VOIX

 

 

 

 

 

Great Handel : Airs de George Frideric Handel (1685-1759) extraits de Sémélé / Messiah / Serse / La Resurrezione / Acis et Galatée / Ariodante / Samson / L'Allegro, Il Penseroso ed il Moderato / Jephta. Ian Bostridge (ténor), Kate Royal (soprano), Orchestra of the Age of Enlightment, dir. Harry Bicket. (EMI 0946 3 82243 2 7)

                Ian Bostridge se fait plaisir (et nous réjouit !) en gravant quelques airs pour ténor choisis parmi les principaux opéras de Haendel, et subtilise au passage aux contre-ténors le "Scherza infida" d'Ariodante pour lequel il eut un incontournable coup de foudre !  S'il a bien conscience de heurter les puristes qui apprécient peu les transcriptions tant il existe un immense répertoire pour ténor, Bostridge prend le risque avec un bel aplomb et une émotion vibrante et juste. Certes, "Ombra mai fu", extrait de Serse, était lui aussi initialement destiné aux castrats mais il est légitime de se demander aujourd'hui où placer l'intérêt d'une interprétation, où transgresser l'interdit musical, où commence le sacrilège lorsque l'interprète entre avec art et passion dans l'incarnation d'un rôle qu'il fait trembler et vivre... La compilation, ici, est belle et lumineuse, servie par la délicatesse et l'intensité de l'Orchestra of the Age of Enlightment dirigé par Harry Bicket. La chaleur du timbre de Bostridge, sa souplesse et son élégance conviennent à la distinction des héros de Haendel, tendres, violents et résistant aux conventions. On passe alors un agréable moment en compagnie du ténor, même si quelques airs hors contexte peuvent laisser tout auditeur sur sa faim...

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 12 juillet 2007)

 

Paysages du souvenir : compositeurs basques contemporains. Carlos Mena (contre-ténor), Susana Garcia de Salazar (piano). (Harmonia Mundi HMC 987073)

                Beaucoup d'émotion dans ces paysages qui explorent les proches souvenirs du pays basque : mystérieuses montagnes, pieds de vignes, amours solaires, mélancolique "horizon rouge" derrière "le franc des coteaux bleus". La voix exceptionnelle de Carlos Mena, d'une chaleureuse limpidité, avive la mémoire d'un passé encore proche et frémissant dans ces chansons peu connues et souvent inédites de compositeurs qui ont traversé le XXème siècle. Avec intelligence et sobriété, il évoque la douceur des "sons lointains" et leur beauté nostalgique. Le naturel et la douceur du contre-ténor né à Vitoria-Gateisz, où siège le gouvernement de la Communauté autonome basque, rencontrent la profonde concentration de la pianiste Susana Garcia de Salazar, native de la même ville qui semble les avoir inspirés tous deux. On sent vibrer dans cet album des racines communes, une culture riche et envoûtante, des compositions de Jesus Guridi en 1905, où le folklore se coule avec expressivité dans les codes d'une musique plus normative, aux partitions plus arides et déstructurées de Carmelo Bernaola en 1997. L'on y entend la déchirure et l'amour ardent qui la panse et l'avive, comme inséparables d'un même attachement à la terre basque. "Votre trace resplendit dans l'ombre / De la douleur qui ennoblit tout / De l'amour qui ennoblit tout." (Amor de Carmelo Brenaola).

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 18 mai 2007)

 

 

Des Knaben Wunderhorn : lieder de Gustav Mahler (1860-1911). Du "Cor merveilleux de l'enfant", d'Achim von Arnim et Clemens Brentano. Sarah Connolly (mezzo-soprano), Dietrich Henschel (baryton), Orchestre des Champs-Elysées, dir. Philippe Herreweghe. (Harmonia Mundi HMC 901920)

                    Au début du XIXe siècle, Clemens Brentano et Achim von Arnim collectèrent dans les campagnes du sud de l'Allemagne des chants populaires anciens dont ils publièrent un recueil de 1805 à 1808. Gustav Mahler en tira parti pour la grande majorité de ses Lieder. Il en écrivit vingt-quatre de 1887 à 1901 pour le cycle du Knaben Wunderhorn, dont quinze avec orchestre et neuf avec piano. Philippe Herreweghe en a retenu quatorze avec orchestre, terminant par le très signifiant Urlicht, "Lumière originelle", qui éclaire véritablement la tonalité de cet album, intense et rayonnant, grave et caustique à la fois. "Ô petite rose rouge, / L'homme vit dans la misère la plus noire, / L'homme vit dans l'affliction la plus profonde (...) Le bon Dieu me donnera une petite lueur, / Qui m'éclairera jusqu'au seuil de la vie éternelle !" Le cor merveilleux de l'enfant évoque sur fond d'héroïsme, la vaillance exaltée des soldats, leur jeunesse ardente et leur angoisse troublante face à la mort, qu'ils affrontent dans un élan initiatique au moment où l'amour les tenaille et les porte. Philippe Herreweghe entre dans leurs marches vaillantes avec la sensibilité nuancée qui préserve ses choix musicaux de toute interprétation hâtive ; il investit les étranges paradoxes de l'univers de Mahler en explorant leur vie foisonnante, leurs failles soudaines qui mènent pourtant à une vibrante plénitude. Les voix de Dietrich Henschel et Sarah Connolly se complètent admirablement, chaudes, enveloppantes, émouvantes. Pas un seul instant leur interprétation ne cède à la caricature ni à la scansion brutale (soldatesque ?) que de nombreux et précédents enregistrements ont souvent privilégiés ; ils habitent au contraire les multiples sens de ces lieder portés par la légende, les récits épiques et merveilleux tirés de la vie simple des pauvres gens : humilité, sobriété, humour, insolence, sentiment... On perçoit dans leurs inflexions la candeur lumineuse et les ombres grinçantes, la vie, la mort et leurs jeux fantasques ; la lucidité et l'espoir.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 22 mars 2007)

 

 

Il duello amoroso : cantates de chambre de Georg Friedrich Haendel (1685-1759). Amarilli vezzosa (Il duello amoroso) HWV 82 / Nel dolce tempo HWV 135b / Vedendo Amor HWV 175 / Sonate en trio op.2 N°1 en si mineur / Mi palpita il cor HWV 132c. Andreas Scholl (contre-ténor), Hélène Guilmette (soprano), Accademia Bizantina dir. Ottavio Dantone. (Harmonia Mundi HMC 901957)

                 Dès son arrivée en Italie, à 21 ans, Georg Friedrich Haendel sut harmoniser les émois de sa jeunesse amoureuse au goût prononcé de la noblesse italienne pour l'élégance des cantates destinées aux voix solistes et basse continue. L'Arcadie, ce séjour idyllique des dieux et des hommes dans la Grèce ancienne, fascinait les esprits par sa fraîcheur pastorale et ses récits passionnés d'amours infinies... et souvent transies. Or, Haendel racontait de romantiques histoires en musique, variant les acteurs et scrutant les émotions avec une inventivité féconde, qu'il s'agît des amours (rarement) heureuses d'un chanteur et d'une nymphe (Nel doce tempo), de l'ironique position d'un chanteur encagé par sa belle cruelle (Vedendo Amor), de ses palpitations angoissées (Mi palpita il cor) ou d'un véritable duel amoureux opposant un contre-ténor à une inaccessible et moqueuse soprano (Il duello amoroso). Le pari d'un tel album n'était pas si facile à relever et le risque de sombrer dans la préciosité menaçait dangereusement les interprètes. C'est tout au contraire la grâce et la sobriété des chanteurs environnés par l'harmonieuse légèreté des musiciens, qui nous surprennent et nous enchantent. La voix d'Andreas Scholl, tout en retenue, combine la sophistication du détail et la clarté de l'innocence ; il semble avec intelligence privilégier les demi-teintes, suivant l'évolution de son timbre qui, s'il semble moins limpide et aérien qu'à ses débuts, touche par la qualité de ses nuances. A ses côtés dans la cantate Amarilli vezzosa, la jeune Québécoise Hélène Guilmette (deuxième lauréate du Concours Reine Elisabeth 2004) confirme l'éclat et la douceur de son talent d'une virtuosité lumineuse,  mais gagnerait encore à intérioriser son personnage, dont on perçoit davantage la beauté que l'ambiguïté. Enfin, sans céder aux fioritures, les solistes réunis dans l'Accademia Bizantina sous la direction d'Ottavio Dantone, retiennent par la délicatesse de leur jeu, paisible et frémissant.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 22 mars 2007)

 

Simone Kermes, soprano. Amor sacro : motets d'Antonio Vivaldi (1678-1741). In furore justissimae irae RV 626 / Nulla in mundo pax sincera RV 630 / In tirbato mare irato RV 627 / Sum in medio tempestatum RV 632. Venice Baroque Orchestra, dir. Andrea Marcon. (Archiv 477 5980)

                La soprano allemande Simone Kermes retrouve, chez Archiv, le Venice Baroque Orchestra et Andrea Marcon avec lesquels elle avait enregistré en 2004 la brillante et très enlevée Andromeda Liberata de Vivaldi. Ensemble, ils abordent cette fois quatre motets solistes du prolifique compositeur vénitien, composés dans une même veine lyrique propice à l'interprétation des émotions les plus diverses : la fureur divine, l'humilité du pénitent, l'amour fervent... Vivaldi prisait les métaphores chères à l'opéra et excellait à défier ses chanteurs par de frémissants morceaux de bravoure ; qu'il s'agisse d'évoquer "la tourmente d'une mer déchaînée", "un navire pris dans d'effroyables bourrasques", le sourire des étoiles ou les larmes de repentir, Simone Kermes maîtrise et libère sa voix avec une éclatante ferveur, sans jamais sombrer dans la parodie ni l'affectation. N'oublions pas qu'au XVIIIe siècle, les motets étaient souvent destinés à l'élévation pendant la messe ; on imagine sans peine l'exultation à laquelle ceux de Vivaldi pouvaient mener. La voix nuancée de Simone Kermes, claire, profonde ou grondante, nous entraîne dans leur sillage spirituel en incarnant les vibrations de la chair et le souffle sensuel des tentations humaines. Elle ne trébuche pas davantage dans les graves que les aigus, souple et mélodieuse ; car si elle s'envole gracieusement, il semble qu'un lien l'attache toujours à la gravité de la terre qui habite le timbre chaud de sa voix. Le tempo choisi par Andrea Marcon, vif et mesuré, nous permet d'apprécier sans hâte l'inventivité et les circonvolutions vivaldiennes. Le Venice Baroque Orchestra saisit le rythme énergique et percutant de Vivaldi sans le vouloir artificiellement endiablé. Belle et exaltante, cette vision des motets solistes de Vivaldi est une jolie réussite !

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 8 mars 2007)

 

Nicole Cabell, soprano. London Philharmonic Orchestra, dir. Sir Andrew Davis. Airs de Puccini, Gounod, Menotti, Delibes, Gershwin, Tippett, Berlioz, Charpentier, Donizetti. (Decca 475 7661) Lire notre entretien avec Nicole Cabell.

                En juin 2005 , Nicole Cabell se dévoilait sur la scène internationale en remportant haut la main le Grand Prix du Concours BBC de Cardiff, Singer of the World , remis par Dame Joan Sutherland en personne ! A 29 ans, la rayonnante soprano lyrique enregistre son premier disque chez Decca, franc, honnête, émouvant et percutant comme sa personnalité vocale. Avec simplicité et intelligence, elle compose un programme qui lui ressemble, nourri de morceaux qu'elle aime et qui correspondent à sa voix. On y retrouve la Teresa du Benvenuto Cellini de Berlioz, qui impressionna fortement le jury de Cardiff, Musette de La Bohème de Puccini, Juliette dans l'opéra de Gounod, Norina du Don Pasquale de Donizetti... mais aussi Summertime de Gershwin ou un extrait d'A Child of our Time de Tippett. De chacune de ces belles et tragiques héroïnes, elle révèle dans la nuance la fraîcheur et l'intensité. La diversité des airs choisis dévoile sans épate sa puissance dramatique, l'étendue et l'acuité de son travail stylistique. Sa voix vibre avec lumière, chaude et d'une profondeur éclatante, légère et souple dans les aigus les plus périlleux, fluide et généreuse d'un extrême à l'autre du spectre sonore. La complicité du London Philharmonic Orchestra dirigé par Andrew Davis permet d'apprécier pleinement sa voix sensible et radieuse. Une heureuse apparition !

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 12 février 2007)

 

 

Transcriptions 2. Brigitte Engerer (piano), Solange Anorga (soprano solo), Les Monts du Reuil (continuo), Accentus dir. Laurence Equilbey. (Naïve V 5048) - Lire notre entretien avec Laurence Equilbey -.

                Laurence Equilbey et l'ensemble Accentus enregistrent leur deuxième disque de transcriptions pour répertoire de chœur a cappella. Six ans après le premier, ce nouvel album brille tout autant par sa rigueur et sa beauté ! Les voix sont traitées de façon orchestrale à partir d'œuvres nullement destinées à être chantées, ce qui a suscité de nombreuses réflexions sur les textures, les registres et les mises en texte des parties non chantées. Les compositeurs-transcripteurs contemporains : Franck Krawczyk (*1969) voué à Vivaldi, Prokofiev et Schubert, Clytus Gottwald (*1925) dédié à Schubert, Mahler et Wagner, Gérard Pesson (*1958) qui se penche sur Ravel et Scriabine, et Thierry Machuel (*1962) tenté par Ravel, y côtoient leur homologue du XIXe, Peter Cornelius (1814-1874) qui écrivit à cet égard des textes destinés à être chantés sur des partitions instrumentales de Bach et Schubert. Nulle hérésie donc à appliquer des techniques vocales sur des œuvres orchestrales mais une inventivité riche et féconde qui s'appuie sur des modèles de référence avec respect et exigence. Les transcripteurs eux-mêmes sollicitent ce travail sensible de recomposition de la mémoire et de retrouvailles avec l'émotion originelle qui a suscité une pièce particulière. Partitions-palimpsestes, ces transcriptions sont interprétées avec une telle ferveur, une redécouverte si frémissante et fraîche par l'ensemble Accentus, que le moindre débat d'idées, s'il en était, se disséminerait aux quatre vents. Citons Flaubert avec Laurence Equilbey : "La forme, c'est le fond qui remonte à la surface."

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 1er décembre 2006)

 

Betrachte, meine Seel. Airs sacrés de Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Grosser Herr, o starker König / Duo extrait de l'oratorio de Noël / Betrachte, meine Seel / Extrait de la Passion St Jean et St Matthieu ;  George Frideric Händel (1685-1759) : Behold, I tell you a mystery / The Trumpet shall sound ; Joseph Haydn (1732-1809) : Vom Widder strahlet jetzt / Extraits des Saisons et de La Création ; Felix Mendelssohn (1809-1847) : Herr Gott Abrahams / Extraits d'Elias et de Paulus ; Bonus : Swing Low, Sweet Chariot (arr. Meyer). Thomas Quasthoff (baryton basse), Sibylla Rubens (soprano), plage 2. Staatsopernchor Dresden, Staatskapelle Dresden, dir. Sebastian Weigle.  (DG 00289 477 6230)

                Thomas Quasthoff nous livre ici, comme en confidences, l'album rayonnant des airs sacrés qu'il préfère. Aucune conviction religieuse n'en détermine les morceaux choisis, hormis celle qu'il dédie ouvertement à la musique. On cherchera vainement une unité logique et raisonnée au contenu de ce disque, pourtant tissé d'un même élan et d'une lumière nuancée qui traversent le doute, la douleur et une passion profonde pour la vie. La voix de Quasthoff se déploie avec plénitude et liberté, assumant dans ce vibrato particulier qui la rend si chaleureuse, l'étonnement et l'émoi d'exister. Sans doute fallait-il, face aux puristes, oser isoler ici et là de grands moments des Passions St Jean ou St Matthieu, mêler en soixante-six minutes des époques différentes, de Bach à Mendelssohn... Et terminer par un extraordinaire Negro spiritual, Swing Low, Sweet Chariot, si magistralement interprété, d'une voix si profonde, qu'il nous donne envie d'en entendre davantage encore sur le même registre. Thomas Quasthoff nous étonne parce qu'il nous touche directement avec une intelligence qui se passe d'abruptes justifications intellectuelles. Sa voix chante d'âme à âme, avec une maîtrise époustouflante et un sourire unique, aussi candide et pur que celui des enfants, après avoir traversé pourtant les épreuves de la maturité. La voix claire et vive de la soprano Sibylla Rubens, rejoint joliment celle de Thomas Quasthoff dans la gaieté d'un duo extrait de l'Oratorio de Noël. Choeurs et orchestre du Staatsopern et de la Staatskapelle de Dresde accompagnent en toute beauté, sous la direction expressive et sobre de Sebastian Weigle, ce séjour spirituel.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 30 novembre 2006)

 

Lux Feminae (900-1600). Montserrat Figueras (soprano), Tina Aagaard, Arianna Savall (sopranos), Begona Olavide (mezzo-soprano & psalterium), Tina Aagaard, Arianna Savall (sopranos), Begona Olavide (mezzo-soprano & psalterium), Laurence Bonnal (contralto), Pierre Hamon (flûtes), Andrew Lawrence-King (arpa cruzada), Rolf Lislevand (guitare), Driss El Maloumi (oud), Jordi Savall (lira d'arc, rebab, violes de gambe), Fahmi Alqhai, Friederike Heumann (viole de gambe), Pedro Estevan, Marc Clos, Carlo Rizzo (percussions). (Alia Vox AVSA9847) Lire notre interview de Montserrat Figueras.

                À "toutes les femmes connues et inconnues (...) qui ont vécu au sein de sociétés qui les ont laissées de côté, mais qui ont su rayonner et briller d'une lueur propre." Montserrat Figueras.

En sept temps, Montserrat Figueras invoque avec intensité la lumière de la femme : femme antique, femme nouvelle, femme joueuse, femme mystique, amante, mère et martyre. Elle pénètre son monde intérieur à travers le nombre sacré qui unit l'esprit à la terre, les quatre éléments à la Trinité. La musique révèle son intimité avec la joie, la puissance et le rythme de la danse, unissant le corps et l'âme dans une même quête mystique. On  retrouve la sibylle, déesse mère et prophétesse dont la voix chantait la sagesse et que pourtant les femmes ne purent interpréter pendant des siècles, interdites par l'église de toute parole divine. Suivent les poétesses occitanes (les trobairitz) fidèles à la pureté de l'amour courtois, puis celles que les jeux de l'amour amusent... La femme mystique, telle que Sainte Thérèse d'Avila, dévoile la sérénité de la "chambre intérieure", sa douceur grave et profonde. L'amante, la mère, la femme qui lutte et souffre... toutes se retrouvent dans la voix pleine et envoûtante de Montserrat Figueras, aujourd'hui si accomplie et d'une troublante quiétude. A ses côtés, sa fille Arianna et son époux, Jordi Savall ont réuni nombre de leurs compagnons de musique, dont l'interprétation témoigne amour, chaleur et fougue. Un superbe album, qui retrouve avec humilité le sens du sacré.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 18 septembre 2006)

 

Canciones Argentinas de Carlos Guastavino (1912-2000), Lis Gianneo (1897-1968), Abel Fleury (1903-1958), Carlos Lopez Buchardo (1881-1948), Angel E. Lasala (1914-2000), Astor Piazzolla (1921-1992), Manuel Gomez-Carrillo (1883-1968), Floro M. Ugarte (1884-1975), Alberto Williams (1862-1952). Bernarda Fink (mezzo-soprano), Marcos Fink (baryton-basse), Carmen Piazzini (piano). (Harmonia Muni HMC 901892)

                Marcos et Bernarda Fink : le frère et la soeur se retrouvent dans un album lumineux autour du patrimoine de la chanson de chambre argentine ; en solo ou en duo, leurs voix, amples et naturelles recréent dans des conditions intimistes les vastes horizons de leur pays, la chaleur et les accents d'un folklore mélancolique vivement coloré, sensuel et enveloppant. Le piano de Carmen Piazzini, plus qu'accompagnateur, vibre avec leur chant, clair et spontané. Nous connaissions bien le lied allemand, la mélodie française ou les songs britanniques... La cancion de camara argentine puise sa thématique et ses accents sentimentaux dans ses racines nationales, riche de l'influence européenne classique qui a formé chacun des compositeurs de la "Génération 1900", avant-garde romantique de Buenos-Aires, bientôt suivis par la "Génération du Centenaire", en référence à celui de l'indépendance de l'Argentine, jusqu'à des artistes à la personnalité fortement marquée, tels que Guastavino ou Piazzolla. Les textes simples et vivants empruntent leurs paroles à de grands auteurs comme Mistral ou Borges. Des découvertes qui régalent et réjouissent !

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 25 avril 2006)

 

 

Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Arias (et Sinfonia extraites des Cantates BWV 105, 87, 198, 19, 95, 21, 212, 36, 85, 249, 1045 ; Oratorio de Pâques BWV 249). Christoph Genz (ténor), Neues Bachisches Collegium Musicum Leipzig, dir. Albrecht Winter. (AvI-music 42 6008553 002 1)

                Christoph Genz, qui a chanté neuf ans dans le chœur de la Thomaskirche de Leipzig, parmi quatre-vingt-dix choristes, alors qu'il était enfant, avant même de peaufiner sa voix à la chapelle du King's College de Cambridge puis, de retour à Leipzig auprès du professeur Hans-Joachim Beyer et d'Elizabeth Schwarzkopf, rend un brillant et émouvant hommage à l'irremplaçable Cantor ! Il choisit parmi les cantates dont la lenteur, la solennité et la profondeur l'ont le plus séduit, les arias subtiles et variées qui les recentrent, les plus "chantantes" qui donnent à sa belle voix légère de lumineux envols. L'aria "Ach, schlage doch bald, selge Stunde", extraite de la Cantate BWV 95, laisse même entrevoir la candeur de l'enfance et les échos lointains de la voix d'un tout jeune garçon. On s'émerveille de cantate en oratorio, en écoutant la plénitude vibrante et investie de son chant, sa diction subtile et nuancée, où se retrouvent sereinement la chaleur humaine et la contemplation religieuse. Albrecht Winter dirige le Neues Bachisches Collegium Musicum Leipzig avec un constant souci de mesure et d'équilibre qui souligne avec tact la vulnérabilité et les moindres frémissements des émotions du chanteur, perceptibles dans d'élégantes modulations où le trouble n'altère jamais la maîtrise.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 6 avril 2006)

 

Hugo Wolf (1860-1903) : Prometheus. Orchesterlieder (Mörike-Lieder / Spanisches Liederbuch / Goethe-Lieder) Juliane Banse (soprano), Dietrich Henschel (baryton), Rundfunkchor Berlin, Deutsches Symphonie-Orchester Berlin, dir. Kent Nagano. (HMC 901837)

            Belle idée que de répartir l'interprétation de ce choix de lieder de Wolf, par lui-même réorchestrés, entre les voix douces et chaleureuses de la soprano Juliane Banse et du baryton Dietrich Henschel. Leurs timbres s'harmonisent et se complètent, entre tendresse et fermeté, quand leurs inflexions se teintent d'une passion fiévreuse et profondément romantique. Chaque lied, attentif aux modulations des textes poétiques de Mörike, de Goethe ou de Geibel et Heyse, condense une force dramatique et une dynamique intérieure particulières. Pris isolément, ils pourraient parfaitement donner lieu à une scène d'opéra, ce qui a d'autant plus encouragé Wolf à les orchestrer pour répondre à l'envie d'en déployer la riche palette de couleurs. La mode de l'époque n'était-elle pas à ces intermèdes nouveaux (plus prisés alors que les airs d'opéra) entre deux œuvres instrumentales ? La baguette de Kent Nagano en souligne l'atmosphère presque fantastique, troublante autant que brûlante, sans en exagérer l'inspiration parfois très wagnérienne. Il souligne certes chez Wolf la tension et l'angoisse vibrantes, mais tient la fougue de son  orchestre avec une élégante sobriété, que l'interprétation nuancée de Banse et Henschel sait rendre touchante, vulnérable, humaine. Le symbolisme de Wolf s'exprime à travers les déchirements de simples vivants, confrontés à leurs passions ou aux caprices du destin. L'arrière-plan romanesque de ses lieder les habite et les inspire au plus près des émotions. De mythe, Prométhée redevient homme parmi les hommes : "Une engeance, qui me soit semblable, / Pour souffrir, pour pleurer, / Pour jouir, pour se réjouir, / Et pour te mépriser, / Comme moi !" (Goethe-Lieder)

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, 18 janvier 2006)

 

 

Arias for Senesino : Airs de George Frideric Händel (1685-1759) Flavio (1723) – Bel contento, Rodelinda (1725) - Pompe vane di morte ! ; Dove sei ?, Giulio Cesare (1724) - Dall'ondoso periglio ; Aure, deh, per pietà ; Al lampo dell' armi, Giulio Cesare (1724) - Dall'ondoso periglio ; Aure, deh, per pietà ; Al lampo dell' armi , Tomaso Albinoni (1671-1751) Astarto (1708) - Stelle ingrate, Engelberta (1708) - Selvagge amenità  , Antonio Lotti (1667-1740)Teofane (1719) - Discordi pensier,  Gli odi delusi dal Sangue (1718) - Fosti caro, Alessandro Scarlatti (1660-1725)Carlo re d'Allemagna (1716) - Del ciel sui giri, Nicolo Popora (1686-1768) Il Trionfo di Camilla (1740) - Va' per le vene il sangue. Accademia Bizantina, dir. Ottavio Dantone. Andreas Scholl  (contre-ténor) (Decca  475 6569) Lire notre entretien avec Andreas Scholl.

            Andreas Scholl rend hommage à Francesco Bernardi, alias Senesino (1680-1759), castrat dont le rayonnement musical enchanta les Haendel, Lotti, Albinoni, Scarlatti ou Porpora qui composèrent un nombre conséquent d’œuvres à la gloire de sa voix. Adulé par le public, tout comme le fut après lui Carlo Broschi (Farinelli, 1705-1782), Senesino fut l’un des chanteurs les plus populaires de son époque, marquant de sa personnalité une kyrielle d’œuvres ajustées à sa démesure. Suivant l’évolution vocale et scénique de Senesino, Andreas Scholl brosse le portrait d’un castrat haut en couleurs. Il ne cache d’ailleurs pas sa grande admiration pour cette étoile pourtant vaniteuse, capricieuse, arrogante et très susceptible dans son art. Qu’importe finalement ses défauts, car les contre-ténors d’aujourd’hui n’auraient sans doute pas un tel répertoire à leur portée vocale si Senesino n’avait glané l’admiration, la reconnaissance et l'inspiration des nombreux rôles qui lui ont été dédiés tout au long de son essor musical (1708-1740). Haendel dira de lui qu’il était son « primo uomo » malgré des relations de travail chaotiques, tendues et difficiles. Senesino finit d’ailleurs par abandonner Haendel au profit du nouvel « opéra de la noblesse » des Porpora, Bononocini et Hasse (1733-1736). C’est avec Il trionfo di Camilla de Porpora qu’il fait ses adieux à la scène en 1740 à Naples. Andreas Scholl investit ici quelques-uns de ses rôles majeurs et montre la progression de son registre vocal jusqu’à l’apogée des Bertarido Cesare et Rinaldo haendelien, qui s’achève avec le Turno de Porpora. Souple et vulnérable, gracieuse et troublante (va per le vene il sangue), la voix de Scholl se prête volontiers à cet exercice d’anthologie qu’il accomplit avec finesse, intelligence et inventivité. Il pointe les contrastes d’une écriture musicale multiple dont la toile commune est celle d’une personnalité exigeante mais complexe. Bien sûr Senesino n’a pas laissé de d’enregistrement mais ce recueil souligne la créativité qu’inspira son mythe. Peut-on parler de similitudes stylistiques entre Haendel, Scarlatti, Hasse ou Porpora ? Certes non ! La tessiture de Senesino fut le terreau commun ou le point de départ d’une architecture vocale dont l’évolution fut entre les mains de ceux qui la mirent en valeur. Andreas Scholl renoue avec ses héros et donne ici avec ferveur, émoi et subtilité la pleine étendue de moyens que l’on sait immenses. Sa voix a évolué depuis l’album Heroes et gagne en plénitude, en profondeur et en éclat. Epaulé dans sa quête par l’Accademia Bizantina et Ottavio Dantone, aussi attentionné qu’efficace, il rayonne dans un répertoire pour lequel il excelle depuis bientôt 15 ans !  A écouter et réécouter sans mesure.

(Noël Godts, Bruxelles, le 24 octobre 2005)

 

Hugo Wolf (1860-1903) : Mörike-Lieder. Werner Güra (ténor), Jan Schultsz (piano). (HMC 901882)

                Werner Güra et Jan Schultsz nous font pénétrer dans un condensé de l'univers sensuel et exalté du compositeur autrichien Hugo Wolf. Des 53 Mörike-Lieder, ils en ont retenu 23 qui retracent avec densité les tourments du désir érotique et de l'amour sublimé qui taraudaient tant Hugo Wolf que le poète Mörike, dont il s'était approprié l'œuvre avec une fervente inspiration. Magistral et grave, le piano de Jan Schultsz semble dessiner les contours étranges d'un hiver intérieur aux notes de givre cristallines et fragiles, tandis que la voix gracieuse et légère de Werner Güra s'élève avec une clarté frémissante ou une ardeur fiévreuse. Le romantisme de Wolf gagne ici en finesse et transparence : chaque lied est une estampe, un fragment délicat d'émotion et de douleur subtiles. Chaque phrase est une sensation belle et pénétrante. On sait que Wolf envisageait ses Mörike-Lieder comme une "œuvre d'art totale", l'ayant construite comme une "peinture sonore stylisée", y entrecroisant les mélodies, usant de leitmotive. Réduite de moitié par Güra et Schultsz, elle demeure limpide et intense,  sensible et ensorcelante. L'un et l'autre, virtuoses et discrets, choisissent l'épure et la modestie, respectueux avant tout de la beauté des mots et des sons.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 19 octobre 2005)

 

 

Mélodies de Georges Enesco (1881-1955), Reynaldo Hahn (1875-1947), Ernest Chausson (1855-1899), Claude Debussy (1862-1918) : "L'heure exquise". Marie-Nicole Lemieux (contralto), Daniel Blumenthal (piano). (Naïve V5022) Lancement de l'album au Théâtre de l'Athénée à Paris.

                Ce premier album solo chez Naïve de Marie-Nicole Lemieux (après l'enregistrement de l'Orlando Furioso en 2004, où elle interprétait le rôle titre sous la direction de Spinosi - Naïve, OP 30393) est un velours pour la voix de la contralto québécoise, douce et enveloppante. On y retrouve  la riche sensualité des troublantes voluptés de "l'heure exquise" célébrée par l'intimiste délicatesse des mélodies avec piano des années 1900. Les bouffées d'émotions suaves de Chausson, la transparence cristalline de Hahn, la chaleur dansante d'Enesco, les sensations fugitives de Debussy s'incarnent dans l'interprétation chaleureuse de Marie-Nicole Lemieux avec une intensité d'autant plus touchante qu'elle est fugace. On a l'impression de moments volés à la fuite du temps quand la musique et la littérature se rejoignent avec une si langoureuse subtilité. Verlaine, au rythme léger, vif et évanescent, s'y fait la part belle, aux côtés de Clément Marot, Charles Baudelaire ou Victor Hugo. La langue française chante sans aspérités, la musique épousant gracieusement son rythme, en respectant le souffle et le phrasé. Le piano de Daniel Blumenthal, net et toujours parfaitement articulé, accompagne à merveille la voix chaleureuse de la contralto : aucune mièvrerie, nulle préciosité dans ces morceaux qui pourraient si facilement glisser dans un sentimentalisme acidulé. Il fallait réussir à capturer l'éphémère, le ténu, l'émoi volatil que rien de devait alourdir... Sur la pochette, la belle référence à l'Odalisque d'Ingres n'est nullement une accroche mensongère mais une invitation à de réels plaisirs des plus délicats.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, 30 septembre 2005)

 

Gabriel Fauré (1845-1924) : Mai, Au bord de l(eau, Les Berceaux, Au Cimetière, En Prière, Poème d'un jour, L'Horizon chimérique, La Bonne Chanson. Jan Van der Crabben (baryton), Inge Spinette (piano). (Fuga Libera FUG510)

               Fauré intimiste... La couverture de l'album (peinture d'Antoon Verbeeck, 2004) nous le confirme pleinement : intérieur de peintre vide et lumineux où ne traînent que quelques toiles, un miroir qui ne reflète que les murs nus, et un fauteuil rouge. Sobriété et dépouillement sans austérité, que l'artiste colore avec raffinement. Dans ces mélodies glanées de la jeunesse à la pleine maturité du compositeur français, la poésie conte les états d'âme délicats des amoureux de "l'heure exquise". Victor Hugo, Sully Prud'homme, Jean Richepin, Charles Grandmougin, Jean de La Ville De Mirmont et surtout Paul Verlaine inspirent à Fauré des airs souples et légers, aux courbes évanescentes d'un romantisme retenu. La vigueur qui agite plus passionnément L'Horizon chimérique, son dernier cycle de mélodies composées trois ans avant sa mort, reste pudique et tendre. Fauré berce la parole des poètes sans l'illustrer, suivant son propre rythme intérieur, osant parfois la romance puis rompant avec de subtiles audaces harmoniques. Le baryton Jan Van der Crabben, sur le fil incertain de l'émotion, choisit l'équilibre de l'épure, sans autre théâtralisation qu'un doux vibrato, chaud, discret et touchant. Il forme avec la pianiste Inge Spinette un duo complice dont le maître mot est de n'en pas faire trop. Le piano de la musicienne belge, sans bavure, résonne avec clarté, mais l'on y décèle peu sa personnalité, trop dévouée peut-être à la réserve et la modération des mélodies de Fauré...

Laissons le dernier mot à Paul Verlaine : "Et comme, pour bercer les lenteurs de la route, / Je chanterai des airs ingénus, je me dis / Qu'elle m'écoutera sans déplaisir sans doute ;" ("Puisque l'aube grandit", extrait de  La Bonne Chanson).

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 24 septembre 2005)

 

Airs de George Frideric Händel (1685-1759), Alessandro Scarlatti (1660-1725), Antonio Caldara (c.1670-1736) : Opera Proibita. Les Musiciens du Louvre - Grenoble, dir. Marc Minkowski. Cecilia Bartoli (mezzo-soprano) (Decca  475 6924)

                Quel jouissif retournement de situation que ce cd gonflé de sève et d'émotion - et chanté par une femme débordante de vitalité ! -  pour évoquer une époque d'interdits et de tabous sous le règne des castrats. Au XVIII siècle, le Vatican avait-il interdit l'opéra à Rome, repaire licencieux où se cristallisaient les désirs illicites ? Les cardinaux ne l'entendirent pas de cette oreille et encouragèrent l'oratorio au livret dûment contrôlé comme les cantates festives. Händel, Scarlatti et Caldara n'étaient certes pas romains, mais ils firent vibrer les théâtres de personnages allégoriques d'une sensualité profonde et troublante que la Foi, la Chasteté et la Spiritualité affrontaient avec une ardeur brûlante et bouleversante. Du Trionfo del Tempo e del Disinganno (Le Triomphe du Temps et de la Désillusion) de Händel à sa Resurrezione où Marie-Madeleine fuit le sommeil pour pleurer la mort du Christ, la foi s'exprime avec un sens du drame passionnel. Tout comme le Sedecia de Scarlatti quand son Giardino di Rose (Jardin de Roses) rayonne de plénitude et ses cantates de Noël  développent en un souffle chaleureux le sens de la fête pieuse. Dans Le Martyre de Sainte Catherine de Caldara, la Chasteté mise à l'épreuve ou Le Triomphe de l'innocence, l'esprit résiste à la chair dans une intense tension érotique, d'un lyrisme extrême et ravageur. La grâce, la forme et l'esprit se glissent avec l'impétuosité des déchaînements élémentaires dans la musique que le catholicisme ne parvient pas à museler. Cecilia Bartoli chante-t-elle ici sous le signe de Fellini et sa Dolce Vita ? Ce choix coule de source : dans l'apparente démesure de la Rome baroque et du cinéaste italien menacé par la censure du XXe siècle, se cachent un amour puissant de la beauté et une énergie déterminée pour en libérer la vision et les contrastes. Auprès d'un Minkowski dévastateur qui exalte en le tendant à l'extrême son orchestre déchaîné, la Bartoli renverse par son souffle et sa conviction. Comme possédée par cette vie que les bulles du pape ne parvinrent pas à éteindre au XVIIIe siècle, sa voix surgit des profondeurs, haletante et désespérée, déchirante et lumineuse en chacun des personnages où elle s'est glissée. Est-ce son disque le plus beau à ce jour, le plus abouti, traversé d'une houle essentielle, d'une colère et d'une joie indissociables ? Le pouls de la vie, en tout cas, s'en trouve accéléré !

