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Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Concertos pour violon 1-5 (K. 207, 211, 216, 218 & 219), Sinfonia Concertante (K.364). Anne-Sophie Mutter (violon & direction), Yuri Bashmet (alto), London Philharmonic Orchestra. (DG - 474215-21)
Mozart-Mutter, une longue histoire musicale…
Débutant avec un orchestre provincial à l’âge de 9 ans dans le second concerto de Mozart et propulsée dès ses 13 ans avec Karajan à Salzbourg dans le troisième concerto, Anne-Sophie Mutter n’a finalement jamais cessé d’interpréter Mozart même si on l’a beaucoup vue dans le répertoire contemporain ces dernières années. Hasard sympathique : la violoniste allemande fête ses 30 ans de carrière musicale et…le 250e anniversaire de la naissance du compositeur viennois. Coïncidences, opportunités, plaisirs musicaux, perfectionnisme ou volonté musicale, tout n’est jamais qu’une question d’appréciation. D’ailleurs Anne-Sophie Mutter compte déjà une intégrale des concertos de Mozart, puisqu’elle fut dirigée par Karajan avec le Philharmonique de Berlin dans les 3e (K. 216) et 5e (K.219) en 1978 (DG), par Sir Neville Marriner et The Academy of St. Martin in the Fields dans le 1er (K.207) et dans la Sinfonia Concertante (K. 364, avec Bruno Giuranna) en 1991 (EMI) et par Riccardo Mutti et le Philharmonia Orchestra dans les 2e (K. 211) et 4e (K. 218) en 1990 (EMI). Cette fois, elle empoigne la cohérence de son propos en dirigeant le London Philharmonic Orchestra depuis son archet, se décrivant elle-même comme « meneuse » et non « chef d’orchestre ». Honnête et intègre, elle s’en explique d’ailleurs longuement dans le livret qui accompagne ce double album. Inutile de palabrer sur l’intérêt d’un soliste à diriger un ensemble dans Mozart ou Bach, car la discussion, déjà menée maintes fois, n’apporterait ici rien de neuf ! Mozart se dirigeait lui-même, tout comme Bach le fit avant lui : c’est précisément ce que rappelle Anne-Sophie Mutter. Elle construit et tend son propos avec une décontraction et un soin particulier ; sa vision cohérente est clairement l’aboutissement d’une mûre réflexion nourrie de son tempérament de chambriste. Mais ce lyrisme intimiste plus qu’orchestral, pourtant fréquent dans les interprétations mozartiennes, déconcerte ici par l’excessif contrôle de la violoniste qui retient les élans d’un orchestre pourtant galvanisé par sa présence. Le détachement et la retenue, dans l’humour ou la mélancolie, confinent à la pose. Certains parleront d’intellectualisme quand d’autres flatteront la perfection d’un archet. La confrontation de Mutter à Bashmet dans la Sinfonia Concertante (K.364) nous libère de ces questions de style : contraste de jeu, dialogue et poésie s’y donnent avec évidence. L’approche forte et lumineuse de Yuri Bashmet atténue la rigueur d’Anne-Sophie Mutter et lui inspire une grâce plus vive et légère. Cette rencontre achève le parcours dans l’œuvre concertante de Mozart mais ne clôt pas encore l’année Mozart-Mutter car la violoniste allemande est à nouveau en studio pour une intégrale de ses sonates avec Lambert Orkis dont la sortie internationale est prévue en février 2006…
(Noël Godts, Bruxelles, le 5 décembre 2005)
Antonio Vivaldi (1678-1741) : Cinq concertos pour violon (RV 208, RV 580, RV 187, RV 234, RV 277). Viktoria Mullova (violon Stradivarius "Jules Falk"), Il Giardino Armonico, dir. Giovanni Antonini. (ONYX 4001)
Pour ce disque qui lui tenait particulièrement à cœur, Viktoria Mullova bénéficie d'un entourage des plus époustouflants chez Vivaldi : la fougue scintillante et passionnée d'Il Giardino Armonico qui propulse les œuvres de l'intarissable Vénitien comme autant de fusées multicolores. Les cinq concertos choisis pour cette rencontre requièrent les talents conjugués d'un ensemble virtuose et d'un soliste férocement exigeant, voué entre chaque ritournelle déployée en scintillants tutti, à de vertigineuses crêtes solitaires et de folles et gracieuses cadences. Mullova ose parfois, comme dans le recitativo du Grosso Mogul (RV 208), de furtives envolées slaves, des langueurs mesurées qui adoucissent les élans impérieux de l'orchestre et en soulignent les nettes envolées verticales. Adroite et vive, elle adopte cependant un rythme plus lent, moins féroce, clairement moins abrupt qu'Il Giardino Armonico et certainement moins limpide. Sans que l'on puisse nier un instant la virtuosité de la soliste, sa vigueur, par contraste avec les découpes incisives de l'orchestre, semble manquer d'un certain éclat, comme étouffée par la puissance des musiciens qui devraient la porter. La frénésie, l'agitation scintillante, l'agilité phénoménale d'Il Giardino Armonico, cette proximité si effervescente, paraissent occulter le propos de la soliste dont on ne comprend pas toujours distinctement les intentions. Nulle complémentarité n'en ressort mais plutôt une gêne inattendue. Son interprétation demeure lointaine, distante d'une claire appropriation de la partition. Souvenons-nous au contraire de son dernier Mozart (chez Philips), pétillant et si vivant ! On reste ici, à l'écoute, abîmé dans une étrange nébulosité, comme celle d'une rencontre en demi-teintes qui se perd en chemin...
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 10 octobre 2005)
Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Sei Solo a Violino senza Basso accompagnato - I. Hélène Schmitt (violon de Camillo Camilli - tout début du XVIIIe). (Alpha 082)
Périlleux défi pour un violoniste que les Sei Soli de Bach ! Hélène Schmitt en a pleinement conscience, soulignant combien la tension éblouissante de ces partitions au texte d'une folle exigence peut conduire un interprète trop anxieux à la sécheresse la plus inappropriée. Ardente et lumineuse, elle en toise les écueils avec une fougue qui fait songer à un poème de Rainer Maria Rilke, tiré de Vergers : "Que vaudrait la douceur / si elle n'était capable, / tendre et ineffable, / de nous faire peur ? // Elle surpasse tellement / toute la violence / que, lorsqu'elle s'élance, / nul ne se défend." Le label Alpha nous présente ici les pièces si connues de Bach sous un double regard de femme, ce qui exacerbe encore l'originalité de cet album : l'interprète est féminine et le regard profond de Margaret Eliot, peinte par Holbein le jeune, introduit sa prestation. La carnation transparente du visage, le trait sous-tendu d'ombre et de lumière, subtil condensé de sentiment et d'esprit, tout vit et palpite dans ce visage esquissé. L'historien Denis Grenier, dans la notice, en résume la force : "Si la ligne, omniprésente chez le compositeur comme chez le peintre, joue un rôle structurant, elle est aussi un ancrage pour l'émotion." Hélène Schmitt tend cette même ligne pour en recueillir les vibrations puissantes ; sa vision de la Sonate n°1 et des Partitas n°1 & 2 de Bach est rayonnante, habitée de l'intérieur, traversée d'une pulsion qu'elle a faite sienne. Si Hélène Schmitt n'est ni la première ni la dernière à explorer ces œuvres, elle y voyage avec franchise, comme on entreprend un cheminement intérieur en quête de sa propre voix. Et le même chemin donne à chacun un son différent. Le sien est ardent et radieux, rugueux et tendre, souple et charnel... On attend la suite avec impatience !
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 7 octobre 2005)
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Concertos pour violon 3, in G, K. 216, 4 in D, K. 218, Adagio pour violon in E, K. 261, Rondo pour violon in B flat, K. 269. Julia Fischer (violon), Netherlands Chamber Orchestra, Yakov Kreizberg (direction). (Pentatone 5186 064)
Et de trois ! La jeune prodige allemande signe un nouvel album chez Pentatone, qui devrait très certainement lui aussi défrayer la chronique après l’intégrale des Sonates & Partitas de Bach publiée en avril dernier. Cette fois c’est Mozart qui est à l’honneur pour son œuvre concertante consacrée au violon dont le premier volet sort aujourd’hui. Nul doute qu’au bout du compte Julia Fischer signera une intégrale Mozart avec Yakov Kreizberg et le Netherlands Chamber Orchestra mais pour l’heure, rien n’est encore planifié pour les prochains enregistrements. Le 250e anniversaire Mozart devrait très certainement nous en apprendre plus… Quoiqu’il en soit, Julia Fischer propose aujourd’hui les 3e et 4e concertos du Viennois, dont il existe une pléthore d’enregistrements, presque tous aussi intéressants les uns que les autres. Certains étant considérés comme historiques, légendaires ou incontournables, il va de soi que l’exercice d’une nouvelle interprétation discographique pour un jeune artiste est une entreprise périlleuse mais Julia Fischer ne semble souffrir d’aucune comparaison à ce sujet, exactement comme chez Bach. Relevant avec brio, intelligence et finesse le défi de cet inévitable comparatif, elle en accepte l’enjeu avec humour et distance, soutenue par un Yakov Kreizberg toujours aussi attentionné pour sa jeune favorite. Signalons d’ailleurs que Kreizberg signe la cadence de l’adagio du 3e concerto, fait peu banal pour un chef qui montre ici l’aboutissement d’un travail passionné. Julia Fischer signe quant à elle la quasi-totalité des autres cadences, sauf celle du Rondeau du 4e concerto, empruntée à Joseph Joachim. Mais si l’art de l’interprétation chez Mozart passe par la synthèse de sa pensée musicale et donc ses cadences, il transparaît également dans l’équilibre général de son œuvre dont la grâce, l’éloquence et la simplicité sont les principaux garants. Julia Fischer campe chez Mozart une énergie, une rigueur et un caractère bien affirmés dont l’unité et l’équilibre harmonisent une pensée très aboutie. Mozart est tout sauf simple dans ses œuvres d’apparences gracieuses mais redoutables. Couleur, phrasé, équilibre, legato, énergie et légèreté animent ces pages que bien d’autres ont abordées avant Fischer mais elle y apporte une jeunesse et une fougue diablement maîtrisées. Elle saisit avec audace, respect et volonté un Mozart sur lequel elle ne s’appesantit jamais. Allant à l’essentiel, elle construit et peaufine une articulation remarquablement sereine, fine et dramatiquement très aboutie (4e). Elle sollicite et répond aux accents du chef et de son orchestre avec le bonheur d’une communication affirmée et attentive. La complicité de cette joyeuse équipe ne fait aucun doute tant la spontanéité semble être ici l’évidence du propos. Vifs, alertes et rugueux, ces concertos montrent une artiste accomplie qui ne s’encombre pas du passé ni du futur mais offre l’instantané d’un moment qu’elle capte et fige au disque, avant d’en saisir d’autres. Mozart aujourd’hui, Brahms demain et Mendelssohn pour les lendemains, Julia Fischer prouve, si besoin est, l’accomplissement d’un art qui semble intarissable malgré un âge très jeune qui n’a pas attendu la maturité pour éclore.
(Noël Godts, Bruxelles, le 5 septembre 2005)
Jean-Marie Leclair (1696-1764) : Sonates V, VII, X, XII (Quatrième livre de sonates à violon seul avec la basse continue). Luis Otavio Santos (violon), Alessandro Santoro (clavecin), Ricardo Rodriguez Miranda (viole de gambe). (Ramée, RAM0403)
Le violon virtuose du Lyonnais Jean-Marie Leclair saisit, lors de la première moitié du XVIIIe siècle, pour ses audaces inattendues, ses brisures soudaines et sa sensibilité préromantique très perceptible dans les mouvements lents. Son quatrième recueil de sonates pour violon seul et basse continue est sans doute le plus caractéristique de cette évolution musicale, dont la complexité harmonique et les prouesses techniques ne cessent d'étonner pour leur époque. Le violoniste brésilien Luis Otavio Santos (élève de Sigiswald Kuijken au Conservatoire de La Haye, membre de La Petite Bande, et soliste invité par les plus prestigieux ensembles) ose les vibrations rauques et les déchirures subites sans perdre de la légèreté gracieuse et lumineuse de l'art virtuose italien que Leclair fut l'un des premiers à combiner à la tradition française. Le clavecin d'Alessandro Santoro (brésilien lui aussi, également familier de La Petite Bande) et la viole de gambe de Ricardo Rodriguez Miranda (vénézuélien élève de Wieland Kuijken) esquissent un climat d'étrange émotion, toile de fond frémissante, résonante et chatoyante sur laquelle se détache avec sublime le violon seul. On succombe à l'andante poignant de la Sonate V, et l'on s'envole avec bonheur dans la frénésie joyeuse de l'allegro assai qui suit, profondément touchés par l'adagio et le ma non troppo qui leur succèdent. Un album surprenant, à l'architecture limpide qui chavire imperceptiblement, d'une délicate intensité.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 7 juillet 2005)
Fire Dance. (Arrangements de Kalman Csèki et Roby Lakatos). Roby Lakatos (violon) & Ensemble (Ernest Bango, cymbalum / Laszlo Boni, deuxième violon / Kalman Csèki, piano / Oszkar Németh, double basse / Attila Ronto, guitare). (Avanticlassic - 5414706 10182) Voir présentation du label dans notre page dédiée à Puremusic.
"Je veux que le public qui vient au concert ou écoute mes disques s'amuse bien. Je veux qu'à chaque minute il soit surpris, intéressé, qu'il se passe quelque chose." Roby Lakatos, extrait de l'entretien de la notice.
La danse du feu pour un violon qui s'enflamme en couverture sur un visage méphistophélique : le symbolisme de l'instrument du diable n'est pas usurpé quand s'emballe l'archet de Roby Lakatos, d'une virtuosité viscérale et d'une mélancolie déchirante. On ne présente plus ce descendant de Born Janos Bihari (compositeur romantique hongrois du début du XIXe), né au sein d'une famille de violonistes tziganes ! Roby Lakatos accorde une importance capitale aux sources de la musique tzigane, à laquelle avec son ensemble, il rend volontiers hommage en respectant ses traditions russes et balkaniques autant qu'hongroises. Il tire des résonances vibrantes de pièces traditionnelles qu'il arrange sans craindre la diversité des influences : Michel Legrand et Charles Trenet, guitares mariachi, boléro espagnol, tango, improvisations jazzy effrénées... Lorsque le piano et le cymbalum se rencontrent, le mélange est détonant, stupéfiant, entraînant ! Le rythme stimule, tous les instrumentistes paraissant s'entendre comme un seul homme : on y joue, on y chante même et... c'est pour mieux nous inviter à danser !
