de légèreté et ne restitue pas toujours l'ambiguïté d'une musique entre rire et mélancolie, lueurs et brumes. On ne peut s'empêcher de songer à Yves Montand, Juliette Gréco ou Cora Vaucaire... Un bel hommage cependant.
(Bruxelles, le 15 juin 2000)
Ute Lemper : Punishing Kiss , 2CDs dont une édition limitée : duo Lemper/Arthur H + 2 titres vf (Decca Records 466473-2)
Prononcez les quatre syllabes "Ute Lemper" et vous vous éveillerez entre deux volutes de fumée bleue dans un cabaret à Weimar, assis entre Brecht et Kurt Weill, ou dans une vieille rue de Paris, devant l'accordéoniste qui fit danser et chanter Edith Piaf. Un journaliste New-Yorkais se pâme en écoutant "cette star blonde (...) à la hauteur énigmatique de Marlene Dietrich, ou la drôlerie de Carole Lombard." Le moins que l'on puisse dire de cette femme-caméléon, c'est qu'elle possède un sens inouï de la scène et des songs, réaliste, passionné et très moderne ! N'est-ce pas un album de chansons de Kurt Weill, revitalisé trente-cinq ans après sa mort, qui l'a révélée au public en 1985, grâce à un petit label indépendant de son Allemagne natale ? Le fait est qu'aujourd'hui elle s'étonne avec ravissement que des compositeurs de chansons contemporains aient accepté de lui envoyer des songs pour réaliser ce tout récent album : Nick Cave, Elvis Costello, Philip Glass, Tom Waits, Scott Walker et The Divine Comedy dont Joby Talbot et ses musiciens ont réalisé tous les arrangements du présent enregistrement. Une petite référence à Kurt Weill, pour célébrer son anniversaire, ne gâte en rien l'affaire grâce à un duo avec Neil Hannon, extrait de l'Opéra de Quat'sous : "Tango Ballad". Soulignons l'intéressant duo avec Arthur H, offert par le second CD, ainsi que deux chansons françaises interprétées avec vérité et ... une diction immanquablement parfaite. Pour ceux qui ne connaissent encore la chanteuse que par ouï-dire, un petit détour dans les armoires à cabaret de Decca serait conseillé ! Ute Lemper s'y montre détonante !
(Bruxelles, le 12 avril 2000)
Jacques Loussier : Play Bach, volumes 1 & 2 (Decca Stéréo , 157561-2 & 157562-2)
Bach s'autorisa bon nombre de transcriptions d'œuvres de ses compositeurs favoris auxquels il empruntait les airs qui l'intéressaient et qu'il adaptait ensuite selon son humeur pour diverses formations qui n'avaient dès lors plus rien à voir avec l'original ! C'est ainsi que le concerto pour 4 violons de Vivaldi (RV 580) se transforma en un dialogue à 4 clavecins (BWV 1065), sous forme concertante certes, mais quelque peu remanié ! L'œuvre d'orgue du Cantor de Leipzig regorge d'exemples qui illustrent à merveille les emprunts musicaux réciproques des compositeurs lorsqu'ils ne se plagiaient pas tout bonnement eux-mêmes pour les besoins d'une commande rapide financièrement alléchante ! Rien de bien neuf donc, si l'on considère l'apport musical d'un génie sur l'œuvre d'un autre génie, même si le premier ne manquait pas d'idées pour l'élaboration d'une pièce finement pensée !
Est-il bien de mise de s'étonner qu'au 20e siècle, des musiciens d'horizons divers aient emprunté les partitions de ces baroqueux pour les jouer d'une manière un peu moins orthodoxe et selon une rythmique un rien différente ? Stéphane Grappelli, Django Reinhardt, Duke Ellington, les Swingle Singers et ... le pianiste jazz Jacques Loussier qui s'est taillé l'entièreté de sa réputation musicale sur l'œuvre de Bach depuis la fin des années 50, sont de ceux qui firent des incursions personnelles dans le monde classique pour le populariser !
Decca réédite ce mois-ci deux des albums les plus célèbres de Jacques Loussier datant de 1959 & 1960, à l'époque où les "baroqueux" d'aujourd'hui avaient encore tout à apprendre. Scandale pour les puristes, merveille pour les néophytes qui n'y voyaient qu'une bonne musique, aux réminiscences vaguement connues, mais bien plus attrayante sous l'inspiration d'une formation jazzy en pleine vogue à ce moment-là ! Le rythme jazz allait dépoussiérer et décaper les partitions jalousement protégées et renouveler par la même occasion l'esprit musical endormi des contemporains, jugés conservateurs et ...immobiles !