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 2 septembre 2005)

 

Claude Lejeune (c. 1530-1600) : Chansons. Ensemble Clément Janequin, dir. Dominique Visse (haute-contre) (Harmonia Mundi HMC 901863)

                Peut-on encore se représenter aujourd'hui l'esprit de la Renaissance ? Claude Le Jeune le Valenciennois,  dit Claudin, est l'un des plus sûrs guides pour l'auditeur qui s'aventure à démêler le sacré du profane d'une époque qui les vivait à l'unisson. Si ce compositeur de forte tradition protestante écrivit de nombreux psaumes en accord avec les visions de la Réforme, il s'adonna à la chanson moraliste, la satire cléricale, la chanson à boire, grivoise ou courtoisement amoureuse, avec le même sérieux et surtout, la même inventivité. Maître du contrepoint polyphonique, comme tout Franco-flamand qui se respectait, il se nourrit également de la théorie du musicien vénitien Zarlino dont il propagea les idées en France. Ce dernier conférait à chaque mode (si l'on retient qu'il existe douze modes par paires, de do à la) un pouvoir apte à transformer l'auditeur. Claude Le Jeune nuance cette opinion en conseillant les "notes accidentelles" étrangères au mode, pour suggérer le trouble et l'émoi, créant de nouveaux intervalles mélodiques dont se souviendra l'ère baroque. La prosodie du mot, selon Zarlino, était primordiale, et Claudin en calque le rythme de sa musique. Celle-ci s'écoule avec douceur et souplesse, expressive et captivante, d'autant qu'elle se découvre à travers l'Ensemble Clément Janequin conduit par Dominique Visse, d'une finesse saisissante. Nulle mignardise dans l'interprétation, mais une pureté tantôt sauvage, tourmentée, drôle ou caressante. Autant en emporte le vent... de l'émotion.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 1er août 2005)

 

 

Francis Poulenc (1899-1963) : Figure humaine, Quatre Petites Prières de saint François d'Assise, Sept Chansons, Un soir de neige, Chanson à boire. RIAS-Kammerchor, dir. Daniel Reuss (Harmonia Mundi HMC 901872) Voir également : Francis Poulenc et la Voix (éd. Symétrie)

                " Les deux choses auxquelles je tiens le plus sont, voyez-vous, ma foi et ma liberté." Francis Poulenc

Ce superbe nouvel album du RIAS-Kammerchor met en évidence l'exquise sobriété de Poulenc, sa pudeur et son intensité, respectueuse et révélatrice des élans profonds des textes qui l'ont inspiré. Entre les poèmes d'Apollinaire, ceux d'Eluard, les prières de saint François d'Assise et la musique de Poulenc se tisse une vie fine et légère, expressive et émotionnelle, qui illumine la réalité.  Comme si les mots des poètes et l'orchestration vocale partageaient des secrets miraculeux, une croyance si forte qu'elle fait sonner chœur et double-chœur. Poulenc composa la cantate Figure humaine sur le poème Liberté d'Eluard, en pleine seconde guerre mondiale, et elle fut publiée clandestinement, comme un acte de résistance, par Paul Rouart. Sa gravité n'abolit ni son enthousiasme ni sa ferveur, plaidoyer en faveur de la révolte des hommes de bonne volonté qui persistent à s'unir contre "la bêtise et la démence et la bassesse" (Eluard). Visage de l'engagement, la richesse créative de Poulenc s'épanouit tout autant dans l'intime désarroi d'Un soir de neige, le dépouillement et l'ascèse des Prières de saint François d'Assise ou la joyeuse légèreté des Chansons à boire. Le RIAS-Kammerchor et Daniel Reuss excellent à faire tinter les couleurs harmoniques les plus subtiles et les combinaisons vocales les plus nuancées de ce qu'on nomme d'un commun accord "l'orchestration vocale" du compositeur français. A découvrir d'urgence !

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, 23 juin 2005)

 

Benjamin Britten (1911-1976) : Works for Children Choir. The Monnaie Children's Choir (Maîtrise de la Monnaie), Denis Menier. Bruno Crabbé (piano). (Fuga Libera FUG507)

                On entre chez Benjamin Britten par la porte de l'enfance... ou bien l'on reste dehors, parce que ce monde étrange, vulnérable et incertain, beau et insouciant, nous effraie autant qu'il nous fascine. Dans une passionnante notice, Michel Stockhem nous rappelle combien la vie de Britten fut celle d'un "homme blessé", des agressions dont il fut victime à l'école à l'intolérance de l'establishment pour son homosexualité, en passant par la fréquente bêtise d'une certaine critique musicale des années 50. Le thème récurrent de l'enfance, extraordinairement trouble, hante l'intégralité de son œuvre : innocente et menacée, perverse et cruelle, pure, tendre, trompeuse... Sous l'emprise du bien et du mal, elle joue avec légèreté et douleur, puis désigne en s'égarant des chemins inédits, libres et vertigineux. Les souffrances pourraient s'évanouir dans cet autre monde, alors que le nôtre les exalte. Ces œuvres pour chœur d'enfants, dont l'une d'entre elles fut composée alors que Britten n'avait que 11 ans (Beware), imposent une puissance dramatique envoûtante : un indéfinissable mystère y plane sans cesse, sous les roulis d'un piano qui évoque les rumeurs des vagues océanes, les cavalcades à cloche-pied, ou les martèlements fugueurs. D'origines diverses, les textes se transforment en chansons d'une grande variété, toutes gouailleuses, provocantes, douces ou mélancoliques. Merveilleusement lumineux, le Chœur des Enfants de la Monnaie est dirigé avec finesse et fraîcheur par Denis Menier, vif et attentif aux moindres subtilités. Il saisit l'ambigu et laisse aux enfants assez de latitude pour l'exprimer sans les forcer, respectant leurs élans qu'il contrôle avec une impressionnante maîtrise. Bruno Crabbé, accompagnateur et répétiteur des Chœurs d'Enfants de la Monnaie depuis leur création, révèle la belle et inventive complicité qui l'unit  à cette aventure ensorceleuse.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 23 juin 2005)

 

Virtuoso Cantatas : Antonio Vivaldi (1678-1741). Cantates et airs d'opéra pour alto, RV 670, 677, 671, 674, 676, Sonate pour violoncelle RV 47, Piangéro sinché l'onda (Orlando furioso), Di verde ulivo (Tito Manlio). Philippe Jaroussky (contre-ténor), Ensemble Artaterse. (Virgin Classics 7243 5 45721 2 8) Voir notre interview, mai 2005

            Répertoire idéal pour mettre en valeur la radieuse exubérance de Philippe Jaroussky, dont la voix accomplit avec grâce d'impressionnantes prouesses virtuoses sans perdre de sa fraîcheur ni de sa sensibilité, les cantates de chambre de Vivaldi dessinent un espace intimiste habité de frémissantes passions amoureuses. Frédéric Delaméa parle avec humour et justesse dans sa notice de "soliloques mettant en notes les mille et une palpitations du coeur amoureux". En effet, s'y réjouissent ou s'y lamentent nymphes et bergers d'Arcadie, amants ivres de passion et de jalousie en de subtils arias da capo, forme très prisée de l'époque où la troisième section est une reprise ornée de l'air de la première. Vivaldi les sépare d'un récitatif, délaissant celui qui devrait précéder le premier air. On retrouve dans ces trois mouvements son souci dramatique, sa richesse mélodique et sa bondissante inventivité rythmique. Ce programme raffiné se complète de deux airs d'opéra de facture identique, ainsi que de quelques pauses instrumentales alors courantes, qui nous permettent d'apprécier pleinement la délicatesse de jeu de l'Ensemble Artaterse. Equilibre, couleurs et lumière jaillissent de cet album vif et scintillant. On n'a pas fini de s'émouvoir de la voix pure, spontanée et si agile de Philippe Jaroussky, d'une fraîcheur rare dans l'univers des contre-ténors.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 9 mars 2005)

 

 

Franz Schubert (1797-1828) : Die schöne Müllerin D 795 0p.25. Roman Trekel (baryton), Oliver Pohl (piano)(Oehms, OC 511)

            De ce cycle schubertien pour ténor, que Dietrich Fischer-Dieskau transcrivit après la guerre pour baryton, Roman Trekel explore à son tour les multiples ressources dramatiques. Sa voix creuse les fissures qui ébranlent peu à peu le bel et fier enthousiasme d'un jeune apprenti amoureux d'une belle meunière. Sans perdre de sa maîtrise, d'une impressionnante rigueur musicale, il explore les failles de son personnage, brise sa confiance, ruine ses faux espoirs, ravage son désir de vivre. Au fil du cycle, Roman Trekel nous surprend, égratignant la surface d'abord lisse et naïve de son héros, minant sa joyeuse mesure. Sous son timbre vibrant, comme expiré d'un murmure oppressant, l'emphase gagne alors le jeune meunier amoureux, qui se met à trembler, haletant, saisissant ! Ungeduld (Impatience) est investi de l'extrême exaltation et de l'anxiété qui tueront l'amoureux imprudent, comme le tournant marquant de l'évolution du personnage qui s'évade, sans le comprendre encore, de la réalité. Solide et frappante construction que soutiennent la constance et l'équilibre du piano d'Oliver Pohl. Est-il ce ruisseau frémissant qui recueille les confidences du héros, transparent, vif et mélodieux ? La brillante douceur du toucher du pianiste, sa clarté sensible rendent plus émouvants encore la solitude du chanteur qui lui confie sa tristesse. Un duo tout en nuances, discret, sobre et intensément touchant.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 2 mars 2005)

 

Franz Schubert (1797-1828) : Die schöne Müllerin (cycle de lieder sur de poèmes de Wilhelm Müller - 1794-1827). Ian Bostridge (ténor), Mitsuko Uchida (piano)(EMI 7243 5 57827 2 4)

            Que de finesse et de délicatesse, parcourues d'intenses frémissements dans cette nouvelle version de la très visitée Belle Meunière de Schubert ! Bostridge et Uchida pointent l'inquiétante étrangeté du cycle romantique, plus troublant qu'il n'y paraît, où "charme, obsession, beauté et sauvagerie se disputent l'esprit de l'auditeur". Ian Bostridge souligne les blessures du jeune apprenti meunier, exalté par l'amour, attiré par la mort, androgyne aux pulsions ambiguës, que l'ardente fougue conduit au suicide. Une Ophélie au masculin en quelque sorte... Il investit chacun des lieder d'une énergie nouvelle, nourrie de sentiments contradictoires et d'un mal être si profond que, sous la limpidité de sa voix harmonieuse perce une douleur lancinante, lumineuse comme la jeunesse, étincelante, hypnotique. La légèreté du toucher de Mitsuko Uchida, précise et percutante, nous attire dans les mystères et les profondeurs d'un rêve. Celui d'un amour ardent qui se nourrit de lui-même. Dans une lumière qui scintille tant que le meunier succombe à sa solitude, rejoignant son seul confident, le ruisseau. Une version déroutante et fascinante.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 2 mars 2005)

 

Romances, decires y cantares. Cristina Delume (auteur-interprète), Bernard Wystraëte (flûtes). (Cinq Planètes CP 05796)

            Cristina Delume partage passionnément son amour de l'Espagne et sa voix vibrante nous emmène volontiers explorer la mémoire vive de la tradition du chant ibérique. Elle est d'ailleurs la créatrice du groupe Calicanto, dont un CD est sorti chez MAP en 1999 (MAP O14). Pour l'heure, elle se lance dans un récital a cappella sur les terres espagnoles de la fin du Moyen Age, où les "romances" liés à la Chanson de Geste subliment les hauts faits historiques, évoquent l'amour, l'honneur et la mort, s'attendrissent en berceuses ou rondes enfantines. Très populaires, ces chansons se sont transmises oralement, en un répertoire rare et diversifié. Cristina Delume, tonique et douce, excelle dans ces airs traditionnels dont l'un d'entre eux d'ailleurs inspira Joaquin Rodrigo : on retrouve en plage 14 Una pastora yo ami, chanson juive sur les amours impossibles d'un jeune berger, qu'harmonisa le compositeur espagnol. Bernard Wystraëte accompagne discrètement la chanteuse sur diverses flûtes, intervenant davantage en écho qu'en soutien vocal. Un album mélancolique et chaleureux qui visite avec mérite un répertoire encore peu emprunté.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 23 février 2005)

 

Consort Songs : William Byrd (v.1540-1623). Emma Kirkby (soprano), Fretwork (Richard Boothby, Richard Campbell, Wendy Gillespie, Julia Hodgson, William Hunt, Susanna Pell, violes) (Harmonia Mundi HMU 907383)

            Une "chanson faite avec soin et habileté ne saurait être bien perçue ni comprise à la première écoute. Mais plus on l'entend et plus on trouve des raisons de l'aimer." (William Byrd, recommandation de son troisième et dernier recueil, citée par David Pinto, dans la notice) Cet avertissement gage à lui tout seul de l'extrême exigence du compositeur élisabéthain que l'on connaît davantage pour sa musique sacrée et qui fut dès 1572 organiste à la chapelle royale. Cependant il imposa un style de chanson qui rappelle le genre franco-flamand à quatre parties ; il confie celles-ci aux instruments et y ajoute une partie vocale supérieure, privilégiant au fil des ans l'ampleur et la fluidité du phrasé et s'essayant  plus tardivement, avec habileté et souplesse, au style madrigalesque. Qu'il mette en musique des poèmes de style biblique et moral, souvent édifiants, des hommages à sa reine, l'éloge de la Beauté, de la Vérité ou de l'Amour, Byrd garde un style très personnel, lyrique et maîtrisé, à contre-courant de l'évolution de son époque, ainsi qu'en témoignent encore les courts essais instrumentaux que l'ensemble Fretwork reprend ici. La voix scintillante et légère d'Emma Kirkby s'élève avec chaleur et vivacité, émouvante en ces exercices de rigueur où la passion se condense et luit soudain, plus ardente encore sous la discipline tout en retenue du chant.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, 26 janvier 2005)

 

 

Lamento : Johann Christoph Bach (1642-1703) : Ach, dass ich Wassers g'nug hätte / Francesco Bartolomeo Conti (1682-1732) : Languet anima mea / Johann Sebastian Bach (1685-1750) : BWV 170 (Vergnüte Ruh, beliebte Seelenlust), BWV 200 (Bekennen will ich seinem Namen) /Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788) : Selma H 739 / Johann Christoph Friedrich Bach (1732-1795) : Die Amerikanerinen BR JCFB G 47. Magdalena Kozena (mezzo-soprano), Musica Antiqua Köln, dir. Reinhard Goebel. (Archiv 00289 474 1942)

             Superbe rencontre pour le troisième opus du projet discographique de Reinhard Goebel et du Musica Antiqua Köln autour de Bach, après les Bachiana 1 et 2 (à découvrir sur http://www.deutschegrammophon.com), puisque ce Lamento entraîne Magdalena Kozena dans l'aventure, inoubliable interprète d'un premier cd chez DG en 1999 (Airs de Bach) ! Dès les premières notes de la cantate de Johann Christoph Bach (Ach, dass ich Wassers g'nug hätte), le ton est donné, sombre et lumineux, passionné et fervent, d'une rare sensualité, profonde et émouvante. Les musiciens de Reinhard Goebel exaltent l'ardeur de la mezzo-soprano tchèque, troublante interprète de la passion, du désir et de la foi dont le chant, si pur et intense, nous rappelle l'étrange douceur de nos péchés et la fraîcheur de nos larmes. "Oh ! si ma tête était remplie d'eau, si mes yeux étaient une source de larmes, je pleurerais jour et nuit pour mes iniquités !" Quelques œuvres méconnues de la famille Bach rassemblent ici l'organiste et claveciniste d'Eisenach, Johann Christoph Bach (précité), une cantate de Conti que Johann Sebastian avait lui-même soigneusement recopiée pour la donner à Köthen, deux de ses œuvres (l'enflammée Vergnüte Ruh... et l'air BWV 200, louange de la communion pour la Cène) ainsi que quelques pièces de ses fils : une cantate d'amour passionné de Carl Philipp Emanuel ainsi qu'un poème à forte consonance érotique mis en musique par Johann Christoph Friedrich. Ce "Lamento" embrase jusqu'au moindre soupir et au silence le plus soutenu ! Aucun danger de s'y morfondre, des enchanteurs y veillent...

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 19 janvier 2005)

 

 

Claude Debussy (1862-1918) : Fêtes galantes (2è recueil) / Gabriel Fauré (1845-1924) : Fleur jetée, Les Berceaux, Au bord de l'eau, Prison, Clair de lune, Nell, La Bonne Chanson / Francis Poulenc (11899-1963) : Montparnasse, Deux poèmes de Guillaume Apollinaire, Deux poèmes de Louis Aragon, Tel jour telle nuit. Ian Bostridge (ténor), Julius Drake (piano), Belcea Quartet ( Corina Belcea, violon / Laura Samuel, violon / Krzysztof Chorzelski, alto / Alasdair Tait, violoncelle), Leon Bosch (violoncelle). (EMI 7243 5 57609 2 0)

                La mélodie française au début du XXème siècle explore un art vocal subtil, délicat et raffiné tandis que la voix et le piano, attentifs l'un à l'autre, s'écoutent et se répondent, révélant en chaque texte la profondeur poétique. Claude Debussy serre de très près le texte de Paul Verlaine dans le 2e recueil des Fêtes galantes, gracieuses et mélancoliques le soir tombant. Exquises et troublantes, les mélodies de Gabriel Fauré chantent  cette même douce langueur, intense et expressive, avec clarté et concision. Ian Bostridge nous initie au raffinement suranné de brûlantes déclarations amoureuses, d'angoisses dévorantes sous la lune blanche, de délicieux tourments prononcés avec douceur et clarté. Son chant, d'une incroyable transparence, s'embrase avec les cordes vibrantes et graciles du Belcea Quartet dans La Bonne Chanson. "Le satin et la soie" si chers à Verlaine dans "Donc, ce sera par un clair jour d'été" attendrissent sa voix, souple et sinueuse, aussi cinglante et coupante que le vent lorsque, pour Francis Poulenc, il chante Paul Eluard ou Guillaume Apollinaire. Le piano de Julius Drake, magnifiquement complice, saisit la concision et l'ellipse, tout en nuances nettes et vives. Etrange effet que de joindre au silence si libre et aérien de la poésie, les rêveries musicales de compositeurs amoureux des mots et de leurs rencontres surprenantes avec les sons. Comment s'y habituer ? Certes pas, ce serait trop dommage... Chaque interprétation est une révélation, et une prise de risques, extrêmement personnelles. Ian Bostridge, Julius Drake et le Belcea Quartet soulignent encore le mystère de cette inexplicable alchimie.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 11 janvier 2004)

 

 

Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Opera Seria : Scoglio d'immota fronte (Scipione), Verdi piante (Orlando), Che sento? Oh Dio! Se pieta (Giulio Cesare), L'amor ed il destin (Partenope), Ah spietato (Amadigi), Brilla nell'alma un non intenso ancor (Alessandro), Ombre piante, urne funeste (Rodelinda), Combattuta da due venti (Faramondo), Cor di padre (Tamerlano), M'ai resa infelice (Deidamia), Son qual stanco pellegrino (Arianna in Creta). Les Talens Lyriques, dir. Christophe Rousset, Sandrine Piau (soprano)(Naïve - E 8894)

 

                    Rodée à l’univers de Haendel depuis ses débuts, et ce avec la précieuse collaboration de Christophe Rousset (Scipione, 1994 & Riccardo Primo, 1996), Sandrine Piau revient en solo après un déjà très remarqué album Mozart (Naïve-E 8877) datant de 2002. Finesse, élégance et douceur riment naturellement chez elle avec incandescence, intériorité et énergie. Sa pétulance se développe sur une assise musicale d’une rayonnante santé. En témoigne son art de la vocalise, périlleusement éblouissant chez Haendel ! Soutenue par Christophe Rousset et ses Talens Lyriques, elle révèle avec élan, spontanéité et sincérité des airs plus et moins connus. Son goût pour la découverte et l’inédit (Arianna in Creta, faramondio, Partenope, Amadigi, Deidamia) illustre avec effronterie et audace un choix ingénieux, subtil et captivant. C’est avec Partenope qu’elle dit : « l’amour et le destin combattront pour moi ». Et Rossane complète : « dans mon âme rayonne un doux contentement qu’à peine je devine, et qui d’une autre joie suave emplit mon cœur ». Sandrine Piau et Christophe Rousset débordent de vitalité tandis que les Talens Lyriques, aériens et diaphanes, se laissent emporter avec vivacité et précision. Les rôles d’Alceste (Arianna in Creta), Partenope (Partenope)  et Rossane (Alessandro) sont de petits bijoux de vocalises que l’on espère entendre un jour en intégralité sous la baguette du chef français, incontournable chez Haendel. Il ne fait aucun doute que les fans de Sandrine Piau et de Christophe Rousset se jetteront avec avidité et précipitation sur cet album … et seront loin de le regretter !

(Noël Godts, Bruxelles, le 14 décembre 2004)

 

Bizet, Massenet, Halévy, Delibes, Auber, Adam, Thomas, Gounod, Berlioz, Verdi  : Airs d'opéras français. Nürnberger Symphoniker, dir. Hans Rotman, Wilfried Van den Brande (basso cantante)(Talent Records DOM 2910 38) Lire notre interview de Wilfried Van den Brande !

                    Mais qu'est-ce donc qu'une "basse chantante" ? Cette dénomination de laquelle nous sommes peu familiers est "typiquement française pour une haute basse qui combine une sonorité profonde avec l'aisance de l'aigu" (Jan Dewilde, citation extraite de la notice). Mais les compositeurs d'opéra du XIXe siècle parisien étaient loin de l'ignorer, puisqu'ils lui confièrent, lors de cette ère lyrique florissante, de puissants seconds rôles. Wilfried Van den Brande, pour son premier album solo, s'est plongé dans les archives de l'époque, exhumant, à côté d'airs plus connus, des partitions oubliées qu'il dépoussière passionnément. Le Méphistophélès du Faust de Gounod nous cachait du même compositeur le Vulcain de Philémon et Baucis, monstres alanguis dont le cœur bat pour une belle et cruelle indifférente. On connaît peut-être mieux l'apprenti Ralph de La Jolie fille de Perth de Bizet ou Nilakantha du Lakmé de Delibes, que le pêcheur de La Muette de Portici d'Auber... Mais, qui se souvient du Comte des Grieux de la Manon de Massenet, de Frère Laurent dans Roméo et Juliette de Berlioz ou, plus difficile encore, du cardinal Brogni dans La Juive d'Halévy ? Wielfried van den Brande rend justice à une galerie de personnages plus souvent dans l'ombre, dont les airs pourtant révèlent la tendresse et la vulnérabilité, non moins touchés par l'amour, l'exaltation patriotique ou la ferveur, que les héros en première ligne. Dans sa voix chaleureuse au vibrato ample et touchant, dénuée d'artifices, résonne une évidente joie de chanter, vibrante d'émotion. Les deux derniers airs, consacrés au Verdi parisien des Vêpres siciliennes et surtout de Don Carlos, représentaient certainement un défi pour la basse chantante néerlandophone qui relève très humainement le gant, sobre et intense en Philippe II. Le chef Hans Rotman maintient habilement la tension, évitant toute emphase et privilégiant la clarté mélodieuse du Nünberger Symphoniker, qui accompagne avec délicatesse le soliste prometteur.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 13 décembre 2004)

 

 

Johannes Brahms (1833-1897) : Lieder (Sechs Lieder, Op.86 / Neun Gesänge, op.69 / Zwei Gesänge, op.91 / Vier ernste Gesänge, op.121). Marie-Nicole Lemieux (contralto), Michael MacMahon (piano), Nicolo Eugelmi (alto, viole). (Analekta, AN 2 9906) Lire notre interview de Marie-Nicole Lemieux !

                "Ne dérange pas le doux sommeil

                "De celui qu'un rêve enveloppe !

                "Laisse-lui son agréable chagrin,

                "Laisse-lui son intolérable désir !"

                ("Somnambule", de Max Kalbeck, extrait de l'Op.86)

 

                    Brahms se prête à ravir à la voix douce et chaleureuse de la contralto québécoise : elle s'empare des textes et des sons avec une évidente exultation, goûtant chaque mot, chaque inflexion, chaque émotion, et les articulant avec bonheur. Elle joint avec naturel la clarté presque classique des mélodies brahmsiennes à leur accent profondément romantique. La mélancolie fiévreuse de ses inflexions ni leur lyrisme exalté n'étouffent jamais chez elle le respect de la rigueur formelle, comme si au contraire celle-ci lui permettait la plus grande expressivité, avec aisance et intensité. Brahms aimait à parler de ses recueils mélodiques comme des "bouquets de chants" ; il en composa 33, autant dire quelque 190 lieder. Outre la veine populaire qui les habite, le cuisant sentiment de solitude, l'amour impossible, insaisissable, la tristesse profonde et sans rémission qui les imprègnent évoquent aussi sa relation amoureuse sans avenir avec Clara Schumann, dont on ne sait toujours pas s'il fut un jour l'amant. Marie-Nicole Lemieux incarne leur envoûtante souffrance sans perdre une nuance de ce ravissement qui malgré tout les possède. Le piano de Michael MacMahon, la viole et l'alto de Nicolo Eugelmi l'accompagnent avec délicatesse, gommant tout pathos excessif, subtils, caressants, délicats. Un bel album, abouti et généreux.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 23 novembre 2004)

 

 

Lieder & Briefe : Robert Schumann (1810-1856) : Liederkreis / Clara Schumann (1819-1896) : 7 Lieder / Johannes Brahms (1833-1897) : Deutsche Volkslieder WoO 33. Werner Güra (ténor), Christoph Berner (piano à queue Friedrich Ehrbar - 1877-78). (HMC 901842)

                    "Clara, Robert et Johannes : une correspondance musicale". Sans doute leur rencontre symbolise-t-elle un des sommets de l'amitié romantique, magique, émouvante et durable. En sélectionnant dix des 49 Chants populaires allemands que Brahms écrivit à la fin de sa vie, le Liederkreis de Schumann, cette émouvante déclaration d'amour écrite pour Clara en 1840 et l'Opus 13 de cette jeune épousée elle-même, enthousiaste et vibrant, Werner Güra et Christoph Berner nous rappellent avec délicatesse, l'affection chaleureuse et artistique qui liait les trois artistes. Certains passages de leurs lettres, choisis avec l'aide de la comédienne Meriam Abbas, même s'ils ne sont pas enregistrés sur ce disque, nous laissent entrevoir la richesse de leurs relations et son influence sur leur tempérament d'artiste. On apprécie la grâce aérienne du timbre de Werner Güra, tendre et délicat, d'une rigueur musicale fidèle qui le préserve de tout excès démonstratif. Sobre et pudique, il révèle le texte et laisse s'épanouir la musique. De toute évidence, sa complicité avec le pianiste Christoph Berner, limpide et nuancé, habile à capter les contrastes émotifs sans en grossir l'effet, contribue à la légèreté troublante de cet album frémissant.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, 22 novembre 2004)

 

 

Gustav Mahler (1860-1911) : Lieder : Lieder eines fahrenden Gesellen, Thomas Quasthoff (baryton-basse)/ 5 Rückert-Lieder, Violeta Urmana (soprano) / Kindertotenlieder, Anne-Sofie von Otter (mezzo-soprano), Wiener Philharmoniker, dir. : Pierre Boulez.(DG 00289 477 5327)  ! Lire notre entretien avec Thomas Quasthoff !

            "Tout ! Tout !

            "Amour et douleur !

            "Et monde et rêve."

            (Gustav Mahler, "Les deux yeux bleus", quatrième lied des Chants d'un compagnon errant)

 

                    Pierre Boulez orchestre ici un bijou de finesse et de précision, ciselant les moindres nuances de l'univers mahlérien, entre sensualité et idéal, souffrance et songe fervent d'un au-delà meilleur. Le Wiener Philharmoniker atteint l'épure de l'expression sentimentale, tout en intensité et en retenue, d'une rigueur esthétique imprégnée d'émotion, tremblante d'humanité dans les trois "cycles" choisis. Avec les Chants d'un compagnon errant, Thomas Quasthoff retrouve une tradition qui lui est chère : celle des cycles de Schubert comme Le Voyage d'hiver, où un homme amoureux et trahi s'enfuit loin de sa bien-aimée sans pouvoir échapper à ses regrets ni sa désolation. Quelle douceur et quel émerveillement illuminent sa voix, frémissante et chaude, débordante d'une vie dont elle est insatiable et qui gronde en elle parfois jusqu'à la colère ! Son chant est si intériorisé que ses inflexions seules donneraient à sentir l'émoi profond que le texte et la musique de Gustav Mahler rappellent inlassablement, jusqu'à l'intolérable désespoir et son renversement dans un néant libérateur. Le souffle court, on tremble ensuite sous l'interprétation brûlante des Rückert-Lieder par Violetta Urmana, d'une étincelante pureté. Il est si étrange alors de pouvoir donner le nom de joie à la souffrance la plus intense, et si extraordinaire de parvenir à transmettre cette sensation si mahlérienne quand le chant tout à coup se fait offrande. L'enchaînement avec les poignants Kindertotenlieder solennise ce rayonnement mystérieux de la douleur, même si la belle interprétation d'Anne-Sofie von Otter reste, de loin, plus distante et froide, nous guidant vers une énonciation plus abstraite des sentiments. Mais l'émotion demeure, tout à coup plus aérienne, plus impalpable comme si Pierre Boulez avait cherché à susciter cette impression finale d'irréalité. "Amour et douleur ! / Et monde et rêve"...

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, 19 octobre 2004)

 

 

George Frideric Handel (1685-1759) : Arias : Semele : O, Sleep Why Dost Thou Leave Me?, Semele : Endless Pleasure, Scipione : Scoglio d'immota fronte, Orlando: Quando spieghi, Serse : Ombra mai fù, Samson : To Fleeting Pleasures Make Your Court, Rinaldo : Lascia ch'io pianga, Rinaldo : Dunque, I laci d'un volto, Ah! Crudel, Samson : Let The Bright Seraphim, Giulio Cesare : V'adore pupile, Giulio Cesare : Da tempeste il legno infranto, Rodelinda : Ritorno, caro e dolce mio tesoro, Lotario : Sommo rettor del cielo, d'una torbida sorgente, Agrippina : Pensieri, Agrippina : Bel piacere, Alexander Balus : Calm Thou...Convey Me.  Renée Fleming (soprano), Orchestra of the Age of Enlightenment, dir. : Harry Bicket.(Decca - 475547-2)

                    Oserions-nous rêver qu'un jour Renée Fleming aura abordé la totalité des rôles présentés sur cette anthologie consacrée à Haendel ? Alcina sous la direction de William Christie est jusqu'ici le seul rôle complet au disque de la soprano américaine qui propose aujourd'hui un florilège de rêve avec quelques fleurons d'un répertoire baroque pour lequel on espère d’ores et déjà d'autres incursions. Accompagnée par Harry Bicket et l'Orchestra of the Age of Enlightenment, elle déploie des facultés vocales redoutables et éblouissantes. Haendel ne faisait pas de cadeaux aux chanteurs (vocalises, aria da capo, ornements exigeants…) et son attrait particulier pour la mise en valeur des voix représentait un défi pour ceux qui se lançaient dans la performance. Le pari de Renée Fleming est plus que réussi : elle offre une magistrale et intense leçon d'art vocal. Sa performance est rayonnante et le bonheur avec lequel elle investit l'univers particulier de Haendel montre un intérêt bien affirmé pour les périlleuses vocalises de l’un des maîtres du genre. Son phrasé, sa stylistique et sa diction structurent rigoureusement ce recueil spontané et généreux. L'incarnation des personnages et l'aplomb avec lequel elle esquisse leurs caractères dévoilent un goût irrésistible pour l'alchimie avec laquelle Haendel unit la scène et la musique. Harry Bicket et son ensemble orchestral complètent cette investigation musicale fouillée et émouvante autour de la diva toute en nuances. Energique, recueillie, langoureuse, sensuelle et aguicheuse, la soprano américaine dit dans la préface de son disque : « cet alliage d’émotions et de pureté s’adresse directement à nos sensibilités modernes et à notre envie de trouver un répit à notre stress quotidien ». Elle signe ici un album pétillant, ensorcelant et dévastateur dont on se souviendra !

(Noël Godts, Bruxelles, le 18 septembre 2004)

 

 

Juan Diego Florez : Great tenor arias. Airs de Gluck, Verdi, Rossini, Donizetti, Cimarosa, Puccini... Orchestra Sinfonica e Coro di Milano Giuseppe Verdi, dir. Carlo Rizzi. (Decca 475 6187)

                    L'automne est propice à la promotion des belles et jeunes voix de l'opéra de demain et chaque label donne à ses fringants poulains l'occasion d'explorer de nouveaux horizons... et de se faire reconnaître de leurs pairs comme du grand public. Qui aime les ténors au timbre étincelant, aux aigus sonores et chatoyants, sera ici comblé ! Le Péruvien Juan Diego Florez, bel cantiste de haute volée, se risque doucettement hors de son domaine de prédilection. Sans lâcher ses valeurs sûres, Rossini et Donizetti, où il excelle et brille de mille feux, il se risque avec bonheur chez Cimarosa, dans le Paolino d'Il matrimonio segreto, et entreprend vaillamment en français Orphée et Euridice de Gluck, où malgré une minime confusion des "u" et des "i", il relève avec prestance le défi. Quelques extraits de Verdi (Un giorno di Regno ou Rigoletto) confirment parfaitement son souffle et sa puissance. Sa voix qui ne craint pas les impossibles envolées rayonne et scintille avec légèreté. Son enthousiasme, son énergie et sa ténacité vitaminent son troisième récital soliste. Rappelons aux passionnés inattentifs que le premier était consacré aux airs de Rossini et le deuxième à Bellini et Donizetti (DG 470 628-2). Amoureux du bel canto... foncez !

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 16 septembre 2004)

 

Anna Netrebko : Sempre Libera. Verdi (la Traviata, Otello), Bellini (La Sonnambula, I puritani), Donizetti (Lucia di Lammermoor), Puccini (Gianni chicchi). Avec Sara Mingardo, Saimir Pirgu, Nicola Ulivieri, Andrea Gandolfi. Coro Sinfonico di Milano Giuseppe Verdi, Mahler Chamber Orchestra, dir. Claudio Abbado. (DG 00289 474 8812)

                    Merveilleuse surprise que ce second récital au disque d'Anna Netrebko ! (Le précédent étant Opera arias, DG 00289 474 6402) La soprano russe a formidablement évolué depuis ses déjà retentissants débuts au Festival de Salzbourg 2002 où elle interprétait la Donna Anna de Don Giovanni. Sa voix ample et souple, son vibrato chaleureux conviennent tant au bel canto classique des héroïnes belliniennes (La Sonnambula, I Puritani...) ou verdiennes telles que Violette dans La Traviata, qu'à l'équilibre lyrique de la Desdémone d'Otello. C'est d'ailleurs Claudio Abbado qui l'a convaincue de se surpasser dans trois airs de ce dernier rôle où la cantatrice, attachante et gracieuse, confirme sa densité et sa force dramatiques. Abbado et le Mahler Chamber Orchestra subliment la virtuosité certaine de Netrebko, attentifs à la moindre de ses inflexions, et reconstituant pour elle la puissance émotive des opéras dont sont extraits ces morceaux choisis sous la devise de Violetta : "Sempre libera !". "Libre toujours, nous traduit Thomas Voigt dans la notice, sans cesse à l'affût d'aventures nouvelles." Ce qui nous donne sérieusement envie d'aller écouter et admirer Netrebko sur scène: les compilations d'arias, n'étant souvent qu'une "mise en bouche", nous laissent sur notre faim...

 

(Isabelle Françaix, bruxelles, 16 septembre 2004)

 

Franz Schubert (1797-1828) : Winterreise D911.  Ian Bostridge (ténor), Leif Ove Andsnes (piano).(EMI 7243 5 57790 2 1)

                    Voilà un Voyage d'hiver qui risque de nous dérouter... Nos oreilles sont si habituées à l'entendre chanter par une basse ou un baryton ! Or, nous rappelle justement Ian Bostridge, Schubert l'avait d'abord manuscrit dans une tessiture plus aiguë mais les éditeurs préférèrent, paraît-il, en imprimer une version d'une tonalité moins périlleuse. Le cycle sombre de Schubert, ainsi revisité par Ian Bostridge et Leif Ove Andsnes, sans rien perdre de son amertume, évoque la lumière transparente des matinées de givre. Pianiste et chanteur se rejoignent dans la distinction et l'élégance cristallines, optant pour les nuances feutrées des confidences délicates : Andsnes effleure les touches de son piano, souvent clair et léger comme pour marquer ces contrastes vivaces de l'hiver dont le froid mordant et l'air vif découpent avec netteté les noires silhouettes des arbres décharnés. Cet apparent détachement souligne avec finesse les fêlures des sentiments de l'étrange personnage décalé de ce cycle douloureux : un homme jeune, comme étranger à ce monde, dont Bostridge interprète le subtil décalage, cet exil intérieur qui l'isole irrémédiablement. Le ténor scande le texte gracieusement, imprégnant son interprétation d'un léger étonnement qui dissocie toujours davantage du réel le promeneur solitaire. Cette très belle vision du Winterreise nous donne envie de les réécouter toutes : citons alors la plus récente, qui fait également date, en vis-à-vis pour notre plus grand plaisir, celle de Matthias Goerne et Alfred Brendel, parue chez Decca cette année (voir notre page Decca 467092-2) !