(Isabelle Françaix, Bruxelles, 15 juin 2005)
Vivaldi (1678-1741) : Concertos pour violon et cordes, RV 583 & 278, Locatelli (1695-1764) : Concerto pour violon, cordes & continuo, Op. 3 / 9, Tarrini (1692-1770) : Concerto pour violon, cordes et continuo, D. 96. Giuliano Carmignola (violon), Venice Baroque Orchestra, dir. : Andrea Marcon. (Archiv - 474895-2)
Regroupant sous le titre Concerto veneziano quelques fabuleuses pages issues de la virtuosité vénitienne, Giuliano Carmignola poursuit sa route dans la période baroque italienne, après les concertos inédits, tardifs, et les Quatre Saisons de Vivaldi, enregistrés chez Sony. Le voici donc chez Archiv (nouveau contrat d’exclusivité) pour qui il débute en virtuosité une collaboration discographique. L’incontournable Vivaldi devise avec Locatelli et Tartini autour du violon, de la cadence de concerto et…de Venise. Sait-on que Vivaldi lança le premier vers 1712, l’idée de la cadence, reprise bien vite par ses collègues et amis Locatelli (basé à Amsterdam) et Tartini (natif de Pirano, actuelle Slovénie), et tous les autres compositeurs qui les suivirent ! Virtuosité transcendée, musicalité incandescente, combinaisons de sonorités chaudes et enflammées habitent ces quatre partitions défendues avec maestria, élégance et délicatesse. Giuliano Carmignola déploie des moyens redoutables pour assouvir la vélocité de ces pièces étourdissantes, mais il a le bon goût de ne pas en faire un inutile et ennuyeux étalage. Se souciant plutôt d’esquisser la musicalité virtuose de Vivaldi, Locatelli et Tartini, il offre un panel époustouflant de technique violonistique, exigée par ces trois grands maîtres du violon dont on découvre l’intériorité et la finesse d’écriture. L’introduction du Rv 278 en est un exemple édifiant tant il allie la puissance, la frénésie et la gracieuse musicalité. Giuliano Carmignola et Andrea Marcon, à la tête du Venice Baroque Orchestra démontrent, après Il Giardino Armonico et les émules du même mouvement révolutionnaire, que la déferlante du renouveau baroque en Italie a finalement trouvé dans l’ardeur et la recherche, l’essentielle maturité. Equilibres, harmonies et exubérances techniques sont traités selon une même pulsion artistique qui unifie le discours musical. Simplicité, humilité, humour et discernement rythment l’incandescence d’une verve aussi poétique que jubilatoire. Cet album montre la face oubliée et trop souvent travestie d’une faconde vénitienne pleine de surprises que l’on pensait déjà connaître de longue date alors qu’il n’en est presque rien !
(Noël Godts, Bruxelles, le 11 juin 2005)
Tchaikovsky (1840-1893) : Concerto pour violon en ré majeur, Op. 35, Korngold (1897-1957) : Concerto pour violon en ré majeur, Op. 35. Anne-Sophie Mutter (violon), London Symphony Orchestra, dir. : André Prévin. (DG - 474874-2)
C’est en octobre 1988 que Deutsche Grammophon publiait la première version (419 241-2) du Tchaïkovsky de Mutter, dirigée alors par le maestro Karajan. La violoniste revient, une quinzaine d’années plus tard, au même concerto aux côtés de Prévin cette fois. A la brillante juvénilité succède une claire maturité musicale qui perçait déjà à ses débuts. Anne-Sophie Mutter n’a cessé de conquérir le monde depuis, affirmant une musicalité véloce dans le grand répertoire pour violon, mais aussi dans les pages contemporaines qu’elle défend toujours avec ardeur. Son concerto de Tchaikovsky, qu’elle attaque à fleur de peau, rassemble puissance, fougue, audace et timbres racés. Dès le premier mouvement, elle affirme un incroyable aplomb, coloré de forts contrastes. Son jeu demeure inébranlable, stable et assuré, lors des périlleux assauts de l’orchestre qui introduit la grande cadence soliste. Flamboyante, elle se risque périlleusement sur ce fil vertigineux qu’André Prévin et le London Symphony Orchestra ont tendu pour elle. Elle semble enflammer ses cordes de son énergie endiablée et la projette avec une étincelante virtuosité. Le mouvement lent, introspectif, participe de la même ferveur, et la violoniste allemande explore les profondeurs vibrantes d’un spectre au rubato mélancolique. Le troisième mouvement, ébouriffant, est mené tambour battant sans perdre de son élégance. André Prévin manipule les timbres et les couleurs dans les puissants assauts de Tchaïkovsky sans effrayer son orchestre. Quant au concerto de Korngold créé par Jascha Heifetz en 1947, il vient combler un cruel manque discographique chez celui dont beaucoup considèrent, à tort, qu’il n’a été qu’un simple compositeur de musiques de films hollywoodiens. Anne-Sophie Mutter et André Prévin prouvent magistralement qu’il n’en est rien !
(Noël Godts, Bruxelles, le 30 novembre 2004)
Danses : Grappelli, Brahms, Dvorak, Buarque, Wieniawski, Ravel, Portal, Piazzola, Albéniz, Tchaïkovski, Francescatti, de Falla, Lenoir & Charles. Laurent Korcia (violon), Jean-Efflam Bavouzet (piano), Michel Portal (bandoneon, clarinette basse), Christian Rivet (guitare), Leonardo Sanchez (guitare), Arnaud Boukhitine (tuba), Cyril Dupuy (cymbalum), Gergana Terziyska (contrebasse) et Julie Depardieu qui chante La Villette de Lenoir & Charles. (Naïve V 4978)Voir notre page interview
Nous aurions pu intégrer ce disque de joyeux divertissement, pétillant et bigarré, dans notre rubrique Traverses, mais s'il flirte avec Chico Buarque, Michel Portal ou le cinéma (Les Valseuses, composées par Grappelli pour le film du même nom, de Bertrand Blier), il reprend des grands classiques de Brahms ou de Dvorak, danses hongroises ou slaves, puis espagnoles avec de Falla, habanera ravélienne ou tangos de Piazzola et Albéniz... Entouré d'amis musiciens et muni de son superbe Stradivarius 1719, Laurent Korcia s'amuse sans complexe et avec entrain, s'offrant une récréation musicale avec sa compagne à la ville, Julie Depardieu, qui reprend une savoureuse chanson d'Arletty, matinée de cette irrésistible gouaille parisienne ! C'est là un album vivant et chaleureux, joué par des interprètes indéniablement virtuoses et qui, pour l'heure, pensent davantage, comme le laisse entendre Hubert Nyssen dans la poétique notice du livret, à cette très sage réflexion de Montaigne : "On ne peut abuser que des choses qui sont bonnes."
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 25 novembre 2004)
Felix Mendelssohn (1809-1847) : Concerto pour violon, Op. 64, Robert Schumann (1810-1856) : Concerto pour violon en ré mineur. Renaud Capuçon (violon), Mahler Chamber Orchestra, dir. : Daniel Harding. (Virgin Classics 7243-5-45663-2-5)
Jeunesse, fougue et caractère s’unissent dans les Concertos pour violon de Schumann et Mendelssohn par Harding & Capuçon. Le violoniste français Renaud Capuçon et le chef britannique Daniel Harding se partagent souvent l’affiche de concerts dont la complicité vient se graver sur disque. Rien d’innocent dans ce programme qui, s’il montre un passage quasi obligé dans Mendelssohn révèle une page de Schumann marquée à tout jamais par la version de Henryk Szeryng (Mercury-434339-2) avec Antal Dorati, d’ailleurs dans le même couplage que Capuçon - Harding. Le violoniste français affirme un tempérament vif, mûri par une lecture finement élaborée, dans les pages denses et passionnées de Schumann, qui aborda fort peu la forme concertante pour violon. Capuçon élabore une vision claire et incandescente, dépouillée de toute affectation, dans laquelle il esquisse les turpitudes schumanniennes. Le seul bémol du disque vient de l’accompagnement de Daniel Harding et du Mahler Chamber Orchestra dont on aurait souhaité le même engagement et la même finesse. Harding tient son orchestre mais ne le mène pas dans la même direction que Capuçon qui brille d’intensité mais reste seul pour la partager. On reste pantois devant la cadence du premier mouvement du Mendelssohn qui révèle une fois de plus l’immense talent du violoniste français. Harding impose une vision par trop puissante, étouffante pour le violon qui, confiné dans son rôle soliste, manque d'air et de légèreté. Restent la redoutable virtuosité de l’un et la vigoureuse maestria de l’autre, ce dernier trahissant malheureusement l’investissement de deux artistes, que l’on a déjà vus plus complémentaires.
(Noël Godts, Bruxelles, le 19 novembre 2004)
Antonio Vivaldi (1678-1741) : Quatre saisons, Op. 8. Janine Jansen (violon), Candida Thompson, Henk Rubingh,(violon) Julian Rachlin,(alto) Maarten Jansen,(violoncelle) Stacey Watton,(contrebasse) Elizabeth Kenny,(théorbe) Jan Jansen (orgue & clavecin). (Decca - 4756293) Voir notre page interview
La violoniste hollandaise Janine Jansen ne manque certes pas d’aplomb pour son second album publié par Decca. Rien ne laissait en effet présager (après sa collaboration avec Barry Wordsworth et le Royal Philharmonic Orchestra pour le florilège de son premier disque 475011-2) une incursion dans le répertoire baroque de Vivaldi et de ses Quatre saisons. Quand tout un chacun ose encore affronter les références anthologiques du répertoire si propice aux mille et uns galvaudages pyrotechniques et virtuoses ! Janine Jansen ne semble pas s'en formaliser car elle s’adonne à son art avec une passion débridée qui la caractérise d’ailleurs très bien. Elle esquisse avec contraste et finesse les évocations saisonnières d’un Vivaldi à mi-chemin entre le romantisme exubérant du grand répertoire pour violon et le baroque rigoureusement métrique et cependant plein de fantaisie. Fougueuse, gracieuse et courtoise, elle préfère l'équilibre, la douceur et l'assurance aux rythmes frénétiques de la mouvance italienne (Europa Galante, Concerto Italiano, Sonatori de la Gioiosa Marca) poussés, après l'inimitable et incandescent Giardino Armonico, dans des résonances extrêmes et pour certaines agaçantes. Janine Jansen marque le fleuron baroque de sa décontraction élégante avec ses jeunes amis et complices (dont Julian Rachlin en alto) visiblement accoutumés à sa belle et apparente désinvolture musicale.
(Noël Godts, Bruxelles, 30 septembre 2004)
Russian Violin Concertos : Aram Khachaturian (1903-1978) : Concerto pour violon, Serge Prokofiev (1891-1953) : Concerto pour violon no 1, Op. 19 & Alexander Glazunov (1865-1936) concerto pour violon, Op. 82. Julia Fischer (violon), Russian National Orchestra, dir. : Yakov Kreizberg. (Pentatone Classics - PTC 5183 059)
Premier disque pour cette jeune violoniste allemande (née en 1983) qui affirme un tempérament de feu doté d’une éblouissante vitalité dans ces pages russes. Se frottant sans vergogne au répertoire de prédilection du grand roi David (Oistrakh), Julia Fischer s’approprie des partitions qui furent pendant des décennies l’apanage de l’école russe dont on compte toujours les descendants aujourd’hui. Il est d’ailleurs difficile de prendre ses distances vis-à-vis de la maestria des maîtres Oistrakh, Sitkovetski, Szerynk ou Milstein dans ces pages qu’ils ne cessèrent de pratiquer aux côtés de l’incontournable concerto de Tchaïkovski. Seuls quelques audacieux Vengerov, Shaham, Josefowicz et tout récemment Khachatryan se lancèrent dans le défi de ces redoutables partitions avec le bonheur que l’on sait. C’est d’ailleurs pourquoi la réunion de ces trois concertos (Khachaturian, Glazunov et Prokofiev) relève de l’exploit pour un tout premier disque que d’autres jeunes violonistes auraient volontiers préféré confier à Tchaïkovski, Sibelius ou Mendelssohn ! La jeune violoniste allemande a réalisé un rêve en jouant ces pages avec un orchestre de choix : le Russian National, dirigé par l’un de ses chefs attitrés Yakov Kreizberg. Une telle gageure ne passe bien évidemment pas inaperçue quand on sait qu’elle n’a encore que 21 ans. Aisance, maturité et tempérament jaillissent dès les premières phrases de son Khachaturian dont elle campe une vision étincelante, concise et passionnante, construite avec une projection logique dont elle ne se détourne jamais. Le 1er de Prokofiev affirme un lyrisme propice aux débordements dont l’évolution sonore trahit avec fantaisie les circonvolutions d’une âme tourmentée et sarcastique. Vient enfin le Glazunov dont la violoniste allemande s’accapare avec gourmandise, enthousiasme et spontanéité les aspérités très contrastées. Les épanchements poético-lyriques du premier mouvement synthétisent la nostalgie des âmes romantiques russes dont Glazunov est par ailleurs l’un des grands oubliés dans le répertoire pour violon. Julia Fischer affirme avec aisance son tempérament et sa richesse de coloris qu’elle équilibre dans une parfaite symbiose avec l’orchestre de Yakov Kreizberg. Festif et bucolique, son troisième mouvement vient conclure un programme ambitieux mais prometteur dont on attend impatiemment une suite. Shostakovich devrait s’imposer sans difficultés !
(Noël Godts, Bruxelles, 30 septembre 2004)
Bela Bartok (1881-1945) : Violin Sonatas : Sonates pour violon et piano n°1 (SZ 75) et n°2 (SZ 76), Sonata for solo violin (SZ 117). Christian Tetzlaff (violon), Leif Ove Andsnes (piano) (Virgin Classics 7243 5 45668 2 0)
Il fallait bien deux virtuoses inspirés pour approcher les deux sonates pour violon et piano (1921 et 1922) de Bartok, que le compositeur avait lui-même créées à l'origine avec la violoniste Jelly d'Aranyi. Christian Tetzlaff et Leif Ove Andsnes relèvent le défi avec une vigoureuse et brûlante expressivité. Dans ces oeuvres étranges où se mêlent étroitement les influences atonales de Schoenberg, celles des rêveries insolites de Debussy et des brisures rythmiques du folklore magyar, les dissonances fouaillent les sens, créant un climat d'anxiété d'une intensité expressionniste. Violon et piano se heurtent l'un à l'autre avec une déchirante brutalité, comme se faisant l'écho d'une irritation profonde, secrète et vitale pourtant. Les intonations cinglantes du piano d'Andsnes percutent celles, âpres et incisives du violon de Tetzlaff : l'âme de Bartok y vibre, incandescente, inassouvie. La Sonate pour violon seul, testament musical du compositeur exilé aux Etats-Unis, destinée à Yehudi Menuhin qui la lui commanda en 1944 (Bartok, gravement atteint de leucémie, vivait alors dans le dénuement), donne toute la mesure de la sensibilité frémissante de Christian Tetzlaff. Bartok y rendit hommage à Bach, déclinant la chaconne et la fugue dans une tension extrême, infiniment mystérieuse et poétique. Il semble y dompter (sans l'exclure ni l'étouffer) cette angoisse fougueuse qui bouleverse ses gammes, syncope ses rythmes, suspend les tonalités. Ardeur spirituelle, ferveur du dépouillement, Bartok exige du violon le don de soi jusqu'à l'éreintement. Et Tetzlaff, lumineux, nous ôte le souffle !