Véritable document dans l'histoire de l'interprétation de la musique du Cantor, ces disques ont souvent été l'objet de contestations de la part des classiques offusqués par l'audace et l'irrespect des musiciens de jazz, qui n'avaient pourtant pas la prétention d'imposer leur vue sur le legs de Bach. Pastiche pour les uns, divertissement pour les autres, l'encre n'en finit pas de couler...
(Bruxelles, le 11 avril 2000)
Jacques Loussier : Play Bach, volumes 1 & 2 (Decca Stéréo , 157561-2 & 157562-2)
La fascination de Jacques Loussier pour l'univers de Bach a fini par attirer dans son sillage de nouvelles générations de musiciens non classiques qui se sont intéressés à la construction musicale du Cantor de Leipzig pour y apporter à leur tour leur grain de sel.
Les sœurs Pekinel ont elles aussi contracté le virus bachien, au point de se spécialiser dans ce type de répertoire pour le jouer dans leur pays d'origine, la Turquie, avant d'approfondir leur formation classique en Allemagne, à la Musikhoschule de Francfort.
La mathématique classique de Bach se fond à l'improvisation propre au jazz pour donner naissance à un nouvel esprit, mi-baroque, mi-contemporain dont la rythmique balance les spécificités d'une époque à l'autre. La fusion de ces deux styles met en évidence certaines caractéristiques propres à Bach qui servent de base et d'inspiration pour travailler un matériau sonore en constante évolution, tel qu'il est conçu dans la structure jazz.
Les concertos pour 2 et 3 pianos joués ici auront certainement une sonorité étrange pour les oreilles classiques mais le voyage et l'humour en valent certainement le détour.
(Bruxelles, le 11 avril 2000)
Yo-yo Ma, Edgar Meyer, Mark O'Connor : Appalachian Journey, violoncelle, contrebasse et violon (Sony Classical, SK 66782)
Entre les sonorités d'un ensemble à cordes américain et celles d'un concerto pour violon de l'ère baroque, ce voyage dans les Appalaches rassemble le trio déjà réuni en 1996 pour une valse dans la même région (Appalachian Waltz, SK 68460). Les trois musiciens dessinent avec connivence le nouveau visage de la musique classique dans les salles de concert et les cabarets : la richesse des compositions d'Edgar Meyer, contrebasse classique et de Mark O'Connor, violoniste country et bluegrass, soutenue par le violoncelle virtuose de Yo-yo Ma, se mêle aux airs traditionnels du blues et du two steps américain, vers l'invention d'une "musique classique américaine". Leurs interprétations joyeuses et dynamiques, pour la plupart dédiées à l'amitié, la famille et le foyer bénéficient de la présence supplémentaire de deux voix complices : James Taylor interprète, sur base des arrangements du trio, une chanson de Stephen Foster dont les paroles s'apparentent aux textes anonymes du Moyen-Age, tandis que la chanteuse et violoniste Alison Krauss chante une douce berceuse de Foster et Meyer. Un dépaysement agréable et convivial.
(Bruxelles, le 23 mars 2000)
Los Angeles Guitar Quartet : Air & Ground, John Dearman, Bill Ranengiser, Scott Tennant, Andrew York (Sony Classical, SK 89100)
Ce "groupe de guitaristes", comme l'un d'entre eux, Andrew York, préfère modestement désigner leur quatuor, interprète ses propres compositions, celles de ses amis et collègues musiciens. Chacun s'inspire de ce qui lui tient le plus à cœur, ses racines, ses coups de foudre ou ses découvertes. Andrew York a composé les "Mangeurs de Lotus" en référence au neuvième chapitre de l'Odyssée où les marins savourent le fruit sucré du lotus avec une telle extase qu'ils ne veulent plus quitter l'île où ils l'ont trouvé. Scott Tennant et son ami Simon Jeffes puisent dans leurs origines écossaises et inventent le "yoga celtique", mélange de nostalgie ancestrale et de fascination pour une charmante professeur de yoga ! William Kanengiser considère Air and Ground, sa troisième composition qui donne son nom à l'album, comme sa première œuvre originale proche du néo-baroque. On trouve encore des morceaux d'un "essayiste de musique folkloriste", Carlos Rafael Rivera ou de Sergio Assad qui écrivit "Farewell" pour un film japonais en 1993... Tour du monde et d'influences, diversité simple pour se faire plaisir sans prétention.