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, 16 septembre 2004)

 

 

Karol Szymanowski (1882-1937) : Complete Songs for voice and piano.  Piotr Beczala (ténor), Juliana Gondek (soprano), Urszula Kryger (mezzo-soprano), Iwona Sobotka (soprano), Reinild Mees (piano). 4 CDs (Channel Classics CCS 19398)

            Karol Szymanowki fut certainement l'un des compositeurs polonais les plus importants de sa génération mais n'atteignit pas la popularité qui aurait dû le rendre familier aux mélomanes de son pays. Le folklore ne commença à l'intéresser vraiment qu'à la fin de sa vie sans qu'il y sacrifie toutefois son inspiration. Résolument moderniste, il fonde en 1905 le groupe Jeune Pologne avec une poignée d'artistes motivés. Ses premières oeuvres sont clairement influencées par le romantisme et le post-romantisme allemand et l'on y retrouve l'ambiance contemplative mêlant la nature aux émotions les plus intérieures, de Chopin, Wagner, Strauss ou Reger. Les perceptions métaphysiques de Scriabine n'y sont pas étrangères et sans doute l'intensité expressive des oeuvres de Szymanowski est-elle souvent proche de l'extase sensuelle tout autant que spirituelle. Ses voyages en Italie, en Sicile et en Afrique du Nord nourrissent  son esthétique dont l'orientalisme se fait de plus en plus marquant. Le trouble et l'enthousiasme que suscitent en lui  Pelléas et Mélisande, L'Oiseau de Feu et Petrouchka l'attirent sensiblement vers Debussy et Stravinski. Il met en musique les textes poétiques de ses jeunes compatriotes et des Allemands modernistes de son époque tels que Dehmel ou Bierbaum. Son empreinte est flagrante, puisqu'il n'hésite pas à les adapter quand il le faut aux exigences musicales de ses mélodies, originales et colorées. Histoire, mythes, littérature et philosophie s'y inscrivent avec vigueur et raffinement. Il contribue dès 1917, au lendemain de la guerre et de la Révolution russe, à la renaissance d'une musique nationale polonaise issue certes, de l'héritage populaire, mais résolument moderniste. L'intégrale de ses mélodies pour voix et piano rassemblées en un seul coffret (4cds) est l'occasion idéale de faire la connaissance plus approfondie de ce musicien encore peu connu du grand public. La pianiste Reinild Mees accompagne avec puissance et raffinement, comme la musique de Szymanowski l'exige, quatre interprètes d'origine polonaise (un par cd) dont la tout nouvellement célèbre Iwona Sobotka, jeune premier prix du Concours Musical Reine Elisabeth de Belgique 2004 (CMIREB, session chant) ! On retrouve ici avec plaisir sa voix aérienne et éclatante, toute pleine de jeunesse et de candeur, qui gagnera certainement en maturité. Le ténor Piotr Beczala impose sa voix douce et chaude, mais un peu monotone malgré sa présence enveloppante et caressante. En dépit d'un vibrato excessivement prononcé, la soprano Juliana Gondek investit d'émotion un panel de mélodies vives et bucoliques, tout comme la mezzo-soprano Urszula Kryger, au beau timbre frémissant mais légèrement monocorde, interprète les textes plus tragiques des poètes allemands.

Signalons encore la sortie chez Ambroisie du double CD du CMIREB de Chant 2004 (AMB 9956) où vous réécouterez nombre des meilleures prestations de cette session et bien sûr celles de... Iwona Sobotka !

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 1er juillet 2004)

 

 

Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Amor e gelosia, duos d'opéra (Poro, Rinaldo, Rodelinda, Silla, Sosarme, Faramondo, Atalanta, Muzio Scevola, Serse, Admeto, Flavio, Teseo).  Patrizia Ciofi (soprano), Joyce Di Donato (mezzo-soprano), Il Complesso Barocco dir. Alan Curtis (clavecin). (Virgin Veritas 7243 5 45628 2 2)

            Avec un titre aussi incendiaire qu'Amour et Jalousie, on était en droit de trembler de la rencontre de deux divas du bel canto baroque et romantique, rompues au répertoire rossinien ! L'une face à l'autre, en proie aux embrasements de quelques héros haendeliens, Patrizia Ciofi et Joyce Di Donato s'entendent et s'amusent sans réserve. Leurs voix se répondent avec une telle harmonie qu'on aurait grand peine à les départager. Haendel fut l'un des premiers à comprendre le réel potentiel dramatique des duos d'opéra, même s'il n'en révolutionna pas la forme et privilégia de façon assez répétitive le da capo*. Les sentiments brûlants dont il sait les animer en brisent savamment la monotonie : mélancolie, doute, jalousie, retour de flamme, amour éternel. La passion se débat contre les contraintes et se vit dans l'immanence du duo ; certes ce florilège est un périlleux exercice de style mais les cantatrices s'y adonnent avec passion, feu pour feu ! Alan Curtis dirige avec discernement et tact l'ensemble Il Complesso Barocco, quoique avec peu de diversification, privilégiant la clarté et la délicatesse des sentiments plutôt que les éclats trop soudains des désordres amoureux. L'album joue la carte de la rareté, puisant surtout dans des oeuvres moins connues de Haendel, Poro, Admeto, Atalanta... et creusant davantage le savoureux plaisir de l'inédit.

* Voir notre glossaire (Indiscrétions) : Vers 1650 jusqu'au milieu du XVIII s'impose l'aria da capo si chère, entre autres, à Haendel. "Da capo" signifiant "depuis de début", elle se présente sous la structure ABA. Un intermède instrumental sépare A de B ; la tonalité de B est plus modulante ; la reprise de A permet des variations très élaborées.

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 19 juin 2004)

 

Maurice Ravel (1875-1937) : Shéhérazade, Le Tombeau de Couperin, Pavane pour une infante défunte, Menuet antique. Claude Debussy (1862-1918). Danses, Le Jet d'eau, Trois Ballades de François Villon.  Anne Sofie Von Otter (mezzo-soprano), Alison Hagley (soprano), Lisa Wellbaum (harpe), The Cleveland Orchestra dir. Pierre Boulez. (DG 471614-2)

"L'éclair brûlant des voluptés" (Baudelaire, Le Jet d'eau)         

            Sous le signe de l'exotisme, Anne-Sofie Von Otter et Pierre Boulez donnent le ton de ce bel album Ravel-Debussy, avec les Trois Poèmes pour chant et orchestre sur des vers de Tristan Klingsor : Shéhérazade de Maurice Ravel. La voix pleine et suave de la mezzo-soprano suédoise évoque les somptueuses couleurs de l'Asie, ses épices troublantes, le velours et l'amour dont tressaille, lumineux, son timbre irrésistiblement sensuel. Le Cleveland Orchestra cisèle les paysages envoûtants et raffinés de Ravel avec une précision rigoureuse dont Pierre Boulez traque les moindres inflexions, accomplissant avec souplesse le travail méticuleux d'un enchanteur. La clarté et la fraîcheur d'exécution des plages orchestrales nous embarquent de la saisissante rectitude harmonique des douces rêveries de Ravel aux formes ondoyantes et plus ténébreuses de Debussy. La harpiste Lisa Wellbaum tend un voile de mystère, léger et frémissant, entre les deux compositeurs, temps furtif dédié aux Danses pour harpe et orchestre à cordes de Debussy. La voix sombre et grave de la soprano Alison Hagley, du Jet d'eau (poème de Baudelaire) aux Trois Ballades de François Villon, malgré une diction parfois un peu pâteuse, accomplit et achève dans l'intensité le suprême ensorcellement.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, 28 mai 2004)

 

 

David Daniels (contre-ténor) : Les Nuits d'été / Les Troyens : Pantomime de l'Acte II de Hector Berlioz (1803-1869). Cinq Mélodies populaires grecques / Pavane pour une infante défunte de Maurice Ravel (1875-1937). Trois Mélodies, En sourdine, Mandoline, Clair de Lune, Elégie pour violoncelle et orchestre de Gabriel Fauré (1845-1924) Ensemble Orchestral de Paris dir. John Nelson. (Virgin Classics 7243 5 45645 2 8)

            Que voilà un album d'une séduisante étrangeté : Les Nuits d'Eté de Berlioz par un contre-ténor... ! Il s'agit bien d'une première qui, loin d'effrayer David Daniels, exauce avec beauté son désir impossible d'être soprano ou mezzo. On se souvient aussitôt de sa grande attirance pour la Mélodie française et le Lied dans son très osé album Sérénade.(Lieder de Beethoven, Schubert, Caldara, Gluck, Cesti, Lotti, Gounod, Vaughan Williams, Poulenc & Purcell , David Daniels (Contre-ténor), Martin Katz (piano). 2000 - Virgin Classics 7243 5 45400-2 - voir nos archives Voix ). Les Nuits d'Eté, certes, marquent un pas de géant dans cette audacieuse initiative puisque les plus purs mélomanes frissonnent encore à l'évocation de l'extraordinaire interprétation de Régine Crespin... C'est la curiosité qui nous jette d'abord, oreilles en avant, sur la témérité de l'enthousiaste et bien peu conventionnel contre-ténor américain. C'est l'émotion qui nous emporte tout à coup : David Daniels réinvente, de son timbre sensuel et chaud, une version poignante intensément romantique du cycle de Berlioz. Son legato superbe, frémissant et doux dans les basses, sa diction limpide, sa maîtrise rigoureuse, son interprétation profondément investie, portés par l'étincelant Ensemble Orchestral de Paris, dirigé par l'éminent berliozien John Nelson... tout concourt à l'étrange enchantement de cette troublante version. D'aucuns tiqueront encore du vibrato incorrigiblement palpitant de David Daniels, nullement de son exquise sensibilité si bien servie d'une technique parfaitement maîtrisée. On savourera de même les Trois Mélodies de Fauré et les plages purement orchestrales, délicates et chatoyantes.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles,  27 mai 2004)

 

Gérard Lesne (alto) : Ayres de John Dowland (1563-1626). Ensemble Orlando Gibbons (violes et luth). (Naïve E 8881)

            "Flow my tears, fall from your springs / Exil'd for ever : let me mourn / where night's black bird his sad infamy sings, / there let me live forlorn." ("Coulez, mes larmes, jaillissez de vos sources / Banni à jamais : laissez-moi me plaindre / où l'oiseau noir de la nuit chante sa honte ignominieuse, / Laissez-moi vivre en solitaire.") Sur les chemins d'Alfred Deller, Gérard Lesne chante l'élégant désespoir de John Dowland, la distinction de sa mélancolie et la blessante beauté des amours cruelles que subliment la solitude et l'errance du poète. Le phrasé volontairement lent de l'alto français, d'une saisissante lumière, révèle l'intensité des textes dont il extrait, mot à mot, la douloureuse intensité. Sans doute Gérard Lesne nous offre-t-il là un de ses plus beaux disques en solo depuis quelques années : ferme, sûre, pleine et chaude, sa voix caresse les plaies du texte avec une expressivité tout en pudeur, vibrante et tendue, profondément musicale. Violes et luth de l'Ensemble Orlando Gibbons, dessinent à ses côtés le subtil paysage de l'âme humaine, contrepoint délicat de sa voix expressive. La beauté des interludes musicaux complète un album sensible et intelligent où la plainte se fond "dans la plus douce harmonie"*.

 

* "in sweetest sympathy", extrait de Come again

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, 22 mai 2004)

 

 

Thomas Quasthoff (baryton-basse) : A Romantic Songbook : Franz Schubert (Frühlingsglaube, Heidenröslein, Die Forelle, Im Frühling, Auf der Bruck, Inm Abendrot, Ungeduld) , Robert Schumann (Belsatzar, Myrten) Felix Mendelssohn (frühlingsglaube, Auf Flügeln des Gesanges) , Hugo Wolf (Auf einer Wanderung, Der Genesene an die Hoffnung, Storchenbotschaft) , Carl Loewe (odins Meeresritt, Herr Oluf, Tom der Reimer) , Richard Strauss (extraits de 8 Gedichte aus Letzte Blätter, 4 Lieder Op.27) .  + Bonus Track : Danny Boy . Justus Zeyen (piano). (DG 474 501-2)

            Thomas Quasthoff se fait plaisir et cède à la demande de son public en enregistrant un album de romantiques mêlés : de fait, Schubert, Schumann, Mendelssohn et Loewe côtoient avec bonheur Wolf et Strauss, nouveaux venus au répertoire de l'excellent baryton basse, ainsi que le traditionnel Danny Boy, offert en bonus ! La variété de ce programme extrait de la fin du XIXème siècle, riche en formes et couleurs chatoyantes, s'unifie dans la créativité des interprétations de Quasthoff qui attaque lieder et ballades comme autant "d'opéras miniatures", comme il aime à le dire lui-même. "J'ai pris soin de combiner un programme harmonieux et adapté à ma voix", précise-t-il sans craindre le kitsch qui, ajoute-t-il, "est avant tout une question de style, il faut prendre garde à ne pas exagérer." Sa puissante technique, subtile et raffinée, lui permet de retenir l'excès tout en libérant les émotions du personnage propre à chaque lied, réclamant un ton, une attitude, un souffle tout différents. Quasthoff, de sa voix pleine et rayonnante, joue à réinventer des univers le temps d'une mélodie, avec une liberté et une aisance aériennes. Son timbre clair s'épanouit avec douceur, et sa diction parfaite caresse les nuances des textes, musicale et éclatante. L'accompagnement de Justus Zeyen, sobre et pourtant intensément dramatique, met en valeur l'équilibre parfait du piano et de la voix, accomplissant aussi leur vigoureuse symbiose dans les Myrten de Schumann. L'entente du baryton basse et du pianiste frappe par sa précision étincelante. Alors, profitons sans retenue de ces rêveries de deux promeneurs romantiques parfaitement accordés !

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 20 avril 2004)

 

 

Joseph Calleja (ténor) : Tenor Arias : Verdi : La Traviata, Macbeth, Rigoletto / Donizetti : L'elisir d'amore, Lucia di Lammermor / Cilea : Adriana Lecouvreur, L'arlesiana / Puccini : Madame Butterfly. Avec Lydia Easley (mezzo-soprano), Giovanni Battista Parodi (baryton), Coro di Milano Giuseppe Verdi, Orchestra Sinfonica di Milano Giuseppe Verdi, dir. Riccardo Chailly. (Decca 470 648-2) Lire notre interview de Joseph Calleja.

            Decca lance une belle campagne pour promouvoir son jeune et nouveau poulain, le Maltais Joseph Calleja, mais gardez-vous de penser qu'il s'agirait là "d'un ténor de plus" ! Certes un recueil d'arias et, qui plus est, de bel canto, veut mettre en valeur la voix d'un jeune talent... mais encore faut-il qu'il sache en rompre la possible monotonie. Or Joseph Calleja habite chacun de ses rôles avec personnalité et intériorité, insufflant à son chant l'émotion particulière qu'exigent ses personnages. Son interprétation poignante et subtile de Macduff pleurant ses enfants et sa femme (dans lequel il fit d'ailleurs ses débuts de premier ténor en 1997 au Théâtre Astra de Gozo, île voisine de Malte) contraste brillamment avec l'élégante et irrésistible séduction de son Duc dans Rigoletto ! Son Alfredo, pressentant le drame de son impossible amour pour Violetta, sonne avec justesse, touchant et nuancé. La naïveté de Nemorino dans Elisir d'Amor, plus émouvant que risible, montre combien Calleja recherche davantage l'humanité de ses personnages plutôt que leur caricature. Il s'essaie également à Cilea et Puccini, qu'il n'a pas affrontés sur scène, de peur que leurs opéras soient trop lourds encore pour lui mais la beauté de son Lamento di Federico dans l'Arlésienne donne réellement envie de l'entendre s'approprier le rôle. Pleine, douce et chaude, sa voix atteint les hauteurs d'un ténor lyrique-léger sans jamais forcer le trait ni se perdre dans le cri. A aucun moment il ne semble oublier la musicalité ni le sens de son rôle au profit d'une démonstration virtuose, se gardant de tout effet gratuit. La grâce aérienne de Riccardo Chailly, esthète des plus sensibles variations, conduit l'Orchestra Sinfonica di Milano Giuseppe Verdi avec la tension sensuelle si enivrante des plus beaux airs du bel canto. L'entente entre le maestro rompu aux finesses italiennes et le jeune premier de 25 ans au timbre déjà si mature, est un vrai bonheur et résume une rencontre extrêmement importante pour les premiers pas internationaux de Joseph Calleja. Vous auriez bien tort de bouder ces instants de joie et d'intensité musicales.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 24 mars 2003)

 

 

Philippe Jaroussky (contre-ténor) : Un concert pour Mazarin : La Musique italienne dans les collections françaises du Grand Siècle. Airs de Cazzatti, Frescobaldi, oggia, Turini, Reberday, Monteverdi, Viadana, Cima, Fontei, Rossi, Bassani, Anonymes. Ensemble La Fenice, dir. Jean Tubéry. (Virgin Veritas 7243 5 45656 2 5) Lire notre interview de Philippe Jaroussky.

            "Bienheureuse est une âme / Où nul vice n'a lieu, / Qui jamais ne s'enflamme / Que de l'amour de Dieu, / Et d'un dédain rejette / L'artifice / De la haute malice / De tout homme mondain." Lorsque Philippe Jaroussky chante a cappella cet air anonyme du début du XVIIème siècle, il n'en usurpe nullement les paroles tant sa voix atteint sans affectation la justesse et la pureté si convoitées. A la fraîche jeunesse de sa voix, d'une grâce pleine et maîtrisée, se combine une technique certaine, précise et naturelle. Rien ne semble pouvoir troubler la fluidité de son timbre si clair et caressant. Sa souplesse limpide, ses élans vifs et délicats, sa touchante ferveur (Madre, non mi far monaca, d'un autre anonyme) émeuvent de leur ligne élégante et simple dans ce captivant Concert pour Mazarin. Le cardinal qui gouverna la France pendant la minorité de Louis XIV, ferme garant de l'absolutisme, s'avéra également un grand collectionneur d'art, mécène éclairé et fondateur entre autres de l'actuelle Bibliothèque Mazarine ; il joua un rôle déterminant dans la diffusion du répertoire musical italien dans la France du XVIIème siècle. Il fit d'ailleurs venir de Rome d'illustres cantatrices et castrats pour lesquels composèrent l'éventail de compositeurs choisis dans la présente anthologie par Jean Tubéry et Philippe Jaroussky. Le chef et le contre-ténor ressuscitent l'éclat spirituel d'une époque dévouée à la Vierge Marie, louant le Seigneur, dévoilant la souffrance des jeunes filles enfermées au couvent ou les tourments amoureux. Airs et pièces instrumentales, frémissantes et étincelantes sous les doigts des musiciens de l'Ensemble La Fenice dirigé par le fougueux et expressif Jean Tubéry, se succèdent de Monteverdi à Foggia, en passant par Rossi ou Frescobaldi, virevoltant sur de beaux morceaux anonymes, avec une harmonieuse vivacité.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 24 mars 2004)

 

Ben Heppner (ténor - 1956*) : Ideale (Songs of Francesco Paolo Tosti -1846-1916-). Members of the London Symphony Orchestra . (DG 471 557-2)

            Ben Heppner nous invite dans l'ambiance raffinée des salons de la fin du XIXème siècle et réinvente le bel canto des mélodies sentimentales que Francesco Paolo Tosti destinait à Caruso, Melba et aux grands chanteurs d'opéra qui prisaient ces récitals mondains toutefois intimes. La reine Victoria les aimait tant qu'elle confia au compositeur (par ailleurs pianiste et ténor lyrique) l'éducation musicale de ses enfants cadets, celui-ci ayant conquis Londres dès 1880. La profonde voix de ténor de Ben Heppner se teinte de nuances chaudes et troublantes, vibrantes et automnales en ces pièces charmantes qu'habitent grâce et distinction. Le chanteur, qui aime à se définir lui-même comme un "romantique", respecte la candeur des textes qu'il interprète sans emphase mais avec une douce sincérité. Les chagrins d'amour, la passion et ses impatiences, l'entrain de l'amant, l'optimisme et la vitalité quand reste présente l'ombre de la mort (les émouvantes Vorrei Morire ou L'alba separa dalla luce l'ombra), qu'ils naissent de la bluette anglaise, des pièces distinguées d'auteurs français (tels que de Lauzières et Desaugiers même si l'on sait qu'il écrivit par ailleurs sur des poèmes de Musset, Hugo ou Verlaine), ou de textes italiens souvent empruntés à Gabriele d'Annunzio, touchent par leur simplicité dépouillée. Tosti les destinait originellement à un accompagnement au piano mais Ben Heppner a favorisé leur retranscription pour un petit orchestre de chambre qui aiguise sans excès leur inspiration. Les onze membres du London Symphony Orchestra trouvent élégamment la subtilité du jeu approprié et favorisent la liberté vocale du ténor canadien, qui dans un legato sans entraves, contient les aigus et caresse tendrement les mots.

 

(Bruxelles, le 4 février 2004)

 

 

La Rosa Enflorese : La vida es un pasahe (Chants judéo-espagnols) (Edith Saint-Mard, chant / Michaël Grébil, chant, oud, cistre, vièle, percussions / Bernard Mouton, flûtes à bec, cromone / Thomas Baeté, violes de gambe / Vincent Libert, percussions). (Pavane ADW 7484)

            Deuxième album de l'ensemble belge si chaleureux, La Roza Enflorese, fondé en 2000 par la mezzo-soprano Edith Saint-Mard, La vida es un pasahe fait suite à Sefarad (ADW 7456, voir plus bas), puisant ses mélodies vibrantes et sensuelles dans le patrimoine judéo-espagnol dont les cinq musiciens se sont faits les chantres passionnés. "La vie est un passage dont on cherche à profiter. La mort est un voyage au monde de la vérité. Mes frères, mes aimés, dressez bien l'oreille : à quoi bon cette hâte ?(...)" Fil rouge de l'album (il revient aux plages 4 et 12), ce chant séfarade, récité, accompagné et chanté, nous invite à écouter les remous de la vie, ses joies, ses tristesses et sa mélancolie, ses amours, ses étapes et ses anecdotes : "je suis né, j'ai grandi, je t'ai rencontrée (...)", "Que les mariés aient joie, réussite et bonheur (...)", ou encore "les belles-mères d'aujourd'hui sèment la zizanie (...)"... Les Séfarades, du nom hébreu de l'Espagne, furent des Juifs expulsés dès la fin du XVème siècle par l'intolérance des Rois catholiques, et qui emportèrent leur culture avec eux dans l'exil et la diaspora. Leur musique est poignante, leurs accents déchirants et pourtant pleins d'entrain, parfois d'une mordante drôlerie. La voix douce et pleine d'Edith Saint-Mard les illumine avec justesse et simplicité, sans emphase, d'une précision directe et touchante. Le mélange insolite mais approprié d'instruments tels que l'oud et les violes de gambe, les cistre, cromone et percussions, restitue à merveille l'exigence d'improvisation que recèlent ces mélodies. Cet album est vivant, presque intemporel, contagieux et enchanteur !

 

(Bruxelles, le 21 janvier 2004)

 

 

Susan Graham at Carnegie Hall : Brahms, Debussy, Berg, Poulenc, Messager, Simons, Hahn, Mahler, Moore. Malcolm Martineau, piano. (Erato 2564 60295-2)

            Et voici sous une pochette glamourissime, gravé sur un scintillant cd, le récital essentiellement consacré aux contemporains français de Debussy et Poulenc, de la mezzo-soprano Susan Graham, le 11 avril 2003 à Carnegie Hall. Au piano, l'excellent, vif, clair et dynamique Malcom Martineau. Evidemment, un récital, même centré autour d'une vague idée (car nous écouterons ici aussi l'un des Rückertlieder de Mahler - en bis-, les Zigeunerlieder de Brahms et les Sieben frühe Lieder de Berg), est bien plus souvent le prétexte à apprécier l'éventail vocal et l'énergie d'un interprète que la précision et la finesse d'un programme ciblé. En cela, nous sommes comblés car la grande Susan Graham navigue avec le même bonheur de la délicatesse contemplative des Proses Lyriques de Debussy à l'humour un tantinet surréaliste des cabrioles des Quatre Poèmes de Guillaume Apollinaire de Poulenc, en passant par la douceur nostalgique ou les clins d'oeil caustiques de Messager. Sa voix étincelle, sa diction irréprochable illumine le texte, sa chaleur le dévoile avec plénitude. Brahms s'épanouit à la moindre de ses inflexions, Berg étreint, Reynaldo Hahn ensorcelle. Et le toucher percutant de Martineau convient à la douceur veloutée du timbre et des inflexions de la mezzo-soprano, l'un et l'autre se révélant par contraste. Un très beau moment à ne pas bouder du tout !

 

(Bruxelles, le 7 janvier 2004)

 

 

Felicity Lott : Ernest Chausson (1855-1899) : Poème de l'amour et de la mer op.19, Maurice Ravel (1875-1937) : Schéhérazade, Henri Duparc (1848-1933) : Mélodies. Orchestre de la Suisse Romande, dir. Armin Jordan. (aeon, AECD 0314)

            La mélodie française semble faite pour être chantée par Dame Felicity Lott dont la diction parfaite, d'une clarté lumineuse, rencontre l'élégance raffinée d'un sens du phrasé tout à fait naturel. La sophistication de compositeurs tels que Chausson, Duparc ou à quelques 20 ans d'intervalle de Ravel, amoureux d'une nature exotique et de ses sensuels artifices, se retrouvent sans maniérisme chez cette grande interprète. Sa technique redoutable tant elle se sait invisible et légère, sa sensibilité et son intelligence du texte font oublier les savantes retenues d'une voix qui n'atteint plus toujours les mêmes hauteurs claires qu'il y a quelques années. Felicity Lott est si touchante dans le rappel d'une époque où romantisme et symbolisme étreignaient la musique française : Chausson extrayait quelques textes d'un recueil poétique de Maurice Bouchor (Le Poème de l'Amour et de la Mer) dont il remaniait les vers pour en exacerber les passions ; Duparc tempérait son exaltation en se réclamant des lois du Parnasse, dessinant avec délicatesse la tristesse et la langueur des rêves baudelairiens (L'Invitation au Voyage) ; Ravel reprenait le flambeau avec une nonchalance étudiée tout aussi lascive, affolée d'exotisme (Schéhérazade). Aucune raison de ne pas s'abandonner avec délectation à la dangereuse ivresse de cet album, magiquement conduit par Armin Jordan qui révèle des instruments de l'Orchestre de la Suisse Romande les scintillements et l'envoûtement.

 

(Bruxelles, le 7 janvier 2004)

 

 

Anonymus 4 : Celtic and British Carols and Songs. Avec Andrew Lawrence-King (harpe irlandaise, harpe baroque, psalterion). (HMU 907325)

            " A l'origine, le mot 'carol' (de l'ancien français 'carole') désigne une danse exécutée en cercle et chantée sur une poésie à refrain. Elle dérive sans doute des antiques danses rituelles avec chant alterné que comprenaient les cérémonies magiques pratiquées tout au long du cycle annuel. " (Joanna Maria Rose, livret de l'album)

Quel bonheur d'écouter les voix pures et lumineuses des interprètes d'Anonymous 4 : Marsha Genensky, Susan Hellauer, Jacqueline Horner, Johanna Maria Rose transportent l'âme et incitent à fredonner avec enthousiasme ! Comment ne pas entrer dans le cercle de ces danses et chants si émouvants tirés de la nuit des temps, que le psaltérion et les harpes irlandaises et baroques d'Andrew Lawrence-King colorent de magie ? Et s'ouvre pour nous un livre riche des traditions païennes et chrétiennes d'Angleterre, d'Irlande, d'Ecosse et des Pays-Bas, célébrations celtes des solstices d'hiver que l'on nommait Yule et qui précèdent de plusieurs millénaires la fête de Noël ! Autour du 21 décembre, la nuit la plus longue et sombre de l'année, les Celtes allumaient des lampes pour appeler le soleil et lui insuffler puissance, ils s'offraient des cadeaux, agitant des rameaux d'arbres feuillus, fêtant la vie en musique. Les musicologues commencèrent à rassembler les carols , airs et chansons populaires dès la fin du XVIIIè et, à ceux-ci se sont ajoutées des compositions contemporaines, comme celles, vibrantes, de John Tavener (The Lamb), Benjamin Britten ( A New Year Carol) ou Peter Maxwell Davies (création d'A Calendar of Wings, spécialement commandée pour cet enregistrement). Beauté, pureté, enchantement, spiritualité et amoureuse sensualité : pour garder le coeur en joie et la profonde espérance.

 

( Bruxelles, le 31 décembre 2003)

 

 

John Potter (ténor) : Care-charming sleep : Songs and Madrigals ( Monteverdi, Purcell, Johnson, Wilbye...). The Dowland Project. (ECM New Series 1803 476052-2)

            Souvenons-nous du précédent album de John Potter et du Dowland Project qui, à la demande de Manfred Eicher aux commandes d'ECM, nous offrirent un superbe et grave florilège des musiques et chansons de John Dowland : In Darkness Let  Me Dwell (ECM 1697 465234-2 voir nos archives). Nous sommes ici dans la continuité de ce projet, puisque nous explorons avec les mêmes interprètes passionnés les XVIè et XVIIè siècles des contemporains d'un des plus grands compositeurs anglais, luthiste et chanteur de l'époque élisabéthaine. Point de John Dowland ici mais à l'ombre envoûtante de son génie, Stephen Stubbs, Benedetto Ferrari, John Wylbie, Henry Purcell, Cherubino Busatti, Robert Johnson, Claudio Monteverdi, Cipriano de Rore... Le style compositionnel est en pleine évolution, le luth se familiarise avec la tablature de la guitare moderne, le style italien qui privilégie la notation de la basse et de la mélodie seules permettent aux musiciens et aux chanteurs d'improviser leur propre harmonie ; quant au madrigal, il s'adapte tout aussi volontiers au style moderne et improvise sur le matériel polyphonique. La simplicité de l'écriture compositionnelle, son dépouillement et sa sobriété permettent la dramatisation la plus fine des textes choisis. L'interprétation de John Potter, d'une clarté et d'une émotion exempte de tout excès, fine et pure, est un délice brûlant et suave. Et quelle subtilité dans l'instrumentation ! Les musiciens du Dowland Project méritent une mention spéciale pour la précision et la distinction de leur phrasé. Grâce, élégance, douceur mélancolique, tristesse enflammée, incandescente exaltation, fièvre sombre en de secrets donjons solitaires... un album qui embrase l'esprit et ensorcelle les âmes ardentes.

 

(Bruxelles, le 31 décembre 2003)

 

 

Maria Bayo (soprano) : Arias de zarzuela barroca. Les Talens Lyriques, dir. Christophe Rousset. (Naïve / Audivis 559744) Relire l'interview de Maria Bayo !


            Prolongement de la tournée européenne dont l'escale bruxelloise en avril 2003 nous a permis de découvrir des airs de zarzuela baroques, ce disque porte la trace d'un programme éclectique et novateur truffé de perles rares. Sa structure, pensée par Christophe Rousset et Maria Bayo, encadre les zarzuelas d'ouvertures orchestrales aux mêmes couleurs ibériques.  Luigi Boccherini, Vicente Martin Y Soler, Antonio Rodriguez de Hita et Jose Melchor de Blasco Nebra se côtoient avec bonheur dans cette anthologie d'airs inédits et quasiment inconnus du grand public. C'est dire l'intérêt de ce programme ciselé avec la finesse et l'aplomb de la soprano espagnole, qui , tout en défendant les couleurs de sa patrie montre une aisance et une maîtrise époustouflantes dans la tenue vocale, ardente et claire. Mélange de folklore et de tradition classique baroque, ces zarzuelas exigent une technique aguerrie des plus périlleuses . La voix souriante et ensoleillée de Mario Bayo irradie l'accompagnement orchestral des Talens Lyriques tenus par l'insatiable, léger et toujours pénétrant Christophe Rousset. Les musiciens ouvrent ici une petite porte dans le monde populaire des zarzuelas, et l'on attend une suite avec impatience !

 

(Bruxelles, le 26 décembre 2003)

 

 

Andreas Scholl (contre ténor) : Arcadia (Airs de Francesco Gasparini, Benedetto Marcello, Bernardo Pasquini, Arcangelo Corelli, Pietro Paolo Bencini, Alessandro Scarlatti) Accademia Bizantina, dir. Ottavio Dantone. Sacd & Cd players (Decca 470630-2)

            "Innocents pastoureaux" et "tendres agnelles" vocalisent amoureusement sous le soleil bucolique d'Arcadie, cette région mythique délivrée des contingences de la vie, refuge des hommes et séjour des dieux parmi lesquels Pan, qui gouvernait la nature, y avait bâti sa demeure. Emus par cet idéal paisible et pastoral, quatorze érudits fondèrent à Rome le 5 octobre 1690 l'Académie d'Arcadie, poétique et littéraire, à laquelle se joignirent plus tard quelques compositeurs, plus par prestige que par réelle affinité artistique. Pourtant, l'on remarquera dans les présentes oeuvres de Gasparini, Pasquini, Corelli, Scarlatti, Bencini et surtout Marcello, le choix de compositions "plaisantes" et simples, émancipées de la complexité des schémas baroques et que l'on nomme "cantates de chambre". Celles-ci s'orientent vers la double cantate où une brève série de vers sous forme de récitatif se voit encadrée de deux airs da capo isolés. Le naturel et la spontanéité y sont "travaillés" par de subtils effets d'onomatopées, un vocabulaire harmonique audacieux, et quelques artifices de rhétorique musicale qui en assurent l'expressivité. Quando penso agl'affanni de Benedetto Marcello en est, un brillant exemple, même si l'on désirerait encore mentionner Gasparini (Destati, Lidia mia / Ecco, che alfin ritorno), Pasquini (Navicella, ove ten vai) ou Scarlatti (Ferma omai, fugace e bella);  sublimes et élégantes inflexions d'un artiste vibrant et aérien : Andreas Scholl dévoile la douceur limpide de la campagne arcadienne, les émois de ses pâtres et bergères, l'équilibre de la perfection vocale et de la sensibilité frémissante. Quant aux pièces purement instrumentales, elles expriment gracieusement les délices de l'intellect comblé par les charmes des méditations contemplatives. Songeons au Concertino a 7 del Signore Arcangelo Corelli. L'ensemble Accademia Bizantina dirigé par Ottavio Dantone réussit l'alchimie musicale de la lumière, la précision et l'extrême raffinement.

 

(Bruxelles, le 27 novembre 2003)

 

 

Bryn Terfel (baryton basse) sings Favourites. Avec Sissel (soprano), Andrea Bocelli (ténor), Catrin Finch (harpe), Neil Martin (pipes), Martin Taylor (guitare), London Voices, London Symphony Orchestra, dir. Barry Wordsworth. (DG 474438-2)

            Bryn Terfel nous offre au cd l'un de ces programmes qu'il aurait pu choisir dans l'un de ses pétulants récitals, où se côtoient sans apprêt airs d'opéra, de comédies musicales, de célèbre dessin animé (comme Bella Notte, issu de La Belle et le Clochard) ou mélodies traditionnelles galloises, avec un égal bonheur ! L'énergie, la puissance, la générosité de l'extraordinaire baryton basse transforment la moindre mélodie populaire qu'on aurait pu croire rebattue, en chef d'oeuvre d'émotion, de candeur vibrante, de tendresse et de passion. Bien sûr, les mélodies sont faites pour chavirer... bien sûr, elles nous réjouissent sans trop solliciter nos cellules grises... mais cette magique alchimie naît d'un savoir-faire longuement peaufiné pour imprégner l'âme au fil des siècles avec la même force. Citons L'Air du Toréador de Bizet, l'Ave Maria de Schubert, la berceuse Wiegenlied de Brahms à côté de Lazybones de Carmichael, de Danny Boy  ou Shenandoah ! L'intervention très médiatique d'Andrea Boccelli pour un duo extrait des Pêcheurs de Perles s'accorde cependant parfaitement à la voix profonde de Bryn Terfel, ainsi que celle de Sissel dans l'Ave Maria. Si le ténor manque parfois de continuité dans les aigus, il chante avec une ferveur et une intensité touchantes : ce surprenant et inattendu duo ne manquera pas de remuer ceux qui voudront bien déposer leurs préjugés au vestiaire. Et que le plaisir soit !