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 16 juin 2004)
Le Violon Vagabond : Bartok (Danses populaires roumaines Sz56), Chedrine ( Imitation d'Albéniz), Frolov (Pièce en style de blues), Krein (Caprice hébraïque), Kroll (Banjo et violon), Paganini (La Campanella), Ponce (Estrellita - Sérénade mexicaine), Rajna (Tarantulla), Tchaïkovski (Valse-scherzo op.34), Vladigerov (Horo). Graf Mourja (violon), Natalia Gous (piano).(HMC 901785)
Cet album qui mêle hardiment pièces de genre et virtuosité établit surtout la rayonnante personnalité du violon de Graf Mourja ! Ce jeune Ukrainien, né en 1973 dans une famille musicienne hongroise, a tôt fait de remporter les plus prestigieux concours après ses études au Conservatoire Tchaïkovski et à la Royal Academy of Music de Londres. Apparu en 2000 dans la collection "Nouveaux Interprètes" d'Harmonia Mundi pour un enregistrement de Ravel, Schnittke et Szymanowski aux côtés de la pianiste Elena Rozanova, il enchaîne avec deux Concertos de Prokofiev (collection Chants du Monde), et un Stravinski-Szymanowski (2002) auprès de Natalia Gous, pianiste sensible et aérienne qu'il retrouve ici en d'expressifs et envoûtants duos. Graf Mourja saisit par son insolente maîtrise, d'une fougue irrépressible, d'un naturel dévorant, d'une sensualité gourmande et malicieuse que la rigueur cependant n'abandonne jamais. Avec agilité, il souligne la lumière des plus infimes contrastes en un timbre personnel et pénétrant, se jouant des défis virtuoses : La Campanella si rabâchée de Paganini se redécouvre avec légèreté, humour, nuances. L'imitation d'Albéniz de Rodion Chédrine devient un splendide jeu de cache-cache entre le piano et le violon, entre pas de danse et quête séductrice. La sensibilité ardente et généreuse de Mourja sait aussi ondoyer avec retenue et sobriété en de plus subtiles pièces, investies de silence et de suggestion, tel le Lotus Land de Cyril Scott. La chaleur de ses élans et l'intensité de son archet, tout en intériorité, enflamment sa musique, chair vive, couleurs et transparences.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 12 mai 2003)
Tigran Mansurian (1939*) : Monodia : "...and then I was in time again", Concerto for viola and orchestra / Concerto for violin and orchestra / Lachrymae for soprano saxophone and viola / Confessing with Faith for viola and four voices. Kim Kashkashian (violon alto), Leonidas Kavakos (violon), Jan Garbarek (saxophone soprano), The Hilliard Ensemble, Münchener Kammerorchester, dir. Christoph Poppen. 2CDs (ECM New Series 1850/51)
" Ma musique est à sa manière le message de celui qui est sur le point de se noyer, message qu'il a enfermé dans une bouteille, avec l'espoir que quelqu'un, quelque part, va le tirer de l'eau, et le lire." (livret, p24). C'est ainsi que le compositeur arménien Tigran Mansurian habite le temps, hanté par la perception proustienne de la mémoire, seule et véritable créatrice du réel. "Je n'y peux rien, toute ma musique est autobiographique", poursuit-il, taraudé par le passé, en quête d'une vérité personnelle vers laquelle seul peut mener ce qu'il nomme le "labourage intérieur". Le compositeur et son musicien dédicataire doivent creuser l'oeuvre qu'ils mettent au monde. Cette expérience commune s'enrichit d'échos et de rencontres littéraires ; ainsi une citation extraite du roman de William Faulkner, De bruit et de Fureur, éclaire-t-elle le Concerto pour alto et orchestre : "...and then I was in time again". L'extrême sobriété des oeuvres de Mansurian suggère plus qu'elle n'explicite cet arrière-plan philosophique, quête de soi qui puise aux sources de la musique arménienne, nourrie d'art populaire et de sacré. Les acquis du dodécaphonisme et du sérialisme la libèrent des obligations du système tonal sans l'asservir. L'intensité du cheminement spirituel imprime les brûlantes interprétations des solistes : l'alto de Kim Kashkashian plonge dans les abîmes du temps, en état de grâce, comme foudroyé par la douceur révélée ; le violon de Leonidas Kavakos évoque la souffrance sans effroi, comme une promesse de vie et de chaleur ; le saxophone soprano de Jan Garbarek accompagne avec gravité et pudeur les rayonnantes larmes de l'alto ; la pureté des voix de l'Hilliard Ensemble dévoile l'étrange vertige de la prière et sa beauté féconde ; les musiciens du Münchener Kammerorchester suspendent le temps, l'étirent, le dissolvent et le révèlent sous la baguette attentive, haletante et retenue de Christoph Poppen... Un grand moment de spiritualité où l'impalpable se devine, concret et vivant.
(NDLR : Voir plus bas Leonidas Kavakos dans Ravel & Hayren ( oeuvres de Komitas et Mansurian)
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 24 avril 2004)
Maurice Ravel (1875-1937) : Sonate posthume (1897) / Tzigane-Rapsodie de concert (1924). George Enescu (1881-1955) : Impressions d'enfance, op.28 (1940) / Sonate N°3 op.25 (1926). Leonidas Kavakos (violon), Péter Nagy (piano). (ECM New Series ECM 1824)
Ce premier enregistrement du Grec Leonidas Kavakos chez ECM révèle un violoniste d'une précision étincelante, dont le son d'une pureté chatoyante échappe gracieusement à toute mignardise démonstrative ! Ses duos avec le pianiste hongrois Péter Nagy, au toucher vibrant et diaphane, recréent les atmosphères magiques et miroitantes de Ravel et d'Enescu, qui étudièrent tous deux dans la classe de composition parisienne de Fauré en 1897. On les imagine d'ailleurs fort bien à l'époque interpréter ensemble certaines de leurs oeuvres, comme la Sonate de Ravel, écrite la même année (et publiée après sa mort). En tout cas, chacune des pièces présentées ici, qu'elle appartienne à l'un ou l'autre des deux amis musiciens, en appelle à un certain exotisme : on y décèle l'attirance marquée de Ravel pour le pathos des accents tziganes, son impétuosité et ses scintillements (dans sa Tzigane, bien sûr, mais aussi dans la ligne passionnée du violon de la Sonate posthume) et l'amour profond d'Enescu pour le folklore populaire roumain indissociable de son enfance (le réalisme raffiné des rurales Impressions d'Enfance, les mélismes orientaux de la Sonate N°3, "dans le caractère populaire roumain", pourtant libre de toute contrainte formelle à travers le style national qui la définit). Ne compare-t-on pas son rôle à celui de Bartok ou Kodaly en Hongrie, ou de Dvorak et Janacek en Tchécoslovaquie ? L'équilibre des oeuvres choisies, tant chez Ravel que chez Enescu nous attire et nous ensorcelle au coeur d'un monde intime, léger, évanescent et tenace comme un parfum de rêve, d'enfance et d'ailleurs.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 23 décembre 2003)
Antonio Vivaldi (1678-1741) : Concertos pour 2 violons, cordes et continuo, op. 3, n°8, RV522, Il cimento dell’armonia e dell’inventione, op.8, n°1-4 : Le quattro stagioni (la primavera, RV269, l’estate, RV315, l’autunno, RV 23, l’inverno, RV297), Concerto pour 2 violons en Ré majeur, RV 511. Nigel Kennedy (violon), Membres du Berliner Philharmoniker, Taro Takeuchi (luth), Bogumila Gïzbert-Studnicka (clavecin), Olaf Maninger (violoncelle), Daniel Stabrawa (violon n°2), (EMI Classics 557647-2)
Nigel Kennedy revient aux Quatre Saisons de Vivaldi, après une première lecture datant de 1989 pour son label Emi Classics. Bien de l’eau a coulé depuis dans la Tamise mais cela ne semble pas empêcher le british débridé d’y insuffler à nouveau sa fulgurante énergie. L’English Chamber Orchestra cède la place aux membres du Berliner Philharmoniker qui suivent avec ardeur la dynamique endiablée et sans une seule ride du fringant violoniste! Bien sûr nous sautent à l’esprit inévitablement les ensembles baroqueux tels qu’Il Giardino Armonico, Concerto Italien, Europa Galante, Sonatori de la Gioiosa Marca, sans oublier le parallèle établi par Kremerata Baltica avec les Saisons de Piazzolla…. La comparaison est un exercice périlleux si l’on s’en tient à la véracité historique réadaptée selon le tempérament des interprètes et, on l’espère, leur quête musicale. Nigel Kennedy conduit Vivaldi dans de folles cavalcades qui ne laissent personne indemne. Bien qu’intéressant, cet exercice laissera pantois ceux qui cherchent la finesse et l’intelligibilité d’un texte souvent ébréché, voire lacéré par la vélocité démonstrative d’un violoniste qui n’intériorise pas toujours ses propos. Ses envolées médusent mais convaincront-elles les baroqueux éclairés qui cherchent l’équilibre de Vivaldi dans ses Quatre Saisons, source d’inspiration si galvaudée jusqu’ici ! La révolution musicale vivaldienne se doit aux Scimone et Harnoncourt dans le début des années septante et a inspiré toute une génération d’Italiens pour dépoussiérer des partitions investies par les grands chefs romantiques et leurs orchestres symphoniques. Qu’apporte donc la vision de Nigel Kennedy à la discographie, déjà surabondante, du fleuron vivaldien, malgré une synthèse des différents styles d’interprétation que l’on perçoit tout au long de son album ?
(Noël Godts, Bruxelles, le 20 novembre 2003)
Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Concertos pour violon BWV1042, 1043, 1041, 1060. Hilary Hahn (violon), Margaret Batjer (violon II), Allan Vogel (hautbois), Los Angeles Chamber Orchestra, dir. Jeffrey Kahane (DG 474199-2)
Récemment adoptée par Deutsche-Grammophon, Hilary Hahn revient à Bach, grâce auquel elle avait été découverte par le grand public. Rappelons brièvement la surprise de son tout premier disque consacré aux Sonates (n°3, BWV1005) et Partitas (n°2, BWV1004 & n°3, BWV1006) habituellement réservées aux archets aguerris, et qui fit l’unanimité de la critique, malgré les préjugés plutôt sceptiques. On peut d’ailleurs déceler une logique implacable dans la démarche de la violoniste américaine puisqu’elle présente cette fois, pour sa première chez DG, les Concertos pour violon & orchestre du Cantor. Même jeu net et précis, ponctué d’une rigoureuse rythmique. Son phrasé, notamment dans le BWV 1042 & BWV1043, montre une souplesse et une aisance remarquables qui prouveraient, si besoin était encore, qu’elle a parfaitement compris l’esthétique de Bach et sa ligne mélodique contrapuntique si harmonieuse. Accompagnée par le Los Angeles Chamber Orchestra, dirigé par Jeffrey Kahane, elle vivifie ces fleurons du répertoire baroque et les dynamise par un tempo rapide (presto) dont l’élan impétueux marque la vivacité. Certains diront que cette rapidité d’exécution amenuise la respiration générale de l’œuvre au détriment d’un équilibre, chahuté par l’aspect démonstratif de l’interprète…et d’autres affirmeront que la rigueur rythmique se suffit à elle-même pour ajuster l’équilibre général chez Bach. Hilary Hahn théorise ces deux appréciations et les synthétise à sa manière par un contraste très marqué entre les seconds mouvements (lents) qu’elle encadre par des introductions et finales vifs mais ardents. La violoniste américaine l'explique dans la préface de son disque : « Pour certains, ce qu’il y a de fondamental dans la musique de Bach, c’est qu’elle exprime l’essence de l’humanité, réunissant les contraires – lumière et ombre, solitude et communion, allégresse et tristesse profonde ». Elle semble démontrer pleinement cette réflexion en suscitant quelques-uns des grands mystères dans l’œuvre de Bach, à commencer par les contraires qu’elle évoque ! Sa vision percutante vient donc bousculer la discographie actuelle des concertos pour violon du Cantor qui, par son caractère universel, ne cessera probablement jamais de surprendre, innover et révolutionner grâce à ses idées intemporelles, source d’inspiration musicale pour tous !
(Noël Godts, Bruxelles, le 7 octobre 2003)
Edouard Lalo (1823-1892) : Symphonie Espagnole, Op.21, Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Concerto pour violon n°3, Op.61, Maurice Ravel (1875-1937) : Tzigane, rapsodie de concert, Maxime Vengerov (violon), Philarmonia Orchestra, dir. : Antonio Pappano (EMI 557593-2)
Réputé pour son époustouflante virtuosité, le violoniste russe Maxime Vengerov revisite quelques pages françaises qu'il affectionne et pratique depuis son enfance. Il explique d'ailleurs lui-même dans la notice du disque, sa profonde nostalgie pour ces trésors du répertoire français, précisant qu'il n'avait que 9 ans lorsqu'il joua le concerto de Saint-Saëns en public à Lublin et à peine 8 pour la Symphonie Espagnole de Lalo. Vouant une grande admiration au virtuose romantique Pablo de Sarasate, à qui sont d'ailleurs dédiés le Saint-Saëns et la Symphonie Espagnole de Lalo, Vengerov ajoute que son plus grand plaisir est peut-être de jouer ces oeuvres sur le violon ayant appartenu à Rodolphe Kreutzer, signé par Stradivarius en 1727 ! C'est sur ces précieuses indications que l'on découvre son nouveau disque, guidé et soutenu par la verve d'un Antonio Pappano incandescent. Pris au jeu des accents hispaniques communs aux 3 oeuvres de ce programme, chef et soliste jouent sur les contrastes, guettant la grandiloquence d'airs popularisés par bien des violonistes. La Symphonie Espagnole qui ouvre le disque révèle un Vengerov attentif, précis mais diablement puissant lorsqu'il s'agit de captiver son public par des effets d'archet langoureux et aguicheurs. On reconnaît bien la patte cabotine du violoniste russe qui ne se prive jamais d'humour et d'ironie ! Le 3e de Saint-Saëns fait appel aux mêmes caractéristiques, n'était le caractère solennel d'une oeuvre certes plus démonstrative mais non dénuée d'intérêt pour son aspect romantiquement péremptoire. Et le finale éclate dans une maestria ébouriffante ! Les membres du Philharmonia Orchestra répondent avec ravissement à l'énergie communicative de Vengerov sous la férule complice d'Antonio Pappano ! Avec le Tzigane de Ravel, Vengerov synthétise à lui seul (le temps de la grande introduction initiale) le caractère hispanique très prisé de certains grands romantiques français. Noblesse, raffinement et couleurs ibériques se conjuguent ici avec brio.