(Bruxelles, le 22 mars 2000)
Ryuichi Sakamoto : BTTB, piano (Sony Classical, SK 89079)
"Je veux faire s'effondrer les murs entre les genres, les catégories et les cultures. Au lieu de bâtir des murs ou des frontières, j'essaie toujours de combiner des choses différentes. C'est pour moi un défi excitant." explique Ryuichi Sakamato. Dans son premier album d'œuvres pour piano solo, BTTB, "Back To The Basic", il rend hommage aux compositeurs qui ont marqué sa formation classique au Conservatoire et se paie le luxe d'occuper, à 47 ans, le TOP 10 des singles au Japon pendant quatre mois grâce à la plage 1 de l'album : "Energy Flow". En Europe, nous le connaissons surtout pour son travail de compositeur de musique de film, sa bande originale la plus connue étant celle de Furyo (Merry Christmas, Mr Lawrence de Nagisa Oshima, 1982, dans lequel il incarne superbement l'un des trois rôles principaux, aux côtés de David Bowie et Tom Conti); citons encore celles de Little Buddha ou du Dernier Empereur, de Bertolucci... On reconnaît également en lui l'un des pères de la techno-pop, puisqu'il participe à la création du groupe Yellow Magic Orchestra en 1978, toujours fortement engagé dans le rave ou la techno.
BTTB poursuit les explorations imaginatives de Sakamoto en revisitant cette fois ses contrées classiques de prédilection : Ravel pointe le bout du nez dans "Sonatine", les Gnossiennes et Gymnopédies de Satie nous font signe dans "Opus" et surtout "Lorenz and Watson", Debussy, Brahms, Stravinsky, Messiaen, autant de réminiscences et de clins d'œil dans ce disque qui s'écoute sans déplaisir mais d'une oreille distraite. Sans doute y manque-t-il la ferveur, la finesse, l'esprit de dérision ou la causticité des inspirateurs. Quelques tentatives expérimentales comme celle de "Prélude", où sont placés entre les cordes du piano différents objets tels que des gommes afin de modifier les sons et d'évoquer quelque instrument balinais, ne suffisent pas à la consistance du produit final.
Soulignons cependant qu'un deuxième CD de Sakamoto sort en même temps que celui-ci chez Sony : Cinemage (SK 60780) inclut quelques-unes de ses plus belles musiques de film.
(Bruxelles, le 18 février 2000)
Best of Brodsky Quartet, featuring Björk & Elvis Costello : Oeuvres de de Falla, Shostakovich, Gershwin ...,(Teldec 3984-28404-2)
On ne dira sans doute jamais assez que la "GRANDE" musique n'est réservée à personne et que toute expérience de mélange des genres peut s'avérer profitable à tout un chacun ! Rock, Jazz ou World Music utilisent sans aucun doute des voies différentes pour exprimer une idée ou un sentiment à partager avec le plus grand nombre, dont le résultat débouche presque toujours sur une appréciation individuelle, positive ou négative, qui ne laisse personne indifférent. L'anthologie du Brodsky Quartet démontre les différentes influences et interactivités qui naissent au fil de rencontres insolites... Elvis Costello et Björk sont accompagnés par les cordes du "Brodsky" qui semblent s'accommoder de ces voix "Rock" avec une légèreté non feinte ! Un disque aux multiples facettes dont les airs se laissent écouter avec délectation. Debussy, Prokofiev, Ravel, Costello et Björk au service d'une même idée : l'amusement sans frontière !