 

(Bruxelles, le 25 octobre 2003)

 

 

Renée Fleming by request.  Greatest Hits (O mio babbino caro de Puccini, Ebben? de Catalani, Porgi, amor de Mozart, Casta Diva de Bellini, etc.). (Decca 475094-2)

            "Je marche sur tous les chemins / aussi bien qu'une souveraine, / on s'incline, on baise ma main, / car par la beauté je suis reine !" (Manon, de Massenet)

Que voilà un superbe portrait de Renée Fleming à travers les neuf dernières années de son impressionnante et riche carrière d'une intensité et d'une diversité jamais démenties, en accord avec le fervent désir de progresser qu'affirme la diva en toute simplicité ! Decca rassemble les extraits marquants d'enregistrements anthologiques sous la direction des plus grands (dont Sir Georg Solti ou Sir Charles Mackerras), y incluant deux récents et sublimes inédits : E strano...Ah, fors'è lui... Sempre libera, de la Traviata (dir. Patrick Summers) et Cäcilie de Richard Strauss (dir. Jeffrey Tate). Le célèbre timbre radieux et velouté de la soprano américaine, l'inouï sens dramatique de la comédienne, sa formidable puissance émotionnelle affrontent sans se ternir les registres les plus périlleux du bel canto, vérisme italien ou romantisme français... même si elle avoue circonscrire aujourd'hui son répertoire opératique de manière plus sélective. "(Maintenant) Strauss est ma pierre angulaire et, actuellement, je mène à son terme une longue exploration du répertoire français. (...)" confie-t-elle en soulignant malicieusement combien logique, folie et amour enchevêtrent son parcours vocal et ses choix les plus fondamentaux.

Un album essentiel aux amoureux de la diva et surtout... à ceux qui ne la connaîtraient pas encore, tout récents mélomanes ou jeunes découvreurs entrés en classique il y a très peu.

 

(Bruxelles, le 25 octobre 2003)

 

 

Giovanni Bononcini (1670-1747).  La Nemica d'amore fatta amante (L'Ennemie de l'Amour rendue amoureuse), serenata à 3. Solistes : Adriana Fernandez, soprano (Clori) / Martin Oro, contre-ténor (Tirsi) / Furio Zanasi, baryton (Fileno). Ensemble 415 dir. Chiara Banchini (violon solo). (Zigzag, ZZT 030801)

            Sait-on encore aujourd'hui que Giovanni Bononcini, dès 1720, fit de l'ombre à Haendel pendant deux pleines saisons, alors qu'il dirigeait à Londres le King's Theater ? Les deux grands compositeurs furent alors très sérieusement rivaux mais la capricieuse postérité enterra l'Italien. Allez savoir pourquoi... On le compare parfois à Scarlatti, tous deux ayant créé les serenate, ces grandes cantates réservées aux soirées, que l'on peut encore assimiler à de petits opéras. Et l'on ajoute aussitôt que, peut-être, Bononcini était plus "facile" d'accès, plus "agréable" à l'oreille moins avertie... La serenata L'ennemie de l'amour rendue amoureuse, qu'il composa à 23 ans, illustre pourtant la parfaite maîtrise de son talent, l'élégance et l'expressivité de ses mélodies, la richesse des lignes de basse, l'équilibre de l'orchestre et des voix, la clarté réservée aux instruments solistes (dont le sien propre, le violoncelle), la richesse mélodique des airs aux ritournelles, les soli, les tutti, la beauté et la précision orchestrale qu'anticipe superbement la sinfonia introductive. Aucun ennui, aucune répétition dans la partition d'un livret à l'intrigue rudimentaire (une nymphe déclare enfin son amour à un pâtre après en avoir été dissuadée par un satyre jaloux qui prétextait la sauver des affres de l'amour et de l'inconstance des hommes) mais à l'écriture intelligente et suave, faite pour la musique. C'est à Rome que Bononcini rencontra son librettiste, chez leur protecteur au sein de la famille Colonna : Silvio Stampiglia et lui écrivirent ensemble 6 sérénades, un oratorio et 5 opéras. Un épisode pourtant dans la vie du compositeur à la carrière précoce. Fils du très respecté Bononcini père, lui-même violoniste, compositeur et théoricien, référence musicale encore au XVIIIème siècle, notre Bononcini fils (l'aîné de 3 fils), orphelin à 8 ans connut la misère mais ne cessa d'étudier la musique, publia ses trois premiers opéras à 15 ans, voyagea de Modène à Bologne, Rome, Vienne, Londres et Paris, adulé puis injustement oublié. Chiara Banchini et son Ensemble 415 ressuscitent sa gloire avec une acuité touchante : la candeur et l'intensité de cette serenata surprennent par leur épure et leur pudeur émouvantes. Les trois solistes vont droit au but, avec une simplicité généreuse, sans fioriture, confiants en la beauté de leur voix parfaitement maîtrisée et la sincérité de leurs sentiments. La soprano argentine Adriana Fernandez charme sans détour, palpitante et sensuelle ; le contre-ténor Martin Oro son compatriote (familier de Harnoncourt et Jacobs) interprète à la perfection et sans maniérisme l'innocence et l'amour pur ; Furio Zanasi (confirmé dans le lied allemand) incarne un puissant et ridicule satyre, hors de tout débordement excessif. Tenue et précision, envoûtante musicalité, cet album est une perle rare, d'une finesse éclatante.

 

(Bruxelles, le 9 octobre 2003)

 

 

Lope de Vega et son temps (1530-1650).  Lope de Vega, Valderrabano, Ortiz, Cabezon, Vasquez, Morata, Guerrero, Machado, Arrauxo, Heredia, Castro.... Montserrat Figueras, Hespèrion XX (violes de gambe, violon, vièle, guitare, cornet, flûte, clavicembalo) dir. Jordi Savall. Enregistrements SACD (Alia Vox, AVSA9831)

            Les enregistrements de cette nouvelle édition Alia Vox ne sont pas tout récents puisqu'ils datent des années 1978 et 1987, mais ils bénéficient de la performante remasterisation SACD et sont ici rassemblés pour illustrer l'exceptionnelle interaction de la musique et du théâtre aux XVIè et XVIIè siècles dans la péninsule ibérique. Les actes des représentations théâtrales étaient alors séparés d'intermèdes musicaux, les bailes ou entremeses. Toutefois, le premier opéra dramatique, La Selva sin amor, fut joué à Madrid en 1627, sur un livret du grand auteur espagnol Lope de Vega (1562-1635) et ne servit de tremplin que 30 ans plus tard à la production de deux nouvelles créations sur des textes de Calderon de la Barca, se démarquant toujours du modèle italien en mêlant avec flexibilité musique et dialogues parlés. Dans la plupart des comedias et autos de Lope de Vega, on trouve des références précises à certaines chansons qu'il composa lui-même ou à des airs chantés populaires. De nombreux compositeurs associèrent leur talent à ses pièces, tels que l'Aragonais Juan Blas de Castro (mort en 1631) qui fut l'un de ses proches amis, le polyphoniste flamand Matthieu Rosmarin (mort en 1647) connu sous le nom de Mateo Romero, ou le Portugais Manuel Machado (mort en 1646). Guerrero (mort en 1599) choisit un poème religieux de Vega pour une très émouvante composition. Simples ou très élaborées, proches même du madrigal parfois, ces chansons de 2 à 4 voix ne se bornent pas aux règles strictes du contrepoint mais suivent aussi le rythme joyeux et imprévisible des danses ibériques. Quelques plages purement instrumentales se glissent habilement dans cet album, alternant avec les romances (chansons strophiques) et villancicos (avec refrain récurrent) pour voix seule avec accompagnement musical. La clarté brillante du chant de Montserrat Figueras, sa sensuelle expressivité et son entrain brûlant illuminent notre compréhension de la théâtralité musicale de cette époque. Avec chaleur, Hespèrion XX et Jordi Savall réinventent l'énergie artistique de la péninsule ibérique, sa variété et son goût du mélange vivant de l'expression créative.

 

(Bruxelles, le 25 septembre 2003)

 

 

Magdalena Kozena (mezzo-soprano).  French Arias (extraits d'Auber, Gounod, Massenet, Verdi, Berlioz, Ravel, Thomas, Boieldieu, Offenbach, Bizet). Choeur des Musiciens du Louvre, Mahler Chamber Orchestra, dir. Marc Minkowski (DG 474214-2)

            La jeune mezzo-soprano tchèque Magdalena Kozena refuse de se laisser enfermer dans le seul répertoire baroque et sa déjà prodigue complicité avec le chef Marc Minkowski, qui affectionne l'opérette et l'opéra français, a permis à ce disque florilège d'airs d'opéras du XIXème siècle français de voir le jour ! Et quelle belle surprise en vérité, quelle pêche phénoménale la saisissante Magdalena insuffle-t-elle à ces airs français aussi dissemblables ! On constate en effet combien de 1825 à 1924 les genres de la production lyrique française étaient diversifiés tant et si bien qu'on a pu évoquer à son sujet une "école de l'éclectisme". Kozena interprète avec fraîcheur et audace ces airs légers ou dramatiques plutôt méconnus qui exigent cependant la même lumière vocale, un souffle riche de couleurs fluides et aériennes. Angèle dans le Domino Noir d'Auber, Marie et sa belle cantilène dans le Cinq-Mars de Gounod, Mignon d'Ambroise Thomas ou Sapho de Gounod, elle trouve l'ampleur et la légèreté idéales au charme puissant des airs français d'une époque où la séduction réclamait la profondeur. Que vient faire Verdi dans cette sélection française ? Le choix est surprenant mais Magdalena Kozena avoue que l'accent populaire de l'air d'Eboli tiré de Don Carlos convenait particulièrement à sa voix alors que tenir le rôle entier sur scène lui paraîtrait une folie inenvisageable. Auprès d'un Minkowski vif et emballé qui incite son orchestre à une vivacité nuancée, la mezzo-soprano se fait plaisir et partage sa joie avec un talent émouvant, un bagout renversant et un rayonnement doublé d'une technique toujours plus maîtrisée. On ne peut que s'incliner face à ses efforts de prononciation, méritoires et réussis, l'intelligibilité des interprètes d'opéra français étant plutôt rare. Belle leçon qu'une Tchèque nous donne là, de sa pleine, belle et frémissante voix.

 

(Bruxelles, le 19 septembre 2003)

 

 

The Operetta Album : Im Chambre séparée.  Extraits d'opérettes de Heuberger, Millöcker-Mackeben, Zeller, Johann Strauss II, Benatzky, Künneke, Lehar, Sieczynnski. Barbara Bonney (soprano), Ronald Schneider (piano)(Decca 473473-2)

            Quoi de plus glamour que les séduisantes opérettes viennoises qui virent le jour au milieu du XIXème siècle ? Certes, c'est Offenbach qui leur ouvrit à Paris une voie satirique mais Vienne, sous l'influence enivrante et langoureuse de la valse en déploya la verve romantique. Avant la première guerre mondiale, l'Autriche aimait ces doux émois amoureux d'airs troublants et intimes tels que Im Chambre séparée, tiré de Der Opernball de Heuberger, qui donne son titre à cet album. Que l'intrigue se déroule à la ville ou à la campagne (Der Vogelhändler ou Der Obersteiger, de Carl Zeller), tout n'est que jeux et séduction, masques et quiproquos. Certes Franz Lehar, outre la Veuve Joyeuse, exploita après-guerre une veine plus sérieuse (Le Tsarévich, Friederiecke, Giuditta) mais l'amour, la volupté, leurs plaisirs et désillusions restent les principaux arguments de ces romanesques livrets auxquels l'opérette doit d'ailleurs sa plus belle heure de gloire. Musiques langoureuses, mélodies envoûtantes vont à ravir à Barbara Bonney, rossignol émouvant et fragile au timbre velouté. La délicatesse du piano de Ronald Schneider restitue la lumière tamisée des alcôves, la douceur des tentures satinées, la lumière étincelante des lustres et le doux bruissement des robes glissant sur le sol. Tous deux nous mènent de Vienne à Berlin où l'opérette brillera de ses derniers feux avec Lehar certes,  mais aussi Stolz, Künneke ou Mackeben pour sombrer peu à peu dans l'oubli, trop sirupeuse pour ce XXème siècle troublé qu'agitera bientôt la menace d'une seconde guerre mondiale. Un album charmant aux délicieux accents surannés, gracieux et sensibles.

 

(Bruxelles, le 4 juin 2003)

 

 

Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Lieder (op. 94, 89, 77, 75/2&3, 83/3, 98, WoO 114, 57, 129, 137, 123 ) Dietrich Henschel (baryton), Michael Schäfer (piano)(Harmonia Mundi HMC 901801)

            Beethoven était-il classique ou romantique ? Les quelques quatre-vingts Lieder qu'il a composés soulèvent plus ardemment encore la question si souvent débattue et difficilement soluble. On parle dans ce cas de "Stimmung" : état d'âme, disposition de l'esprit que dévoilera la musique et qui ne doivent pas enfermer un compositeur dans un genre tyrannique. Beethoven brave furieusement les conventions esthétiques du XVIIIème siècle et préfigure le Lied romantique de Schubert et Schumann, privilégiant les poèmes de Goethe qu'il met souvent en musique. Expressions instantanées d'un sentiment intense (Adélaïde), questionnement philosophique (An die Hoffnung), exaltation de la sensibilité (cycle An die ferne Geliebte op.98 sur des textes d'Alois Jeitteles) empreinte de religiosité (Sechs Lieder, op.48 sur des poèmes de Gellert), idéalisme, émotion ne se déparent pas d'une claire maîtrise structurale, d'une volonté d'élaboration rigoureuse et contrôlée. Voix et piano cependant n'atteignent pas encore l'indéfinissable alchimie qui libérera leur discours, les unira avec le naturel et l'imprévisibilité des Romantiques. Une poigne, un contrôle éminemment perceptible chez Beethoven rendent plus nets l'expérimentation, le désir de métamorphose du Lied. Dietrich Henschel et Michael Schäfer perçoivent et rendent avec intelligence ces pièces parfois si étonnantes où interludes pianistiques, rappels thématiques instrumentaux soulignent l'architecture d'une mélodie, la développent dans un cycle où percent le vif d'une sensation, la fulgurance d'un sentiment. Beethoven sied à Henschel ou Henschel à Beethoven : découpage, aspérité, clarté, décomposition, analyse structurelle de l'émotion, exaltation de la forme, éclairs intenses que stimule et cisèle la trempe mordante du pianiste Michael Schäfer.

 

(Bruxelles, le 15 mai 2003)

 

 

Sigismondo D'India (1582-1629) Madrigali e Canzonette, Giovanni-Maria Trabaci (1575-1647) Gagliarda, Partitas, Ascanio Mayone (1565-1627)Toccata V, Giovanni de Macque (1548/50-1614)Seconda Stravaganza. Maria Cristina Kiehr (soprano), Concerto Soave (violons, violes de gambe, archiluth, théorbe, guitare, harpe, clavecin et orgue), dir. Jean-Marc Aymes. (Harmonia Mundi HMC 901774)

            Bel échantillon de la variété des monodies de Sigismond d'India, celui-ci étant par ailleurs le plus fervent contemporain de Monteverdi à défendre la polyphonie au sein du nouveau style monodique cher à cette époque. On compte chez lui huit livres de madrigaux polyphoniques outre trois recueils de motets, deux de villanelles "à la napolitaine" et cinq de monodies (109 ! ) et duos concertants avec basse continue. C'est à la douce voix cuivrée, chaude et caressante, de Maria Cristina Kiehr que sont confiées la diversité et l'expressivité de ces chants pour voix seule accompagnée de basse continue. L'instrumentation subtilement colorée des musiciens du Concerto Soave, dirigé par le claveciniste et organiste Jean-Marc Aymes, éclaire délicatement l'interprétation de la soprano argentine. Sur des textes de Guarini, Pétrarque, Tasso ou d'India lui-même, tous les genres musicaux sont abordés, des formes strophiques aux madrigaux, de la légère et dansante canzonetta à l'arioso fleuri mélancolique : on y aime, on y pleure, on y conte son désarroi ou son allégresse avec la même suavité, frémissante et sensuelle. En complément d'album, on découvre avec plaisir des pièces instrumentales de Trabaci et Mayone qui (ainsi que Gesualdo qui n'apparaît pas ici) furent ses condisciples à l'école du Flamand Jean de Macque (dont on écoutera également la Seconda Stravaganza). Comme le souligne justement l'auteur du livret de ce cd finement ciselé, Giuseppe Collisani, on discerne dans leur musique à tous "le chromatisme et les audacieuses harmonies assimilées chez le maître du Nord". Un choix musical intelligent et finement interprété.

 

(Bruxelles, le 12 avril 2003)

 

Claude Debussy (1862-1918), Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791): Songs of Debussy and Mozart. Juliane Banse (soprano), Andras Schiff (piano). (ECM New Series 1772 461899-2)

             Quel enchantement que de réunir en un même album Mozart et Debussy au fil de quelques-unes de leurs mélodies ! Le naturel et le compliqué, comme l'analyse finement Jacques Drillon dans la très belle étude du livret. N'entendez pas cependant "simplicité" ni "soumission" dans "naturel" car la nature implique les détournements du mensonge,les virevoltes de la simulation, l'imagination créative ! Et, comme l'écrit à propos Jacques Drillon, Mozart qui satisfaisait avec plaisir aux exigences du système tonal, prompt à le bousculer avec légèreté, était "un faux domestique et un vrai rebelle". La liberté de son style s'affirme dans l'équilibre et la suavité. Debussy, lui, émancipait le son du sens, séparait l'harmonie de l'imitation, disloquait comme son poète fétiche, Verlaine, les articulations de la poésie. D'où... son amour du "compliqué" ! Le piano d'Andras Schiff, lumineux et chatoyant, saisit avec finesse les différences des deux compositeurs. Il épouse les imprévisibles méandres des songes de Debussy, virevolte légèrement avec Mozart, toujours clair, distinct, ondoyant et gracieux. On le sent rigoureusement attentif à la voix de Juliane Banse, interprète tout en délicatesse, frémissante, intense. Cependant, sa voix chaude de soprano semble prisonnière, peut-être trop retenue, voix de gorge dont l'articulation est presque incompréhensible. Les poèmes nous échappent et on le regrette d'autant plus que le livret n'a pas cru bon d'en imprimer les textes ! Nous reste l'impression mélancolique d'être passés juste à côté d'un grand disque...

 

(Bruxelles, le 29 mars 2003)

 

The Rheingold Curse. Ensemble Sequentia dir. Benjamin Bagby (voix, lyre), Agnethe Christensen (voix - Brynhildur- drum ) Lena Susanne Norin (voix - Gudrun), Elizabeth Gaver (fiddle), Norbert Rodenkirchen (flûtes, lyre). (MA 20016)

             Entendez-vous évoquer La Malédiction de l'Or du Rhin que vous songez immédiatement à l'un des volets de la tétralogie de Wagner ? Certes, mais cette "histoire familiale de convoitise et de vengeance" tirée de l'Edda, récit mythique consigné en Islande au XIIIème siècle  et de Voluspa, un des grands poèmes de la tradition de l'Islande ancienne, si elle fut traduite en allemand et publiée par les frères Grimm en 1815, appartint d'abord aux bardes et ménestrels chargés d'en perpétuer la tradition ! Il est donc légitime que l'ensemble Sequentia, médiéviste de haut vol, y revienne pour la seconde fois. Souvenons-nous de son superbe enregistrement (DHM) en 1999 : Edda, Myths from Medieval Iceland ! Nous retrouvons ici dans une contrée mythique se mêlant aux anciens lieux germaniques, aux origines du monde, le Dieu Odinn, des nains, dragons et sorciers, Sigurd, le roi burgonde Gunnarr, sa superbe soeur Gudrun, Attila le Hun et Brynhidr... L'atmosphère onirique de ce récit accueille pourtant l'avidité et la soif de l'or, la cruauté, le chaos et de sinistres prophéties. Sequentia et le metteur en scène new-yorkais Ping Chong en ont conçu une production de théâtre musical en 2001, appuyant leur représentation sur ce que Benjamin Bagby nomme le "langage modal". Il entend le terme "mode" comme un "recueil de gestes et de signes qui peuvent être intériorisés, variés, combinés (...)" et définissent une sorte de "police de caractère" des "textes musicaux". C'est dans la poésie orale chantée islandaise, le "rimur" que Sequentia a puisé sa matière première. Les instruments choisis plongent également au coeur des traditions médiévales, telles que la lyre ou la flûte en os de cygne. L'aboutissement de ce patient travail de reconstitution et de réinvention d'un texte dont aucune musique ne nous est parvenue, est magique, incantatoire et envoûtant. Sublime "gestuelle" des voix, étrangeté des instruments, incroyable atmosphère grisante et surnaturelle ! Il s'agit bien ici d'un fabuleux retour à la tradition ménestrelle.

 

NB : Pour en savoir plus, un petit clic vous emmènera sur le site http://www.sequentia.org

 

 

(Bruxelles, le 11 mars 2003)

 

 

Our American Journey. Chanticleer, dir. Joseph Jennings (Teldec Classics 0927-48556-2)

            L'Ensemble Chanticleer naquit aux Etats-Unis, à San Francisco, en 1978, sous l'initiative de Louis Botto, un passionné des musiques chorales du Moyen-Âge et de la Renaissance qui ne comprenait pas pourquoi celles-ci n'étaient pas du tout représentées sous ses latitudes ! Il réunit douze hommes de bonne volonté qui ne s'effrayèrent point d'avoir l'air d'ovnis... Et heureusement, car on leur fit outre-atlantique un accueil chaleureux. Le Metropolitan Museum of Art de New York les invite chaque année dans sa superbe salle, apte à mettre en valeur les timbres lumineux et miroitants de leurs voix si diverses. Malgré la disparition de Louis Botto en 1997, Chanticleer continue de rayonner en faisant découvrir, comme en cet album, des chants traditionnels ou sacrés glanés au cours d'un "voyage américain" purement musical. Nous y croisons des compositeurs tels que William Billings, premier Américain à avoir publié un recueil d'oeuvres originales en 1770, ou Steven Stucky, contemporain qui rend hommage au très élisabéthain Orlando Gibbons. Que de magnifiques interprétations, claires, cristallines et argentées pour un voyage souvent poignant.

 

(Bruxelles, le 30 janvier 2003)

 

 

Séfarad : Chants judéo-espagnols. La Roza Enflorese (Edith Saint-Mard -chant-, Michaël Grébil -chant, oud, cistre, percussions-, Bernard Mouton -flûtes, cromornes- Thomas Baeté -violes-, Vincent Libert -percussions-). (Pavane ADW 7456)

            En hébreu, l'Espagne se nomme Séfarad, ainsi appelle-t-on les Juifs espagnols contraints à l'exil après la Reconquista et la chute de Grenade en 1492, les Séfarades ou Sephardim. En fuyant leur pays pour avoir refusé la reconversion catholique qu'imposait le règne d'Isabelle et Ferdinand, ils essaimèrent leurs traditions au Portugal et dans tout le Bassin méditerranéen, métissant peu à peu leur musique et leur culture. Les romansas et kantikas de cet album envoûtant constituent leur matrimoine, les femmes, de mère en fille, les interprétant souvent seules à l'aide d'un tambourin. L'Ensemble La Roza Enflorese joint l'improvisation à l'interprétation en y mêlant instruments renaissance (viole, flûtes, cistre) aux instruments traditionnels (oud, daraboukka...). La voix chaude, pleine et veloutée d'Edith Saint-Mard n'est pas sans rappeler celle de la "soeur chantante" libanaise, Marie Keyrouz dont le répertoire couvre les chants religieux byzantins, maronites ou melchites parfois étrangement proches de ces mélodies séfarades. Mais il ne s'agit pas ici de liturgie, les chants liturgiques judéo-espagnols étant classés parmi le patrimoine traditionnel.  Frémissant et lumineux, cet album illustre avec émotion une tradition musicale toujours vivante, fidèle à son identité d'origine et enrichie d'apports étrangers.

 

(Bruxelles, le 30 janvier 2003)

 

Robert Schumann (1810-1856): Liederkreis Op.39, Dichterliebe Op.48. Werner Güra (ténor), Jan Schultsz (piano). (HMC 901766)

            Souvenez-vous du dernier enregistrement du tandem Werner Güra - Jan Schultsz chez Harmonia Mundi, en 2000... Leur Belle Meunière était une contribution inoubliable et nécessaire au répertoire de Schubert malgré le nombre des interprétations qui lui ont déjà été consacrées et ne cesseront encore de voir le jour ! (Voir plus bas d'autres versions) Ils entreprennent cette fois d'habiter les mélodies de Schumann dans le Liederkreis op.39 sur des poèmes de Joseph von Eichendorff et le Dichterliebe op.48 d'après ceux de Heinrich Heine. Werner Güra, dont la belle et chaude voix de ténor ne cherche jamais à étaler sa puissance ni son ampleur, les réinvente avec émotion. Il se glisse avec douceur et retenue dans les émois romantiques du poète qui chante les angoisses délicieuses de l'amour. Lumière, pudeur, vérité vibrante toute en nuances, les inflexions de sa voix osent parfois murmurer la musique avant de s'envoler, douces et légères, vers d'enivrantes sensations. Chaque nuance est habitée, préparée par le piano limpide de Jan Schultz qui cerne les variations d'atmosphère et la subtilité changeante des sentiments. Un album essentiel, d'une poignante justesse, si délicate pourtant, loin des excès démonstratifs, intime et bouleversant.

 

(Bruxelles, le 27 novembre 2002)

 

 

George Frideric Haendel (1685-1759): Arcadian Duets. Solistes: Laura Claycomb, Natalie Dessay, Véronique Gens, Juanita Lascarro, Anna Maria Panzarella, Patricia Petibon (sopranos), Marijana Mijanovic, Sara Mingardo (altos), Brian Asawa (contreténor), Paul Agnew (ténor) & Le Concert d'Astrée dir. Emmanuelle Haïm (clavecin et orgue). (Virgin Veritas 7243 5 45524 2 7)

            Prestigieuse distribution pour ce premier enregistrement du Concert d'Astrée, ensemble vocal et instrumental fondé en 2000 par la continuiste Emmanuelle Haïm ! Un chef au féminin, voilà qui mérite d'être souligné dans un univers presque exclusivement habité par la gent masculine. La jeune femme au tempérament affirmé comme le montre sa direction claire et assurée, a su s'entourer des jeunes noms les plus lumineux de l'affiche baroque : Dessay, Gens, Petibon, Asawa, Agnew pour ne citer qu'eux, prêtent leur voix limpide et rodée aux ornementations virtuoses, à ces brèves cantates haendéliennes composées de 1706 à 1745 pour les membres de l'Accademia Arcadiana, friands de duos vocaux tout en délicatesse musicale et poétique. L'amour et la douleur l'y disputent aux douceurs capricieuses de la nature. Haendel s'y exerçait parfois à quelques subtilités qu'il réutilisait plus dramatiquement dans ses œuvres moins intimes. En tant que chef, Emmanuelle Haïm entre au disque par la séduction et la variété de compositions courtes et brillantes, interprétées avec efficacité par une diversité de voix talentueuses. Nous voyageons en leur compagnie des premières années de Haendel en Italie à son installation à Londres en passant par son séjour à Hanovre. Cette longue trajectoire, plaisante à l'écoute, s'avère proprement et rondement menée. Nous attendons maintenant de la part d'Emmanuelle Haïm et avec intérêt, un sujet peut-être plus ciblé, un rien plus pointu, même servi par de plus discrets interprètes, qui nous aiderait à recentrer et définir plus précisément les facettes de son talent de chef.

 

(Bruxelles, le 26 novembre 2002)

 

 

Anne Sofie Von Otter (mezzo soprano): Jacques Offenbach (1819-1880). Arias et Scènes de La Grande-Duchesse de Gérolstein, Fantasio, Le Carnaval des revues, Madame l'Archiduc, Les Contes d'Hoffmann, La Belle Hélène, Barbe-Bleue, Lischen et Fritzschen, La Vie Parisienne, La Fille du Tambour-Major, la Périchole, Fantasio. Avec Magali Léger, Stéphanie d'Oustrac, Gilles Ragon, Jean-Christophe Keck, Jean-Christophe Henry, Christophe Grapperon, Laurent Naouri & Les Musiciens du Louvre dir. Marc Minkowski. (DG 471501-2)

            Pétulante et prodigieuse Anne Sofie Von Otter !  La tonique mezzo soprano suédoise s'épanouit dans la diversité : elle ne craint pas de sortir chez Philips Alceste de Gluck (voir notre rubrique Opéra) en même temps que les drolatiques héroïnes d'Offenbach chez DG ! Sans rien perdre de sa crédibilité ni de sa voix, elle ose avec un égal bonheur le poignant désespoir d'Alceste et les trémolos émoustillés de la Grande-Duchesse de Gérolstein qui "aime le militaires" ! Cet album consacré au créateur des Bouffes Parisiens ne se réduit d'ailleurs pas à un divertissement échevelé qui cimenterait sa définition de "roi des amuseurs" ; il s'inscrit volontiers dans le processus de redécouverte du compositeur depuis 1999, sachant que sur ses 600 opus la plupart nous sont inconnus ! Quelques passages de Fantasio (dont un émouvant duo avec la cristalline soprano Magali Léger) illustrent par exemple le pur romantisme de certaines de ses pages tandis que nous amusent la "conversation alsacienne" de Lischen et Fritzchen, petite pièce en un acte destinée à mettre de l'ambiance lors des soirées des Bouffes Parisiens. Une belle et entraînante introduction à l'ironie et la tendresse d'Offenbach, servie par une Von Otter resplendissante, des solistes, un orchestre et un chef follement exubérants. Fougue, enthousiasme, vitalité au royaume de l'hyperbole. Dira-t-on, comme le musicien de l'avenir dans Le Carnaval des Revues : "(...) encore, encore, toujours, toujours, puis encore, bravo, sublime, inouï, renversant ! " ?

 

(Bruxelles, le 12 novembre 2002)

 

 

Dietrich Henschel (baryton) : Lieder de E.W. Korngold (1897-1957). Helmut Deutsch (piano) (HMC 901780)

            Passionnante initiative chez Harmonia Mundi, puisque c'est la première fois que seront réunis au disque tant de lieder de Korngold, autant dire plus des trois quarts dont quelques inédits couverts d'illisibles pattes de mouche, tirés du placard et retranscrits patiemment par le pianiste Helmut Deutsch. On se réjouit en effet de découvrir parmi ses pièces d'adolescents douze mélodies composées pour son père, le redoutable critique musical Julius Korngold qui, les jugeant certainement inégales, ne permit pas qu'on les publiât. Et voici donc ce qui fut initialement son opus 5 mais n'en prit jamais l'appellation pour cause d'enfouissement au fond d'un tiroir. Le jeune Korngold de 14 ans, inspiré par les poèmes d'Eichendorff, fortement influencé par Mahler et Wolf, avouait déjà un style reconnaissable, malgré de rassurants balbutiements. On y reconnaît la vigueur et l'expressivité ainsi que le charme mélodique. Le programme que nous concoctent le piano brillant d'Helmut Deutsch et la voix précise, nette et scandée de Dietrich Henschel, nous permettent d'ailleurs d'apprécier l'évolution du compositeur au fil du temps jusqu'au glamour du cinéma hollywoodien des dernières années. Facture dramatique, richesse chromatique, polytonalité, humour, entrain, vigoureuse mélancolie, nous traversons les différentes facettes d'une oeuvre que l'on eut tendance à oublier avant sa redécouverte dans les années 90. Malgré la clarté et l'exactitude de l'interprétation de Dietrich Henschel, dont on ne peut nier qu'il fut l'élève de Dietrich Fischer-Dieskau, on peut regretter la froideur, presque la raideur de sa vision dans laquelle la sensualité et la langueur de Korngold n'apparaissent pas. Ce qui n'enlève rien à l'importance de ce disque, essentiel au répertoire.

 

(Bruxelles, le 16 octobre 2002)

 

 

Ian Bostridge (ténor) : The Noël Coward Songbook (Les années 20 et 30). Arrangements de Corin Buckeridge. Ian Bostridge (ténor) avec Sophie Daneman (soprano)et Jeffrey Tate (piano) (EMI 5 57374)

            Et l'on apprend ici que l'un des compositeurs allemands préférés d'Ian Bostridge est Kurt Weill ! Nous ne sommes pas loin en effet de son humour décapant avec le caustique et sentimental Noël Coward (1899-1973), équivalent anglais de Cole Porter. On se souvient sûrement beaucoup mieux des songs de Coward que des pièces ou revues dans lesquelles elles figurent et dont il fut également l'auteur. Ce dandy tendrement désenchanté, d'une séduisante nonchalance fut à la fois écrivain, auteur dramatique, scénariste et coscénariste (de David Lean), acteur (chez Griffith, Losey, Preminger...), compositeur et parolier... sans savoir écrire ni lire une partition ! Avec lui surgissent la vitalité des années 20 et 30, le bagout de la chanteuse et danseuse Gertrude Lawrence, la figure aérienne élancée de Fred Astaire, l'Old Vic Theater de Lawrence Olivier, un répertoire populaire à grand spectacle, iconoclaste, un brin romantique et désabusé. Bostridge choisit les songs les plus marquantes des années 20 et 30, tirées chronologiquement des divers spectacles, écrits, mis en scène et souvent interprétés avec la contribution de Coward lui-même. Le ténor britannique recrée à merveille l'ambiance de cette époque ; la douceur lui est naturelle, l'humour grinçant et la gouaille moqueuse qui modifient sa voix sans l'altérer rehaussent encore ses talents d'interprète dans un répertoire si inattendu. La participation judicieuse de la pure et tendre voix de Sophie Daneman dans de superbes duos se prête au jeu à merveille. Le piano de Jeffrey Tate se plaît à ressusciter les sonorités d'une époque qui continue de nous enchanter par sa légèreté, son ironie et malgré tout, sa candeur. On en redemande !

 

(Bruxelles, le 26 septembre 2002)

 

 

Matthias Goerne (baryton) : Die Schöne Müllerin de Franz Schubert (1797-1828). Eric Schneider (piano)  (Decca 470025-2) Voir nos coups de coeur !

            Matthias Goerne n'a certainement pas fini de nous surprendre ! Avec son accompagnateur de prédilection, Eric Schneider, il trouve le moyen, après une pléthore d'interprètes loin d'être mauvais, de réinventer le meunier transi d'amour pour sa belle meunière, écrit par le jeune poète prussien Wilhelm Müller (1794-1827) et mis en musique par Franz Schubert en 1824 ! Le baryton ne caresse pas son auditeur dans le sens du poil. Müller mettait en scène un apprenti meunier gauche et naïf, en tout cas rustique et plutôt niais. Goerne entre dans le personnage dès le premier lied, "Voyager", d'une cadence martiale, pleine d'ardeur et de santé, épousant la confiance pataude et rassurante de l'ouvrier qui ignore encore son destin, au son d'un piano non moins catégorique. On s'interroge ... Où se trouve donc la passion romantique de la musique déchirée de Schubert ? C'est bien mal connaître le travail de construction psychologique du baryton et de son pianiste complice. Lied après lied, le meunier doute, vulnérable, inquiet et acquiert une dimension tragique tout à fait humaine, d'une beauté touchante. L'amour le transfigure et illumine son chant : les "Remerciements au ruisseau", "Le Curieux", "Pause" révèlent sa fragilité en de frémissants moments d'émotion. Matthias Goerne n'épargne pas cependant les défauts de ce protagoniste pitoyable, trompé par sa belle, de l'impatience à l'orgueil, de la fierté à la jalousie. C'est pourquoi il nous offre un cycle entièrement revisité, d'une puissance tempétueuse et d'une délicatesse subtile.

(Bruxelles, le 3 septembre 2002)          

 

 

David Daniels (contre-ténor) : Haendel Oratorio Arias (Belschazzar, Semele, Theodor, Saul...). Ensemble Orchestral de Paris, dir. John Nelson (Virgin Classics 545497)

            Insatiable, David Daniels explore l’univers de Haendel pour une anthologie d’airs d’oratorios, après un précédent album qui rassemblait des airs d’opéras. La frontière entre les deux genres peut sembler mince mais l’on sait que les oratorios chantés en anglais étaient destinés au concert et non à la scène, ce qui réduisait fortement les coûts de production. Haendel payait alors le prix de quelques défaites financières dues à la création et à l’entretien de compagnies lyriques ou à l’engagement de vedettes (castrats et cantatrices) importées d’Italie qui poussaient toujours plus loin des caprices jugés intolérables par une bourgeoisie puritaine alors en plein essor. On comprend qu’Haendel se soit désintéressé d’un genre qu’il avait manié comme nul autre en Angleterre avec ses fameux airs da capo !

            Accompagné cette fois par l’Ensemble Orchestral de Paris et John Nelson, David Daniels met en valeur le répertoire de haute-contre, plus intériorisé et moins virtuose que celui des castrats exubérants et démonstratifs ! D’une voix agile et gracieuse, il évite les pièges d’une écriture dont l’ornementation mêle dans un même esprit, virtuosité et simplicité, selon une esthétique hors frontière. Les habituels effets d’emphase cèdent au recueillement et à l’émotion, dépouillée de l’affectation propre à certains débordements mal contrôlés. Le contre-ténor américain installe chaque aria avec une justesse de ton et d’esprit grâce à laquelle il élargit le spectre de ses possibilités vocales, soutenu d’un bout à l’autre des partitions par la baguette souple et alerte de John Nelson. Sans s’épancher inutilement dans la grandiloquence du Haendel scénique, il construit et conte le destin de ses personnages avec une finesse élaborée sans être maniérée. O Lord whose mercies numberless, Sweet rose and lily, Despair no more shall wound me mènent peu à peu à l’aboutissement d’un périple qui s’achève par un extrait du Messie dont on est désormais en droit d’attendre une prise de rôle complète au disque ! 