(Noël Godts, Bruxelles, le 29 septembre 2003)
Hayren. Musiques de Komitas (1869-1935) et Tigran Mansurian (1939*). Kim Kashkashian (violon alto), Robyn Schulkowsky (percussions), Tigran Mansurian (piano, voix).(ECM New Series 1754 461831-2)
" Rentrer en profondeur dans le passé de l'autre est la meilleure façon d'amorcer une amitié." Par cette belle pensée, le compositeur Tigran Mansurian éclaire de façon émouvante la communauté d'esprit et de mémoire à l'origine de cet album. Compositeurs et interprètes sont tous arméniens et se retrouvent pleins du désir, voire du besoin commun de vivre ensemble leurs mélodies traditionnelles et de les partager. Album de coeur, album de références aussi, celui-ci réunit des chants de Komitas (de son vrai nom Soghomon Soghominian mais qui choisit celui d'un compositeur arménien du VIIème siècle), le plus brillant compositeur arménien de mélodies traditionnelles, prêtre et docteur en théologie d'origine modeste, disparu en 1935 et quelques-unes des oeuvres de Tigran Mansurian qui synthétise les anciennes traditions musicales arméniennes et les techniques de composition européennes contemporaines. La puissance émotionnelle des inflexions du souvenir charge la voix du compositeur qui, encouragé par l'altiste Kim Kashkashian, ose chanter quatre mélodies de Komitas. Douceur poignante, sincérité touchante, humilité, bonheur simple de faire résonner la voix de l'Arménie expliquent le titre de cet étonnant cd : Hayren est un style poétique traditionnel qui mêle aux inflexions de la langue l'évocation des paysages et de la sensibilité de l'Arménie. La musique de Mansurian est incantatoire, envoûtante, immédiatement accessible à l'émotion. Le violon de Kashkashian l'enveloppe de sa brûlante sensualité et les étranges percussions de Schulkowsky déroutent vers un autre monde, si proche du nôtre pourtant, si chargé de souvenirs qui redessinent son histoire et la perpétuent. C'est une célébration, un chant pour se retrouver et ne pas oublier la valeur d'une identité qui s'ouvre au monde, se donne à connaître, se partage.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 19 septembre 2003)
Italian Violin Sonatas. Francesco Maria Veracini (1690-1768) : Sonata prima in G minor, Op.1; N°1 ; Pietro Locatelli (1695-1764) : Sonata per violino e basso in D minor Op.6 N°12 ; Michele Mascitti (1664-1760) : Psyché, OP.5 N°12 ; Francesco Geminiani (1687-1762) : Sonata in A minor Op.4 N°5 ; Giuseppe Tartini (1692-1770). Europa Galante dir. Fabio Biondi (violon) avec Maurizio Naddeo (violoncelle), Giangiacomo Pinardi (théorbe, guitare baroque, gittern), Sergio Ciomei (clavecin, orgue, gravicembalo, clavicorde) (Virgin Veritas 7243 5 45562 2 7)
Le Settecento sied tout à fait à Fabio Biondi : exaltation d'un violon que dompte en petites touches fébriles et corrosives la noblesse du savoir-faire. Des sonates italiennes de cet album jaillit l'aura d'Arcangelo Corelli, qui fut le professeur ou la référence inévitable des Geminiani, Mascitti, Veracini, Tartini ou Locatelli. Tous furent musicalement ses obligés : élégante virtuosité, expressivité raffinée, solidité, clarté, variété... tradition difficile qui fascine et défie l'archet de Biondi. On sent chez son ensemble Europa Galante et dans son propre toucher, le plaisir de l'exécution et la saisie des particularités propres à chaque compositeur à travers le modèle corellien. La simplicité rationnelle et la fantaisie de Veracini qui n'hésite pas à ouvrir à la française une suite de danses italiennes ; les irrégularités contrôlées de Geminiani, son langage plus torturé ; le goût français du Napolitain Mascitti inspiré par Lully dans son Psyché ; l'amour du contrepoint de Locatelli ; la fougue sentimentale de Tartini en quête de "voix humaine" à travers son instrument... Biondi retient le souffle de son auditeur, s'amuse des ruptures, saisit les sourires, pirouette avec humour, touche subtilement l'esprit, pince le coeur au détour d'une phrase soudaine , sans jamais s'appesantir, apte à saisir l'esprit d'un siècle qui appréciait l'art de la feinte et de la virevolte, l'intelligente escarmouche, légère mais piquante.
(Bruxelles, le 11 août 2003)
Face à face (Duos pour violon et violoncelle). Johan Halvorsen (1864-1935) : Passacaille d'après Haendel ; Zoltan Kodaly (1882-1967) : Duo Op.7 ; Eric Tanguy (*1968) : Sonate pour violon et violoncelle ; Erwin Schulhoff (1894-1942) : Duo ; Joseph Ghys (1801-1848) & Adrien François Servais (1807-1866) : Variations brillantes sur God Save the King, Op.38. Renaud Capuçon (violon) et Gautier Capuçon (violoncelle) (Virgin Classics 7243 5 45586 2 7)
Energique et passionnant, ce dialogue entre deux instruments l'est aussi entre deux frères dont les sensibilités se rencontrent avec fougue, douceur, brio et émotion. Renaud et Gautier, violon et violoncelle, Stradivarius (qui fut aux mains de Kreisler) et Goffriler 1701, passion étincelante et ardente mélancolie, c'est la vie qui s'exalte en un seul album d'une riche diversité d'inspiration et d'une continuité musicale aboutie. Ces deux jeunes musiciens se répondent avec une intensité qui témoigne d'une écoute attentive mutuelle instantanément créative car vive et stimulante, portée par l'élan d'un désir musical commun dont la virtuosité n'occulte pas le cheminement intérieur. Leur programme donne un brillant aperçu de l'inventivité de la fin du XIXème siècle, à la fois soucieux de revivifier ses traditions populaires, de rendre hommage aux grands maîtres ou de lorgner vers la modernité du jazz. Kodaly adapte librement le folklore hongrois et joue aisément de la fugue bachienne, l'école belge à travers Ghys et Servais exécute de brillantes variations sur God Save the King, le Norvégien Halvorsen compose un duo d'une parfaite égalité à la manière de la passacaille de la suite N°7 en sol mineur pour clavecin de Haendel et le Praguois Schulhoff (que le mouvement Dada attire fortement) conçoit un subtil et frénétique duo très concertant. Eric Tanguy, né en 1968, ne détonne pas à travers la création mondiale par les frères Capuçon de sa Sonate pour Violon et Violoncelle qui, si elle n'est pas tonale, ne repose pourtant pas sur la dissonance mais amorce avec fantaisie un jeu raffiné, vif et drôle, de questions-réponses de plus en plus passionnées entre les deux instruments. Les cordes de Renaud et Gautier Capuçon sont belles et subtiles, leur archet cherche l'âme et la dévoile, joyeuse et mélancolique, nue, mystérieuse, insaisissable.
(Bruxelles, le 9 août 2003)
Arcangelo Corelli (1653-1713) : Sonates pour violon, Op.5. Andrew Manze (violon), Richard Egarr (clavecin). 2CDs (Harmonia Mundi HMU 907298-99)
Le très dynamique et brillant violoniste Andrew Manze redresse fougueusement une injustice, en la compagnie de son habituel complice tout aussi engagé, le claveciniste Richard Egarr : sous prétexte d'une virtuosité sans excès, d'une élégance parfois convenue, d'une perfection aimable, d'un équilibre sobre et "plein d'urbanité", le seul et unique recueil de sonates pour violon de Corelli reste de nos jours très peu joué et étudié. Or, nous explique Manze dans un livret fort bien ficelé, c'est une erreur que "d'enfermer la musique vivante dans une vitrine de musée" ! Corelli aurait donc tout à fait apprécié, conformément aux traditions de son époque, que des musiciens du XXIème siècle l'interprètassent en improvisant les ornements et les cadences, sans reprendre ceux qu'il avait lui-même imaginés. Pourquoi "imiter servilement les agréments d'un autre ? ", poursuit le violoniste : contre le rabâchage, choisissons l'invention ! Et l'on se laisse rondement mener par cette agréable et pétulante option qui dément les qualifications pompeuses dont on affuble parfois Corelli, confondant à son égard angélisme et lymphatisme. Certes l'artiste servit les plus hauts dignitaires de l'église de Rome, s'avéra modeste et annonça certaines mesures policées du classicisme, s'écartant de trop grande folie. Cependant, c'est bien de folie dont il est question dans le dernier morceau de cet Opus 5, la sonate XII intitulée sans risque d'erreur : "Follia" ! Liberté, fantaisie, fraîcheur : nous nageons dans ces eaux claires et toniques en compagnie du chaleureux duo Manze-Egarr ! Que les dubitatifs s'y risquent : le courant les emportera joyeusement.
(Bruxelles, le 21 mai 2003)
Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Concerto pour violon, Op.61. Felix Mendelssohn (1809-1847) : Concerto pour violon, Op.64. Viktoria Mullova (violon), Orchestre Révolutionnaire et Romantique, dir. John Eliot Gardiner (Philips 473872-2)
C’est en droite ligne classique que Viktoria Mullova poursuit son périple concertant, après ses somptueux concertos de Mozart, acclamés haut et fort par la critique internationale. Abordant pour la première fois le concerto de Beethoven et complétant ce programme par une seconde incursion dans le 1er de Mendelssohn (déjà enregistré en 1991 avec Neville Marriner et The Academy of St. Martin in the fields), elle marque une fois encore de son empreinte très personnelle le caractère et la musicalité de deux fleurons du répertoire pour violon. Soutenue par John Eliot Gardiner et son Orchestre Révolutionnaire et Romantique, elle bénéficie pleinement de leur verve minutieuse pour déployer avec finesse et aisance son jeu délicieusement lyrique. Elle charpente son Beethoven avec force et rigueur, ciselant des élans passionnés qu’elle condense et synthétise en parfaite symbiose avec l’orchestre. Les tensions sous-jacentes à l’univers beethovénien trahissent des élans passionnés mais admirablement contrôlés que la violoniste russe déploie et canalise. Gardiner la soutient pleinement dans cet effort de réconciliation et d’apaisement qui ne s’achève que dans le 3e mouvement, dépouillé de toute lourdeur rythmique et transformé en propos festifs. Rappelons que le chef britannique n’en est pas à son coup d’essai dans Beethoven puisqu’il avait déjà enregistré ses symphonies et ses concertos pour piano (Archiv). Il clôt ainsi le cycle complet avec un panache édifiant ! Quant au 1er concerto de Mendelssohn, il est peut-être moins intéressant sur le plan discographique, mais montre des affinités très particulières au jeu de Mullova qui se l’approprie avec l’indéniable mélange classico-romantique qui la caractérise. Teintant sa vision d’une légère intranquillité, elle captive l’auditeur par ce mélange indéfinissable de déterminisme et de communication exacerbée qu’elle mène de bout en bout avec force, vigueur et poésie !
(Bruxelles, le 15 mai 2003)
William Sheller (1944*) : Oeuvres pour Quatuor. Quatuor Parisii (Philips 472901-2)
Non, il ne s'agit nullement ici de variété française et vous lisez bien, à l'emplacement habituellement dédié au compositeur, le nom de William Sheller ! Chanteur émérite, certes, et compositeur de grand talent qui entra en musique par la porte du classique : à 10 ans, il prenait des leçons de piano avec Yves Margat, qui fut lui-même élève de Gabriel Fauré. Cette solide formation le mena au Conservatoire qu'il quitta pour le rock'n'roll. Mais il n'en délaissa pas pour autant la composition classique et nous citerons parmi d'autres sa Symphonie pour un jeune orchestre (1992) et son Concerto pour trompette (1993). Le revoici avec de belles pièces douces-amères, vives et mélancoliques, comme il sait si bien les écrire : "Ce n'est rien qu'un peu de musique, comme des chansons à cordes", nous dit-il modestement. Le Quatuor Parisii ne s'y trompe pas, qui enlève avec justesse leur exquise sensibilité, étincelante et fragile. Les trois Viennois évoquent des promenades dans les jardins de Vienne, la mélancolie de Zweig et le jeu fou du vent léger que les Autrichiens appellent le foehn. Deux Livres esquissent des miniatures charmantes et vives que l'on se prendrait vite à fredonner... On y retrouve la tendre sensualité et la course effrénée, presque hors d'haleine que Sheller évoque souvent dans les textes de ses chansons, de cette étrangeté touchante où la folie douce guette le rêveur. Laissons le dernier mot au compositeur, en le précédant du nôtre : intelligence et plaisir, inventivité et sincérité d'un album qui pour son auteur "n'est que de la musique d'aujourd'hui où se mêlent harmonies de notre temps et contrepoint de toujours."
(Bruxelles, le 10 mai 2003)
Antonio Vivaldi (1678-1741) La Stravaganza, 12 Concertos pour violon 0p.4. Arte Dei Suonatori, Rachel Podger (violon)2 CDs (Channel Classics, CCS SA 19503)
Certes, Vivaldi écrivit plus de 200 concertos pour violon seul et certes encore, sans lui l'industrie du disque aujourd'hui se trouverait fort amputée ! Les musiciens n'ont de cesse de redécouvrir son oeuvre et d'y apporter leur éclairage personnel, de se frotter à l'énigme de ses intentions créatives. Difficile d'ignorer l'influence considérable de l'extraordinaire et flamboyant ensemble Il Giardino Armonico sur l'interprétation contemporaine du "Prêtre Roux", par la suite fantasmée en diable et à toute allure par des imitateurs souvent bien moins talentueux ! Et voilà un album qui s'en démarque clairement, précisant d'ailleurs ses intentions nullement spectaculaires dans un livret assez explicite : " Dans ces oeuvres (NDLR : l'opus4), le compositeur chercha clairement à obtenir une relation plus intégrée, mais étrange en même temps, entre le soliste et l'orchestre." De fait, pas de fameuse "pyrotechnie" soliste, comme on aime à qualifier l'extrêmement démonstrative virtuosité de certains très fougueux violonistes vivaldiens. Rachel Podger et l'ensemble polonais Arte Dei Suonatori construisent dans un bel effort collectif clair et vif, l'équilibre de 12 concertos riches en tonalités surprenantes et mouvements différenciés. Le choix est cohérent, Podger intelligente et légère, fine et enjouée, l'interprétation d'ensemble nette, précise et pure, soucieuse de révéler la beauté des mouvements lents, la variété des rythmes et la qualité des instants vivaldiens. La violence des contrastes s'efface dans la douceur d'une harmonie plus souple. Soulignons bien à propos qu'une intégrale de l'Opus 4 n'a plus été enregistrée depuis un bon moment. L'ensemble I Solisti Veneti dirigé par Claudio Scimone, le pape romantique des vivaldiens, nous en livra une version enflammée en 1976 tandis que celle de The Academy of Ancient Music sous la baguette de Christopher Hogwood, Monica Huguet au violon, s'était affirmée depuis 1986 comme la référence des baroqueux. A vous de trancher et de sélectionner peut-être "votre" Vivaldi : les propositions en général ne manquent pas et celle-ci plus précisément, ciblant ledit 0pus 4, n'est certainement pas à dédaigner !