(Bruxelles, le 14 février 2000)
2000 TODAY : A World Symphony for the Millenium, composée et dirigée par Tan Dun (1957). Gipsy Kings, Ziggy Marley, Tsidii Le Loka,The Boys Choir of Harlem, BBC Concert Orchestra,ChiCa Orchestra, London Voices and New London Children's Choir.(Sony SK 61529)
Le 31 décembre 1999, La BBC et la Boston'sWGBH transmettaient par satellite et sur 55 chaînes mondiales le programme musical du Millénaire : il commençait à minuit dans l'Ile Tonga sur le Pacifique et progressait d'heure en heure sur les 24 fuseaux horaires ! Ce fut une première mondiale pour laquelle on avait demandé à Tan Dun* de composer une symphonie qui puisse toucher toute la planète. Sans doute ce compositeur chinois, grand voyageur fixé au cœur de Manhattan, était-il tout désigné pour introduire l'idée d'une "symphonie mosaïque" dont le chant unifierait les cultures du monde entier. Aux instruments, aux chœurs et à la soprano soliste tous d'origine occidentale, se joignent les sons d'instruments du monde, dits "primitifs", et des techniques vocales spécifiques comme celle des moines tibétains. On retrouve l'attrait de Tan Dun pour la musique expérimentale : les sons étranges et incantatoires évoquent parfois les cascades, l'eau, le vent et les pierres. Cette expérience très médiatique fut précédée de l'interprétation du classique reggae de Bob Marley, "One Love", interprété par les Gipsy Kings, Ziggy Marley et le chœur des garçons de Harlem, qui devait accueillir un monde nouveau sous le signe de l'amour. Un travail résolument optimiste, hétéroclite et singulier qui, en dépit de la méfiance que peut susciter une telle entreprise a priori artificielle, mérite d'être survolé d'une oreille sans préjugé. Une escapade autour du monde, sans tralalas et avec plaisir.
* Voir, dans notre rubrique archives, au chapitre opéra, Bitter Love, où Tan Dun vous sera plus longuement présenté.
(Bruxelles, le 11 janvier 2000)
Ben Heppner : My Secret Heart, Songs of the parlour, stage and silver screen, London Philharmonic Orchestra, dir. Jonathan Tunick.(RCA Red Seal O9026-63508-2)
Est-ce la proximité des fêtes de Noël, la douce chaleur des souvenirs qu'elles appellent chaque année qui ont conduit le ténor canadien Ben Heppner à se remémorer les mélodies de son enfance, "chansons d'amour de la scène et de l'écran" ? Le voici donc qui, pour faire plaisir à sa maman, entonne des tubes de Franck Sinatra ou Mario Lanza, reflets de ce temps révolu de l'entre-deux-guerres. Sa performance ne manque ni de conviction ni d'émotion, même si ses envolées sont parfois un peu assourdissantes. Si Ben Heppner ne possède pas le glamour des crooners de l'époque, qu'il a le mérite de ne pas chercher à imiter, il ne manque certainement pas de cœur et garde, dans ce cadeau dédié à sa femme tout autant qu'à sa mère, sa personnalité et son intégrité !
(Bruxelles, le 20 novembre 1999)
Andrea Bocelli : Sacred Arias . Orchestre et Chœur de l'Académie Nationale de Sainte Cécile, dir. Myung-Whun Chung (Philips 462600-2)
Pour les puristes ou... puritains qui voudraient que la musique classique reste chasse gardée, voilà un enregistrement qui risque bien d'ébranler de telles convictions ! Andrea Bocelli, qui s'est fait connaître par la variété, n'en est pas à sa première incursion dans la "grande musique" puisqu'il a déjà précédemment enregistré des airs d'opéra. Il cède cette fois à sa passion pour les airs sacrés : "Je souhaitais chanter certains des airs les plus touchants et les plus purs jamais écrits - des airs que je connais depuis mon enfance." Ce recueil de prières et de cantilènes, sous la baguette du maestro Myung-Whun Chung qui dirige l'Orchestre de l'Académie Nationale de Sainte-Cécile à Rome depuis 1997, témoigne de la passion et de l'humilité d'une telle entreprise. Bocelli chante sans chercher l'effet, avec concentration et intégrité les difficiles Ave Maria de Schubert, Gounod et Caccini, le Panis Angelicus de Franck ou l'émouvant Ombra mai fu de Handel. sa voix s'élève, douce, sereine, intense, discrètement soutenue par l'orchestre et les chœurs. Sous la direction vigilante de Myung-Whun Chung, l'osmose, simple et belle, privilégie la justesse du sentiment à toute tentation de virtuosité.