 

(Bruxelles, 2 septembre 2002)

 

 

The Rags of Time (XVIIès, English Lute songs and dances) : Poèmes de John Donne (1572-1631) & Select Ayres & Dialogues de Henry Lawes (1596-1662). Paul Hillier (voix), Nigel North (luth, théorbe, guitare)  (HMU 907257)

            Peu de compositeurs furent attirés par la poésie de John Donne, même si bon nombre de ses poèmes d'amour, écrits pendant sa jeunesse dans les années 1590, furent mis en musique par ses contemporains. Sa prosodie heurtée aux sonorités rauques, son imagerie sombre qui prête à l'amour charnel décrit avec crudité une dimension également spirituelle, sa hantise de la mort, sa quête obsessionnelle d'une union de la chair et de l'esprit, tout cela contribue à le hisser chef de file des poètes métaphysiques. L'accompagnement au luth solo souligne la passion grave et presque austère de ses textes dont Paul Hillier donne d'ailleurs simplement parfois la lecture, apte par son énonciation limpide et paisible à en révéler la musicalité inhérente. Sa voix pleine et chaude vibre avec les mots ; elle emplit l'espace d'une étrange sensualité : qu'il lise ou qu'il chante, alors soutenu par les notes douces et mélancoliques du luth de Nigel North, le silence frémit : "Mais voilà qu'un homme chante ma plaintive poésie et libère ma douleur que les vers enchaînaient." (The Triple Foole, J. Donne, plage 15) La seconde partie de l'album illustre, à travers les Select Ayres & Dialogues de Henry Lawes (1669) à partir de poèmes peu connus, l'évolution du chant au luth au chant à la basse continue, faisant appel par ailleurs au théorbe et à la guitare espagnole. Puisque voix et luth (ou ses substituts) furent inséparables en Angleterre pendant plus de deux siècles, il s'agissait selon Lawes de "modeler les notes sur les mots et le sens". Grâce à l'incomparable don de reconstitution de Paul Hillier et de son complice Nigel North, le décor est planté et la magie d'un passé musical révolu envoûte la mémoire.

 

Note : Nous vous recommandons deux précédents albums de Paul Hillier parus chez HMU : Distant Love, songs of Jaufre Rudel et Martin Codax (HMU 907203) & Bitter Ballads (HMU 907204), où il est accompagné à la harpe et au psaltérion par Andrew Lawrence-King.

 

(Bruxelles, le 28 mai 2002)

 

 

 

Bernarda Fink (mezzo-soprano) : Cantate con istromenti I-IV, de Francesco Bartolomeo Conti (1682-1732) Ars Antiqua Austria dir. Gunar Letzbor (WDR 3, Arcana A309)

            La mezzo-soprano argentine Bernarda Fink, née de parents slovènes à Buenos-Aires, révèle de sa voix pleine, vibrante et sensuelle, quatre des huit insolites Cantate con Istromenti d'un compositeur peu connu qui fut pourtant celui, très officiel, de la cour de Habsbourg au début du XVIIIè siècle. Le Florentin Francesco Bartolomeo Conti, virtuose du théorbe et du luth, écrivit ces cantates pour "leuto francese", luth accordé en ré mineur assez inusuel, et chalumeau, leurs parties enroulant autour de la voix un subtil contrepoint et doublant les violons et hautbois habituels. La douce intimité du chalumeau et la gracilité du luth servent de façon surprenante, tout en mélodies charmantes, harmonies simples et légères, un rien mélancoliques, des textes galants aux élans naïfs de pastorale. L'ensemble Ars Antiqua Austria, fondé en 1995 par Gunar Letzbor, fortement marqué par ses rencontres avec Harnoncourt et Reinhard Goebel, mène avec transparence et agilité ces pièces gracieuses et plaisantes fidèles à l'ornementation baroque de leur époque. La souplesse de Bernarda Fink, l'aisance et le naturel de sa voix lumineuse et caressante, enchantent les passages obligés du "recitativo semplice" à l'aria da capo, comme la tradition l'imposait. A quand les cantates V à VIII ?

 

(Bruxelles, le 25 mai 2002)

 

 

Vivica Genaux (mezzo-soprano) : Arias for Farinelli ( Nicola Antonio Porpora (1686-1768): Orfeo, Polifemo. Johann Adolf Hasse (1699-1783): Artaserse. Riccardo Broschi (c.1698-1756): Idaspe. Geminiano Giacomelli (c.1692-1740): Adriano in Siria, Merope. Baldassare Galuppi (1706-1785): Concerto a 4. Akademie für Alte Musik Berlin dir. René Jacobs (HMC 901778)

            La fascination du XVIIIème siècle pour les voix hermaphrodites atteint son apogée avec la découverte de Carlo Broschi, plus connu sous le nom de Farinelli, dérivé de Farina son bienfaiteur et mécène. Ce jeune prodige soumis, selon l'usage napolitain, à une rigoureuse éducation musicale et littéraire, étudie avec Porpora et remporte ses premiers succès à 15 ans dans les opéras de son maître. La voix d'un castrat, outre son agilité, doit alors garder le son mélodieux de celle d'un enfant et la puissance de celle d'un homme, attaquer les aigus avec la plus harmonieuse douceur et descendre dans les basses avec rondeur et chaleur ! René Jacobs compile quelques-uns des airs les plus périlleux de celui qu'il nomme "l'acrobate de la voix" en rappelant qu'il savait, sans gratuité, "toucher le coeur de ses auditeurs". C'est à Vivica Genaux, la jeune mezzo-soprano américaine, de relever cet effrayant défi de substitution de contralto musico au castrato, comme cela fut de mode au début du XIXème siècle lorsque disparurent les castrats. Artifice, stylisation, ornementation raffinée, trilles, appoggiatures, rythmes pointés, longues coloratures... autant d'écueils imaginés par les compositeurs du XVIIIème, Giacomelli, Galuppi, son propre frère Riccardo Broschi, à l'intention du plus célébré des castrats qui multiplie les rôles de jeune homme amoureux, d'innocents persécutés, de frères rivaux... pour épancher de grandioses évocations de la nature et de sublimes envolées sentimentales propices à l'affectation émouvante du "beau chant". Relever le gant est, pour la mezzo-soprano, une entreprise courageuse qui n'atteint pourtant pas tous les succès escomptés. Sa voix, ample et chaude, peine et s'essouffle dans cette impressionnante succession gymnastique. Elle s'épuise dans l'exercice et, sans heurter la justesse, perd souvent dans l'effort, la musicalité. Révélateur de vrais talents, René Jacobs, irréprochable à la tête de l'Akademie für Alte Musik Berlin, a peut-être poussé trop loin ses exigences dans l'enthousiasme de rendre hommage à ce Farinelli si célébré du grand public depuis le film de Gérard Corbiau (1994).

 

(Bruxelles, le 21 mai 2002)

 

 

Thomas Quasthoff (baryton basse) : Evening Star (German Opera Arias : Albert Lortzing (1801-1851): Zar und Zimmermann, Der Wildschütz. Carl Maria von Weber (1786-1826): Euryanthe. Richard Wagner (1813-1883): Tannhäuser. Richard Strauss (1864-1949): Die schweigsame Frau. Christiane Oelze (soprano), Chor und Orchester der Deutschen Oper Berlin dir. Christian Thielemann (DG 471493-2) Voir Nos coups de coeur !

            On connaît bien le baryton basse Thomas Quasthoff pour la richesse et la qualité de son timbre qui peut avec aisance atteindre les sommets du baryton aigu; il séduit par le naturel et la générosité de ses interprétations dans le difficile domaine du lied. Sa rencontre avec Christian Thielemann, qui jouit d'une identique réputation dans l'opéra romantique allemand, resplendit de vivacité, d'intelligence, de brio et de sincérité. Les airs choisis pour cet album rappellent les précurseurs de Wagner, le peu connu Lortzing et le plus cité Weber, qui contribuèrent à styliser l'opéra allemand, fortement tributaire au XIXème siècle des maîtres italiens et français. Une touche plus populaire, une dissimulation progressive des césures formelles des drames musicaux, un récitatif de plus en plus naturel dépassent les modèles et dessinent peu à peu les spécificités de l'opéra allemand jusqu'à la fabuleuse créativité de Wagner et l'héritage suivant de Strauss. Ces airs d'opéra aux récitatifs difficiles, exigeant une virtuosité vocale très expressive, confirment l'étendue créative de Thomas Quasthoff, aussi excellent comédien qu'impressionnant chanteur. Chacun de ses rôles est  intériorisé, vécu, profondément ressenti et immédiatement touchant, qu'il s'agisse dans Zar und Zimmermann du fanfaron Van Bett ou du Tsar mélancolique qui regrette son enfance, de l'égrillard Baculus du Wildschütz ou du romantique Wolfram dans Tannhäuser... Une même vulnérabilité saisit à travers le baryton ces héros fragiles en proie à leurs démons .Conviction, variations, émotion enchantent cet album passionné superbement dirigé par Christian Thielemann : chaque musicien est touché par cette grâce qui capte les couleurs, perçoit la dynamique à propos, change les tempi avec vivacité et traduit une écoute réciproque des protagonistes de l'aventure.

 

(Bruxelles, le 12 avril 2002)

 

 

Susan Graham (mezzo-soprano) : French Operetta Arias (Airs tirés d'opérettes d'André Messager (1853-1929), Reynaldo Hahn (1874-1947), Moïses Simons (1888-1945), Maurice Yvain (1891-1965), Arthur Honegger (1892-1955)) City of Birmingham Symphony Orchestra dir. Yves Abel (Erato 0927-42106-2)

            Pétulance, bonne humeur, légèreté : nous fêtons les couleurs de l'opérette française avec l'énergie et le bagout irrésistible de Susan Graham dont la diction irréprochable est sidérante. On comprend avec précision chacun des airs qu'elle interprète, sans avoir besoin de recourir au livret, profitant pleinement de l'entrain de ces chansons naïves pourtant très riches et musicalement diversifiées. C'est dans un plongeon divertissant au coeur des années folles et de l'immédiat après-guerre que nous sommes entraînés, auprès des compositeurs d'opérette les plus en vue de l'époque, familiers de la "grande musique" par ailleurs. André Messager ne fut-il pas organiste à Saint-Sulpice, chef aux Folies Bergères, directeur musical de l'Opéra Comique et créateur du Pelleas et Mélisande de Debussy avant d'imposer ses opérettes dont l'un des librettistes n'était autre que le caustique Sacha Guitry !  On retrouve également le pianiste, compositeur de mélodies, chef et critique musical Reynaldo Hahn, le Cubain Moïses Simons qui arrive à Paris dans les années 30 avec rumba, samba et conga, l'auteur de chansons populaires pour Mistinguett et Maurice Chevalier, Maurice Yvain, et l'inattendu Arthur Honegger, compositeur suisse du groupe des Six qui flirte avec la littérature de Pierre Louÿs pour les Aventures du Roi Pausole. Bref, on s'amuse, on se régale sous le soleil multicolore de Susan Graham, toute en douceur coquine, velouté, miel et piment !

 

(Bruxelles, le 15 mars 2002)

 

Bryn Terfel (Baryton basse) : Wagner (1813-1883) ( Der Fliegende Holländer, Die Meistersinger von Nürnberg, Tannhäuser und der Sängerkrieg auf der Wartburg, Parsifal, Die Walküre ) Berliner Philharmoniker dir. Claudio Abbado (DG 471348-2)Voir Nos coups de coeur

            On l'attendait impatiemment, le voilà : le premier album de Bryn Terfel entièrement consacré à Wagner ! On se souviendra toutefois de son interprétation pénétrante et émouvante de La Romance aux étoiles de Wolfram ainsi que de l'air Die Frist ist um du Hollandais volant en 1996 sous la direction de James Levine (DG 445 866-2, Opera Arias) Ces deux airs réapparaissent ici avec la même intensité dramatique, plus sombre et puissante encore, parmi quelques autres de Sachs dans les Maîtres Chanteurs, Wolfram dans Tannhäuser, Amfortas dans Parsifal et Wotan dans la Walkyrie, sous la direction cette fois de Claudio Abbado, hautement considéré à la tête du Philharmonique de Berlin pour sa vision de Tristan à la Philharmonie et au Festival de Salzbourg. Le chanteur gallois incarne avec couleur et profondeur l'improbable et tragique quête de soi des héros wagnériens pris au piège de leurs actes et de leur environnement politique et social. Douleur du Hollandais Volant condamné à errer sur les mers jusqu'à ce qu'il rencontre la femme unique et idéale qui lui serait fidèle, fourberie de Wotan que rachète pourtant l'amour qu'il voue à sa fille, égoïsme d'Amfortas, sagesse de Sachs confrontée au dilemme des maîtres chanteurs... Bryn Terfel révèle les nuances de ces tempéraments contrastés et, d'un souffle de géant, personnifie la douceur de Sachs, les ténèbres vertigineuses de Wotan ou la poignante mélancolie de Wolfram. Sa redoutable précision du phrasé, sa subtilité, l'éclat riche et vibrant de sa voix recomposent avec intériorité et vigueur des personnages bouleversants, de chair et de sang. Avec lui, on croit sans restriction aux tourments de ces hommes déchirés sortis de la fiction. L'excès se mue en subtilité, la démesure en simplicité, la tragédie en humanité. Renversant !

 

(Bruxelles, le 15 mars 2002)

 

 

 

Barbara Bonney (soprano) : White Dream  (Franz Liszt (1811-1886) : Lieder. Robert Schumann (1810-1856) : Dichterliebe, op.48 ) Antonio Pappano (piano) (Decca 470289-2)

            Duo idyllique pour ce "rêve blanc" où tout à coup une femme chante un cycle de poèmes d'ordinaire réservé à un homme, ténor ou baryton. Le Dichterliebe de Schumann ne raconte-t-il pas les amours d'un poète, ses émotions, ses chagrins, ses espoirs et ses désillusions? Barbara Bonney relève, dit-elle, le défi d'"explorer sa facette masculine", tout en imaginant "être la femme à qui ces poèmes s'adressaient". Le résultat, déroutant, n'en est pas moins séduisant : la voix pure et vibrante de la soprano capte la moindre inflexion sentimentale et projette douceur et subtilité, douleur et tendresse sur des chants que l'amertume pourrait envahir. Sa féminité ouvre à son interprétation la soudaine compréhension de l'amoureux pourtant meurtri. Elle surprend également dans les quelques Lieder de Liszt choisis eux aussi autour de mars 1840, date de sa première rencontre avec Schumann. Radicalement différents, Schumann préférant selon ses propres termes la "tendre intimité" au "clinquant" et à la "splendeur" de Liszt, les deux compositeurs n'en partageaient pas moins une même admiration pour Beethoven et Schubert et une admiration réciproque avant d'entrer dans la "guerre des Romantiques" qui opposa les adeptes de Mendelssohn à ceux de Wagner ! La passion de la virtuosité porte Liszt à de plus grandes envolées pianistiques que Schumann : exubérance, théâtralité, textures novatrices et sophistications privilégient souvent l'accompagnement instrumental, même s'il tend à plus de sobriété au fil des ans. L'intelligence et l'intuition d'Antonio Pappano saisissent l'exubérance des mélodies avec assez de discrétion pour mettre en valeur le texte et s'accorder aux inflexions sibyllines de Barbara Bonney. Voix et piano forment réellement un duo harmonieux : nullement en rivalité, ils se rencontrent, s'enlacent, se complètent avec sensualité. Un album pénétrant, lumineux, envoûtant.

 

(Bruxelles, le 8 mars 2002)

 

 

Juan Diego Florez (ténor) : Rossini Arias  (Gioacchino ROSSINI (1792-1868) : Airs de Semiramide, Otello, Il Barbiere di Siviglia, La gazza ladra, l'Italiana in Algeri, Zelmira, La donna del lago, La Cenerentola. ) Orchestra Sinfonica e Coro di Milano Giuseppe Verdi, dir. Riccardo Chailly. (Decca 470024-2)

            "Je suis chez moi avec Rossini" déclare Juan Diego Flórez, le jeune ténor péruvien. Comme Riccardo Chailly pourrait en dire autant, Decca frappe fort et juste pour le premier enregistrement d'un contrat exclusif avec le nouveau prodige du bel canto que la presse mondiale ovationne comme la relève de Pavarotti sinon son "remplaçant", un terme que Flórez n'apprécie pas vraiment. Selon lui, chaque époque a ses chanteurs, même si la comparaison avec le superbissime Italien est tout à son honneur. Flórez alterne en tout cas avec une aisance confondante les répertoires serio et buffo de Rossini, souple, naturel, élégant sans craindre les gammes, les trilles et les arpèges acrobatiques qu'exigeait sans pitié le compositeur ! Précis, rigoureux, gracieux, il revitalise le bel canto à une époque où le public le redécouvre avec plaisir. Légèrement tombé en désuétude au milieu du XIXème siècle, ce genre brillant attaché à la beauté des lignes mélodiques connut la consécration en Occident de 1650 à 1850 et conquiert aujourd'hui un nouveau public. La bonne humeur, les périlleux élancements de la voix et la vivacité caractérisent les opéras bouffes de Rossini tout comme l'émotion soulève la mélodie de ses opéras plus dramatiques. L'art du crescendo, l'utilisation puissante du souffle pour contrôler l'intensité du son, Flórez les maîtrise avec évidence, à tel point que d'aucuns se frottent déjà les mains de bonheur en songeant que Cecilia Bartoli appartient aussi à l'écurie Decca... Peut-on imaginer un complet album* de duos ? Les amoureux du bel canto ne finiraient pas d'en frémir... d'extase !

 

*Notons d'ores et déjà qu'ils apparaissent côte à côte sur de précédents albums Decca : Rossini, Cantatas (466 328) et Mozart, Mitridate (460 772).

 

(Bruxelles, le 19 février 2002)

 

 

María Bayo (soprano) : Rossini opera arie e sinfonie sur instruments d'époque (Gioacchino ROSSINI (1792-1868) : Airs de L'inganno felice, la Gazza ladra, Il barbiere di Siviglia, Tancredi, La scala di seta ) Concerto Italiano, dir. Rinaldo Alessandrini. (Astrée, Naïve, E 8853)

            Fraîcheur, bonne humeur, limpidité et émotion : nous voici au coeur de l'univers rossinien et de ses "drames légers" qui tirent parti du rire et des larmes avec vivacité. Le bel canto, littéralement "beau chant" savamment orné, perd toutes ses rides, avivé par l'éclatante voix de colorature de María Bayo. Certes, Rossini se fondit au courant sentimentaliste et larmoyant de son époque, peignant des héroïnes frappées de trahison, abandonnées, mélancoliques, déchirées d'amour... malgré tout pétillantes et débordantes d'énergie ! L'agilité vocale de María Bayo, sa facilité, son aisance naturelle de colorature illuminent ces airs choisis de l'Inganno Felice, modeste farce en un acte qui révèle Rossini à 19 ans, à La Gazza Ladra, mélodrame semi seria. Virevoltes, entrain, tendresse mélancolique, impressionnante palette sentimentale sur instruments d'époque : voilà un album qui réjouit. Le Concerto Italiano, spécialiste du madrigal, sous la baguette de Rinaldo Alessandrini, s'en donne à coeur joie. Leur expérience du baroque influence leurs interprétations de Rossini que l'on découvre d'un point de vue légèrement décalé, sans maniérisme, un peu raide parfois mais dynamique et rafraîchissant.

 

(Bruxelles, le 21 février 2002)

 

Anne Sofie von Otter (mezzo-soprano) : mots d'amour, Cécile Chaminade (1857-1944) : mélodies, pièces pour violon et piano, pièces pour deux violons. Bengt Forsberg (piano), Peter Jablonski (piano II), Nils-Erik Sparf (violon).(DG 471 331-2)

            C'est Bengt Forsberg, l'ami et pianiste attitré d'Anne Sofie von Otter qui découvrit à Anvers une anthologie des oeuvres de Cécile Chaminade, dont il était déjà tombé amoureux, musicalement s'entend, dans les années 70. Il n'eut aucun mal à convaincre la mezzo de les déchiffrer en 1998 : l'exubérance, l'élégance légère, presque insouciante, la franchise joyeuse et la fraîcheur naïve de la compositrice séduisirent immédiatement la chanteuse. Ces pages vivifiantes où l'espièglerie rive son clou à la mièvrerie conviennent à la vitalité contagieuse d'Anne Sofie von Otter. Forsberg et sa complice s'amusent bien et ... cela s'entend ! Ajoutez le violoniste Nils-Erik Sparf et le second piano de Peter Jablonski, vous découvrirez certaines pièces instrumentales de Chaminade que Forsberg qualifie à juste titre de "douces-amères", toniques et "vivifiantes". Cécile Chaminade fut un personnage déterminé : son père, quoique violoniste amateur, refusa de suivre les conseils de Bizet et de l'inscrire au Conservatoire : une femme devait garder sa place à la maison, épouse et mère. Sa propre moitié était pourtant pianiste et avait une jolie voix... Ne recevaient-ils pas à la maison tout le gratin musical de l'époque, tous en admiration devant le talent de la petite Cécile : Ambroise Thomas, Massenet, Gounod, Saint-Saëns, Chabrier... Autant dire qu'elle bénéficia malgré les idées réactionnaires de son père de très sérieux et très suivis cours privés. Profitant de l'un des voyages d'affaires de Monsieur Chaminade, elle se produisit Salle Pleyel. Le sort en était jeté. Elle composa : suite orchestrale, opéra comique, ballet... C'est pourtant à la mort de son père qu'elle se consacra à des oeuvres bien plus modestes pour subvenir à ses besoins et ceux de sa mère, n'écrivant plus que de brèves et modestes pages pour piano ainsi que diverses mélodies sur des textes d'auteurs essentiellement contemporains et pour la plupart très mineurs. Elle se produisit avec succès en Europe et même en Turquie. La première guerre mondiale la détourna de la musique lorsqu'elle prit la direction d'un hôpital. Le XXème siècle devait la décevoir. Elle mourut en 1944, désabusée par son époque. Pour l'heure, encore mutine, elle célèbre l'amour et les élans du désir, tout en tarentelles, ballades d'opéra-comique et mélismes orientalisants. Ecoutez sans a priori : le détour est savoureux et les interprètes allègres !

 

(Bruxelles, le 21 février 2002)

 

Jane Eaglen (soprano) : Italian Opera Arias (Puccini : Madama Butterfly, Tosca, Turandot, Suor Angelica, Edgar / Catalani : La Wally / Ponchielli : La Gioconda / Mascagni : Cavalleria Rusticana / Cilea : Adriana Lecouvreur / Boito : Mefistofele ). The Royal Opera Chorus Covent Garden & Philharmonia, dir. Carlo Rizzi. (Sony SK 89443)

            Jane Eaglen est considérée à juste titre dans le monde musical comme une soprano wagnérienne de la lignée des Kirsten Flagstad et Birgit Nilsson. Sa voix ample et puissante s'élève dans les aigus avec chaleur et précision, nullement gênée par les dimensions d'un orchestre colossal. Elle aborde ici un répertoire dont elle est moins familière, marqué par les successeurs de Verdi et inspiré par l'expressivité du vérisme. Puccini surtout, en exploitant l'émotion, en recherchant la poésie dans un style raffiné au détriment du bel canto, et en soignant l'orchestration, réconcilie les principes de Verdi et de Wagner. Jane Eaglen évolue avec aisance dans cinq de ses oeuvres les plus renommées, dont elle interprète 7 extraits. Variétés des couleurs, richesse de timbre, trilles périlleuses, mélancolie, désespoir, avec un sens développé de tragédienne, elle passe encore de Catalani à Cilea, Mascagni, Boito et Ponchielli, sans jamais perdre de sa concentration ni de son intériorité. Une belle complicité l'unit à Carlo Rizzi qui dirige le Philharmonia en tirant parti des richesses orchestrales sans étouffer la voix de la soprano d'une présence indiscutable et évidente. Pour plus d'éclat encore, de vitalité et d'émotion, nous vous conseillons d'aller faire un petit tour de prendre connaissance de l'album décrit ci-après.Jane Eaglen  interprétait pour Sony, Strauss, Wagner et Berg. Si son voyage musical en Italie mérite le détour, sa voix ne trouve pas toujours la légèreté scintillante qu'un tel répertoire exige. C'est l'Allemagne qui rend le mieux grâce à sa puissance endurante et profonde.

 

(Bruxelles, le 23 janvier 2002)

 

Strauss (1864-1949): Four Last Songs, Wagner (1813-1883) : Five Poems for female Voice & Berg (1885-1935): Seven early Songs. Jane Eaglen (soprano) et le London Symphony Orchestra dir. Donald Runnicles. (Sony Classical SK 61720)

                Que ceux qui lèvent les yeux aux ciel et fuient à toutes jambes d'hypothétiques walkyries dès que l'on cite le nom de Wagner, que ceux-là mêmes qui craignent la voix impérieuse de Brünnhilde oublient leurs présomptions au vestiaire et se penchent avec étonnement sur cet enregistrement. Jane Eaglen est une des grandes interprètes wagnériennes de notre époque, non seulement pour la puissance de sa voix mais surtout pour sa grande maîtrise vocale et sa profonde compréhension d'un registre subtil qui se passe facilement de la stridence au profit de la sensibilité. Donald Runnicles, qui la dirige ici, se souvient volontiers de leur collaboration pendant l'été 99 sur les trois cycles du Ring à l'Opéra de San Francisco : "Elle aborde son interprétation de manière étonnamment instrumentale et sait intuitivement reconnaître (...) les moments où sa ligne vocale est d'une importance primordiale et ceux où elle passe occasionnellement au second plan par rapport à la voix de l'orchestre." De fait, délicatesse, douceur, caresse, émotion recréent la brûlure des chants d'amour de Wagner écrits sur des textes de Mathilde Wesendonck, maîtresse et muse du compositeur alors qu'il travaillait à Tristan und Isolde. Deux de ces poèmes servirent d'ailleurs d'études à cet opéra. Les Sept Lieder de Jeunesse d'Alban Berg résonnent avec finesse et générosité, étranges et troublants vestiges du style romantique. Quant aux Quatre derniers Lieder de Strauss, composés un an avant la mort du compositeur, ils restituent cette langueur élégiaque pleine et envoûtante d'une des œuvres les plus chantées du XXème siècle, mais ici singulièrement vécue avec plénitude et chaleur. La voix profonde et lumineuse de Jane Eaglen révèle une personnalité dynamique et rayonnante, sans l'ombre d'une affectation ni un soupçon de maniérisme. Envolées les lourdeurs redoutées, disparues les méfiances premières... Jane Eaglen dépoussière, avive et dévoile l'inquiétante beauté d'un répertoire que l'on juge parfois, faute d'interprètes convaincants, trop pesant. Rendons hommage également aux superbes qualités d'écoute et de synchronisation du London Symphony Orchestra dirigé avec exigence et sincérité par Donald Runnicles.

 

(Bruxelles, le 21 mars 2000)

 

Marcelo Alvarez (ténor) : French Arias. (Massenet : Werther, Manon, / Offenbach : Les Contes d'Hoffmann / Donizetti : La Fille du Régiment, Dom Sebastien, La Favorite/ Gounod : Romeo et Juliette, Faust/ Rossini : Guillaume Tell / Meyerbeer : Les Huguenots / Verdi : Don Carlos). Orchestre Philharmonique de Nice, dir. Mark Elder. (Sony SK 89650)

            Il était une fois  en Argentine un jeune étudiant en économie, féru de chant, qui décida de tenter sa chance en Europe et y débarqua avec sa fiancée. Il  passa des auditions à Venise et à Gênes et deux mois plus tard... décrocha ses premiers contrats ! C'était en 1992 et ce qui ressemble à un conte de fées est une histoire vraie dont le héros, Marcelo Alvarez garde les pieds sur terre sans perdre de sa passion ni de son tempérament. Fier de ménager sa voix, il a refusé de nombreux opéras pour lesquels il ne se sentait pas prêt : La Bohême, Butterfly, Guillaume Tell. On a pu apprécier toutefois sa voix chaude et sensuelle et sa présence renversante sur scène dans Sonnambula, Traviata et Rigoletto (au TRM en 1999). Selon lui, certains rôles avant d'être abordés exigent la rigueur de 10 ans de bel canto ; quant aux rôles véristes, il ne croit pas pouvoir les aborder avant ses 34 ans, soucieux de respecter ses limites. "Limites" : un mot qui chez lui représente davantage "rigueur et discipline" que "déficiences vocales" ! Puissance, virtuosité, émotion en témoignent dans ces airs français du XIXème siècle, plus hétéroclites les uns que les autres car représentatifs de trois traditions parisiennes : le Grand Opéra du Palais Garnier dirigé par Meyerbeer, pour ténors héroïques, l'Opéra Comique où les jeunes premiers doivent chanter la douceur de la jeunesse et le Théâtre Musical, plus léger. Citons Verdi pour le premier, Gounod ou Massenet pour le second et Offenbach pour le troisième. Marcelo Alvarez navigue entre les trois avec élégance, raffinement, clarté et sensualité. Le charme agit, puissant !

 

Un petit détour dans nos Archives Traverse vous rappellera ses interprétations de Gardel !

 

(Bruxelles, le 22 janvier 2002)

 

Ian Bostridge (ténor) : Le Journal d'un Disparu (Textes de Ozef Kalda, 1871-1921), Oeuvres pour piano de Leos Janacek (1854-1928). Thomas Adès (piano), Ruby Philogene (mezzo-soprano)&  Choeur :Deryn Edwards (mezzo-soprano), Diane Atherton (soprano), Susan Flannery (contralto) . (EMI Classics 7243 5 57219 2 1)

            Leos Janacek liait très étroitement sa vie et sa musique, la première inspirant directement la seconde, charnelle, sensuelle, irriguée par ses élans émotionnels. Quand il découvre en 1917 dans son quotidien de Brno Le Journal d'un Disparu, petits poèmes prêtés à un paysan inspiré par une belle Tzigane qu'il a suivie dans ses errances, Janacek vient de rencontrer une jeune femme mariée, Kamila Stösslova, pour laquelle il composera sur le texte du Journal un cycle de mélodies. Il s'agit, dans les deux cas, d'un bel amour interdit : même si l'on a découvert en 1997 que les poèmes avaient en réalité été écrits par un poète morave assez obscur, Ozef Kalda, et non par un romanesque fermier, la très belle Tzigane Zefka symbolise la séduction violente et irrésistible, le feu qui consume Leos pour Kamila. Ne lui écrit-il pas, dans l'une des 722 lettres qu'il lui a destinées : "Et la Tzigane brune de mon Journal, ce fut précisément toi. Voilà pourquoi il y a tant de chaleur émotionnelle dans ces pièces."  Cette oeuvre, parmi les plus connues du compositeur, souligne la force dramatique de chacune de ses pièces : l'intervention d'un chœur de trois femmes derrière la voix de Zefka, confirmant son pouvoir de séduction, l'interlude pianistique qui simule la rencontre érotique du fermier et de sa Tzigane mettent en scène musicalement cette belle histoire romantique. De même, les arrangements de chants populaires moraves qui complètent cet album, écrits à la fin de sa vie, ainsi que quelques miniatures émouvantes, bien que destinés au piano solo, pourraient être chantés.

            Il fallait la chaleur élégante, la douceur veloutée, la suavité et les brisures de Ian Bostridge pour interpréter avec feu et délicatesse les déclarations amoureuses du Journal : le paysan cède à l'amour de Zefka pour laquelle il quitte sa famille, Janacek s'est consumé pour Kamila sans être infidèle à sa femme. Bostridge trouve la justesse et l'intensité qui brûlent le texte et qu'exorcise la musique. D'une articulation extraordinaire, touchant dans la moindre inflexion, il rencontre le piano sombre et mordant de Thomas Adès, jeune musicien britannique de 30 ans à la carrière déjà brillante et confirmée, professeur, directeur musical et compositeur autant qu'interprète. D'une netteté rigoureuse, le pianiste saisit avec clarté et précision cet étrange déséquilibre propre à Janacek, entre désespoir et ravissement, obscurité et scintillement, dépression et vitalité.

            Un très beau duo, qu'ensorcelle la voix prenante de Ruby Philogene.

 

(Bruxelles, le 22 novembre 2001)

 

 

Josquin Desprez (1440-1521), Jehan Mouton (1450-1522), Mabriano de Orto (1460-1529), Ludwig Senfl (1486-1563), Adrian Willaert (1490-1526), Cipriano de Rore (1516-1565), Richard de Renvoisy (1520-1586), Dominique Phinot (1510-1555), Jakov Vaet (1529-1567), Theodoricus Gerarde (1530-1580), Roland de Lassus (1532-1594) : Le Chant de Virgile : Les poètes de l'Antiquité dans la musique de la Renaissance. Huelgas-Ensemble dir. Paul Van Nevel (HMC 901739)

            Depuis le début des années 70 à la Schola Cantorum Basiliensis, le Huelgas-Ensemble fondé et dirigé par Paul Van Nevel, initialement tourné vers la musique contemporaine, se consacre aux techniques vocales, à la notation et à l'interprétation approfondie du Moyen Age et de la Renaissance. Cette fois-ci, le chef flamand souligne notre dette éternelle envers les écrits de l'Antiquité grecque et romaine, ses méditations et ses questions existentielles, relevant au passage avec humour qu'il est impardonnable de ne pas avoir lu les textes de cette époque alors qu'ils ont tous été traduits ! Les humanistes de la Renaissance ne s'y étaient pas trompés, eux qui retrouvaient avec admiration les valeurs éducatives des classiques. C'est à la fin du XVème siècle cependant que la musique se tourne pour la première fois vers les textes antiques et leur prosodie musicale : déclamation métrique et syllabique ou accents rythmiques plus souples. Trois odes de Ludwig Senfl respectent ici méticuleusement la prosodie littéraire d'Horace ; Virgile et le monologue de Didon tiré de l'Enéide inspirent plus librement, dans le style du motet un premier groupe de musiciens franco-flamands, Des Prés, Orto et un Anonyme, tandis qu'un second groupe, Vaes, Gerarde et Lassus, privilégie l'imitation contrapuntique et les passages homophoniques, en marquant également le contenu émotionnel du texte : chagrin, passion et désespoir chantés sur des lignes mélodiques plus fluides. Le mètre quantitatif, plus strict et contraignant, réapparaît sur un poème d'Horace mis en musique par Cipriano de Rore. Anacréon et Catulle inspirent également les musiciens pour ce passionnant voyage à travers  les techniques musicales de l'école d'Alexandrie à celle d'Aristote, revisitées par la Renaissance. Le Huelgas Ensemble et Paul Van Nevel, une fois de plus, réussissent un superbe coup double : enseignement musical très pédagogique et subtil plaisir des sens !

 

(Bruxelles, le 21 novembre 2001)

 

 

Francis Poulenc (1899-1963) : Mélodies : Banalités & Calligrammes (Apollinaire), Chansons villageoises (Fombeure), Chansons gaillardes (textes anonymes du XVIIème siècle), Tel jour telle nuit (Eluard). Pierre-Yves Pruvot (baryton ), Charles Bouisset (piano).(Timpani 1C1061)

            Le label Timpani contribue activement à la redécouverte de la mélodie française : à Auric, Boulanger, Caplet, Chabrier, Chausson, Milhaud, Satie... se joint aujourd'hui Francis Poulenc, servi par un intelligent duo de musiciens aussi fidèles à sa mesure qu'à sa sensualité, à sa sobriété et son mordant. Le baryton Pierre-Yves Pruvot, que nous connaissons bien en Belgique depuis qu'il a remporté le quatrième prix du Concours Reine Elisabeth, et son complice le pianiste Charles Bouisset, issus tous deux du même CNSM de Lyon, collaborent depuis 1993 à la mise en valeur du répertoire de la mélodie française, récitals et enregistrements compris. Cet album mêle adroitement grivoiserie, tendresse, fantaisie et émotion grâce à un choix représentatif des goûts créatifs de Poulenc : humour et amertume d'Apollinaire, gravité lumineuse d'Eluard, paillardise teintée de mélancolie des Chansons gaillardes du XVIIème siècle, douce ironie et prenante langueur des Chansons villageoises de Fombeure. Poulenc qui se voulait le compositeur des poètes accordait au piano plus qu'une simple vertu d'accompagnement ; souvent périlleux, l'instrumentl éclaire les secrets du texte, en souligne les non-dits, poursuit son propre langage en cernant d'obscurité les paroles trop gaies ou titillant d'espièglerie leurs trop profondes tristesses. Le jeu minutieux du pianiste Charles Bouisset, clair et si incisif au point d'être parfois coupant, sans aucune affectation ni complaisance, assume avec subtilité cette seconde voix, double tout en contrastes du poème. Pierre-Yves Pruvot, puissant dans la truculence et l'ironie, interprète avec sincérité l'amour et l'émotion ; sa voix de baryton sait aussi bien caresser que gronder, ferme, nette et juste. Du travail élégant et soigné, vivant de bonheur musical et de poésie, à la mesure de Francis Poulenc dont l'accès à double-tranchant n'est pourtant pas toujours facile.