(Bruxelles, le 14 mars 2003)
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) Concertos pour violon & orchestre n°3, K216, n°4, K218 & n°1, K207 Orchestra of the Age of Enlightenment, Viktoria Mullova (violon & direction)(Philips 470292-2)
Etoile filante et imprévisible, la violoniste russe fait sa première incursion discographique dans l'oeuvre de Mozart avec une vivacité et une ardeur dignes des plus grands archets ! C'est d'ailleurs avec un soin tout particulier qu'elle dirige elle-même l'Orchestre de l'Age et des Lumières, ce qui lui permet de peaufiner sa conception très personnelle de l'univers mozartien, sereine et dégagée de tout affect narcissique. Coeur et esprit sont réunis dans un élan spontané qui joue sur les résonances et les teintes colorées d'une écriture légère et aérienne. D'un archet souple mais ferme, Viktoria Mullova arrondit les phrases afin de développer des thématiques qu'elle synthétise par ses propres cadences, raffinées et lumineuses. Son Mozart n'est pas sans rappeler l'esthétique développée en son temps par Arthur Grumiaux et revivifiée ensuite par Augustin Dumay qui laissent tous deux des intégrales déterminantes dans l'histoire du disque. Stern, Menuhin et Perlman donnèrent de ces trois concertos de grandes visions brillantes et démonstratives sans doute plus virtuoses que celle de Mullova, plus émouvante, qui retrouve le jeune Mozart avec l'élégance, la simplicité et le raffinement d'une candide érudite, sensuelle et passionnée, prouvant par là même que le Viennois est encore et toujours le plus grand contemporain des intemporels.
(Bruxelles, le 7 octobre 2002)
George Enescu (1881-1955) Octet, op7 (1900), Quintet, op.29 (1940) Kremerata Baltica dir. Gidon Kremer (violon) avec Dzeraklas Bidva (violon), Ula Ulijona (viole), Marta Sudraba (violoncelle), Andrius Zlabys (piano)(Nonesuch 7559-79682-2)
" Il y a quelque chose en moi qui vibre sans cesse, jour et nuit." (Georges Enescu, cité dans le livret par Julia Bederova) Cette vibration se ressent dans les frémissements nerveux de sa musique, ses frissons et sa sensualité lumineuse qui le rapprochent des impressionnistes. Pourtant, on ne peut enfermer sa musique dans une école ni la définir vraiment, ce qui a d'ailleurs suscité la sévérité des critiques à son époque, certains le taxant "d'ambiguïté stylistique". Imprégnées de folklore roumain, soulevées par le post-romantisme allemand, touchées par l'école française, ses oeuvres oscillent entre l'émotion déchirante et l'intellectualisme élégant, d'un esthétisme raffiné, inventif et libre de toute contrainte. Son éclectisme trahit tant sa profonde admiration pour Brahms que son goût prononcé pour Fauré, son attirance pour l'atonalité, et ses sympathies pour les mélanges imaginatifs. Encore un excitant pari de redécouverte pour Gidon Kremer et son ensemble : ils visitent passionnément cet univers mystérieux dont ils illuminent le labyrinthe référentiel et pénètrent la sincérité. Sensibilité et précision caractérisent immanquablement leur interprétation rigoureuse et éblouissante.
Notons qu'Enescu se révéla très tôt un prodige du violon, au Conservatoire de Vienne à 7 ans et à celui de Paris à 13 ans. Il s'imposa tout de suite en virtuose lors de sa première tournée en Europe en 1899 et fit ses débuts de chef d'orchestre en 1923 à New York, entama une carrière parallèle de professeur, un de ses élèves les plus doués étant Yehudi Menuhin. Parmi ses compositions, on relève surtout, outre sa musique de chambre (plus pleine et sophistiquée dans sa maturité, évolution remarquable de son Octuor op7 à son Quintette op29, ici enregistrés), deux Rhapsodies roumaines, une suite symphonique, trois symphonies et un opéra (Oedipe - 1936)
(Bruxelles, le 5 septembre 2002)
Sofia Gubaidulina (1931*) Offertorium (1980), Concerto pour violon et orchestre Gidon Kremer (violon), Boston Symphony Orchestra, dir. Charles Dutoit/ Hommage à T.S. Eliot (1987) pour octuor et soprano. Gidon Kremer, Isabelle Van Keulen (violons), Tabea Zimmerman (alto), David Geringas (violoncelle), Alois Posch (contrebasse), Eduard Brunner (clarinette), Klaus Thunemann (basson), Radovan Vlatkovic (cor)(DG 20/21 471625-2)Lire notre rubrique Coup de Coeur : Gubaidulina !
Gidon Kremer revisite le Concerto pour Violon de Sofia Gubaidulina, sur qui il éveilla ainsi, par la création de l'oeuvre en 1980, l'attention internationale. La compositrice ne fut autorisée à quitter le territoire soviétique pour voyager à l'Ouest qu'en 1985, sans doute grâce au violoniste qui contribua grandement à sa reconnaissance par delà le rideau de fer. Aujourd'hui, Offertorium compte parmi les concertos pour violon les plus importants du XXème siècle. Intense, mystérieux, nerveux et tendu, il gravite autour du thème de l'Offrande Musicale de Bach, à la manière de Webern comme Gubaidulina aime à le souligner, précisant encore que le thème de Bach s'y offre en sacrifice, côtoyant les échos de la liturgie orthodoxe russe. Tout en ruptures, violence sauvage et plénitude harmonieuse, Offertorium témoigne d'une profonde expérience religieuse, lors de laquelle la musique griffe le silence, le rejoint, l'épouse, l'écoute, et le berce avec gravité. L'archet de Gidon Kremer décortique le moindre son et l'investit d'une extraordinaire puissance émotionnelle, à la pointe de l'angoisse ou dans un souffle d'extase tandis que le Boston Symphony Orchestra construit avec précision l'univers dramatique de la compositrice, sous la baguette affilée de Charles Dutoit. Suit la superbe interprétation de l'Hommage à T.S. Eliot qui reprend quelques extraits d'un des recueils majeurs de la poésie anglaise modernes, Quatre Quatuors (1935-1942). On y retrouve le même souci d'un renouvellement spirituel, cette fois à travers l'expérience du temps. "Le temps et la cloche ont enfoui le jour (...) La lumière est en repos / Au point-repos du monde qui tournoie." Son et parole se rejoignent, l'un et l'autre se redessinant un sens plus intense, plus expressif et plus immédiat.
(Bruxelles, le 18 juin 2002)
Johannes Brahms (1833-1897) Concerto pour Violon, Op.77, Double Concerto pour Violon & Violoncelle, Op.102. Gil Shaham (violon), Jian Wang (violoncelle), Berliner Philharmoniker, dir. : Claudio Abbado (DG 469529-2)
Dédié à son ami Joseph Joachim et créé par ce dernier, le Concerto pour Violon de Brahms est sans doute l'oeuvre la plus enregistrée de l'histoire de cet instrument. Pourtant le violoniste américain Gil Shaham tire aujourd'hui de ce tube du répertoire des révélations insoupçonnées, avec une intelligence et une maturité peu communes ! Aérien dans le premier mouvement, il saisit par la suite l'âpreté et la tourmente que dissimulent les partitions si touffues de Brahms, osant la puissance et la profondeur ! Son jeu fluide, précis et corrosif combine avec nuance esprit et virtuosité. Cohérent et rigoureux, le Philharmonique de Berlin suit et amplifie la moindre de ses inflexions, guidé par un Abbado en grande forme, probablement conquis par la fraîcheur et la spontanéité d'un soliste imprévisible, énergique et déterminé ! Accompagné par Jian Wang dans le Double Concerto, Shaham communique la même esthétique au violoncelliste qui harmonise ses mouvements d'archet aux siens et réussit une belle symbiose rythmique. Leur duo révèle des particularités et des reliefs qui, s'ils n'ont rien de fondamentalement novateurs, sont nimbés d'une grâce et d'une légèreté bien souvent négligées chez Brahms ! Abbado, Wang et Shaham harmonisent des couleurs de base et les combinent avec intelligence pour en restituer des saveurs fortes et apaisantes. Ecoutez donc l'attaque initiale du dernier mouvement du Double Concerto : difficile de ne pas être conquis par une atmosphère si fraîche, champêtre et printanière !
(Bruxelles, le 27 mai 2002)
Giya Kancheli (*1935) Styx ( Amsterdam, 1999), Sofia Gubaidulina (*1931) Concerto pour violon alto et orchestre (Chicago, 1996). Yuri Bashmet (alto). St. Petersburg Chamber Choir dir. Nikolay Kornev, Orchestra of the Mariinsky Theatre, dir. Valery Gergiev (DG 20/21 471494-2)
Ces deux oeuvres, Styx de Giya Kancheli et Le Concerto pour alto de Sofia Gubaidulina, dont la première bénéficie d'un premier enregistrement mondial, ont été spécialement composées pour Yuri Bashmet qui, avec cet album, fait ses débuts chez DG. Les sonorités profondes de l'altiste russe, le timbre "mystérieux et voilé" de son instrument, comme le souligne Gubaidulina elle-même, cette lumière vive et brûlante que son archet arrache au silence saisissent l'étrangeté de ces deux partitions écrites pour lui, hors du temps réel, nées d'une déchirure. Le compositeur géorgien, Giya Kancheli, évoque le Styx, ce fleuve mythique qui sépare le monde des morts de celui des vivants et dont le violon de Bashmet se fait le passeur. Sa douceur méditative, enveloppante et sensuelle, "planante" dirait Schnittke, est souvent brisée de brusques stridences et d'envolées surprenantes que l'Orchestre du Théâtre Mariinsky interprète avec une intensité passionnée digne de son chef, pleinement investi du drame secret qui se joue : Valery Gergiev est un sorcier en lévitation entre deux univers, vibrant au souffle le plus ténu, à la note la plus inaudible. Car la musique de Kancheli se confond avec simplicité au silence qui lui donne le jour. Sofia Guaidulina, sans aucun doute moins attachée à la tonalité, explore les différentes dimensions de l'orchestre, qu'elle double d'un quatuor à cordes soliste un quart de ton plus bas que les autres instruments, épanouissant son propre univers sonore après avoir rendu hommage à Shostakovich par une étude introductive sur ré et mi bémol. Expressivité, richesse des timbres, souplesse métrique, gymnastique intellectuelle et ... émotion ! Une émotion bouleversante qui débusque les replis de l'âme. Un disque envoûtant.
Voir dans notre rubrique "Musique de chambre", une autre oeuvre de Gubaidulina, assortie dune tentative biographique plus dense de la compositrice !
Voir également dans nos Coups de Coeur, l'article Sofia Gubaidulina : une harmonie au-delà du son
(Bruxelles, le 6 mai 2002)
Antonin Dvorak (1841-1904) Old and New World (Quintet for Strings Op77 & 97 ; Nocturne Op.40) L'Archidubelli (Vera Beths, Marc Destrubé (violons), Jürgen Kussmaul (viole), Anner Bylsma (violoncelle)) & Guus Jeukendrup (viole), Marji Danilow (double basse) (Sony Classical SK89605)
Fougue, chaleur et enthousiasme, complicité joyeuse, plaisir et convivialité des cordes : c'est une bonne introduction pour définir l'ensemble L'Archidubelli, la diversité de ses couleurs, sa richesse sonore et sa sensibilité. Quoi d'étonnant à ce qu'il interprète Dvorak avec autant de bonheur ? Celui-ci ne choisit-il pas la musique de chambre comme l'expression la plus intime de sa personnalité créative ? Dvorak fit ses débuts comme premier alto du Théâtre provisoire de Prague et, pendant 9 saisons, fut dirigé par des maîtres tels que Smetana ou Wagner dans leurs propres oeuvres. Une telle variété de styles ouvrira ses futures compositions et l'aidera, dit-il lui-même, à "trouver le son juste". En 1875, il emporte le concours de musique de chambre organisé par une société d'artistes tchèques en écrivant son Quintette à Cordes Op.77, où le violoncelle se trouve libéré de son rôle habituel de basse harmonique par la contrebasse. Anner Bylsma restitue ici toute la saveur et l'étendue magistrale de l'instrument soliste dans les aigus. Le Nocturne Op.40 était le mouvement central de cette oeuvre et s'en est émancipé pour être retravaillé plusieurs fois par Dvorak qui y tenait beaucoup. Quant au Quintette Op.97, il fait partie de ces oeuvres qui devaient enraciner le Conservatoire National de Musique de New York, dont il fut le directeur dès 1892, dans sa propre terre natale, l'Amérique. On y retrouve donc des éléments de la musique amérindienne dans une forme essentiellement européenne, ponctuée ici et là de rythmes de polka.. Un très bel album, enlevé et stimulant !
(Bruxelles, le 23 janvier 2002)
Brahms (1833-1897) Concerto pour violon & orchestre, op.77 & Stravinsky (1882-1971) Concerto pour violon & orchestre. Hilary Hahn (violon), Academy of St. Martin in the Fields ,dir. : Sir Neville Marriner . (Sony Classical SK89649)
Attendue depuis un moment dans le répertoire romantique, la jeune prodige américaine confirme avec modestie et assurance son étonnante maturité musicale doublée d'une incroyable aisance technique. S'attaquant au concerto de Brahms, elle décortique les multiples facettes de l'âme slave et les dépouille des lourdeurs inhérentes à certains romantiques exacerbés. Elle affirme sa musicalité à travers la limpidité de son discours. Soutenue par l'Academy of St. Martin in the Fields et le soin tout particulier de son chef Neville Marriner, Hilary Hahn vibre et emporte tout ce qui gravite autour d'elle dans l'élan et la candeur d'une jeunesse fougueuse et intrépide. Généreuse, intelligente et spontanée, elle concentre toute son énergie pour la mettre au service d'une pensée mûrement réfléchie et affinée ! Esquissant les différents états d'âme de Brahms, elle lui redonne souffle et vie grâce à sa propre vibration intérieure ! La démonstration est époustouflante ! Stravinsky sous son archet est d'ailleurs de la même veine : éclatant, incandescent et passionné ! Attention, disque à ne pas manquer !
(Bruxelles, le 23 novembre 2001)
Terry Riley (b.1935): Requiem for Adam (1998), The Philosopher's Hand (2000). Kronos Quartet (David Harrington et John Sherba (violons), Hank Dutt (viole), Jennifer Culp (violoncelle)) et Terry Riley (piano)(Nonesuch 7559-79639-2)
L'amitié entre le compositeur minimaliste Terry Riley et le Kronos Quartet remonte aux années septante : la rencontre se fit en Californie alors que le quatuor cherchait un nouveau répertoire de musique contemporaine, et marqua le début d'une longue collaboration. Riley avait créé en 1964 avec son oeuvre In C le langage musical que développeraient plus tard Steve Reich et Philip Glass. Sa musique méditative se développe à partir de la répétition de brèves cellules mélodiques presque identiques et cherche un accomplissement mystique. Composé en 1998, Le Requiem pour Adam se consacre à la mémoire de Adam Harrington, le jeune fils de David et Regan Harrington, du groupe Kronos, mort soudainement à l'âge de 16 ans d'un blocage coronarien en escaladant avec ses parents Le Mont Diablo, en Californie. Les trois mouvements mélangent la gravité d'une marche solennelle à la vivacité d'une procession dans la tradition de la Nouvelle Orléans, et cernent l'émotion dans cette ambiguïté musicale. The Philosopher's Hand, enregistré en même temps que le Requiem pour Adam, résulte d'une improvisation suggérée par David Harrington, en hommage au chanteur indien Pandit Pran Nath qui initia Riley au raga (mode musical indien influencé par la métrique du vers sanskrit). Riley se souvint alors que Pran Nath avait assisté au service funèbre d'Adam et que David, lui ayant serré la main, l'avait trouvée douce et réconfortante. Cet album révèle donc la chaleur d'une communauté d'esprit et d'un idéal spirituel : un lien musical qui tisse d'étroits rapports humains.