(Bruxelles, le 7 novembre 1999)
Misia : Paixoes Diagonais (Detour 3984-28184-9)
Avec ses "Passions Diagonales", Misia confirme, sous l'idée de chanter différemment le fado, la relève d'Amalia Rodrigues dont elle reprit d'ailleurs l'un des textes, Làgrima, dans un de ses précédents albums. Dans celui-ci se retrouvent des grands noms du pur fado traditionnel, Fado Tamanquinhas, Fado Miguel, Fado Menor..., des grands poètes "lusophones", des célébrités de la musique populaire portugaise et des musiciens classiques comme Maria Joao Pires pour l'accompagnement au piano de Paixoes Diagonais (plage 12). La voix pleine de Misia caresse les mots avec une passion rauque presque charnelle. Fougueuse, tendre, prenante, de cette force et cette dignité touchante des femmes qui chantent souffrance et nostalgie le front haut, elle plonge dans les origines du fado avec sa personnalité vivante et chaude. Si elle chante la fatalité lusitanienne, c'est comme à la conquête de son destin, dans un voyage entre les mots et les notes, nu, sensuel et libre.
Nous vous conseillons ici un petit retour en arrière, un voyage à rebours, en 1993, pour le plaisir de découvrir deux albums de Misia : guitare portugaise, viole et accordéon, piano et clarinette l'accompagnent dans ses déambulations à travers les les ruelles des "libertés poétiques", comme les nomme leur parolier Sérgio Godinho."Mystère du fado", solitude et "intranquillité" de Fernando Pessoa, sur les murs de pierre et de vent, l'ombre d'Amalia Rodrigues... et la voix de Misia, soleil de nuit, fleur et pluie, terre de feu, caresse et brûlure.
Tanto menos tanto mais, BMG Ariola, LDA., 74321 307872.
Fado, BMG Ariola, LDA.,75321 165622.
(Bruxelles, le 6 novembre 1999)
Short Trip Home : Joshua Bell (violon) & Edgar Meyer (contrebasse) avec Sam Bush (mandoline et violon) & Mike Marshall (guitare, violon, mandole)(Sony Classical, SK 60864)
La branche instrumentale progressiste du monde du bluegrass, personnifiée par Mike Marshall à la guitare et Sam Bush à la mandoline s'est alliée le contrebassiste Edgar Meyer, connu pour soutenir alertement tout un répertoire de Schubert à Stravinsky et compositeur de la plus grande partie de la musique de ce disque vif, sémillant et prompt à faire tomber les chaises pour céder joyeusement à la danse. Le jeune violoniste Joshua Bell confie avoir dû "apprendre toutes les nuances du phrasé et du rythme" de ce style qui le tire prestement hors des tempi classiques. Mais il fait preuve ici de bien plus qu'une simple faculté d'adaptation : la sensibilité, la finesse et la précision de ses chevauchées endiablées le poussent à composer son propre solo dans le morceau débridé "Death by triple fiddle". Quand on pense que cet enregistrement fut précédé, le 4 mai 1999, d'un même concert à l'Alice Tully Hall, haut lieu de la musique classique à New York, on ne peut que se réjouir d'un si heureux décloisonnement des styles ! Périlleux et jubilatoire !
(Bruxelles, le 2 novembre 1999)
Laurel Macdonald : Chroma (Wicklow Records, 09026 63270 2)
Originaire d’Halifax, Nouvelle Ecosse, la plus maritime des provinces de L’Est Canadien, Laurel Macdonald enregistre ici son second disque pour Wicklow Records. Le premier, Kiss Closed My Eyes, parut en 1995. La chanteuse compose les paroles et les mélodies de chacune de ses chansons et s’implique dans de créatives aventures de par le monde : Here &Now : Une célébration de la Musique Canadienne, Crooning on Venus : une compilation établie par David Toop, critique et auteur de Ocean of Sound, et la bande originale du film : The Hanging Garden. Sa musique intervient également dans les chorégraphies modernes des Grands Ballets Canadiens, du Ballet British Columbia, de la Bill T. Jones Dance Company of New York ou de l’Opéra National de Paris.
La rencontre de sons électroniques résolument modernes et d’un mysticisme classique qui emprunte au sacré la prière, l’agnus dei ou le rythme des psaumes donne à cet album une étrange atmosphère de nostalgie futuriste. Les mélodies de Laurel Macdonald ravivent la mémoire d’un folklore celtique traversé de couleurs d’autres mondes perdus. Sa voix cristalline et profonde caresse les mots, se brise et s’élève comme une invocation mystérieuse. Son travail dans Chroma rappelle celui de la Loreena MacKennitt de The Mask and the Mirror (wea, 1994), voyage initiatique, inventif, spirituel et envoûtant. Mais Laurel Macdonald semble explorer plus avant les contrées du rêve, les vertiges et les glissements dans l’inconnu, l’effacement et la perte de l’identité dans la contemplation.
(Bruxelles, le 20 octobre 1999)
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