 

(Bruxelles, le 31 octobre 2001)

 

 

Jean-Sebastien Bach (1685-1750) : Morimur : Partita D Minor BWV 1004 pour violon seul, Chorals et Chacone pour violon seul et quatre voix (interprétation incluant des chorals cachés comme le révèle l'étude de Helga Thoene). Christoph Poppen (Violon baroque ). Ensemble Hilliard avec, Monika Mauch (soprano), David James (contre-ténor), John Potter (ténor), Gordon Jones (baryton).(ECM New Series 1765 461 895-2)

             On n'en finit plus de redécouvrir Jean-Sébastien Bach ! Cette fois, un chercheur contemporain, Helga Thoene, s'est minutieusement penchée sur son écriture musicale occulte. Une citation de G. Gurjieff nous situe dès l'ouverture du livret dans la tradition des devinettes et messages chiffrés contenus dans les oeuvres de l'art ancien. On savait déjà que Bach aimait les renvois cryptés à son nom dans de nombreuses partitions ; on suppose même l'existence d'une théologie chiffrée dans ses oeuvres religieuses... Selon Helga Thoene, dont l'étude précise et passionnante figure clairement dans le livret de l'album, la Chaconne de la Partita BWV 1004 serait une "épitaphe musicale" en l'honneur de la femme du compositeur, Maria Barbara. Ces allusions à une plaque tombale ne sont pas immédiatement perceptibles dans la chaconne mais l'enchevêtrement du violon et des strophes du choral dans cet enregistrement les révèlent à une oreille attentive et avertie. Le superbe violon solo de Christoph Poppen illustre magnifiquement et tout en subtilité ce que les voix justes et pures de l'Hilliard Ensemble élucident par le texte. Ce remarquable et surprenant travail peut-être suivi à l'aide des éclaircissements de Helga Thoene dans l'article "Langage secret - Chant caché" ou tout simplement être écouté avec ravissement dans l'oubli de toute notion formelle, pour la perfection de l'émotion qu'il suscite.

 

(Bruxelles, le 12 octobre 2001)

 

 

Andreas Scholl (contre-ténor) : Wayfaring Stranger (Folksongs). Craig Leone (Directeur artistique et arrangeur ). Edin Karamazov (luth), Jon Pickow (banjo), Stacey Shames (harpe).Orpheus Chamber Orchestra. (Decca 468 499-2)

            Surtout, ne vous arrêtez pas au ridicule de la couverture de l'album : un Andreas Scholl ébahi figé entre des arbres en carton pâte ! A mille lieues de sa présentation, ce disque surprend, charme et envoûte : le contre-ténor allemand s'éloigne pour un temps des sentiers baroques et revisite ceux de la musique populaire, s'étant choisi pour guide, directeur artistique et arrangeur, le musicologue Craig Leone, spécialiste du genre. Celui-ci nous rappelle, dans un livret précis, combien les mélodies traditionnelles, simples et répétitives, peuvent véhiculer d'idées profondes sur des thèmes aussi vastes que ceux de la naissance, la mort et l'amour. L'essentiel des chants choisis par Scholl appartiennent à la tradition populaire "américaine", lue entre guillemets puisque ses origines sont anglaises, écossaises ou irlandaises, en tout cas dans les zones rurales des Appalaches et du Sud profond de l'Amérique. "Tradition vivante", nous souligne-t-on, soutenue par un ensemble de chambre moderne, l'Orpheus Chamber Orchestra, ainsi qu'un luth et une harpe qui évoquent l'univers baroque d'Andreas Scholl. La voix du contre-ténor, chaude et légère, s'élève avec nostalgie, vibrante comme celle du conteur qui ressuscite des mondes oubliés, exalte les sentiments et caresse les émotions. L'orchestration l'auréole de magie et de douceur. Tendre, touchant de mélancoliques évocations, cet album est un moment de pur bonheur, une promenade à travers le temps auprès du vagabond, le "wayfaring stranger" de la première chanson, qui traverse "ce monde de larmes" pour rejoindre un "monde éclatant" et "ne plus errer".

 

(Bruxelles, le 8 octobre 2001)

 

 

Ian Bostridge (ténor) : Schubert Lieder, vol.2 (Textes de Mayrhofer; Goethe, Schiller, Bruchmann, Rochlitz, Collin, Schulze, Körner, Rückert, Matthison) Julius Drake (piano). (EMI Classics 7243 5 57141 2 1)

            Deuxième volume des Lieder de Schubert pour le couple musical Bostridge-Drake dont la complicité et la sensibilité ressuscitent une fois encore le romantisme créatif du compositeur amoureux des poètes de son siècle. En 1822, Schubert est adulé des salons viennois, confiant dans sa réussite et intensément productif ; il compte bien faire jouer son nouvel opéra, Alfonso et Estrella, et ne se ménage ni au travail ni aux plaisirs de la vie ! L'année 1823 débute sous de bien moins bons auspices : Alfonso et Estrella est rejeté tandis que le bon vivant contracte la syphilis... Pourtant, entre octobre et novembre 1822, juste avant ces deux mauvaises nouvelles, Schubert a composé sa symphonie nommée l'Inachevée, une fantaisie, Wanderer, et un cycle de Lieder d'après les textes de son ami Johann Mayrhofer, qui s'ouvre sur le Lied eines Schiffers an die Dioskuren et dont 9 morceaux sont repris ici. On y retrouve le pessimisme du poète et, au-delà des ombres de la mort, le dynamisme musical du compositeur, vivant, spontané, plein d'appétit et pourtant toujours atteint d'un indéniable trouble : la vitalité et le frisson de l'hédoniste qui pressent intensément sa fin. Le choix de Lieder inspirés de Goethe, riches de sensualité, de poèmes inspirés du WestÖstlicher Divan, érotiques, satiriques et philosophiques à la manière du poète persan Hafiz (XIVème siècle), ou la présence de deux textes de son ami Franz von Bruchmann aux accents antiques et solennels comme celui de Schiller, accentuent l'ambivalence du tempérament de Schubert saisi d'une passion dévorante et d'une clairvoyance désespérée. Le dernier Lied de ce récital, inspiré de Matthison, La Danse des Esprits, qui se termine sur un "Adieu" léger, illustre l'ironie lucide du compositeur et l'intelligence du récital composé par Ian Bostridge et Julius Drake, qui réussit à dévoiler les touchantes ambivalences d'un musicien :

"Nous voltigeons et jouons / montant et descendant / comme des chandelles folles / dans le marais brumeux." (Matthison)

Générosité, beauté et humour grinçant pour un album qui ne peut être évité !

 

Rappel : 

- Le premier volume des Schubert Lieder se trouve également chez EMI, 1998, CDC 5 56347 2.

- Rendez-vous avec Ian Bostridge !

 

(Bruxelles, le 11 août 2001)

 

 

 

Ensemble Clément Janequin : Les Plaisirs du Palais.  Chansons à boire de la Renaissance de Clemens non Papa, Decarella, Pierre Certon, Claudin de Sermisy, etc. Direction Dominique Visse. (HMC 901729)

            Nous voici donc conviés autour d'une bonne table qu'honorent maîtres flamands et français de la Renaissance ... musicale ! Bien boire et bien manger, festoyer, ripailler : la bonne chère réconcilie deux styles de la chanson profane que les musicologues s'astreignent traditionnellement à différencier. La complexité polyphonique des Flamands s'attacherait davantage aux sonorités grasseyantes et généreuses qu'au rythme des textes tandis que les Français, amoureux de la clarté d'expression sacrifieraient à la poésie. Autour des plats riches et variés copieusement arrosés, de telles catégories s'effondrent sans plus de soutien. Prenons pour seul exemple, cité comme centre du programme de l'Ensemble Clément Janequin, le très Flamand Nicolas Gombert qui se fait disciple de Josquin Desprez et du non moins parisien Claudin de Sermisy dans sa vivante et réaliste Chasse au Lièvre. Par ailleurs, si les verres se lèvent avec grivoiserie, les trinqueurs de bon appétit rendent également hommage à la prière et au bénédicité. Pas de doute, bonheur de bouche et gloire du ventre, c'est sacré ! Que dire d'autre, sinon, se pourléchant les babines, les papilles en émoi : on se régale !

 

(Bruxelles, le 25 juillet 2001)

 

 

Ensemble Belcanto : Come un'ombra di luna.  Haim Alexander : Mein blaues Klavier (1995), Konrad Boehmer : Un monde abandonné des facteurs (1996), Fabrizio Casti : Come un'ombra di luna (1997), Wolfgang Rihm : Séraphin-Stimmen (1996). Dietburg Spohr (mezzo-soprano et conductrice), Brigitta Zehetner (mezzosoprano), Andrea Baader, Rita Huber (sopranos), Dzuna Kalnina, Rica Rauch (altos).(ECM 461719-2)

            Fondé en 1986 par la mezzo-soprano Dietburg Spohr, l'Ensemble Belcanto rassemble six interprètes enthousiastes de la Nouvelle Musique qui transfigurent l'idée traditionnelle du genre qui les nomme en y introduisant une immense variété de timbres et l'élan dynamique de l'expression vocale contemporaine. Les quatre œuvres de cet album ont été spécialement écrites pour elles suivant le thème commun de la solitude, de l'aliénation, du sentiment de distance et d'abandon. Chacun des compositeurs reflète un engagement artistique en profonde adéquation avec la quête littéraire et philosophique d'un lieu d'être intime et difficilement trouvable. Wolfgang Rihm, fortement inspiré par le théâtre de la cruauté d'Antonin Artaud et son intérêt pour les formes archaïques les plus pulsionnelles, utilise son Théâtre de Séraphin comme point de départ à la célébration d'un désordre naturel où n'intervient pourtant aucun texte : cris, plaintes, borborygmes, sons élémentaires traduisent la sauvagerie, l'humanité instinctive et libre d'expression. Haïm Alexander adapte quatre poèmes sur les 36 du recueil de la poétesse juive-allemande, d'origine égyptienne, Else Lasker-Schüler : Mein Blaues Klavier. On y retrouve la richesse sonore et l'imagerie orientale de ses deux personnages contraints à l'exil en Palestine pendant la Seconde Guerre Mondiale. Konrad Boehmer, qui fut l'un des premiers à rallier la cause de Hanns Eisler, comme lui fortement engagé et méfiant envers tout excès sentimentaliste, se nourrit des préceptes du Nouveau Roman français et trouve chez l'écrivain Michel Robic le labyrinthe des perspectives, le mouvement et l'ambivalence qui propulsent sa musique tout en lumières et contrastes. Fabrizio Casti enfin, né en Sardaigne en 1960, attise sa créativité au feu dévastateur de Cesare Pavese, cet écrivain italien antifasciste et communiste, pourtant trop à l'étroit dans un parti politique, mal à l'aise auprès des femmes, éternel insatisfait toujours en quête d'"autre chose". Come un'ombra di luna, dans le plus austère style a cappella calcine le chant jusqu'à l'épure.

Un disque étrange et dérangeant, qui fouille les tréfonds de l'âme, exhume les peurs les plus sourdes, libère la colère et aiguise la douleur.

 

(Bruxelles, le 25 mai 2001)

 

 

Barbara Frittoli (soprano).Mozart (Cosi fan tutte, Le nozze di Figaro, Idomeneo, Don Giovanni...) Scottish Chamber Orchestra, dir. Sir Charles Mackerras. (Erato 8573-86207-2)

            Encore un de ces albums-compilations d'arias inspirés par le plus grand "tailleur sur mesures" des grandes voix du XVIIIème siècle, et fort prisés des mélomanes du XXème ! Cette fois, c'est la milanaise Barbara Frittoli qui s'approprie Mozart dans la belle lignée des divas dévoratrices de grands rôles : songez à Te Kanawa, Fleming, Battle, Dessay, Bonney, puis Gruberova, Kasarova, Stuzmann... Mozart composait pour les interprètes qu'il avait entendus en rêvant aux prouesses toutes particulières que leurs voix pouvaient accomplir ; Frittoli, comme ses consœurs, relève le défi d'interprétations les plus diversifiées, explorant d'un extrême à l'autre le répertoire des grandes amoureuses du Viennois fantasque. Elle compte d'ailleurs parmi les meilleures sopranos mozartiennes de sa génération et triomphe sur scène tout autant en Donna Elvira et Contessa qu'en Fiordiligi. Si sa voix semble parfois un peu lourde et peu cristalline, elle est vive, accorte et douce et peut surprendre par de brusques élans de sensualité. Nul doute qu'elle incarne fougueusement ses personnages, avec précision et honnêteté, sans effet superflu malgré, parfois, un imperceptible manque de finesse. Intègre, droite, entière, elle chante les dilemmes du cœur, de l'amour infidèle à la vertu sévère sans céder à la facilité ni à l'outrance.

 

(Bruxelles, le 4 mai 2001)

 

 

Harmonie Universelle : Portrait de Alia Vox, disques édités entre 1998 et 2001. Jordi Savall, Montserrat Figueras, Hesperion XXI, La Capella Reial de Catalunya, Le Concert des Nations.(Alia Vox, AV 9810)

            Nous voici donc plongés au cœur battant d'une anthologie d'anthologies intensément recueillies et dirigées par la passion d'un Jordi Savall insatiable ! C'est une riche idée de rassembler ici quelques extraits marquants de chacun des disques chefs-d'œuvre qui jalonnent chez Alia Vox les années 1998 à 2001. Pour les néophytes, voilà bien un parcours qui devrait les décider sans hésitation à visiter la variété et l'évolution des compositions de 1400 à 1712. Jordi Savall, auprès d'ensembles subtils tels qu'Hesperion XXI, La Capella Reial de Catalunya ou le Concert des Nations, soutenu par l'irremplaçable Montserrat Figueras, sensuelle et incandescente (écoutez l'extrait de la fabuleuse Diaspora Sefardi : El Moro de Antequera !), réussit à chaque album un éclatant travail d'historien, tout de couleurs enivrantes, de climats étranges, de départs bouleversants, de voyages et d'émotions. Nous nous réunissons autour d'intelligentes figures régnantes : Carlos V (Charles Quint) ou Alphonse 1er de Naples,  puis sommes entraînés dans l'âpre frénésie de La Folia ou la sauvagerie mélancolique des Batailles et Lamentations, soudain à l'écoute d'un unique compositeur, Bach, Lully, Biber ou Holborne... que la viole de gambe ou la basse de viole relient alors mystérieusement. Harmonie Universelle est un enchantement, une promenade pleine de promesses et de rêves, une invitation à de plus longues haltes, un aperçu gourmand des plaisirs auxquels chaque album d'Alia Vox précédemment publié nous convie.

 

(Bruxelles, le 3 mai 2001)

 

 

Alfons V el Magnanim (1396-1458) : El Cancionero de Montecassino (musiques religieuses et profanes). Dufay, Cornago, Ockeghem... La Capella Reial de Catalunya, Montserrat Figueras (soprano), Maria Cristina Kiehr (mezzo-soprano), Carlos Mena (contre-ténor)..., Andrew Lawrence-King, Arianna Savall (harpes de la renaissance)..., dir. Jordi Savall (viole de gambe). 2CDS.(Alia Vox, AV 9816 A)

            C'est en 1416, à 20 ans, qu'Alphonse V succède à son père sur le trône d'Aragon. S'il renforce en Méditerranée la présence catalano-aragonaise, il conquiert également Naples dont il fait la capitale de son royaume dans le but louable de la transformer en centre politique et culturel. La fondation d'une immense bibliothèque, celle de l'Accademia Pontiniana, l'accueil chaleureux que la Cour réserve aux intellectuels sont autant de garanties de cet idéal d'un empire méditerranéen au cœur de l'Europe. Alphonse V ou Alphonse 1er de Naples ne se déplace qu'entouré de chanteurs et d'organistes au plus loin de ses missions militaires. La Grande Chapelle Royale, qui attire des artistes de tous les horizons, brille par sa pluralité linguistique (on y parle catalan, castillan, français, italien et latin) et son répertoire musical hétérogène. Le Chansonnier de Montecassino, riche anthologie d'œuvres de compositeurs différents et de styles variés, fut probablement rédigé par un moine minutieux du monastère de Saint Michel Archange de Gaeta. Celui-ci refléta tant la diversité des services religieux que la variété des commandes privées des nobles : profane et sacré s'y mélangent sans façon, avec harmonie et vitalité de 1430 à1480. On y retrouve de traditionnelles chansons de cour déviant peu à peu vers des formes populaires : raffinement aristocratique et paillardise campagnarde, danses symphoniques ou structures polyphoniques claires et denses côtoient la tradition bénédictine de l'Office des Heures, les Passions et les hymnes processionnels ; des compositeurs de la Cour napolitaine tels Gaffurio, Oriola ou Cornago y rencontrent les grands polyphonistes franco-flamands Ockeghem et Dufay. Cette nouvelle reconstitution historique en deux volumes menée avec intelligence et sensibilité par Jordi Savall dessine un paysage fantomatique et envoûtant. Le maître de la viole de gambe s'entoure d'artistes confirmés et spécialistes du genre, de solistes précis et touchants : une fois de plus, pour ne citer qu'elles, les voix sensuelles de Montserrat Figueras et Maria Cristina Kiehr déchirent l'oubli et livrent la mémoire encore brûlante d'une époque riche et créative pourtant marquée par la pauvreté économique. La Capella Reial de Catalunya ressuscite l'âme inventive, la fantaisie et la ferveur de cette période teinte de recueillement et d'enthousiasme. Ces deux superbes albums nous projettent par magie dans un autre monde : on s'y laisse happer avec délice et mélancolie.

 

(Bruxelles, le 3 mai 2001)

 

 

 

Thomas Quasthoff (baryton basse).Schwanengesang de Franz Schubert (1797-1828) & Vier ernste Gesänge de Johannes Brahms (1833-1897). Justus Zeyen (piano). (DG 471030-2)

            Le Chant du Cygne de Schubert et les Quatre Chants sérieux de Brahms représentent respectivement le testament musical des deux artistes. Composé en 1828, l'année même de la mort de Schubert, le Schwanengesang rassemble 13 lieder de Ludwig Rellstab et Heinrich Heine ainsi qu'un lied de Johann Seidl sous un titre posthume choisi par Haslinger, éditeur du compositeur. On peut s'interroger sur le bien-fondé d'un tel cycle au titre plutôt vendeur pour l'époque, où l'enjouement le dispute au désespoir le plus noir ; cependant un thème commun rapproche chaque mélodie : l'éloignement de la femme aimée parallèle à celui que décrivait Beethoven dans An die ferne Geliebte. Sans doute même peut-on y déceler un hommage de Schubert au compositeur décédé un an plus tôt et comprendre dans la gaieté inattendue du dernier lied, Die Taubenpost, la sérénité du musicien avant la mort. Les Vier ernste Gesänge de Brahms dédiés au peintre et sculpteur Max Klinger furent composés fin avril-début mai 1897 par le compositeur affligé par la proche perte d'amis très chers et pour son soixante-treizième anniversaire, un an avant sa disparition. Ces textes bibliques imprégnés d'amour, de doute sur soi et d'élan vers la mort révèlent une intensité et une vérité puissante et émouvante, une traversée musicale oppressante et ténébreuse. Thomas Quasthoff, familier de ces deux recueils qu'il a souvent chantés en concert, évolue harmonieusement d'un registre à l'autre, soulignant avec subtilité les couleurs dominantes des lieder qu'il interprète. Il vogue sans heurt d'un timbre chaud et profond à de plus lumineuses tonalités, douces et chaudes. Un album tout en nuances, grave et paisible, que dessine discrètement le piano de Justus Zeyen.

 

(Bruxelles, le 4 avril 2001)

 

Susan Graham (mezzo-soprano).Il Tenero Momento : Arias de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) & Christoph Willibald Gluck (1714-1787). Orchestra of the age of enlightment, dir. Harry Bicket. (Erato 8573-85768-2)

            Susan Graham confirme la spontanéité et le naturel de son talent qu'aucun effet ostentatoire ne vient ternir. La chaleureuse mezzo interprète avec élan et générosité les jeunes amoureux éperdus de Mozart comme la digne Iphigénie de Gluck, déchirée, consumée et compatissante. Juvénilité et maturité, fraîcheur des amours pures et neuves de tendres adolescents, intensité de la passion féminine sacrifiée mais résolue... ce va-et-vient du jeune homme encore enfant à la jeune fille déjà femme, de Chérubin, Pâris, Cecilio ou Idamante à Iphigénie et Orphée, de l'effervescence du jeune créateur à la tenue du vieux maître, de Mozart émerveillé par Iphigénie en Tauride à Gluck qui vient de créer cette œuvre à Vienne, de ce chassé-croisé d'une jeune génération surdouée émerveillée par celle qui l'a précédée... naît un album intelligemment et plaisamment construit, plus intéressant que les simples pêle-mêle d'arias destinés, comme c'est la mode aujourd'hui, à mettre en valeur la voix d'un chanteur avant d'affirmer une motivation artistique. Somme toute, une belle réussite, pleine de charme et de sentiments.

 

(Bruxelles, le 2 février 2001)

 

 

Battaglie & Lamenti 1600-1660. Monteverdi, Peri, Fontei, Strozzi. Montserrat Figueras (soprano), Ton Koopman (clavecin), Rolf Lisveland & Robert Clancy (théorbe), Paolo Pandolfo (basse de viole), Lorenz Duftschmid (violone), Hespèrion XXI, dir. Jordi Savall (basse de viole) .(Alia Vox, AV 9815)

            La bataille et la lamentation sont deux genres très appréciés au XVIIème siècle car ils s'intègrent dans l'actualité et reflètent le dramatique climat politique qui ballotte l'Italie entre les Français et les Habsbourg. Ces chansons, tant vocales qu'instrumentales imitent les bruits de la guerre, cris des soldats et chocs des épées, la détresse des victimes, l'affliction des femmes délaissées par leurs guerriers inconstants... Le genre de la bataille naît cependant plus tôt, au début du XVIème siècle, avec La guerre de Clément Janequin en 1528 ; c'est Monteverdi qui crée la lamentation avec La plainte d'Ariane (tirée de son opéra l'Arianna en 1608), abandonnée par Thésée sur une île déserte. Ce chant récitatif expressif lance un genre. Le Lamento di Iole de Jacopo Peri en 1628 en est bien proche. Monteverdi fonde également une variante, la plainte sur basse obstinée en tétracorde, avec celle de la nymphe de son VIIIème livre pour madrigaux, reprise avec succès par des compositeurs et compositrices inspirées comme Barbara Strozzi. Sous la houlette de Jordi Savall, cet album montre une fois de plus l'importance de l'héritage musical légué par Monteverdi, à l'origine de genres vite populaires, inscrits dans son époque et symboliques d'une histoire en marche. Les Gabrieli, Fontei, Chilese, Strozzi, Rossi, etc... tournent autour de cette intarissable créativité. Les plages instrumentales des batailles, mélancoliques et farouches, servent d'intermède aux chants tragiques interprétés par Montserrat Figueras, soprano grave et sensible dont la vérité dramatique souligne l'évolution des sentiments des femmes victimes d'implacables et égoïstes soldats : regrets, reproches, rage, pardon, désespoir, amour. L'orchestration, superbe et vivante affirme la qualité des musiciens d'Hespèrion XXI comme des solistes prestigieux tels Ton Koopman ou Paolo Pandolfo.

 

(Bruxelles, le 28 janvier 2001)

 

 

Ian Bostridge (ténor): Six Chants de l'arabe (premier enregistrement mondial) & Trois mélodies d'après Auden  de Hans Werner Henze (né en 1926). Julius Drake (piano).(EMI 7243 5 57112 2 9)

            De l'œuvre large et variée de Hans Werner Henze, épousant les valeurs les plus changeantes de la musique contemporaine, séduite par les penchants néoclassiques et complice du sérialisme, s'affirment clairement et avec continuité l'engagement passionné du compositeur, sa ferveur subversive et son aversion du compromis. Né en 1926 en Westphalie, Henze a suivi sa formation musicale pendant la montée du nazisme, alors que les artistes qu'il admirait le plus se voyaient injustement traqués et condamnés. Vibrant pour Hindemith et Stravinsky après 1945, il compose lui-même de premières oeuvres d'une grande force lyrique ; puis, les cours d'été à Darmstadt le poussent à faire fusionner le sérialisme à ses premières amours. Vers 1960, il projette à travers sa musique des messages politiques ouvertement gauchistes, défendant en 1970 le concept d'"action en musique". S'il revient au début des années 80 à des formes d'opéra plus traditionnelles (The English Cat), son discours s'affranchit toujours de toute concession et ses goûts tendent vers les extrêmes, adaptant en 1990 un roman de Mishima ou écrivant en 1999 pour Ian Bostridge et Julius Drake les Six chants de l'arabe, "en toute liberté et sans inhibitions", comme il aime le souligner lui-même. En effet, la musique, écrite dans sa tête avant les textes, suivit son propre cours, affranchie de poèmes préexistants. Seuls le Poème 6 est une traduction allemande de Friedrich Rückert d'un poème de Hafiz et le Poème 1 emprunte 6 vers à la Première Nuit de Walpurgis de Goethe. Selim et Fatuma, les protagonistes de ce cycle, sont des amis de Henze ; ils vivent en Orient, sur la Côte Est de l'Afrique, dans une contrée sauvage entre la solitude et l'océan, parmi pirates, monstres marins, crainte et amour. Entre la réalité et sa démesure. Ian Bostridge interprète leurs chants mystérieux comme on rompt un étrange silence, avec une intensité poignante, vibrante de mystères qui se déchirent. Julius Drake l'accompagne en soulignant l'acuité de leur pesant destin, incisif, tranchant, inéluctable. Compléter cet album par les Trois mélodies d'Auden est un intelligent clin d'œil au premier coup de foudre de Henze pour Bostridge, puisque c'est dans cette interprétation de son œuvre qu'il entendit pour la première fois le ténor, à ses débuts à Aldeburgh en 1996 ! Voilà donc une passionnante découverte par l'intermédiaire de superbes interprètes.

 

Pour en savoir plus sur Ian Bostridge, voir notre rubrique Portrait !

 

(Bruxelles, le 22 janvier 2001)

 

 

Barbara Bonney (soprano): Fairest Isle Songs de John Dowland (1563-1626), Thomas Campion (1567-1620), Thomas Morley (1557-1602), William Byrd (1543-1623), John Jenkins (1592-1678), Henry Purcell (1659-1695) Jacob Heringham (luth), Phantasm (Viol quartet), The Academy of Ancient Music, dir. Christopher Hogwood.(Decca 466 132-2)

            Un air de Purcell, tiré de son semi-opéra King Arthur (1691), sert d'emblème à cet album consacré aux mélodies de l'Angleterre élisabéthaine, baptisées "songs". En effet, Belle Île (Fairest Isle), reprend la tradition anglaise des airs de danse intégrant le menuet parfait. Nous découvrons alors un siècle de compositeurs, de la fin du XVIème siècle jusqu'à celle du XVIIème. Vers 1560, deux types d'air coexistent : le "consort song" exige les lamentations d'un soprano accompagné de quatre violes. A l'époque, pas question de laisser chanter une femme ! Les enfants de chœur de la Chapel Royal assument les rôles féminins des pièces de théâtre données à la Cour tandis que les hommes se chargent des personnages mûrs, adultes et virils tout comme de l'instrumentation. William Byrd compose pour l'occasion des musiques contrapuntiques graves assorties de poésie sérieuse inspirant le regret et la pénitence, mais il s'échappe à l'occasion dans quelques pastorales légères au rythme vif et gaillard. Le madrigal italien pointe son joli minois... Il est cependant tenu à distance par le "luth song", aux sonorités plus anglaises, créé par John Dowland qui trouve des correspondances précises entre le mètre poétique et le rythme musical et ne dédaigne pas les modèles de la danse. Thomas Morley et Thomas Campion suivront ses traces. John Jenkins manifeste une curiosité musicale furtive vers l'Italie, tout en revendiquant son tempérament anglais : il aime le traitement contrapuntique subtil et lorgne du côté de Purcell. Car c'est bien Henry Purcell qui ose importer le plus clairement la musique vocale italienne au cœur de la tradition anglaise. Il s'enthousiasme pour les airs de basse obstinée et la "ciacconna", varie librement l'ostinato avec la passacaille, et écrit sur ce modèle la célèbre Complainte de Didon dont le rythme épouse symboliquement en Italie les figures de l'amour et de la mort. A travers cet étrange panorama musical, des austérités les plus anglaises aux passions les plus italiennes,  Barbara Bonney est époustouflante de précision, de sensualité et d'émotion. Sa voix, pure et ciselée, surgit avec la magie de ces neiges d'antan, inespérées, miraculeuses et envoûtantes. L'Academy of Ancient Music, dirigée par Christopher Hogwood, les interventions des quatre violes de l'ensemble Phantasm et le luth de Jacob Heringham font de ce disque un bonheur absolu.

 

(Bruxelles, le 9 janvier 2001)

 

Andreas Scholl (contre-ténor): A Musicall Banquet (1610), recueilli par Robert Dowland (1591-1641) Airs de John Dowland, Giulio Caccini, Pierre Guédron, Robert Hales, Richard Martin, Antony Holborne, Daniel Batchelar, Guillaume Tessier, Domenico Maria Megli. Edin Karamazov (luths, guitare, orpharion), Markus Märkl (clavecin), Christophe Coin (basse viole). (Decca 466 917-2)

            - Robert Dowland ? Pardon ? Vous voulez dire John Dowland ? - Non, je parle bien de Robert, son fils.

            Évidemment, tout le monde n'est pas censé connaître Robert Dowland, compositeur on ne peut plus mineur : on compte à son actif ... quatre pièces pour luth, dont deux sont des transcriptions des oeuvres de son père. Il laisse cependant deux recueils d'anthologie qui datent de 1610. Le premier est un choix de leçons pour le luth ; le second marque une étape décisive dans l'histoire du "song", autrement dit de la mélodie, puisqu'il s'agit de la première anthologie de songs avec luth incluant de la musique puisée dans les recueils continentaux. L'Angleterre sort de son insularité avec Un banquet musical ! Là encore, les historiens restent méfiants : Robert Dowland n'avait que 19 ans et n'avait jamais quitté l'Angleterre... Comment a-t-il pu rassembler des mélodies de pays aussi différents que l'Italie, la France, L'Allemagne et l'Espagne ? Son père ne lui avait-il pas ouvert son carnet d'adresses pour le lancer dans le monde musical ?

            Peu importe finalement : le travail donne un excellent aperçu de la production européenne de la chanson soliste aux environs de 1600. Certes, le choix des compositeurs s'avère curieux : on y trouve peu de valeurs sûres (hormis John  Dowland) pour beaucoup de figures marginales : Holborne (dédicataire du recueil) était le parrain de Robert, Batchelar fut plus connu pour sa musique instrumentale, Martin était plus avocat que musicien, Hales était chanteur, etc. L'ensemble pourtant est très riche, de l'arrangement de musique vocale polyphonique aux songs déclamatoires à la mode italienne, en passant par les chansons strophiques sur de simples rythmes dansants.

            Le mérite en revient principalement à la suavité d'Andreas Scholl, encadré d'excellents musiciens. Diction subtile, grâce, finesse et fragilité, délicatesse et retenue, conviction et fermeté vibrante. Le contre-ténor explore une autre dimension que celle de la ferveur religieuse ou de la puissance lyrique et oblige sa voix à trouver un nouvel équilibre entre le  maintien parfait des "songs" de cette époque et la fièvre mutine qui les ronge, importée de toute l'Europe et surtout d'Italie.

 

(Bruxelles, le 9 janvier 2001)

 

Matthias Goerne (baryton): Arias Airs de Mozart (La Flûte enchantée, Les Noces de Figaro, Don Giovanni), Wagner (Tannhäuser), Schumann (Scènes du Faust de Goethe), Humperdinck (Les Enfants-Rois), Strauss (Ariane de Naxos), Korngold (La Ville Morte), Berg (Wozzeck) Dorothea Röschmann (soprano), Children's Choir from Adolf Fredriks Music School, Ladies of the Swedisch Radio Choir, Swedisch Radio Symphony Orchestra, dir. Manfred Honeck.(Decca 467 263-2)

            L'année 2001 commence dans l'émotion avec Matthias Goerne et son tout premier récital d'airs d'opéra ! S'il est déjà un familier de la scène lyrique après avoir triomphé dans le rôle titre du Prince de Hombourg de Henze en 1992 à Cologne, puis avec Marcello dans la Bohême au Komische Oper de Berlin, son Papageno à Dresde lui ouvre en 1997 les portes du Met à New York et celles du Festival de Salzbourg en 1999. Il interprète alors Wolfram dans Tannhäuser et triomphe en 1999 à Zurich avec Wozzeck. Nous le connaissions cependant davantage au disque dans l'univers du Lied et de l'oratorio : le vibrant Winterreise de Schubert, les frémissants Dichterliebe, Liederkreis op.39 et Kerner Lieder op.35 de Schumann, l'engagé et décapant Hollywood Songbook d'Eisler et tout récemment les ferventes Cantates de Bach, dont la célèbre "Ich habe genug" ! De sa voix exceptionnelle, douce et chaude, ferme et enveloppante s'affirment un sens aigu de l'interprétation d'un rôle, une intelligence du texte précise et sensible, un jeu conscient tout à fait intériorisé, servi par une diction parfaite qui délivre toute la clarté du chant. 

            Le baryton fut souvent victime, au début du XIXème siècle, des lois de l'opéra qui privilégiaient le romantique ténor tandis qu'elles le cantonnaient dans les sombres figures du méchant, rarement héroïque, à la rigueur imposante figure paternelle ou amoureux malheureux. Ce n'était pas l'avis de Mozart qui lui donna Don Giovanni, figure centrale, insaisissable et troublante des amours sans refuge ; il lui fit grâce du Comte Almaviva, séducteur infidèle des Noces de Figaro et du franc Papageno, en quête de la jeune femme idéale dans La Flûte enchantéeSchumann révèle à travers le baryton les émouvants idéaux d'un Faust dont la sagesse fait songer au Hans Sachs des Maîtres Chanteurs de Wagner. Matthias Goerne choisit plutôt d'interpréter Wolfram dans Tannhäuser, une des plus mélodieuses partitions de Wagner pour baryton lyrique. Les airs du violoneux des Enfants-Rois de Humperdinck, d'Arlequin dans Ariane à Naxos de Strauss et du Pierrot de la Ville Morte de Korngold exigent un registre plus ouvert à celui du ténor et révèlent l'étendue de celui de Matthias Goerne. Ceux du Wozzeck d'Alban Berg  illustrent parfaitement son triomphe dans un registre plus moderne et clairement engagé.

            Littéralement, le mot "baryton" signifie "un son profond". Ce disque impressionnant en déploie toutes les arcanes, rare et bouleversante incursion à travers les airs pour baryton des compositeurs allemands et autrichiens. A noter, l'humble et efficace contribution de Dorothea Röschman et la sensibilité du chef, à peine plus âgé que Matthias Goerne : Manfred Honeck à la tête de l'Orchestre Symphonique de la Radio Suédoise.

 

Voir notre Portrait de Matthias Goerne !

 

(Bruxelles, le 6 janvier 2001)

 

 

 

 

John Adams (1947) : Harmonium (1980-81) San Francisco Symphony, dir. John Adams, San Francisco Symphony Chorus, dir. George Vance. Choeurs de The Death of Klinghoffer (1990-91), Livret d'Alice Goodman, Orchestre de l'Opéra de Lyon, dir. Kent Nagano, The London Opera Chorus, dir. Richard Cooke.(Nonesuch 7559 79549-2)

            Au milieu des années 70, en découvrant le minimalisme, John Adams respire "une profonde bouffée d'air frais" et se range aux côtés de Steve Reich. Cependant, il est loin de renier l'héritage de Beethoven, Stravinsky, Sibélius ou Copland : rythme, répétition, pulsation jubilatoire, le minimalisme doit s'ouvrir et grandir en s'appuyant sur l'équilibre instrumental et le raffinement de l'orchestration ! En redécouvrant surtout le sens de la tonalité : "La tonalité est une force fondamentale, dramatique, organisatrice. Dès le moment où il a essayé de rompre cette force, Schoenberg a privé la musique de sa cohérence essentielle et naturelle." ( John Adams, cité dans l'Universalis) Le compositeur se présente donc comme "un minimaliste fatigué du minimalisme" et, finalement, un réfractaire à toute forme de terrorisme musical restrictif. Ce sont le son et sa résonance qui déterminent en 1981 la composition de Harmonium, célébration de cordes majeures et mineures et approfondissement de la syllabe rhétorique par la force du chœur, sur des poèmes de John Donne, poète conflictuel du milieu du XVIIème siècle et d'Emily Dickinson (XIXè), marquée par la nature, la vie, la mort et l'éternité. L'inspiration du ton influence le choix du texte dont le sens et l'énonciation participent inextricablement de la musique. Le second opéra de John Adams, après Nixon in China, définit de nouvelles orientations stylistiques, linéaires et chromatiques : les chœurs extraits de La Mort de Klinghoffer ressemblent à des interludes où retentissent les voix de la nature auprès de celles des nations meurtries : l'océan, le désert, le jour, la nuit, les Palestiniens et les Juifs en exil... L'œuvre relate l'épisode tragique de l'assassinat en 1984 d'un passager juif américain sur un paquebot italien, par un commando palestinien. Opéra ou passion médiévale, sa composition étrange et poignante s'appuie sur le mystère quasi biblique des pages du livret. Engagement, prise de position, passion, expérimentation... un enregistrement qui mérite ces qualificatifs tout autant que les œuvres choisies. 