(Bruxelles, le 7 novembre 2001)
Rachmaninov, Ponce, Brahms, Novacek, Dvorak... : Vengerov & Virtuosi. Maxim Vengerov (violon), Virtuosi (11 violons), Vag Papian (piano). (EMI 7243 5 57164 2 2)
Vadim Repin, Maxim Vengerov : ces deux jeunes noms déjà illustres du violon contemporain ont le même âge et poursuivent des carrières parallèles aussi brillantes l'une que l'autre. Leurs fréquents passages à Bruxelles attirent une foule passionnée ; la dernière prestation de Maxim Vengerov au Palais des Beaux-Arts en compagnie de son compatriote et complice, le pianiste Vag Papian (voir Archives Concerts) a révélé combien le violoniste a gagné en profondeur, affinant sa sensibilité, débarrassé de toute afféterie démonstrative. Cet album confirme la subtilité de leur duo, même s'il s'agit avant tout, comme Vengerov le définit lui-même, d'un "programme d'apparat" qui rend hommage aux grandes œuvres miniatures traditionnellement réservées aux bis des concerts : virevoltes tziganes des Danses Hongroises de Brahms, effrénée Ronde des Lutins de Bazzini, frénétique Danse du Sabre de Khatchaturian, etc. Quelques pièces plus profondes telles que Le Souvenir d'un Lieu cher de Tchaïkovski ou l'Ave Maria de Schubert ravivent émotion et mélancolie, assouplissent l'archet et respirent doucement avant de nouvelles cavalcades joyeuses et généreuses. La contribution des Virtuosi, formation israélienne de onze violonistes solistes que Vengerov admirait déjà dans son enfance, affine encore notre plaisir : on devine le bonheur d'une complicité musicale précise et légère. On ne s'étonnera pas, à l'écoute de cet album, de l'origine des Virtuosi : né en 1993, cet ensemble de musiciens essentiellement russes, était dirigé par Mikhail Parhamovsky, lui-même élève de David Oïstrakh !
(Bruxelles, le 26 juillet 2001)
Astor Piazzolla : Tracing Astor. Gidon Kremer plays Astor Piazzolla : La Calle 92, Tango-Etudes 1-6, Chiliquin de Bachin, Rio Sena, Violoncelles, Vibrez !, Milonga sin Palabras, Tracing Astor, All in the Past . Avec Ula Ulijona (viole), Marta Sudraba (violoncelle), Sol Gabetta (violoncelle), Leonid Desyatnikov (piano), Horacio Ferrer (voix) et la Kremerata Baltica. (Nonesuch 755979601-2)
L'histoire d'amour et de sensualité, la passion des étreintes douloureuses qui, par-delà les frontières géographiques, consument le violon du Russe Gidon Kremer pour l'Argentin Astor Piazzolla ne datent pas d'hier. Il fut l'un des premiers à le ressusciter en concert et au disque... et sans doute le meilleur. Sur les traces d'Astor, cet album déchire et enflamme les noctambules de Buenos-Aires, de ceux qui là et ailleurs traînent leur mélancolie "jusqu'aux premières lueurs de l'aube", comme l'écrit à Pablito Gonzales le chanteur Horacio Ferrer , le comparse rauque d'Astor, l'ami qui guide le violoniste russe sur Quintana Avenue, Recoleta ou dans les ruelles du vieux port. La mémoire déchire les souvenirs dès qu'elle les évoque, elle embrasse les souffrances secrètes, les attentes les plus intimes et ressuscite à travers le violon de Gidon Kremer et les cordes frémissantes de ses complices musiciens, un lieu qui vit en l'âme de ceux qui désirent ardemment l'essence des émotions. Ceux qui traînent dans leur cœur comme les Argentins se perdent dans les rues. Sublime !
(Bruxelles, le 25 juillet 2001)
Antonin Dvorak (1841-1904)Quatre Pièces Romantiques op.75, Thèmes des Danses Slaves 1,2 & 3. Leos Janacek (1854-1928)Sonate pour Violon et Piano. Johannes Brahms (1833-1897)Sonate pour viole et piano op.120 N°2 (Version violon), Danses Hongroises N°2, 5, 8 & 9. Akiko Suwanai (violon), Boris Berezovsky (piano) (Philips 462621-2)
La Japonaise Akiko Suwanai, en virtuose claire et appliquée, nous propose une version plutôt aseptisée du romantisme fiévreux des Dvorak, Janacek et Brahms. Son parcours gracieux et sans faute des danses slaves et hongroises de Dvorak et Brahms en passant par la sonate inquiète de Janacek, manque singulièrement de caractère. Le piano de Berezovsky, plus âpre et coupant que le violon de sa partenaire, ne parvient pas à sauver leur duo de la monotonie. Les attaques adroites et les ruptures de ton parfaitement maîtrisées de la violoniste restent inexplicablement sans résonance... Pourtant, l'histoire des compositions choisies marque l'engagement et l'enthousiasme des compositeurs pour les duos violon-piano. Les Quatre Pièces Romantiques sont la transcription d'un trio pour violons et alto écrit en 1887 pour un étudiant, son professeur et Dvorak lui-même, séduits par les répétitions des deux voisins de sa belle-mère. On ne présente plus les Danses Slaves, arrangées cette fois par Fritz Kreisler. La Sonate de Janacek, écrite en 1914 correspond à une période troublée pendant laquelle les Russes menacent d'entrer en Moravie ; le compositeur en utilisera certains motifs dans son opéra Katia Kabanova, entre 1919 et 1921. L'adaptation des Danses Hongroises, prévues à l'origine pour quatre mains, témoignent de deux rencontres importantes de Brahms : celles des violonistes hongrois Ede Remenyi et Joseph Joachim. Quant à la composition tardive de sa Sonate pour viole et piano, elle raconte comment un vieux compositeur ayant décidé d'abandonner l'écriture, se remet au travail lorsqu'il entend jouer le clarinettiste Richard Mühlfeld et retranscrit ensuite sa seconde sonate pour clarinette en version violon/piano ! Ces quelques pages d'histoire ne trouvent malheureusement ici que peu de relief.
(Bruxelles, le 1er mars 2001)
Alfred Schnittke (1934-1998)Concerto N°1 (1957/rev.1963), Concerto N°2 (1966), Concerto N°3 (1978), Concerto N°4 (1984). Gidon Kremer (violon), NDR-Sinfonieorchester Hamburg, Chamber Orchestra of Europe, Philarmonia orchestra, dir. Christoph Eschenbach. 2CDs (Teldec 3984-26866-2)
On sait combien la musique contemporaine doit à la passion de Gidon Kremer qui n'a de cesse de faire mieux connaître des artistes tels qu'Astor Piazzolla, Luigi Nono, Giya Kancheli ou, en l'occurrence Alfred Schnittke pour lequel il fut, de l'aveu du compositeur lui-même, une âme sœur. C'est grâce à Kremer d'ailleurs que Schnittke fut enfin autorisé à traverser le rideau de fer en 1977 et participer pour la première fois à la création d'une de ses œuvres à l'Ouest ! Né en 1934 à Engels, ancienne capitale de la République soviétique autonome des Allemands de la Volga, Schnittke enseigna au Conservatoire de Moscou où il avait poursuivi ses propres études musicales commencées à Vienne. Il composa 3 opéras, 3 ballets, 9 symphonies, de nombreux concertos, 6 concertos grossi, de la musique de chambre ainsi que la bande originale de plus de 70 films et 20 productions théâtrales. Son premier concerto, selon lui, est une œuvre de jeunesse bourrée de défauts, un "effort frénétique pour se trouver (lui-même)" et qui reste dans l'ombre de Tchaïkovski, Rachmaninov et surtout Shostakovich. Il trouve son propre langage clairement dramaturgique vers 1966, dans son Concerto n°2, une étrange représentation de l'Évangile où, sur un semblant de tonalité, les instruments incarnent des personnages : Jésus et ses disciples se retrouvent dans le violon soliste et les cordes, les vents et les percussions incarnent la foule hostile et les soldats, Judas s'exprime à travers la contrebasse. Également spirituel, le troisième concerto (1978) s'inspire librement de la musique de l'église orthodoxe russe, du romantisme allemand et de l'idiome atonal. Le Concerto n°4 (1984), destiné à Gidon Kremer, s'inspire de son monogramme (du chiffre formé par les principales lettres de son nom) ainsi que de ceux de trois autres "âmes sœurs" désignées par Schnittke : Arvo Pärt, Edison Denissov et Sofia Gubaidulina (tous compositeurs) ! Gidon Kremer, en soulignant l'importance des "passages bizarres" qui zèbrent l'œuvre de Schnittke, précise que cette écriture difficile est aussi "essentiellement classique"; elle se révèle en tout cas, par les soins du violoniste russe et des orchestres dirigés par Eschenbach, intense, émotionnelle et d'une extrême richesse mélodique.
(Bruxelles, le 28 février 2001)
Richard Strauss (1864-1949)Sonate en mi bémol majeur op.18 (1887), Igor Stravinsky (1882-1971)Divertimento (1932), Béla Bartok (1881-1945)Romanian Folkdances (1915). Vadim Repin (violon), Boris Berezovsky (piano)(Erato 8573-85769-2)
Trois compositeurs authentiques et personnels, confrontés aux théories radicales de l'École de Vienne dans la première moitié du XXème siècle pour deux jeunes interprètes russes pleins de fougue et de talent, directs, intenses et pénétrants qui n'en sont pas à leur premier duo* ! On ne présente plus sur Ramifications le violoniste russe Vadim Repin, lauréat du CMIREB à 17 ans ; peut-être connaît-on un peu moins bien son compatriote, Boris Berezovsky, soliste de talent né en 1969 à Moscou. Ils présentent ici avec dynamisme et ferveur un Richard Strauss de 23 ans, encore tout nimbé de romantisme, respectueux des formes traditionnelles de la sonate mais qui laisse percer ses qualités lyriques dans un Andante très mélodique. Le Divertimento de Stravinsky est une retranscription pour violon et piano du Baiser de la Fée, ballet inspiré d'un conte d'Andersen en l'honneur du trente-cinquième anniversaire de la mort de Tchaïkovski. On y retrouve le penchant néoclassique du maître du Sacre du Printemps, son goût du collage habile entre thèmes et styles de la modernité et du passé. Enfin, Béla Bartok reste fidèle au folklore, explorant cette fois plus loin que la Hongrie, vers les danses roumaines, ce qui lui vaut les vives critiques des plus nationalistes. Simplicité, expressivité et ivresse mènent la danse !
* Voir Tchaïkovski (Piano Trio), Shostakovich (Piano Trio n°2), Repin, Yablonsky, Berezovsky (Erato 060-17875-2) & Prokofiev (Violin Sonatas 1&2 / 5 Mélodies), Repin, Berezovsky (Erato 0630-10698-2)
(Bruxelles, le 28 février 2001)
PAVANIGLIA : Danses et Madrigaux du XVIIème siècle italien : Zanetti, Monteverdi, Rossi, Gesualdo... The King's Noyse, dir. David Douglass (violon). Solistes : Andrew Lawrence-King (harpe), Paul O'Dette (guitare, cithare), Ellen Hargis (soprano)(Harmonia Mundi HMU 907246)
Dès 1590, les musiciens furent appréciés pour leur souplesse, leurs qualités d'invention et d'expérimentation. Monteverdi montra souvent l'exemple à toute une génération de créateurs séduits par son talent et sa diversité : deux chansons ironiques, comme il en a peu écrites, se moquent ici des conventions de la poésie amoureuse pétrarquisante ! Nombreux furent les compositeurs à rivaliser d'improvisation dans un siècle qui réclamait autant de danses "à danser" que de danses "à écouter" tandis que les ensembles instrumentaux, partout sollicités, couraient les routes avec bonheur. Les instruments solos se mirent à gagner leur vie propre et les violons n'étaient pas en reste ! Zanetti délie les jambes dans son piquant recueil de pièces pour cordes avec improvisations, Scolaro. Farina invite à s'asseoir en fermant les yeux pour profiter calmement de sa musique. Corbetta, avant de finir sa carrière comme maître de guitare de Louis XIV, enchantait les danseurs. Gesualdo, amateur des textures fragmentées, partisan de la "bizzarria" prisée au XVIIème siècle, parvint aux oreilles de Stravinsky au XXème, qui déclara adorer le "Napolitain tourmenté"... L'interprétation du King's Noyse sur instruments fidèles à la Renaissance, témoigne d'une grande richesse expressive, intense et dynamique. Un bel écrin pour la soprano Ellen Argis, limpide, chaleureuse mais inégale toutefois dans ses modulations.
(Bruxelles, le 4 décembre 2000)
SILENCIO : Arvo Pärt (*1935) Tabula Rasa (1977), Darf ich... (1995, 1999). Philip Glass (*1937) Company (1983), Vladimir Martynov (?) "Come in !" (1988). Kremerata Baltica, dir. Gidon Kremer (violon)(Nonesuch 7559 79582-2)
La musique se passe des mots, la poésie étincelle dans le silence, seules à pouvoir effleurer l'innommable. A l'orée de cet album résonne un poème du Russe Fedor Tyutchev, Silentium : "Silentium ! Silence ! Sei still ! / Speak not ! (...) / Toute pensée exprimée devient mensonge. (...) Écoute la chanson du chœur magique. / Mais ne parle pas. (...)" Gidon Kremer pénètre avec passion la force de cette mise en garde en écrivant : "Les mots irritent. Les gestes fourvoient. Les émotions dissolvent. seuls les sons parlent un langage qui peut être compris (...) Souvent je me demande où existe un battement de cœur identique au mien. (...) A l'envers de ma propre sonorité."(extrait de Obertöne, cité dans le livret) Son violon anime les espaces intérieurs de compositeurs qui sont ses contemporains : l'Estonien Arvo Pärt, l'Américain Philip Glass, le Russe Vladimir Martynov, tendus vers la résonance la plus intime, son intégrité et son offrande. Ces chercheurs de silence, passeurs de sons et inventeurs d'âme explorent d'étranges sonorités et s'efforcent aussi de formuler leur quête. Arvo Pärt fait "table rase", choisissant l'épure : "Les mots emprisonnent la musique." Philip Glass écrit la musique de l'adaptation scénique d'une nouvelle de Samuel Beckett, Company, par Frederick Neuman, les sons se glissant "dans les interstices du texte". Vladimir Martynov raconte autour de son oeuvre pour deux violons et orchestre de cordes, "Come in !" : " Un vieil ermite dit à son disciple : "Entre dans les profondeurs de ton âme et là tu trouveras le chemin des hauteurs célestes. Les deux ne font qu'un. Tu y entres par la même porte. Le Ciel est en toi : il existe secrètement dans ton cœur." La clarté du Kremerata Baltica, la puissance émotionnelle de Gidon Kremer, vive et tranchante, découpent un univers mystérieux et pourtant familier qui longtemps après que la musique se soit tue, rêve encore en nous.