 

Voir notre chapitre Piano : Century Rolls, John Adams (Nonesuch)

 

(Bruxelles, le 30 novembre 2000)

 

 

 

Renée Fleming : Puccini (O mio babbino caro, Un bel di vedremo...), Leoncavallo (Stridono lassu), Massenet (Je suis encor tout étourdie, Adieu notre petite table...)... London Voices, London Philharmonic Orchestra dir. Sir Charles Mackerras (Decca 467049-2)

            Qu'est-ce qu'une diva ? L'Universalis nous la définit comme une "cantatrice, chanteuse d'opéra ayant une grande notoriété" ; Le Petit Robert nous rappelle qu'elle descend tout droit de la "déesse", étymologiquement parlant. La voici donc "cantatrice de renom", "chanteuse célèbre" et, ajouterons-nous, le sachant ! Les mauvaises langues n'hésitent pas à lui accoler un adjectif, rarement honorable, tel que "vénéneuse" ou "capricieuse". Si aucune de ces deux insultes ne convient à Renée Fleming, souvent taxée de "timidité" hors de la scène, ce disque réinvente purement et simplement la notion de diva, copieusement mise en scène. Aucun titre ne présente l'album, baptisé Renée Fleming et abondamment illustré : Renée Fleming sirène, comme sortie de l'eau, Renée Fleming coquine, Renée Fleming sur un divan rouge, Renée Fleming souriante, chevelure bouclée ou coiffure Charleston, Renée Fleming fatale... Que chante-t-elle ? Manon, Norma, Mimi, Juliette, Madame Butterfly... avec la puissance, l'agilité et la grande étendue vocale de son timbre chaud. La grande prêtresse du chant, telle Norma invoquant la déesse lunaire, célèbre son étonnante faculté de sauter d'une interprétation à l'autre avec une virtuosité confondante et ... une complaisance qui fleure l'artifice. Le danger de florilèges à la gloire d'une seule voix, tel que celui-ci, est sans aucun doute de concentrer l'attention d'une interprète sur elle-même, sur ses propres qualités et non plus la subtilité de ses rôles. La voix de Renée Fleming flotte, glisse, enjôle et finit par se copier elle-même, à force de trop s'écouter... à deux doigts du cabotinage. Vite, amateurs de la diva, sautez sur son récent enregistrement de Thaïs !

 

(Bruxelles, le 29 novembre 2000)

 

 

CARLOS V, Mille Regretz : La Cancion del Emperador : Josquin des Prés, Heinrich Isaac, Juan Del Enzina, Clément Janequin, Antonio de Cabezon... La Capella Reial de Catalunya Hespérion XXI dir. Jordi Savall (Alia Vox AV9814)

            "Aussi bien l'idée que le titre qui ont inspiré le déroulement de ce programme, sont nés du souvenir de l'émouvant discours d'abdication que Charles Quint prononça le 25 octobre 1556 dans la grande salle du château de Bruxelles." (Jordi Savall, extrait du livret). Le dernier empereur d'Occident né en terre bourguignonne, roi d'Espagne, élevé aux Pays-Bas, empereur des romains, passa en revue les moments les plus importants de sa vie, ne suivant que quelques notes jetées sur un coin de papier et se fiant à sa sincérité. Il s'excusa de n'avoir pu gagner la paix et demanda le pardon de ceux qui, par mégarde, il avait pu blesser. Rappeler en musique les étapes essentielles de son existence, c'est voyager entre les compositeurs de Flandres, d'Allemagne, de Bourgogne, d'Espagne et d'Italie, choisir les plus significatives des chansons religieuses, populaires ou conçues pour les divertissements de la Cour. Mille Regrets, de Josquin des Prés, qui donne son nom au recueil, date de 1539 et fut dédiée à l'épouse défunte de Charles V. Elle synthétise la tristesse et la mélancolie de l'empereur malgré sa foi profonde en Dieu et anticipe le texte de son discours d'adieu : "Mille Regrets de vous abandonner (...)" Jordi Savall et la Capella Reial de Catalunya nous promènent avec bonheur et émotion d'"Amour et Bonne Fortune" (Juan Del Enzina) à "Tous les biens de ce monde" (Idem), s'arrêtent à la "Belle qui tient ma vie" (Toinot Arbeau), déplorent la "Fatigue de tant de combats" (Anonyme), se recueillent en un superbe "Jubilate Deo Omnis Terra" (Cristobal de Morales), nous entraînent au rire, au sentiment et à la prière. Touchant, subtil, lumineux, cet album révèle un  récit polyphonique nuancé, ponctué de purs morceaux instrumentaux comme une tapisserie à la fois humble et héroïque, traversée de fils d'or.

 

(Bruxelles, le 15 novembre 2000)

 

 

Hector Berlioz (1803-1869): Les Nuits d'Eté , Richard Wagner (1813-1883)Wesendonk-Lieder, Gustav Mahler (1860-1911)Rückertlieder. Marie-Nicole Lemieux (contralto), Daniel Blumenthal (piano). (Cyprès, CYP9611 )

            Voici enfin le premier disque de Marie-Nicole Lemieux, première lauréate du Concours Musical Reine Elisabeth 2000 ! Cette jeune contralto Canadienne, originaire de Dolbeau-Mistassini, contrée résolument francophone, a conquis le jury et le public par sa grande maîtrise vocale, sa généreuse sensibilité et sa rayonnante sincérité. Parmi les trois cycles de Lieder intimistes qu'elle interprète ici, domaine dans lequel elle excelle tout particulièrement, certains morceaux figurèrent aux épreuves du CMIREB (dont vous pourrez retrouver le détail dans nos archives). Elle retrouve Daniel Blumenthal, accompagnateur fétiche du Concours qui, s'il demeure attentif aux modulations de la contralto, manque parfois de chaleur et d'intensité. Pourtant, les Nuits d'Eté de Berlioz, écrites sur des poèmes de Théophile Gautier, caressent de tendres ombres fantastiques, les Wesendonk-Lieder de Wagner ressuscitent d'impossibles amours, se perdent entre le rêve et la mort tandis que les Rückertlieder de Mahler explorent la douleur, le chagrin et la mélancolie. Même si Marie-Nicole Lemieux  leur prête sa puissance solaire, grave et fervente, l'enregistrement reste mitigé, victime par ailleurs d'une prise de son lointaine qui en étouffe la clarté. Dommage, car l'interprète mériterait un engagement discographique plus rigoureux.

 

(Bruxelles, le 14 novembre 2000)  

 

 

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791): Heroïnes. Nathalie Dessay (soprano), Orchestra of the Age of Enlightment dir. Louis Langrée  (Virgin Classics 7243 545447-2 9 )

            " La technique n'est bien évidemment pas un but en soi. Mais c'est avec elle et par elle que commence le travail de longue haleine qu'est celui de l'interprète. C'est elle qui parvient à lui conférer la maîtrise de son instrument au point de lui permettre de se consacrer plus encore à la musique et au théâtre." Extrait de la préface de Nathalie Dessay à Les Voies du Chant de Jean-Pierre Blivet (Fayard, 1999, p10). L'auteur de ce traité de technique vocale fut d'ailleurs le professeur de musique de la soprano colorature française. Cette définition de la voix n'existait pas cependant au siècle de Mozart : on ne s'essayait à aucune distinction entre soprano lyrique, dramatique ou colorature, qu'elle soit aiguë ou basse. L'essentiel était de traduire la beauté d'une ligne mélodique avec agilité en suivant la vérité esthétique, psychologique et théâtrale d'un rôle... même si l'on connaît les périlleux exercices qu'infligeait Mozart à ses interprètes ! La désignation de colorature exige actuellement une extrême aptitude à la vocalisation, une souplesse et un talent d'ornementation rapides et subtils... pas moins que n'en attendait le compositeur viennois. Nathalie Dessay virevolte avec aisance et sensibilité du jeune faune d'Ascanio in Alba (initialement créé par un castrat) aux fureurs de la Reine de la nuit, de la douce simplicité de Pamina aux plaintes poignantes de Konstanze, de la grâce d'Illa dans Idomeneo aux vocalises haletantes de l'héroïne de Lucio Silla. Cependant, si la soprano s'investit avec intégrité dans ses rôles et témoigne d'une virtuosité aussi vibrante que précise, sa voix trahit légèrement la fatigue d'une carrière menée tambour battant.

 

(Bruxelles, le 14 novembre 2000)

 

 

George Frideric Haendel (1685-1759): L'Allegro, il Penseroso ed il Moderato, Ode Pastorale en trois parties (HWV 55). D'après les poèmes de John Milton, retravaillés par James Harris et Charles Jennens. Solistes : Christine Brandes (soprano), Lynne Dawson (soprano), David Daniels (alto),  Ian Bostridge (ténor), Alastair Miles (basse). Bach Choir (dir. John Dickson), Ensemble Orchestral de Paris  dir. John Nelson, 2CDs (Virgin Classics 7243 545417-2 8 )

            En 1740, Haendel a déjà presque renoncé à l'opéra italien et ne s'est pas encore tout à fait consacré à l'oratorio ; le voici qui s'intéresse à l'ode anglaise. James Harris lui propose par le biais d'un ami commun, le librettiste Charles Jennens, deux poèmes de John Milton (1608-1674) qui enflamment l'inspiration du compositeur ! Du 19 janvier au 4 février 1740, lors d'un des hivers les plus rigoureux d'Angleterre, sur les bords d'une Tamise prisonnière des glaces, Haendel écrit en un temps record ce vif et troublant chef d'œuvre printanier . L'Allégresse s'oppose à la Réflexion, la première repoussant la mélancolie, la seconde dédaignant la joie et ses "plaisirs fallacieux", tandis que la "Douce Modération" cherche l'équilibre de la sérénité. L'œuvre pourtant est audacieuse car elle se construit résolument hors de toute intrigue ni affrontement de personnages : d'une richesse mélodique et rythmique délivrée de la tentation dramaturgique, elle déploie avec subtilité les images et sonorités de la campagne anglaise qui invite aux réjouissances sensuelles comme aux profondes méditations. Haendel renonce aux arias da capo et privilégie les liens, glissements, échos et frémissements entre les mouvements. Le compositeur libère son oeuvre de toute tentation démonstrative et trouve la sincérité de l'épure. Quel bonheur de la découvrir par les voix de solistes aussi vrais que justes : la lumière d'Ian Bostridge, la chaleur de David Daniels, la grâce légère de Lynne Dawson et Christine Brandes et la douce gravité d'Alastair Miles, tous clairs et émouvants ! La limpidité du Bach Choir et la précision cristalline de l'Ensemble Orchestral de Paris dirigé par John Nelson consacrent ce plaisir magique, heureux et mélancolique.

 

(Bruxelles, le 21 octobre 2000)

 

Maurice Ravel (1875-1937): Cantates de Rome : Alyssa (1903) avec Véronique Gens (Alyssa), Yann Beuron (Braïsyl), Ludovic Tézier (Le Barde) / Alcyone (1902) avec Mireille Delunsch (Alcyone), Béatrice Uria-Monzon (Sophrona), Paul Groves (La Voix) / Myrrha (1901) avec Norah Amsellem (Myrrha), Paul Groves (Sardanapale), Marc Barrard (Bélésis). Orchestre du Capitole de Toulouse, dir. Michel Plasson ( EMI 7243 557032-2 4)

            "Par delà leurs livrets ridicules, ces trois Cantates nous (font) si bien percevoir le gouffre qui s'établissait déjà entre de jolies musiques d'école (car elles sont parfois très jolies !) et le surgissement de vrais artistes, armés pour l'éternité." (Marcel Arnat, extrait du livret). Ravel a 25 ans lorsqu'il postule pour la première fois en 1900 pour le Prix de Rome, espérant obtenir la conséquente bourse de trois ans et l'asile artistique de la Villa Médicis, pour améliorer sa condition matérielle plutôt défaillante. La consécration académique intéresse moins le jeune symboliste que les alléchantes promesses financières. Après de nombreuses épreuves, les auteurs des six meilleurs devoirs sont mis en loge à Compiègne et sollicités chaque année à composer une cantate pour trois solistes et orchestre, sur un texte imposé tiré au sort par les membres de l'Institut. En 1900, Ravel n'y est pas admis. En 1901, le voici fier de présenter Myrrha, épisode orientaliste de la mort de Sardanapale rejoint par sa fidèle esclave avant de brûler sur le bûcher des vanités. On y décèle l'influence de Massenet (d'ailleurs membre du jury) mais son oeuvre ne retient pas l'attention. Nouvelle tentative tout aussi infructueuse en 1902 avec Alcyone, "scène dramatique" inspirée des Métamorphoses d'Ovide, où se croisent Rimsky, Debussy, Dukas, d'Indy et Saint-Saens. En 1903, Alyssa, épisode fantastique irlandais, sans trop d'inspiration celtique mais à tentation wagnérisante, plonge le bec dans l'eau ! Froissé, accusant le jury de partialité (on y comptait Saint-Saens, Massenet, Reyer, Paladilhe, Dubois, Lenepveu... plus tard Fauré...), Ravel ne se présentera plus qu'en 1905 mais ne sera même pas sollicité pour l'épreuve finale ! Quoiqu'il en soit, les interprètes choisis pour cette version EMI ont le mérite de présenter une vision aboutie, généreuse et convaincue des trois échecs du compositeur. Les voix superbes des solistes, la précision non édulcorée de Michel Plasson qui resserre le propos de l'Orchestre du Capitole de Toulouse dans le sens d'une clarté épurée, révèlent avec bonheur ces curiosités aujourd'hui désuètes et pourtant charmantes.

 

(Bruxelles, le 19 octobre 2000)

 

 

Hugo Wolf (1860-1903): Mörike und Goethe-Lieder. Barbara Hendricks (soprano), Roland Pöntinen (piano) (EMI 7243 556988-2 7)

            Il est assez rare d'avoir l'occasion d'écouter les Mörike-Lieder pour célébrer cette initiative EMI avec Barbara Hendricks. Hugo Wolf en composa cinquante-trois, desquels n'existe malheureusement pas encore de version intégrale ; ils constituèrent pourtant son tout premier recueil, écrit du 16 février au 26 novembre 1888. C'est peu dire qu'il était prodigue ! Plongeant avec absolu dans l'univers d'un poète, Wolf était capable de mettre en musique un à trois poèmes par jour avec une intensité et une impressionnabilité quasi-médiumnique qui lui valurent peut-être de basculer dans la folie à la fin de sa vie. Il trouva en Mörike, de peu son contemporain (le poète naquit en 1804 et mourut en 1875) une âme sœur, rayonnant entre la réalité et le rêve, le monde merveilleux des enfants et des saisons, près du cycle magique de la nature. Goethe lui apporta la dimension spacieuse du mythe, la compréhension poétique des mouvements de la terre et étancha sa soif de visionnaire passionné. Le choix précis des Lieder de cet album, non exhaustif, tourne autour de la fin de l'hiver et des promesses du printemps. Barbara Hendricks exprime joliment ces moments oniriques entre neige et premiers bourgeons, sommeils enfantins et danses elfiques, au gré du piano clair et mesuré du Suédois Roland Pöntinen. Peut-être aurait-on rêvé d'un peu plus de nuances, ruptures et variations... pourtant on se laisse bercer par cette douceur monotone et flûtée, légèrement surannée.

 

Soulignons ici, pour les curieux des Mörike-Lieder de Wolf, l'enregistrement incendiaire de Fischer-Dieskau avec Sviatoslav Richter, réédité dans l'intégrale de ses interprétations chez DG. Les Lieder choisis sont tout autres que ceux de cet album EMI.

 

(Bruxelles, le 19 octobre 2000) 

 

 

George Frideric Händel (1685-1759): Cantates italiennes, HWV 99, 145, 170. Magdalena Kozena (mezzo-soprano), Les Musiciens du Louvre dir. Marc Minkowski (Archiv 469065-2)

            En 1706, le jeune Haendel quitte l'Allemagne pour l'Italie dont il reviendra quatre ans plus tard les bras chargés de nouvelles et notoires compositions : deux opéras, deux oratorios, une dizaine de motets, des antiennes, des sonates et plus ou moins cent-cinquante cantates profanes. Celles-ci lui furent commandées par de puissants mécènes dont les cardinaux Pamphili et Ottoboni ainsi que le Marquis Ruspoli, peu fait pour s'entendre avec les deux premiers, tous participants malgré tout de l'Accademia Arcadiana, société artistique et aristocratique au cœur de la réforme "classique" des arts en Italie, contre l'exubérance baroque. Si deux tiers des cantates de Haendel à cette époque furent écrites pour voix seule avec basse continue, contant les souffrances du berger malheureux sans sa bergère, c'est parmi le tiers restant que Marc Minkowski a extrait les cantates HWV 99, 145 et 170, témoignage avec orchestre de l'idéal lyrique alors banni de Rome. La première, "Delirioso amoroso", offre, tel un petit opéra, les lamentations d'une bergère qui regrette son berger, inversion des rôles cette fois ; la seconde, "La Lucrezia", établit en un style narratif violent la scène tragique de Lucrèce qui se suicide en chantant ; la troisième, "tra le fiamme" dévoile l'idéal arcadien de l'harmonieuse symétrie. Trois exercices de style auxquels se livre avec maîtrise et vitalité la jeune mezzo-soprano tchèque Magdalena Kozena, même si l'on peut regretter sous la direction ferme et froide de Minkowski, une certaine absence de chaleur au profit d'une belle technique. Le tout cependant respire parfois par saccades et risque l'essoufflement, ne retenant la note qu'in extremis et laissant fuir l'intensité.

 

(Bruxelles, le 17 octobre 2000)

 

 

Franz Schubert (1797-1828): Die schöne Müllerin, op.25 D.795 (1824), Cycle de lieder sur des poèmes de Wilhelm Müller (1821). Werner Güra (ténor), Jan Schultsz (piano Bechstein). (HMC 901708)

            Nous adorions la Belle Meunière de Dietrich-Fischer Dieskau et Jörg Demus (DG), celle de Wolfgang Holzmair et Imogen Cooper (Philips) nous enchantaient, Werner Güra et Jan Schultsz se rangent magiquement à leurs côtés, inoubliables de finesse et de sensibilité. Le piano du Hollandais Jan Schultz illumine la voix du ténor allemand, Werner Güra. Nous ne serons pas étonnés d'apprendre que tout en perfectionnant sa voix auprès de Kurt Widmer à Bâle et de Margreet Honig à Amsterdam, Güra perfectionna son jeu d'acteur aux côtés de Ruth Berghaus et Theo Adam, ne négligeant aucune des qualités d'un interprète. Ce qui le menait tout droit à Schubert dont le lied romantique, fusionnant la poésie à la mélodie, exige bien plus qu'une grande virtuosité. Chaque mot résonne, réchauffe, inquiète, toute intonation délicate et précise révèle une nuance nouvelle dans les poèmes de Wilhelm Müller mis en musique par Franz Schubert. Ces deux-là rêvaient de se rencontrer sans savoir encore qu'ils existaient : Müller cherchait une âme sœur capable de donner vie à ses vers, Schubert désirait que retentissent sous ses notes les tourments de l'amour, de la souffrance, de la mort et du voyage...

            Güra et Schultsz habitent dans l'oubli d'eux-mêmes ces émotions vibrantes : douceur et tendresse frémissante, jalousie et douleur, vérités subtiles de deux âmes inspirées.

 

(Bruxelles, le 5 octobre 2000)

 

 

Wagner (1813-1883): Love Duets : Tristan und Isolde, Siegfried. Solistes : Placido Domingo (ténor), Deborah Voight (soprano). Orchestra of the Royal Opera House, Covent Garden, dir. Antonio Pappano. (EMI 557004-2)

            Rien d'étonnant à ce que l'on puisse écouter de longs extraits des opéras de Wagner, sans les suivre dans leur intégralité : on ne percevra ici aucun crime de lèse-majesté puisque Wagner lui-même réécrivit souvent la fin de certaines scènes pour les adapter aux exigences plus brèves du concert ! C'est le cas du duo d'amour de l'Acte 2 de Tristan und Isolde où les amants désirent ardemment "la mort d'amour", scène nocturne troublante et extatique vers laquelle se tourne ici le lever du soleil qui sacre la rencontre de Brünnhilde et Siegfried dans la scène finale du troisième volet du Ring des Nibelungen. L'amour passionné, le désir, le recul et l'abandon...sous la baguette brûlante de sensualité d'Antonio Pappano, démiurgique orchestrateur de la rencontre d'une soprano fervente et exaltée, Barbara Voight, et de Placido Domingo, ténor intense et éclatant. La brève et vibrante intervention de la mezzo-soprano Violeta Urmana en Brangäne dans Tristan und Isolde dramatise cette scène si envoûtante. Chaque détail, chaque émotion, la moindre inflexion atteignent une précision incandescente en resserrant l'attention sur des moments émotionnellement cruciaux. Le romantisme flamboie sous son meilleur jour.

 

(Bruxelles, le 26 septembre 2000)

  

 

Verdi (1813-1901): Arias chantées et dirigées par José Cura (ténor) extraites de Aida, Don Carlo, La Traviata, I Due Foscari, Otello, etc... Philharmonia Orchestra. Dans le cadre du Centenaire de Verdi.(Erato 8573-80232)

            L'année 2001 marquera le centenaire de la mort de Verdi, disparu le 27 janvier 1901. Une grande fête commémorative pour les férus d'opéra et les amateurs de puissants personnages, vulnérables et torturés... "Le ténor verdien est un homme qui vit aux confins des zones de lumière et d'ombre qui habitent l'âme de chacun d'entre nous." L'analyse du ténor argentin José Cura souligne l'importance de la compréhension globale d'une oeuvre avant d'oser l'aborder. Le choix même d'un rôle requiert selon lui une identification à un tempérament comme à un style vocal propre : "Aucun ténor ne peut s'identifier complètement avec la totalité de la production verdienne." Il incarne tour à tour Radames, le sombre guerrier égyptien épris de Aida, l'idéaliste Don Carlo, le pauvre Alfredo dans la Traviata, l'émouvant Macduff qui pleure ses enfants assassinés par Macbeth ou l'effrayant Otello tourmenté de jalousie... La profondeur, la clarté et la conviction de chacune de ses interprétations surprend d'autant plus qu'il chante en dirigeant le Philharmonia Orchestra ! Double exercice de concentration qui allie étroitement ferveur et virtuosité, rigueur et générosité. Superbe travail, doublement passionnant pour l'auditeur puisque l'interprète expose sa propre compréhension d'une oeuvre en soumettant son jugement aux musiciens qu'il dirige : José Cura impose son tempo, porté par le souffle d'hommes en souffrance, rythmé par les pulsations de leur cœur. La musique avec lui suit les inflexions du corps, porte la voix avec sensualité, intègre la sensibilité d'un personnage. Il serait captivant de l'écouter diriger d'autres interprètes dans un opéra entier !...

 

(Bruxelles, le 26 septembre 2000)

 

Barbara Strozzi (1619-c-1677), arie, lamenti e cantate: Susanne Rydén (soprano) et l'Ensemble Musica Fiorita.(HMC 905249)

            Vous avez bien lu : BARBARA Strozzi, du nom de la fille adoptive de l'écrivain vénitien Giulio Strozzi, jeune femme qui, ayant reçu les bienfaits d'une éducation complète et plutôt réservée aux messieurs en ce milieu du XVIIème siècle loin de notre sacro-sainte parité actuelle, s'émancipa avec brio du destin habituel des demoiselles réservées. Dans le cercle intellectuel et musicien où elle s'épanouit, on ne tarda guère à s'apercevoir de ses talents d'écriture et de sa virtuosité vocale. Elle animait donc dès seize ans les soirées musicales chez son père, d'ordinaire exclusivement réservées aux hommes (seuls membres titulaires) et auxquelles les femmes étaient parfois gracieusement invitées. Barbara y mettait en musique les oeuvres de Giulio ou chantait les siennes, fort inspirées de sa propre vie et de ses émois. A 25 ans, elle publia son opus 1, madrigaux de 2 à 5 voix, "le premier ouvrage, dit-elle, que j'ai l'audace de porter au jour en tant que femme". La soprano suédoise Susanne Rydén défend avec charme et brio les airs, cantates et plaintes de la séduisante compositrice dont les textes révèlent une audacieuse verdeur : "Amour, ne dors plus ! (...) Amour stupide, Amour trouillard ! Ah, dois-je rester ainsi, avec mon ardeur car tu dors, Amour : il ne manquait plus que cela !" (Extrait de Amour paresseux) La fraîcheur et l'audace de l'ensemble Musica Fiorita, fondé en 1990 par la claveciniste sicilienne Daniela Dolci, s'attache par ailleurs à faire découvrir avec subtilité et modulation les raretés de la Renaissance et du Baroque comme la pratique de la basse continue.

 

(Bruxelles, le 5 septembre 2000)

 

 

VERDI, arias : Andrea Bocelli (ténor). Di Quella pira, Ah si, ben mio, La donna è mobile, etc... Coro del Maggio Musicale Fiorentiono (dir. José Luis Basso) Israel Philharmonic Orchestra dir. Zubin Mehta  (Philips 464600-2)

            Non, nous ne présenterons pas ce nouveau disque d'Andrea Bocelli dans la rubrique Traverse car, s'il a débuté dans la variété, il a gagné depuis ses précédents albums Airs d'opéra et Airs sacrés (Philips), ses galons de chanteur classique à part entière ! Outre la justesse et l'ampleur de sa voix, il restitue aux personnages de Verdi, héros sublimes, avortons de l'amour ou scélérats, leurs ambiguïtés, la richesse et la diversité de leurs caractères, sans jamais céder à de faciles accents glamours ni à l'artifice technique du virtuose. Bocelli plonge dans Verdi avec amour et intégrité, abordant de front à chaque air une nouvelle difficulté centrée sur la précision de l'interprétation d'une émotion selon l'identité d'un personnage : L'Egyptien Radamès dans Aïda,  le Duc égoïste de Rigoletto, le bandit Ernani, le pauvre Alfredo de la Traviata, etc... Les puristes qui consentiront à ranger leurs préjugés seront surpris, voire convaincus et comprendront peut-être qu'il n'est pas nécessaire d'être tombé dans le classique quand on était petit pour l'interpréter avec brio, superbe et sensibilité.

 

(Bruxelles, le 28 août 2000)

 

 

We'll Keep a Welcome (The Welsh Album) : Bryn Terfel (baryton), The Black Mountains Chorus (dir. Mike Evans),  Risca Male Choir (dir.: Martin Hodson), Bryan Davies (conseiller musical, piano, orgue), The Orchestra of Welsh National Opera, dir. Gareth Jones  (DG 463593-2) 

            Bryn Terfel cite avec plaisir le dicton de sa contrée : " Naître Gallois, c'est naître privilégié, non pas avec une cuiller d'argent dans la bouche... mais avec la musique dans le sang et la poésie dans l'âme." Nous évoquerons immédiatement Dylan Thomas et Richard Llewellyn, même si Bryan Davies les trouve un peu surannés. Le présent recueil tâche de reconstituer l'héritage du Pays de Galles malgré son annexion à l'Angleterre au XVIème siècle, en puisant dans les compositions du XIXème qui rassemblent la tradition de l'eisteddfod, réunion séculaire de bardes semblable aux retrouvailles des maîtres-chanteurs allemands, celles de la chapelle non-conformiste et de l'imposant chœur de voix d'hommes. On y découvre des hymnes puissants comme Hyfrydol ou Calon làn et la tendre nostalgie de chants traditionnels tels qu'Hiraeth, accompagnés à la harpe. La vitalité et la santé de Bryn Terfel, sa sensibilité claire et franche, son ardeur solaire et sa voix douce et profonde déploient avec fraîcheur ces grands espaces, vertes vallées où coule la sueur féconde d'hommes endurants et courageux.

 

(Bruxelles, le 28 août 2000)

 

 

Verdi Heroines : Angela Gheorghiu (soprano), Tiziana Tramonti et Laura Polverelli (mezzo-sopranos), Orchestra Sinfonica di Milano Giuseppe Verdi, dir. Riccardo Chailly  (Decca 466952-2) 

            La soprano Angela Gheorghiu avait à peine trente ans lorsqu'elle triompha en 1994 à Covent Garden dans la Traviata sous la direction de Sir Georg Solti. Depuis, elle est considérée comme l'une des plus grandes interprètes actuelles de Verdi, dont cet album rassemble quelques-uns des plus grands extraits, hormis La Traviata et Falstaff que le rossignol roumain a par ailleurs enregistré pour Decca. Gilda dans Rigoletto, Elena dans les Vêpres Siciliennes, Elisabeth de Don Carlo, Leonora dans le Trouvère, Aïda en rôle titre... autant de personnages féminins troublants et déchirés qui épanouissent la voix ample et vibrante d'une interprète sans doute fortement marquée par la Callas. Comment, en effet, ne pas penser aux déchirures passionnées de la diva grecque en écoutant le vibrato poussé de la cantatrice roumaine qui frôle le pastiche sans toucher la douleur réelle. Un incontestable savoir-faire, un don de mimétisme sidérant, une maîtrise époustouflante de l'artifice ne compensent pas cependant l'absence d'une approche intime et personnelle des grands personnages féminins de Verdi qui, s'ils profitent indéniablement d'une voix profonde et épanouie, restent amputés d'une partie de leur âme. Un exemple terrifiant de virtuosité plus égotiste que généreuse, malgré la superbe de Riccardo Chailly

 

(Bruxelles, le 30 juillet 2000)  

 

Johannes Brahms (1833-1897) / Ludwig Tieck (1773-1853), La Belle Maguelonne (15 Romances op.33 ) , Christoph Prégardien (ténor), Andreas Staier (pianoforte), Samy Frey (narrateur) (Teldec 8573-80917-2) Senta Berger (narratrice) (Teldec 8573-80915-2)

            Vous racontez peut-être à vos enfants avant de les endormir quelque bon vieux conte de fées tel que Le Petit Poucet, Raiponce ou Le Chat Botté... Et n'avez-vous pas quelquefois envie de retrouver la place de ces jeunes têtes blondes et la joie d'écouter un récit inédit, confortablement installé sous vos draps bien chauds ? Johannes Brahms composa son unique cycle de lieder parce que son cœur avait battu à la lecture de l'Histoire d'amour de la belle Maguelonne et du Comte Pierre de Provence du poète et romancier Ludwig Tieck, à l'origine de la première génération romantique allemande. Lui-même avait vibré pour un livre du même nom, très populaire au XVIème siècle, dans lequel l'invincible chevalier, courtisant clandestinement une belle jeune femme, devait vaincre l'épreuve d'un enlèvement pour retrouver l'objet de son grand amour. Légende, féerie, mystère, tout devait concourir à séduire Tieck et après lui des compositeurs tels que Weber qui mirent en musique certains des lieder de la Belle Maguelonne. Brahms se mit au travail dès 1861, continua en 1862 et acheva son cycle en 1869, le dédiant au chanteur Julius Stockhausen. C'est sur les insistances de celui-ci et malgré ses propres réticences que Brahms consentit à éclairer les lieder d'une narration essentielle à la compréhension de l'histoire. Teldec nous en livre deux versions ; l'une allemande, récitée par l'énergique et solaire comédienne Senta Berger, l'autre française énoncée avec l'aura mystérieuse du troublant Samy Frey. Le pianoforte, net et dynamique d'Andreas Staier ouvre dans les deux albums l'univers courtois et chevaleresque où s'épanche la voix ferme, claire, douce et résolue du ténor Christoph Prégardien pris au piège romantique de l'ensorcellement de la pureté féminine virginale.

 

(Bruxelles, le 28 juillet 2000)

 

 

Songs of Ned Rorem (1923), Susan Graham (mezzo-soprano), Malcolm Martineau (piano), Ensemble Oriol (Erato 8573-80222-2)

            "La poésie qui m'attire est celle qui correspond à ma condition personnelle." écrit Ned Rorem à propos de la mise en musique de plusieurs centaines de poèmes pendant plus de cinquante ans de travail. Très proche de l'esprit de son compatriote américain Walt Whitman, il avoue de nombreuses et éclectiques affinités avec Paul Goodman, William Butler Yeats, Gertrude Stein, Franck O'Hara mais aussi ... Ronsard. La France l'attire tout particulièrement et il quitte New York en 1949  pour se fixer à Paris pendant dix ans, séduit par ce qu'il nomme sa "superficialité impressionniste". La maîtrise formelle et la clarté d'un Debussy ou d'un Ravel  influencent considérablement ses propres compositions, fondamentalement vocales. Les trente-deux mélodies rassemblées dans ce florilège évoquent avec intimité les drames humains, le temps qui passe, l'amour et la mort en de fugitives et vives impressions. La plupart sont très brèves ; certaines, telles que I am Rose de Gertrude Stein ne dépassent pas les 27 secondes. Toute en demi-teintes et caresses éphémères, la voix chaude de Susan Graham souligne l'intensité souvent brûlante d'émotions fugaces : "Moi c'est Rose j'ai les yeux bleus / moi c'est Rose et toi c'est qui / moi c'est Rose et quand je chante / moi c'est Rose à la folie." Douceur et violence au gré du discret et sensible accompagnement de Malcolm Martineau, "fleur sauvage perdue / au milieu des fleurs de jardin", la musique de Ned Rorem recèle une fièvre sourde et dévorante, un désir d'"une nature sanguine et farouche", secrètement dissimulé entre deux accents mélodieux, comme l'indiquent ces quelques vers extraits du poème "A Susan" de Paul Goodman.

 

(Bruxelles, le 28 juillet 2000)

 

Winterreise Schubert (1797-1828), Dietrich Henschel (baryton), Irwin Gage (piano). (Teldec 8573-82273-2)

            "Étranger je suis venu, / Étranger je repars." énonce le premier poème de Wilhelm Müller dans le Voyage d'Hiver de Schubert. Ce sont ces deux vers que souligne le baryton allemand Dietrich Henschel dans l'entretien qu'il consacre à l'auteur du livret de l'album, Bernd Feuchtner. Le travail de Henschel sur le célèbre cycle de Schubert ne date pas d'hier, puisqu'il l'a très vite inclus au programme de ses récitals, qu'il commença à 16 ans. Aujourd'hui, le trentenaire qu'il est devenu affine son approche intellectuelle du Winterreise en comparant le Voyageur de Schubert à l'Homme qui marche de Giacometti, tous deux tendus vers l'avant à un siècle d'intervalle, dans la "tentative de fuir les contraintes de ce monde". 

            Découpage formel impeccable, précision du verbe et de l'énonciation, grande et belle rigueur musicale, sans complaisance aucune, douceur mesurée, détermination farouche et claire, persévérance dans la course en avant : autant de qualités propres au baryton comme à son accompagnateur, le pianiste américain Irwin Gage. Pourtant, dans cette fermeté esthétique sans tache, on cherche en vain la blessure, l'humaine lézarde par où le feu a dévoré le cœur... Une très grande compréhension, une analyse extrêmement poussée ne doivent-elles pas, à l'instant où l'interprète se lance sur scène, s'oublier et, tout simplement, se vivre ? La chair et la lumière, la peur et l'errance, la quête douloureuse de la liberté ne s'expliquent pas toujours avec tant de netteté.

 

(Bruxelles, le 28 juin 2000)

 

 

O gemma lux, Intégrale des motets isorythmiques de Guillaume Dufay (c.1400-1474), Huelgas-Ensemble dir. Paul Van Nevel (Harmonia Mundi HMC 901700)

            Paul Van Nevel et son Huelgas-Ensemble fondé au début des années 70, ravissent à chaque disque par la beauté de leur interprétation et la précision rigoureuse de leurs recherches. La pureté touchante des 13 motets isorythmiques de Guillaume Dufay se passerait aisément d'explications si l'on ne désirait rendre hommage à un travail de retranscription d'artistes contemporains à partir de sources souvent truffées d'erreurs. Paul Van Nevel, qui rédige lui-même le passionnant livret de l'album, donne quelques pistes à celui qui désirerait comprendre la subtilité de ce qu'il écoute. 

            Un motet isorythmique, précise-t-il, est "une oeuvre dans laquelle une formule rythmique ou période, est constamment répétée dans une ou plusieurs voix, alors que le matériel mélodique change." Ce terme n'apparut qu'au XIXème siècle pour qualifier un phénomène finissant du XIIIème siècle. Dans les années 1440, Guillaume Dufay composait son dernier motet du genre, adieu symbolique d'un concept formel que remplaçait peu à peu "la sensualité des sonorités polyphoniques et une approche humaniste du contenu textuel". D'ailleurs la suite choisie des 13 motets ne constitue pas un cycle unifié mais des pièces de circonstance composées à plusieurs années d'intervalle les unes des autres.

            Est-il besoin d'être un mélomane averti pour en apprécier la clarté, l'art et la plénitude ? Il suffit de s'en remettre à l'excellente interprétation dirigée par le chercheur, chef et professeur qu'est Paul Van Nevel.