(Bruxelles, le 15 novembre 2000)
Bach (1684-1750) Concertos pour Violon BWV 1041-43, 1060. Nigel Kennedy (violon), Berliner Philharmoniker (EMI Classics 7243-5-57016-2)
Énième version des concertos pour violon & orchestre de Bach, cette fois par l'archet du britannique Nigel Kennedy. On s'étonne d'ailleurs qu'il n'y ait pas songé avant, car cette nouvelle incursion arrive bien tard pour les festivités en l'honneur du Cantor ! Quoiqu'il en soit, on ne pourra reprocher au violoniste anglais le phrasé et la rythmique romantico-baroque qui caractérisent son jeu précis et, hélas, un rien trop précieux. D'où lui vient cette complaisance maniérée avec laquelle il gomme les traits acides et mordants de la musique vivifiante de Bach ? Nigel Kennedy nous aspire bien loin en arrière dans l'histoire des interprètes, bafouant l'apport des baroqueux, avertis défenseurs d'un retour aux sources documenté en lieu et place d'une "romantisation" standardisée avec grand orchestre dépourvu d'instruments... baroques ! Il faut bien avouer que l'impression de "déjà vu" agace plus qu'elle ne charme, même si les mélodies du Cantor malgré tout demeurent impérissables ! Était-il vraiment indispensable de se fourvoyer dans une telle entreprise alors que tant de partitions restent encore à défricher ?
(Bruxelles, le 13 novembre 2000)
Vivaldi (1678-1741) Quatre Saisons Op. 8 + Concertos pour violon RV257, 376 & 211 . Giuliano Carmignola (violon baroque), Venice Baroque Orchestra, dir. Andrea Marcon (Sony Classical SK51352)
Il ne faut pas être grand clerc pour affirmer que les « Quatre Saisons » de Vivaldi figurent en très bonne place dans le top 10 au panthéon des œuvres les plus enregistrées de la discographie classique ! On n'en compte d’ailleurs plus le nombre de versions aux multiples couleurs ! Quoiqu’il en soit, les saisons vivaldiennes ne désintéressent toujours pas les jeunes baroqueux qui se lancent à corps perdu dans des interprétations débridées, repoussant toujours plus loin les limites techniques des divers instruments utilisés ! Le violoniste Giuliano Carmignola, de la famille des italiens éperdus d’énergie, développe une rythmique effrénée, ici sous la baguette d'Andrea Marcon qui swingue des solistes au corps orchestral pour achever sa course, à bout de souffle, dans un calme plus qu’éphémère ! L’exercice est périlleux mais non révolutionnaire ! Il Giardino Armonico créa l’événement en 1994, après les prémices d’Harnoncourt et de Scimone, pionniers d’une nouvelle esthétique baroque, plus légère, gracile et volubile en totale contradiction avec l’approche romantique des Karajan, Bernstein et autres Munchinger, fidèles à leurs grands orchestres symphoniques ! Ce conflit d’école semble aujourd’hui bien désuet si l’on tient compte de l’évolution de cette esthétique italienne dont la progression fut foudroyante et quasiment sans appel pour les instigateurs et leurs auditeurs, finalement conquis par la tornade musicale qui s’abattait sur eux ! Giuliano Carmignola et le Venice Baroque Orchestra dirigés par Andrea Marcon se situent dans la droite lignée de l’ensemble Europa Galante de Fabio Biondi avec qui ils entrent désormais en féroce compétition dans le même type de répertoire ! Amis bretteurs, à vos mousquets !
(Bruxelles, le 27 octobre 2000)
Récital 2000 : Prokofiev (1891-1953)Sonate pour violon, Op. 94a, Respighi (1879-1936) Sonate pour violon en si mineur, Webern (1883-1945) Four Pieces, Op. 7, George Crum (1929-) Four Nocturnes . Anne-Sophie Mutter (violon), Lambert Orkis (piano), (DG469503-2)
Ardent défenseur des partitions modernes, Anne-Sophie Mutter est devenue une référence en matière d’interprétation contemporaine, au point de se voir dédicacer de nouvelles œuvres, qu’elle crée et enregistre ensuite pour son label. Ce fut notamment le cas pour certaines partitions de Penderecki et Lutoslawski qu’elle interpréta sous la direction des compositeurs eux-mêmes ! Munie de ce gage de reconnaissance unanime, la violoniste allemande ne pouvait bien sûr que réitérer ses incursions dans le monde contemporain encore trop pauvre en interprètes fiables et curieux des nouveaux univers sonores ! Pour son nouvel album, elle aborde les univers très particuliers de Prokofiev et Respighi, deux compositeurs esthétiquement très différents, traitant tous deux le violon dans une synergie du mouvement que le piano vient renforcer afin de mieux la préciser encore ! Respighi est sans doute plus sage et raisonné que le bouillonnant Prokofiev qui ne se contente d’ailleurs pas d’une seule sonate pour violon pour exprimer sa pensée musicale bouillonnante. Ceci étant, Prokofiev et Respighi n’ont déjà plus grand chose de contemporain, malgré leurs audaces respectives ! La violoniste allemande propose donc en complément les Quatre Pièces (Op. 7) de Webern et les Quatre Nocturnes du compositeur américain George Crumb. L’investissement avec lequel elle s’approprie ces miniatures lui permet de restituer la concision si équilibrée des résonances musicales, tout au long de la progression des échos engendrés par son archet. Cette fusion entre l’esprit et la technique instrumentale ravit par son foisonnement d’idées habilement canalisées, restructurées et finalement restituées par la violoniste passionnée ! Un superbe disque initiatique sur le traitement du violon à travers les différents styles d’un siècle déclinant !
(Bruxelles, le 26 octobre 2000)
Mozart (1756-1791) : Concerto pour violon n° 2 K. 211; Sinfonia Concertante K.364 . Augustin Dumay (violon), Veronika Hagen (alto), Camerata Academica Salzburg dir. Augustin Dumay. (DG459675-2)
Nous avions déjà pu goûter aux délices mozartiens d'Augustin Dumay grâce au premier volume des concertos pour violon & orchestre, publié en 1998 par Deutsche Grammphon. Voici le deuxième album sur lequel Dumay s'accompagne toujours de l'ensemble Camerata Academica Salzburg et en appelle à l'alto de Veronika Hagen pour la Sinfonia Concertante (K. 364). Ne tergiversons pas, la rencontre de l'altiste et du violoniste donne un pur moment d'extase et d'éloquence musicales que le duo tempère par un sens inné du phrasé. Les deux musiciens déploient d'un commun accord la trame de la Sinfonia concertante en échangeant le propos musical qui se transmet d'un registre à l'autre des cordes, comme pour mieux préciser la teneur et le sens intérieur de ses propres phrases ! Le dialogue sensuel et langoureux du mouvement lent (andante) ravit les sens par une coloration rustique et mélancolique que nous n'avions plus entendue depuis bien longtemps si ce n'est avec Arthur Grumiaux (Philips), Sigiswald Kuijken (Denon) ou Oistrakh (Chant du Monde). Augustin Dumay n'en est d'ailleurs pas à sa première version au disque puisqu'il avait déjà enregistré la même Sinfonia Concertante avec Gérard Caussé en 1988 (EMI). Cette fois-ci, il joue et dirige du bout de l'archet son intégrale de l'œuvre concertante pour violon dont on ne manquera pas de se souvenir ! Son jeu raffiné, princier, éloquent et gracieux touche par une simplicité qui balaie les sempiternelles volontés ostentatoires de ce type de répertoire. Après tout, n'a-t-on par affirmé qu'interpréter Mozart exigeait avant tout renoncement et effacement ? Dumay ne démontre rien, il partage ses acquis et communique avec amusement les travers humains d'un Mozart triste, mélancolique, joyeux ou inconscient de son avenir précaire. Coquin et gracieux, Mozart a vécu en passionné insatiable, contraint malgré lui de composer en tenant compte des inconvénients des limitations humaines. Augustin Dumay met en relief les travers ambigus de cette passion sans se soucier un instant des préoccupations bassement terrestres.
(Bruxelles, le 18 octobre 2000)
Antonin Dvorak (1841-1904) : Concerto pour violon op.53 / Edward Elgar (1857-1934) : Sonate pour violon et piano op.82. Maxim Vengerov (violon), Revital Chachamov (piano), New York Philharmonic dir. Kurt Masur. Enregistrement live. (Teldec 4509 96300-2)
Peu de violonistes se sont hasardés à jouer le seul et unique Concerto pour violon de Dvorak, longuement retravaillé sur les conseils du virtuose Joseph Joachim, en qui le compositeur tchèque avait pleine confiance. Son éditeur berlinois, Fritz Simrock, avait su trouver les mots pour le convaincre d'entreprendre une telle oeuvre ; or, si la commande fut acceptée en 1879, la création se fit attendre jusqu'en 1883 à Prague : Frantisek Ondricek révéla une composition passionnée et atypique dédiée à Joachim. Dès le premier mouvement, soliste et orchestre exposent d'entrée le matériau thématique qui reviendra par la suite en alternance avec d'autres épisodes en figurations, à la manière d'un rondo ; c'est dans le mouvement conclusif que se glissent deux formes du folklore tchèque, le furiant et la doumka, respectivement danse et chant traditionnels. Pourtant, le registre du thème reste grave et torturé, d'un extraordinaire pouvoir émotionnel et expressif qui séduisit des virtuoses de l'Adagio tels que Sarasate et Oistrakh. Le jeu de Maxim Vengerov, intense et soutenu, se heurte malheureusement au souvenir cuisant de l'interprétation de David Oistrakh dirigé par Kyrill Kondrachine, enregistrée en 1949 (et rééditée chez BMG en 1997) alors que l'Union Soviétique après avoir triomphé du fascisme, se révélait un nouvel oppresseur. Cette toute nouvelle version, dirigée par Kurt Masur, souffre de la comparaison. Belle et touchante, précise et intérieure, elle chante sans troubler, séduit sans bouleverser, impeccable et lointaine. Couplée avec la Sonate pour piano et violon d'Elgar, qui admirait Dvorak, elle encourage à une retraite calme et paisible hors de tout contexte historique. Edward Elgar la composa en effet en septembre 1918 dans son cottage de l'East Sussex, à Brinkwells, après une année blanche loin de l'écriture musicale. On y perçoit un étrange détachement, une forme de mélancolie un peu artificielle interprétée cependant avec ampleur et précision par Vengerov et Chachamov. Ce disque, techniquement irréprochable et accompli, nous préserve de toute émotion musicale trop forte.
(Bruxelles, le 2 octobre 2000)
Devil's dance : Oeuvres de John Williams, John Morris, Edvard Grieg, Camille Saint-Saens, Johannes Brahms ... Gil Shaham (violon), Jonathan Feldman (piano) (DG 463483-2)
L'idée semble diabolique mais après tout le diable a bien le droit de s'amuser un peu avec un de ses serviteurs, non ? L'archet dudit serviteur lui sert, ne vous en déplaise, à illustrer l'étendue de ses talents que l'on sait pyrotechniques, sulfureux et affreusement tentants pour ceux qui, comme Doktor Faust commirent l'imprudence de lui vouer leur âme ! Vous l'aurez compris, le projet machiavélique de Gil Shaham lui a échappé et le démon s'est chargé de lui insuffler le vent maléfique que certains compositeurs, contaminés par la muse noire, avaient jadis confondu avec l'inspiration de l'âme musicale. Maître et esclaves sont donc réunis pour des festivités, noires et suaves dont on se complaît à dire qu'elles ont un petit quelque chose d'intrigant... La tentation était sans doute trop grande : Gil Shaham n'a pas résisté aux attraits de l'ange noir qui dans les ténèbres, change d'apparence et briserait par sa séduisante diversité la ténacité d'un éventuel refus. Les compositeurs envoûtés que le jeune virtuose américain a sélectionnés sont bien entendu ses favoris mais attention d'autres surgissent ! Shaham frétille comme un diablotin et ensorcèle, l'archet enflammé, tous les êtres qu'il croise. Nous n'oserons nous attarder à en parler davantage car ... Lucifer n'est pas loin !
(Bruxelles, le 28 août 2000)
Béla Bartok (1885-1945),Concerto pour violon alto et orchestre ; Peter Eötvös (1944), Replica ; György Kurtag (1926) Mouvement pour violon alto et orchestre : Kim Kashkashian et le Netherlands Radio Chamber Orchestra, dir. Peter Eötvös (ECM 465420-2)
L'alto est-il le parent pauvre du violon ? Le fait est que certains musiciens, frustrés d'être rangés catégoriquement au rang de troisième violon se rebellèrent dans les dernières décennies du XXème siècle contre cet inamovible et injuste état musical. Hindemith, Tertis et Primrose furent les premiers à élever la voix. Ce dernier commanda d'ailleurs un concerto à Belà Bartok qui n'eut malheureusement que le temps d'en peindre l'esquisse juste avant sa mort, en 1945. C'est un plus jeune compositeur hongrois, Tibor Serly (1900-1978) qui l'acheva au bout de 4 ans de recherches ! Nul mystère à ce que l'alto prenne son essor dans un pays tel que la Hongrie où jaillissaient les cultures musicales provinciales : le "troisième violon" semblait l'instrument privilégié d'une voix nouvelle, grave, dynamique, sombre et profonde. Les influences populaires se détachaient de l'obscurité grâce à l'alto jusqu'ici négligé. György Kurtag, dix ans plus tard, passait son examen de fin d'études à l'Académie Liszt de Budapest en osant une "ballade romantique" sous forme d'un Mouvement pour violon alto et orchestre ; quant à Peter Eötvos, il répondit en 1997 à une commande de la Scala de Milan en écrivant Replica, aria pour alto qu'il qualifie de "réponse, objection, contradiction, dialogue permanent" entre l'alto solo et les 5 altos de l'orchestre et que créa à ses côtés la violoniste Kim Kashkashian. On parle volontiers du timbre obscur et masculin du violon alto ; la vibrante et lumineuse présence d'une interprète féminine dément ces codifications réductrices. Kim Kaskashian éveille la dangereuse sensualité de cet instrument aux accords parfois menaçants en provoquant de troublants frissons. Elle installe l'ambiguïté dans un indéfinissable et délicieux effroi.
(Bruxelles, le 29 juillet 2000)
Rodion Shchedrin (1932),Concerto Cantabile, Igor Stravinsky (1882-1971), Concerto pour violon et orchestre en ré majeur & Piotr Ilyich Tchaikovsky (1840-1893) Sérénade mélancolique Op.26 : Maxim Vengerov & The London Symphony Orchestra dir. Mstislav Rostropovich (EMI 7242 5 56966-2)
Cet album présente trois oeuvres pour violon, chacune dédiée par un compositeur à un violoniste attitré : Tchaikovsky écrit en 1875 la Sérénade mélancolique pour Leopold Auer, successeur de Wieniawski au Conservatoire de Saint-Pétersbourg, qui la déclare, avec hostilité, injouable ; Stravinsky frémit d'angoisse quand le virtuose Samuel Dushkin lui confie sa crainte de ne pas être capable de jouer les premiers accords du début de chaque mouvement du concerto qu'il a créé pour lui sous l'impulsion de Willy Strecker, des Editions Schott de Mayence ; d'autant que le compositeur a hésité à se lancer dans l'aventure : il ne joue pas lui-même du violon, même s'il avait déjà destiné cet instrument au Diable de l'Histoire du Soldat. Shchedrin affiche une claire prédilection pour la forme concertante : le Concerto Cantabile, dédié à Maxim Vengerov qui le crée le 10 juillet 1998, désire atteindre "la tension dans l'âme des notes, également dans la manière dont elles sont produites." Maxim Vengerov relève ce défi pour les trois oeuvres, avec une acuité foudroyante, surprenant de précision, de rigueur et de sobriété ! On se souvient de ses démonstrations de virtuosité assez ostentatoires lors de son passage à Bruxelles, en 1999. Ici, ni excès, ni surenchère; arrogance et afféterie ont totalement disparu... Sous la baguette d'un Rostropovich attentif et exigeant, dans le corps du violon de Vengerov, bois, archet, cordes, l'âme slave vole, roule, gronde, se cache, surprend, saisit, s'amuse, crie sa douleur, chante, pleure avec intensité, simplicité, profondeur et générosité.
(Bruxelles, le 14 avril 2000)
Barber (1910-1981) & Meyer (1960) : Violin Concertos, Hilary Hahn & The Saint Paul Chamber Orchestra dir. Hugh Wolff (SK 89029)
Le troisième mouvement du Concerto pour violon et orchestre de Samuel Barber, fougueux Presto in moto, découragea le musicien pour lequel il avait été composé. Il faut préciser qu'il s'agissait d'une commande particulière : Samuel Fels, un gros industriel de Philadelphie, avait chargé le jeune Barber, alors âgé de 29 ans, d'écrire une pièce tout spécialement pour son fils, le violoniste Iso Briselli. "Manque d'éclat des deux premiers mouvements", trop angoissés au goût du père et du fils commanditaires, "tension injouable" du troisième : "remboursez" ! Si le jeune violoniste Herbert Baumel, élève du Curtis Institute, n'avait brillamment démontré qu'il n'en était rien, Barber aurait certainement dû restituer le financement de son voyage créatif en Suisse... Hilary Hahn, de la pétulance passionnée de ses 19 ans, relève à son tour le défi, elle-même élève du Curtis Institute où Jascha Brodsky fut son professeur. Jeunesse, virtuosité, flamme et fraîcheur frémissante portent très haut ce Concerto de Barber avec légèreté et acuité. Celui d'Edgar Meyer, tout spécialement écrit pour la violoniste ( première pièce dont elle assume la création, en concert et sur disque), sans doute moins poignant et plus sucré, est pourtant défendu avec le même enthousiasme. Hilary Hahn manifeste un sens précis de la volte-face : tendresse, abandon et rupture soudaine, claire, nette, cristalline. Sa vitalité l'écarte des pièges du lyrisme appuyé et de la pesanteur.
(Bruxelles, le 1er avril 2000)
Eight Seasons : Antonio Vivaldi (1678-1741), Astor Piazzolla ( 1921-1992) , Kremerata Baltica dir. Gidon Kremer (Violon soliste) (Nonesuch 79568-2)
Gidon Kremer nous rappelle, à juste titre, que la musique "est venue au monde bien avant le verbe", "juste là, depuis la nuit des temps", "code spirituel et physique"... Il choisit encore, en exergue de cet enregistrement, le poème "Nuages" de Joseph Brodsky, qui étire, défait et libère le temps. Pourquoi s'étonner, dès lors, que soient réunies ici les quatre saisons de deux compositeurs aussi éloignés dans le temps que dans l'espace : Vivaldi le Vénitien et Piazzolla l'Argentin dialoguent au rythme des révolutions de la terre. Du printemps italien à celui de Buenos Aires, la construction intelligente et lumineuse de la Kremerata Baltica, sous la vivacité impérieuse de Gidon Kremer, évoque des atmosphères hautes en couleurs et d'une invention mélodique foisonnante. Il fallait l'impétuosité et l'exubérance de musiciens virtuoses pour que vibrent, grincent et frémissent les violons sensuels de Vivaldi et Piazzolla ! L'affolante vigueur rythmique du prêtre italien répond aux accents charnels du maître du tango argentin. Kremer ose des échos, des rencontres, des croisements subtils de partitions avec une détermination fougueuse et une ardeur bouleversante. Un disque troublant, de fièvre et de nuit, tout éclaboussé de lumière.
(Bruxelles, le 17 mars 2000)
Sibelius (1865-1957) Goldmark (1830-1915) : Violin Concertos , Joshua Bell (violon), Los Angeles Philharmonic, dir. Esa-Pekka Salonen (Sony Classical SK 65949)
Saviez-vous que Jean Sibelius fut l'élève de Karl Goldmark vers 1890 ? Et que tous deux avaient étudié le violon dans leur jeunesse... ce qui explique sans doute l'importance cruciale de cet instrument dans leurs compositions. Ces quelques points communs une fois nommés, c'est probablement là tout ce qui les rapproche au cœur du romantisme de l'époque. Le Finlandais se tourna vers le chant des épopées nordiques tandis que, fils d'un chantre juif hongrois, Goldmark pencha pour les harmonies hébraïques et gitanes. Son Concerto n°1 en la mineur, op.28 est certainement la plus jouée de ses oeuvres pour beaucoup tombées dans l'oubli. Le Concerto en ré mineur op.47 de Sibelius dut attendre une bonne cinquantaine d'années avant d'atteindre la popularité qu'il connaît aujourd'hui... jusqu'à être imposé aux épreuves des concours les plus prestigieux. Le jeune violoniste américain Joshua Bell s'efforce d'explorer les deux oeuvres en parallèle sous la non moins jeune baguette du Finlandais Esa-Pekka Salonen, à la tête du Los Angeles Philharmonic. L'enthousiasme et le dynamisme de leur interprétation échouent pourtant avec une terrible lourdeur entre allegro et andante ! Goldmark disait vouloir mêler Wagner à Mendelssohn... Pouvait-on en dire autant de Sibelius?... et pourtant Esa-Pekka Salonen guide son orchestre comme il conduirait une cavalerie tandis que Joshua Bell se perd en de douloureuses articulations violonistiques, sirupeuses ou arrachées, sans direction ni finesse. Bonnes intentions, caricature et manque de clarté ici-même ne suffiront pas à nous empêcher d'aller faire un tour du côté d'autres prestations, plus réussies, de Joshua Bell. Nous vous renvoyons pour cela à nos archives pour un Short Trip Home : Joshua Bell (violon) & Edgar Meyer (contrebasse) avec Sam Bush (mandoline et violon) & Mike Marshall (guitare, violon, mandole)(Sony Classical, SK 60864) ou un Nicholas Maw (1935) : Concerto pour violon et orchestre (1993), Joshua Bell, violon et le London Philharmonic Orchestra, dir. Sir Roger Norrington. (Sony Classical SK 62856)
(Bruxelles, le 12 janvier 2000)
Nikolaj Znaider live : Henryk Wieniawski (1835-1880), Ernest Chausson (1855-1899), Eugène Ysaÿe (1858-1931), Claude Debussy (1862-1918), Jean Sibelius (1865-1957) Sophie Rachlin (piano), Royal Philharmonic Orchestra of Flanders, dir. Marc Soustrot (CYP9608)
Le 3 juin 1997, le pianiste danois Nicolaj Znaider enchantait le public du Palais des Beaux-Arts, venu assister à la finale du Concours Reine Elisabeth. Le jury était conquis puisque quatre jours plus tard, le jeune et talentueux violoniste fut sacré premier lauréat. Son premier disque fait découvrir à ceux qui n'étaient pas dans la salle ce jour-là sa prestation en direct, vive, aiguë, sincère et investie de la fougue de ses 22 ans clairs et dynamiques. L'éclat de ses interprétations dépasse leur virtuosité exceptionnelle : son violon traduit toute la lumière et l'ardeur de la jeunesse ; même inquiète, fiévreuse ou impatiente dans le Concerto op.47 de Sibelius, elle resplendit de force et de santé. Il semble vaincre les obstacles et les angoisses avec une joie ferme, un sourire de générosité forte et radieuse, une puissance consciente, une sève confiante qui puise sa vitalité dans une intériorité profonde et sincère. Il est frappant de mettre côte à côte son interprétation de Sibelius et celle d'Oistrakh, toutes deux bouleversantes et vraies et si dissemblables. Oistrakh traversé d'une lueur nocturne déchirante, Znaider de rayons solaires tout aussi intenses. Soulignons également la sonate n°2 pour violon d'Eugène Ysaÿe, dont l'une des six sonates op.27 est traditionnellement imposée en demi-finale. Même souffle rayonnant, même acuité, même amour, tout comme pour la polonaise de Wieniawski, le poème de Chausson et la sonate de Debussy. Voilà donc un musicien à suivre de près et qui prouve bien que la musique classique peut, au-delà des traditions et des acquis, se révéler à travers de nouvelles et frémissantes sources.
(Bruxelles, le 3 janvier 1999)
Nigel Kennedy: Classic Kennedy , Oeuvres de Vivaldi, Brahms, Sarasate, Satie..., Nigel Kennedy, violon et l'English Chamber Orchestra, dir. Paul Barritt. (EMI Classics 7243-5-56923-2)
L'enfant terrible du violon, vagabond du rock et du jazz, revient dans le monde classique avec un album "tout public", censé plaire au plus grand nombre. Résultat : tous les poncifs du genre y sont réunis pour les besoins de l'entreprise! Des Méditations de Thaïs, aux Airs Bohémiens de Sarasate, en passant par la Danse Hongroise n°5 de Brahms et le Czardas de Monti, tout y est. Quant au style du violoniste britannique, il est difficile d'en définir la ligne directrice, tant la volonté d'accrocher son public y est manifeste. On aurait souhaité plus de simplicité, de communication et de respect du public, si large soit-il, mais le mauvais goût est finalement à la portée de tous... et lorsqu'il épouse les vices du lucre, il frise la vulgarité artistique! Allez circulez !
(Bruxelles, le 15 novembre 1999)
Mendelssohn (1809-1847), Glazunov (1865-1937) : Concertos pour violon et orchestre , Leila Josefowicz , violon et l'orchestre symphonique de Montréal, dir. Charles Dutoit. (Philips 464059-2)
Âgée d'à peine 20 ans, Leila Josefowitz a déjà un solide parcours derrière elle! Elle signe ici son 5e disque pour Philips comme si elle débutait avec lui sa carrière, car le concerto de Mendelssohn sert généralement de faire-valoir violonistique pour démontrer un art en devenir. Une chose est sûre, elle a du talent et sait parfaitement ce qu'elle veut ! Elle affirme d'ailleurs: " J'avais environ dix ans lorsque j'ai joué pou la première fois le concerto de Mendelssohn... j'ai grandi avec cette oeuvre, vécu avec elle à mes côtés, si bien que je me sens en pleine confiance à l'idée de l'enregistrer aujourd'hui..." On ne compte plus les versions du "Mendelssohn" et pourtant la jeune violoniste américaine parvient encore à captiver son auditoire malgré des mélodies tant rabâchées. Le concerto de Glazunov est quant à lui bien moins populaire et nous pouvons nous réjouir de constater que la nouvelle génération s'y intéresse, comme à Tchaikovsky, Brahms et les autres... Gil Shaham, un autre prodige américain, l'avait enregistré pour DG et il n'est guère surprenant que Leila Josefowitz ait été intriguée par le lyrisme, la fougue et la force d'une oeuvre si injustement délaissée! Heureusement que le "Roi David" (Oistrakh) la jouait régulièrement lorsque l'occasion s'en présentait et nous a laissé, de l'âme slave, des enregistrements inoubliables chez BMG (Mélodyia).
(Bruxelles, le 8 novembre 1999)
Nicholas Maw (1935) : Concerto pour violon et orchestre (1993), Joshua Bell, violon et le London Philharmonic Orchestra, dir. Sir Roger Norrington. (Sony Classical SK 62856)
Si le jeune violoniste Joshua Bell, né il y a trente ans en Indiana, se passionne pour les compositeurs de son époque, tels qu'Edgar Meyer et John Corigliano, ceux-ci le lui rendent bien puisque Nicholas Maw a attendu de le découvrir pour écrire le concerto pour violon sur lequel il méditait depuis de nombreuses années déjà : "C'est tout juste le musicien qu'il me faut : un vrai soliste romantique."* Né en 1935, Nicholas Maw est souvent comparé à Brahms, né en 1833, tous deux incarnant le crépuscule romantique d'une fin de siècle. Entre les deux, Berg, Schoenberg et Stravinsky ont bousculé la tonalité, l'ont étirée, distordue, lacérée en de longues plaintes expressives, d'imprévisibles ruptures, d'intenses mélodies brisées. Le violon intense et vibrant de Joshua Bell épouse avec luminosité ce lyrisme tourmenté. Il reste d'une clarté aiguë, parfaitement découpée, sans jamais tomber dans le piège du sentimentalisme. Pour ceux qui regardent la fin du siècle avec un mélange de spleen et de délectation, ce disque entretient savamment souffrance et volupté, angoisse et délices.
* Voir livret, texte de Bruce Adolphe
(Bruxelles, 2 novembre 1999)
Vivaldi (1678-1741)1678-1741)1678-1741) : Le quattro stagioni, Anne-Sophie Mutter, violon et les Trondheim Soloists. (DG463259-2)
Il fallait bien que dame Anne-Sophie réenregistre l’œuvre la plus populaire du « prêtre roux » et en restitue ses propres couleurs par le biais de saisons déjà bien éculées par ses éminents collègues. La grande surprise de cette nouveauté est cependant ailleurs : Mutter en a profité pour diriger les Trondheim Soloists, du bout de son archet, histoire de garder l’unité d’un style qu’elle était désormais en droit de contrôler et sans doute d’affirmer. Disons-le d’emblée, la favorite de Karajan, avec qui elle avait déjà gravé les saisons pour le label EMI est au sommet de son art même si le résultat final laisse une impression de déjà vu et…entendu ! Avouons ici notre lassitude de critique désabusé, en proie au doute lorsque talent et musicalité deviennent les faire-valoir d’une labellisation publicitaire et commerciale dont l’Art est le grand perdant ! Ce Vivaldi est sans doute un passage « obligé » qui permettra d’autres découvertes plus captivantes.
(Bruxelles, le 23 octobre 1999)
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