 

(Bruxelles, le 27 juin 2000)

           

 

Hélas Avril, Chansons de Matteo di Perugia (1390-1415), Mala Punica dir. Pedro Memelsdorff (Erato 8573-82163-2)

            L'ensemble Mala Punica, traduisez "grenades" et comprenez "fruit défendu", fut fondé en 1987 par le flûtiste argentin, chef d'orchestre et chercheur spécialisé dans l'Ars Nova, Pedro Memelsdorff. En compagnie de ses interprètes et instrumentistes, il explore l'Ars Subtilior français et italien, visite le Trecento et restitue au prix d'un immense travail de décryptage et de reconstitution historique, les tonalités originales de partitions et manuscrits que des copistes au fil des siècles ont souvent truffés d'incohérences funestes pour la bonne réception d'une musique souvent mal jugée. 

            Hélas Avril réhabilite le méconnu Matteo di Perugia, maître de chapelle à la Cathédrale de Milan, subtil héritier de Machaut, qui composa un grand recueil italien de chansons françaises, outre des mouvements de messe et des motets. Memelsdorff et son ensemble ont choisi l'une d'entre elles pour baptiser leur album : emblématique du bénéfice des révisions des signes chromatiques qui rétablissent la méticulosité, le détail et l'exotisme des compositions de Matteo di Perugia, Hélas Avril révèle la richesse d'un dialogue entre les voix et les instruments, lesquels ont été choisi d'après quelques aides iconographiques : vielles, flûtes, harpes, luths et orgue positif. Les voix de Jill Feldman (soprano), Pascal Bertin (contre-ténor) et Gianluca Ferrarini (ténor), pures, claires et précises éveillent les dames adorées par les chevaliers courtois et avivent les dorures des enluminures des livres d'époque ou des tapisseries enfermées dans les hautes tours des châteaux. Un pur délice aussi que d'oublier la vie moderne en fermant les yeux lorsque résonnent quelques morceaux purement instrumentaux, tout en finesse et magie. A écouter loin des bruits de la ville, comme on ouvrirait un livre de contes...

 

(Bruxelles, le 15 juin 2000)

 

Folksongs de Dvorak, Kodaly, Britten, Grainger, Larsson, Reynaldo Hahn et Gunnar Hahn, Anne Sofie von Otter (Mezzo-soprano), Bengt Forsberg (piano). (DG 463479-2)

            Les chansons populaires ont-elles le droit de convoler en justes noces avec la musique classique, souvent aristocrate, noble du moins et convenable dans les salons ? Les milieux autorisés, détenteurs des clefs de la création artistique, ont longuement hésité avant d'oser se prononcer : d'ailleurs, on ne mélangerait pas les torchons et les serviettes avant ... 1830. Rimsky-Korsakov, Bartok et Kodaly sont les premières sources de recueils de mélodies authentiques, puisées aux racines du terroir pour un public d'opéra et de concert, nécessairement réadaptées dans la floraison d'écoles de musique nationales en Europe du Nord et de l'Est. A partir de 1880, on ose donc s'aventurer sur les chemins escarpés entre l'art et la tradition : Dvorak compose des musiques tziganes, plus fidèles à l'esprit d'insouciance et de liberté des gitans par leurs textes que par leurs mélodies, résolument "écrites" et distantes des traditions orales. Le français d'origine vénézuélienne, Reynaldo Hahn, charme duchesses et comtesses à Venise, séduit le peuple des rues en chantant dans des gondoles... et respecte les règles de la grande musique acoquinée au dialecte régional. L'Australien Grainger, le Hongrois Kodaly, le Suédois Gunnar Hahn et l'inclassable Britten amoureux des traditions multinationales recherchent davantage l'authenticité des textes populaires originels, fidèles aux parties vocales, plus libres dans leur harmonisation. La claire, profonde et subtile Anne-Sofie Von Otter s'amuse tout contre le piano de son accompagnateur fidèle, Bengt Forsberg. Complicité, tendresse et fantaisie : sa voix "classique" se moque des dernières réticences du genre. Complaintes, rengaines, refrains s'égrènent en douceur, ruptures et facéties, craintes du berger, rêves des orphelins, désirs de jeune épousée, de L'Italie par la Hongrie jusqu'en Suède, elle badine, attendrit et déride.

 

(Bruxelles, le 13 juin 2000)

 

 

Sérénade : Lieder de Beethoven, Schubert, Caldara, Gluck, Cesti, Lotti, Gounod, Vaughan Williams, Poulenc & Purcell , David Daniels (Contre-ténor), Martin Katz (piano). (Virgin Classics 7243 5 45400-2)

                Le jeune contre ténor américain David Daniels semble désormais intégré au paysage musical des voix prometteuses que les scènes lyriques se partagent avec convoitise ! Son troisième album chez Virgin le mène dans l'univers des mélodies généralement destinées aux sopranos, à travers les grandes périodes musicales allemande, italienne, française et anglaise. Se baladant de Schubert à Vaughan Williams, avec un détour par Poulenc et Caldara, il offre ainsi un large éventail de ses possibilités vocales que nous savions multiples, notamment dans le domaine lyrique ! Audacieux, il n'hésite pas à s'approprier le répertoire que ses collègues contre-ténors n'abordent quasiment jamais : celui de la mélodie. 

                L'effet n'est pas sans surprise : sa voix rivalise étrangement avec celles des sopranos. Loin du pastiche, il apporte une dimension totalement innovatrice à ces mélodies par un souci du détail et un sens du phrasé qui mettent en relief le caractère des personnages interprétés. Lumière chaude et tamisée, enveloppante.. Douceur subtile. "Auf dem Wasser zu singen" de Schubert prend une tournure dramatique, tempérée par l'espoir auquel le compositeur s'accroche avec les dernières forces d'un corps affaibli. "Sweeter than roses" de Purcell apporte le même élan d'espoir, nourri des expériences diverses qui façonnent la vie et le caractère des humains, apprentis philosophes ! 

                Un album déroutant qui servira certainement de tremplin à d'autres initiatives similaires...

 

(Bruxelles, le 17 avril 2000)

 

Nuit d'étoiles : mélodies françaises de Fauré (1845-1924), Debussy (1862-1918), Poulenc (1899-1963) , Véronique Gens (soprano), Roger Vignoles (piano). (Virgin Classics 7243 5 45360-2)

                "Mais enfin, qu'est-ce qu'une mélodie ?" interroge le livret. André Hodeir intervient aussitôt pour éclairer nos lanternes : il s'agit d'"une pièce vocale, à une voix, généralement accompagnée au piano, et destinée à mettre en valeur un court poème." Autant dire une épreuve de force pour un ou une chanteuse qui doit, sans appui orchestral, restituer avec fidélité une ambiance subtile, souvent fugace, entre les mots et les notes. Tout faux pas est regrettable, toute erreur terrible : impossible de fuir, il lui faut recréer seul(e) un univers ténu et nuancé que le piano souligne sans réellement le dessiner. Ce fut la grand-mode à la fin du XIXème et dans la première moitié du XXème siècle, qui donnèrent d'ailleurs naissance à des couples créatifs célèbres, poètes et compositeur unis  : Verlaine, Sully Prudhomme et Fauré ; Verlaine encore, Pierre Louÿs et Debussy ; Apollinaire, Eluard et Poulenc... dont Véronique Gens nous livre des essais de jeunesse, musicalement parlant, en ce qui concerne Fauré et Debussy, un peu plus tardifs pour Poulenc. On peut regretter cependant qu'elle voyage, pour la première fois hors du baroque et du classique, dans ce répertoire tout en demi-teintes avec un bagage un peu trop lourd qui la prive de s'attarder, dansante et fantasque, sous les "molles ombres bleues" de Verlaine et Fauré, dans les "Fêtes galantes" de Debussy-Verlaine ou les "Fagnes de Wallonie" d'Apollinaire-Poulenc. L'envol est difficile, la poésie capricieuse, le ton monocorde, la voix se lasse... On aurait aimé pour ce premier enregistrement de Véronique Gens dans ce répertoire, un peu plus de jeu, d'ambiguïté, de grâce et de légèreté.  

 

(Bruxelles, le 11 avril 2000)

 

 

Love Songs Dvorak (1841-1904), Martinu (1890-1959), Janacek (1854-1928) , Magdalena Kozena (mezzo-soprano), Graham Johnson (piano). (DG 463472-2)

                On se souvient avec émotion de l'enregistrement Arias de Bach chez DG-Archiv (457367-2) de la jeune mezzo-soprano tchèque Magdalena Kozena. Née en 1973 à Brno, elle obtient son diplôme en 1995 après le Conservatoire et l'Académie des arts du spectacle de Bratislava. Elle ne tarde pas à se produire à l'Opéra de Brno, au Volksoper de Vienne tout comme en concert, donnant depuis fin 1998 de nombreux récitals avec le pianiste Graham Johnson. Citons également sa participation au Dixit Dominus de Haendel (Archiv 459627-2) et à Armide de Gluck (Archiv 459616-2), tous deux sous la direction de Marc Minkowski. Elle s'attache cette fois à faire découvrir tout un répertoire peu connu de mélodies tchèques pour voix et piano, de compositeurs dont on a oublié ces quelques oeuvres. Dvorak a pourtant plusieurs fois remanié un recueil de chants composés en 1865 après un désespoir amoureux : Cyprès dut attendre 1899 pour apparaître après maintes transformations sous le titre Chansons d'amour, op.83. En 1886, Dans le style populaire, op.73, ouvre la voie à Janacek et Martinu. Le recueil Poésie populaire morave en chansons de Janacek manifeste cependant des intentions plus pédagogiques qu'artistiques. Quant à Martinu, plus prolifique en la matière, il confiait écrire des mélodies "quand il ne composait pas"... Il semble d'ailleurs s'amuser à mettre en musique quelques vers ironiques ou persifleurs, drôles et plein d'allant entre deux accès nostalgiques. Magdalena Kozena n'en restitue peut-être pas toutes les nuances et la légèreté, sa voix s'égarant plus volontiers dans les aigus vers la mélancolie ou le tragique. Pleine et vibrante, elle semble malheureusement ne s'autoriser aucune liberté, aucun clin d'œil ni humour, aucune des ruptures dynamiques que le ton du registre suggère. En privilégiant le dramatique, elle ne parvient pas à éviter la monotonie. A suivre pourtant...

 

(Bruxelles, le 5 avril 2000)

 

 

Johannes Brahms (1833-1897) - Franz Liszt (1811-1886) Lieder , Thomas Quasthoff (baryton-basse), Justus Zeyen (piano). (DG 463183-2)

                Si Brahms et Liszt incarnent dans la seconde partie du XIXème siècle deux parti-pris musicaux antagonistes, le premier défendant l'art absolu et le second créant le poème symphonique, ils partagent la même fascination romantique pour le lied : amour désespéré, nostalgie, mélancolie, regrets et désirs, le mot et le son doivent fusionner, comme le poète et le compositeur. Goethe, Schiller, Heine parmi les plus illustres les inspirent, von Platen, Nordmann, von Redwitz, etc... selon leurs préférences. Cependant, Brahms privilégie le recueil de lieder, dans la tradition de Schubert ou de Schumann tandis que Liszt considère plutôt le lied comme un à-côté. L'un en compose plus de 200, l'autre plus ou moins 70. Brahms tend à la fois vers l'idéal de la chanson populaire, strophique, simple et varié, modulé par un accompagnement pianistique sobre et précis, essentiel aux modulations significatives. Liszt préfère une forme plus théâtrale : il agrémente volontiers ses compositions de moments récitatifs ou parlés, accorde au piano des figures orchestrales et des interludes expressifs. Deux sensibilités réconciliées par la sincérité de Thomas Quasthoff et sa voix dense, douce et puissante. Justus Zeyen, au piano, l'accompagne avec efficacité, discrétion et sobriété.

 

(Bruxelles, le 1er avril 2000)

 

 

Fire - Water, The Spirit of Renaissance Spain :  King'singers , The Harp Consort dir. Andrew Lawrence-King. (RCA Red Seals 09026 63519-2)

                "Eau-de-feu, l'esprit de la Renaissance espagnole" témoigne de l'humour caustique et de l'ironie épicée des "ensaladas" de l'époque, mélange poivré de musique savante, mélodies populaires, poésie et dérision, bien assaisonné d'improvisations osées sur fond de drames nobles aux accents de comédies rustiques ! De quoi y perdre son latin... Celui-ci d'ailleurs parfume quelques romances courtoises et s'encanaille pour divertir un auditoire courtois pris au piège de sa propre décadence.  La Viuda de Mateo Flecha (1481-1553) ne raconte-t-elle pas la fuite de la Musique loin de ses anciens protecteurs, vieux barbons déplaisants ? Les allégories compliquées de ce compositeur catalan sentent bon la satire et le quolibet tandis que la polyphonie se dévergonde en de curieux effets d'imitations vocales d'instruments de musique ! Texarana (1540) la saupoudre de mélodies folkloriques, Penalosa (1470-1528) dévoie l'esprit des puristes  intellectuels dans les rues aux rythmes acerbes ... Partout on pince les guitares, on tapote les percussions, on tambourine et griffe ! Les six King'singers, rodés aux techniques du genre,  improvisent allégrement sur ce répertoire éclectique que le Harp Consort, spécialiste de l'inventivité médiévale et baroque, accompagne avec bonheur et vivacité, dirigé avec imagination et bonne humeur  par le virtuose soliste de la harpe : Andrew Lawrence-King, extraordinaire de précision dans ses exécutions de basse continue. 

 

(Bruxelles, le 23 mars 2000) 

               

 

Haendel (1685-1759): Deutsche Arien  Telemann (1681-1767) : Quatuors. Dorothea Röschmann (soprano) et l'Akademie für Alte Musik Berlin.(Harmonia Mundi HMC 901689)

                "Qu'est-ce qu'un air en musique ?", l'auteur du livret, Roman Hinke, nous demande-t-il abruptement ! Seriez-vous en peine de répondre que le sieur Johann Matheson surgirait d'un traité de 1739 pour vous confirmer qu'il s'agit d'abord de "l'air que l'on respire", puis d'un "chant bien construit (...) qui se divise communément en deux parties, et exprime un grand mouvement de l'âme par une idée brève." Nous ajouterions qu'il peut également faciliter la digestion tout en cultivant l'esprit et en apaisant l'âme. Les neuf airs allemands de Haendel ne constituent pas un cycle mais s'inspirent du premier tome d'une anthologie de neuf volumes du poète Barthold Heinrich Brockes, rien moins nommée que "Le plaisir terrestre de Dieu, composé de poèmes physiques et moraux". De fait, il s'agit bien de divertissements musicaux édifiants, prompts à célébrer la nature et la sagesse tranquille... servis à table tout comme la musique des Quatuors de Telemann, en marge de la musique de chambre. L'Akademie für Alte Musik Berlin, fondée en 1984 en ex-RDA,et souvent invitée sous la direction de René Jacobs à des productions au Staatsoper de Berlin, s'acquitte avec maîtrise et précision de la partie instrumentale, simple et riche en idées mélodiques. La soprano allemande Dorothea Röschmann relève avec application mais difficulté le défi imposé aux virtuoses du XVIIIème siècle, que représentait l'aria da capo. Le souffle court, la voix souvent étouffée, elle reste tendue de bout en bout sans parvenir à se libérer du contraignant exercice de style. Un enregistrement inégal et mitigé.

 

(Bruxelles, le 17 mars 2000)

 

 

Psaumes et Chansons de la Réforme : Paschal de l'Estocart, Claude le Jeune, Clément Janequin, Roland de Lassus, Benedictus Appenzeller, Nicolas Vallet, Claude Goudimel, Pierre Certon, Loys Bourgeois, Eustache du Caurroy, Claude de Sermisy. Ensemble Clément Janequin, Dominique Visse (contre ténor)(Harmonia Mundi, HMC 901672)

                L'Ensemble Clément Janequin, créé à Paris en 1978, contribue grandement à la redécouverte de la musique profane et sacrée de la Renaissance et s'est fait tout particulièrement le spécialiste de la chanson parisienne. Il s'ouvre cette fois au répertoire de psaumes et chansons spirituelles de la Réforme et à l'éveil musical pré-baroque du protestantisme. Les protestants rendent accessible au fidèles le chant liturgique autrefois réservé au clergé catholique : la polyphonie huguenote se pratique, non plus au temple seulement, mais à l'école, dans les rues, chez les artisans, à domicile ! Tant et si bien qu'installée à côté de la lecture biblique familiale, elle détrône les chansons profanes et jugées "immorales" de la Renaissance. Chez les plus huppés, elle s'avère même un divertissement de qualité. Les psaumes regroupent des motets, dont toutes les strophes sont différemment mises en musique ;  dans les mélodies au ténor ou au soprano, toutes les strophes sont chantées sur le modèle musical de la première ; quant au choral, il harmonise note contre note la mélodie usuelle. La spécificité de cette musique réside avant tout dans le fait primordial qu'elle n'est pas "de concert" : il s'agit plutôt d'une "re-création", selon Calvin, de ceux qui la pratiquent : chanter les rapproche de Dieu en fortifiant leur âme. La chanson spirituelle, plus libre et audacieuse, donne lieu à des oeuvres musicales écrites sur des textes religieux ou moraux. Songeons aux Octonaires de la vanité du Monde, poèmes moraux de 8 vers chacun, écrits par trois poètes protestants, dont deux pasteurs, Antoine de la Roche-Chandieu et Simon Goulart, et un chimiste, médecin de Henri IV, Joseph Du Chesne ; ils furent mis en musique par Pascal de l'Estocart et Claude Le Jeune, proches des madrigalistes spirituels français.

                L'éventail choisi par l'Ensemble Clément Janequin révèle avec sensibilité l'incroyable diversité et l'inventivité de cette production musicale malheureusement coupée dans son élan par les guerres de religion.

 

(Bruxelles, le 19 février 2000)

 

 

Robert Schumann (1810-1856) : Liederkreis op.39, Romances et Ballades, Bryn Terfel (baryton-basse), Malcolm Martineau (piano) (DG 447042-2)

                Quel plaisir et quelle jubilation à l'écoute des trente-cinq lieder de ce CD ! Le baryton- basse gallois Bryn Terfel, secondé par le piano discret, ferme et efficace de Malcolm Martineau, ressuscite avec faconde, autorité, tendresse et subtilité deux périodes excessivement contrastées de la vie de Schumann qui se lance en 1840 et 1849  dans la création  fiévreuse de plus de cent lieder à chacune de ses éruptions poétiques. On sait qu'il en composa en tout plus ou moins 250, soit un tiers de la production de Schubert; c'est qu'il hésita longtemps entre la vocation de poète et celle de musicien, dédiant finalement sa vie "pour le piano". Si Lord Byron incarnait son idéal, mélancolie profonde, alcool et extravagance, il se tourna également vers d'autres contemporains, tels que Heine ou Eichendorff dont les textes inspirèrent le Liederkreis op.39 en 1840, l'année de son mariage enfin permis avec Clara ! D'autres cycles, romances et ballades fusèrent sous la même impulsion, incluant entre autres au florilège Thomas Moore ou Ferdinand Freiligrath. Autour de 1849, après une dizaine d'années de mariage, d'angoisse et d'hypocondrie, un nouveau feu poétique anime Schumann qui reprend ses émotions d'antan, moins spontanées, plus caricaturales, telles que les Quatre Chants de Hussards op.117 de Nikolaus Lenau, mais tout aussi productives.

                Bryn Terfel, dont le répertoire s'étend, à 35 ans, du lied à la scène lyrique, des chants gallois et anglais à la comédie musicale américaine, aborde Robert Schumann avec une créativité saisissante : il se glisse dans chaque lied comme dans un rôle nouveau : hussard frustre et robuste (plage 4), chercheur d'or avide (plage 29), étrange et menaçant esprit de la forêt (plage 10), fragile voyageur exilé (plages 8 et 12), etc... Sa voix ample et généreuse, capable de descendre dans d'effrayantes profondeurs, sa force impressionnante, sa saine vitalité qui le préserve du pathos, sa diction parfaite et vivante, toutes au service de sa fertile imagination colorent et stimulent la nôtre. Nous n'écoutons pas seulement une voix, mais des histoires. Bryn Terfel est conteur autant que chanteur ! Avec lui, ce répertoire si souvent interprété se révèle loin d'être élucidé : il l'anime et le prolonge de sa curiosité inventive.

 

                NB : Citons ici une autre  interprétation récente et  essentielle du Liederkreis op.39 de Schumann chez Decca :

Robert Schumann : Liederkreis, op.39 (Eichendorff), 12 Gedichte, op.35 (Kerner), Matthias Goerne (baryton), Eric Schneider (piano), 1999, Decca, 460797-2.

 

(Bruxelles, le 18 février 2000) 

 

Festa Teatrale : Carnival in Venice & Florence  , mascarades, ballets et scènes de carnaval de Monteverdi, Vecchi, Rossi, et autres. Balthasar-Neumann-Chor und Ensemble, dir. Thomas Hengelbrock. (DHM 05472 77520-2)

                "La fête, les rires, les jeux et la joie

                 Résident en ces ondes et sur ce mont.

                 Ici, chacun est disposé au plaisir,

                 En ces lieux, nulle douleur, nulle tristesse, nul ennui."

 

                En 1620, le napolitain Pietro Antonio Giramo célèbre dans l'Italie conquise par les divertissantes mascarades et les entraînants "balletti", fort inspirés de la fringante tradition française des ballets de Cour, le triomphe du désordre et de l'imagination, de la danse et de la volupté. Le XVIIème siècle italien était friand de ces comédies déguisées souvent allégoriques où, comme chez Orazio Vecchi (1550-1605), la gaieté pouvait se gausser de la mélancolie : "Dites, que sont ces pleurs / et ces soupirs, veuves désolées / toutes vêtues de noir ? / Pourquoi ne pas vous réjouir / au lieu de vous languir ?" La fin du XVème siècle  prisait fort déjà, sous Laurent de Médicis, dit Le Magnifique, les "canti carnascialeschi", cortèges de masques qui égayait en chantant les rues de Florence. Les danses et la théâtralité carnavalesques inspirèrent tout autant Monteverdi (1567-1643) prompt à attendrir le cœur des jeunes filles pour apaiser l'ardeur de son amour : "Demoiselle / Toi si belle / verse ce divin nectar, / fais tomber / cette rosée, / ce rubis distillé." Les soupirs de Giovanni Legrenzi (1626-1690) soulèvent le même émoi, le "Canto d'Amore" de Francesco Lambardi (c.1587-1642) invite à l'extase... Citons encore Tarquinio Merula (1594/95-1665), Giovanni Giacomo Gastoldi (c.1550-1609), Diego Ortiz (c.1510-c.1570) ou Salamon Rossi (1570-c.1628)... Autant de compositeurs qui, sur des rythmes vifs et langoureux ont tenté Thomas Hengelbrock* et son ensemble qui mirent au point un programme de concert-représentation sur une mise en scène de Petra Weikert. Le Balthasar-Neumann-Chor se retrouva donc métamorphosé et déguisé en personnages de la Commedia dell'Arte et autres entités allégoriques ! Le résultat, capté sur cet enregistrement, pétille de vivacité et de malice : le chœur de jeunes solistes réveille ces fêtes magiques d'une époque perdue avec couleur et chaleur.

 

*Rappelons ici, parmi leurs nombreux travaux chez DHM, deux autres superbes enregistrements de Thomas Hengelbrock et du Balthasar-Neumann-Chor : Messe en si de Bach (05472 77380-2), Requiem d'Antonio Lotti (05472 77507-2).

 

(Bruxelles, le 23 janvier 2000)

  

Barbara Bonney : Diamonds in the snow  , Antonio Pappano (piano). (Decca  466762-2)

                Ces diamants qui brillent dans la neige sont autant de mélodies scandinaves d' Edvard Grieg (1843-1907) et de Jean Sibelius (1865-1957), ainsi que de compositeurs moins connus, tels que Wilhelm Stenhammar (1871-1927), Hugo Alfven (1872-1960) et Carl Sjöberg (1861-1900). Grieg fut certainement le plus prolifique de tous en ce domaine qui occupait le centre de sa production. Il fit connaître le premier ce genre traditionnel, inspiré du folklore norvégien dont il respecta la forme essentiellement strophique. Il emprunta leurs textes à des poètes, comme le Norvégien Bjomson, qui était son ami mais aussi au Danois, Hans Christian Andersen, sans omettre les poèmes d'Ibsen dans Peer Gynt. Barbara Bonney interprète d'ailleurs le chant bien connu de Solveig avec une douceur fragile, une émotion tendre et chaude qui captive et touche l'auditeur qui l'a pourtant si souvent entendu. Elle contrôle et retient les envolées de sa voix pure, chante la caresse et le murmure, en totale harmonie avec le piano d'Antonio Pappano qui semble protéger un secret et doucement le révéler sans jamais en tacher le mystère. Ce voyage, plein de délicatesse et de fraîcheur, se poursuit chez Sibelius qui, moins porté sur la mélodie que Grieg, en composa toutefois une centaine en suédois, la langue de son enfance. Les textes du poète Runeberg racontent les émois de cœurs aimants égarés entre le rêve et la réalité dans une nature splendide et mélancolique. La musique qui les accompagne, souvent dramatique et poignante, s'allège sous la composition de Stenhammar. Il est d'ailleurs remarquable d'écouter un même poème de Runeberg (Flickan kom ofran sin älsklings möte) chez Stenhammar, qui le premier le mit en musique, puis chez Sibelius ! Les atmosphères tamisées d'Hugo Alfven qui fut surtout chef de chœur à Uppsala témoignent d'un sens charmant de la mélodie. La dernière de ce CD, Tonema, de Carl Sjösberg, fut l'une des favorites des chanteurs scandinaves comme Jussi Björling ou Lotte Lehman, même si elle reste la seule de ses oeuvres à apparaître en répertoire de concert. La complicité de Barbara Bonney et d'Antonio Pappano, déjà frappante lors de leur récital à la Monnaie le 10 janvier 1999, rayonne de sensualité, esprits et corps liés à la musique, suspendus à la magie des silences.

 

(Bruxelles, le 30 décembre 1999)

 

Jacopo Peri (1561-1633) : Il Zazzerino  , Ellen Hargis (soprano), Paul O'Dette  (chitarrone, guitare), Andrew Lawrence-King (harpe), Hille Perl (lirone, viole de gambe). (Harmonia Mundi  HMU 907234)

                En 1602, le très influent et très riche Giovanni de'Bardi, à la tête de la "camerata", groupe informel de mécènes, poètes et musiciens, proclame un nouveau type de chant qu'il baptise Le nuove musiche, nom emprunté à un recueil d'airs de son protégé, le ténor Caccini. Il s'agit de bouter hors du cercle les excès du contrepoint pour revenir au modèle de l'Antiquité classique : les pièces pour une voix et accompagnement en ligne de basse continue rendront au texte les honneurs qu'il mérite. Femmes et hommes pourront les chanter, fait rare à l'époque et digne d'être souligné. "Il Zazzerino", entendez "Le Blond" et traduisez Jacopo Peri, gagna le cœur de l'important cénacle après avoir conquis les oreilles du grand-duc Ferdinand de Médicis lorsqu'il accéda au trône. On le connaissait pour sa superbe voix de ténor et ses deux opéras, composés en 1598 et 1600, Dafne et Euridice. En 1609, il rejoint les rangs du chant à voix seule avec Le varie musiche, dont proviennent presque toutes les pièces de ce CD. Le compositeur est réputé "littéraire", hommage rendu à l'art de mettre en musique, avec sérieux et sans surcharge, de nombreux sonnets de Pétrarque et de ses imitateurs. La soprano britannique Ellen Hargis, spécialiste reconnue des répertoires du XVIIè et XVIIIè siècles, interprète avec émotion et sobriété ce difficile registre des lamentations, madrigaux et sonnets souvent mélancoliques. Sa voix, expressive et pure, évite les pièges du sentimentalisme ou de la caricature en déclamant des textes qui nous semblent si surannés aujourd'hui. Ils gardent pourtant les couleurs fanées des tapisseries d'autrefois, où l'on distingue les silhouettes pâlies des belles dames du temps jadis. Rêveries magiques... "Dame d'infinie beauté / et de peu de foi, / ne voyez-vous pas mon / cœur dans mes yeux ?" La harpe sybilline d'Andrew Lawrence-King, la viole de gambe ou la lirone de Hille Perl, légères et profondes, la vivacité de Paul O'Dette, au chitarrone ou à la guitare baroque, chacun de ces trois accompagnateurs étant des références émérites dans leur instrument, soulignent les inflexions mélodieuses et dansantes des compositions de Peri. Celui-ci, en épousant la cause des nuove musiche les allégeait également, précurseur d'un autre nouvel âge où la musique réaffirmerait son pouvoir sur le texte. Apprécions d'autant plus les quatre plages purement instrumentales de ce CD.

 

(Bruxelles, le 26 décembre 1999)

                

George Frideric Handel (1685-1759) : Agrippina, Armida, Lucrezia  , Eva Mei (soprano), Il Giardino Armonico, dir. Giovanni Antonini (Teldec 3984-24571-2)

                C'est un tout jeune Handel qui arrive en Italie en 1706 pour se former au cœur du foyer essentiel de la musique européenne. Il a 21 ans, se mesure à de nombreux interprètes virtuoses, rencontre d'importants compositeurs et cède à la mode italienne de la cantate profane. Entre Florence, Rome, Naples et Venise, de 1706 à 1710, il en écrit trois pour trois femmes vertueuses ou terribles, surgies de la mythologie antique ou de l'âge médiéval : Lucrèce, héroïne du VIème siècle avant JC, se poignarde pour retrouver son honneur volé par un rustre dont son mari tirera vengeance; Agrippine, épouse de Claude, ne recule devant rien pour empoisonner son mari afin que son fils, Néron, accède au titre d'empereur... et ne la fasse tuer ! Armide, plus tendre, quoique déterminée, ensorcelle le croisé Rinaldo, joue entre l'amour et la mort avant de se convertir au christianisme pour son preux chevalier. Des sujets d'opéra, certes, mais qui plutôt que de développer l'action, en saisissent un moment crucial. Repose alors sur les épaules de la soliste un travail d'interprétation tout en finesse et expressivité. L'Italienne Eva Mei fut Constance dans L'Enlèvement au Sérail en 1990, puis incarna la Reine de La Nuit avant de jouer Amenaïde dans Tancredi de Rossini, Violetta dans la Traviata de Verdi ou Alcina dans la Norma de Handel. Sa voix, qui s'élève et vibre souvent avec trop de facilité, presque jusqu'à la stridence, peut à la longue fatiguer ou irriter tant elle se propulse violemment vers les aigus, entre saccades et syncopes. Il Giardino Armonico mène avec sa vigueur et son dynamisme habituels les modulations et les virevoltes du paysage baroque, haut en couleurs, net et soutenu. Mais la soprano, qui doit maintenir le rythme, cède souvent à l'artifice, premier expédient pour assumer les tempi débridés du groupe qui l'accompagne. Armide, tant bien que mal, sort du lot, plus intériorisée sans perdre de sa vivacité. Agrippine et Lucrèce souffrent en revanche d'être mal comprises et caricaturées...

 

(Bruxelles, le 13 décembre 1999)

 

Veljo Tormis (1930) : Litany To Thunder  , Estonian Philharmonic Chamber Choir, dir. Tonu Kaljuste (ECM New Series 1687 464223-2)

                Ce recueil de chants runiques forme un cercle magique en accord avec le pouvoir chamanique de la poésie traditionnelle lyrique scandinave. Sommes-nous entrés, à notre insu, dans la sphère gardée de la musique sacrée ? Le compositeur estonien Veljo Tormis invoque le rituel des chants populaires et des incantations de l'épopée du Kalevala pour éclairer les liens profonds entre l'Estonie moderne et la culture chamanique préchrétienne. Des textes de poètes plus modernes tissent également la toile des runes, vers octosyllabiques écrits sur le mode "responsorial" de deux chanteuses et du chœur d'hommes qui soutient leur récitatif, tandis que vibre derrière eux un tambour chaman ou que s'égrènent dans le lointain quelques notes de piano. On croit parfois parfois entendre le bruissement languissant des vagues dans le froissement répétitif des syllabes, brèves et longues, assonantes et caressantes. Veljo Tormis est né près de la mer, dans le petit village agricole de Kuusalu, où ses ancêtres avaient vécu pendant de longues générations  entre la terre et l'eau. Son père, organiste de l'église de Vigala, à l'ouest de l'Estonie, dirigeait aussi la chorale locale où sa mère chantait parmi les altos. La musique du compositeur tire sa force de ce passé riche d'émotions, près de la nature, au cœur de la musique et dans un pays qui voulait affirmer son identité profonde face à l'invasion russe. 

 

(Bruxelles, le 5 décembre 1999)

Home For Christmas : Anne Sofie von Otter. (DG 459685-2)

                Anne Sofie von Otter se replonge dans ses souvenirs de Noël, mélodies indémodables de plusieurs régions du monde, douces prières sous la neige, sourires à la lueur des bougies : tendre cadeau de la mezzo-soprano qui adoucit sa puissante voix de cantatrice pour murmurer doucement ses rêves d’enfant. Elle avoue le travail de concentration et de finesse qu’exigent les passages alternés du registre de sa voix d’opéra à celui de sa voix « naturelle ». Son professionnalisme et sa simplicité réussissent de jolis instants d’émotion, accompagnés parfois de façon surprenante par l’équipe qu’elle s’est peu à peu choisie. Tous les morceaux ont été arrangés pour la circonstance : le violoniste Kalle Moraeus et l’accordéoniste Bengan Jansson évoquent le folk moderne que la violoncelliste Svante Henryson teinte de classicisme sous les arrangements de la musicienne et compositeur britannique, Annette Isserlis. Notons la fugitive et touchante intervention du pianiste Bengt Forsberg, vieux complice d'Anne Sofie Von Otter ! Et terminons sur ces belles images d’un chant suédois, Koppangen, Le matin de Noël : « Et là, au milieu d’étoiles étincelantes / qui pâlissent l’une après l’autre, / la vie devient terriblement proche / comme une ombre de la vérité. »

(Bruxelles, le 28 novembre 1999)

Ramon Vargas : L'amour, l'amour  , Airs de bel canto des opéras de Gounod, Massenet, Donizetti, Tchaikovsky, Verdi et Puccini. Münchner Rundfunkorchester, dir. Marcello Viotti.(RCA Red Seal 74321-61464-2)

                L'ère du bel canto domina les salles parisiennes entre 1815 et 1845 grâce à Rossini, Bellini et surtout Donizetti,  mais l'engouement pour le "beau chant"  traversa les siècles avec succès, ravissant contre ses détracteurs les cœurs les plus romantiques. La définition du genre, malgré son imprécision, semble exiger la clarté du phrasé et la beauté des voix, entendez ici la légèreté d'un chant apte à suivre une ligne mélodique très ornée. Le jeune ténor Ramon Vargas, spécialiste du répertoire, voyage dans la période faste du bel canto : un XIXème siècle lyrique marqué en ce domaine de l'empreinte profonde de Donizetti. L'histoire britannique et ses "sujets exotiques" convenaient alors parfaitement au mélodrame : vengeance, cruauté, intrigues, folie d'outre-manche inspirèrent au compositeur italien Anne Boleyn (1830), Robert Devereux (1837) ou Lucia di Lammermor (1835) qui doit beaucoup à Walter Scott. Le style, qui semble se démoder au milieu et à la fin du XIXème, persiste pourtant avec Gounod, Massenet et Puccini. Les sentiments s'épanchent sans retenue. Dans les années 1950, les divas telles que Maria Callas, Marilyn Horne ou Montserrat Caballe occupèrent le devant de la scène pour le remettre à l'honneur. Aujourd'hui, de jeunes ténors reprennent le flambeau. A côté des Argentins José Cura et Marcello Alvarez se profile maintenant le Mexicain Ramon Vargas. Si sa voix se fond à l'idéal du bel canto, son interprétation s'avère souvent convenue, parfois trop douce et linéaire pour signifier les sentiments excessifs de ses personnages. On attendrait un tremblement plus intérieur qu'un effet de style ou qu'une belle maîtrise technique...

 

(Bruxelles, le 21 novembre 1999)

 

Lesley Garrett, BBC Concert Orchestra, dir. Peter Robinson (RCA Victor 75605- 51350-2)

                Le nom de Lesley Garrett suffit à couvrir le livret d'un CD puisqu'elle est, selon le magazine Gramophone, l'artiste classique la mieux vendue et, qui plus est pour l'occasion, disque d'or au Royaume Uni depuis quelques semaines ! La soprano britannique rassemble ici les mélodies populaires de l'opéra, de l'opérette et de ses comédies musicales préférées : Verdi, Dvorak, Mozart, Rodgers, Lehar, Puccini, Bizet, Bernstein, Gershwin ou Loewe sont emportés sans distinction dans un tourbillon d'enthousiasme et d'énergie ébouriffants. Lesley Garrett possède sans conteste un dynamisme qui déplacerait des montagnes et une hardiesse au combat, même fantaisiste et joyeux, assez décoiffante ! Elle ne craint ni les trémolos de Manon Lescaut ni les saillies gouailleuses de My fair Lady, et assume le cabotinage avec conviction; pas une fois elle ne répugne à grossir le trait, haletant à force d'être si vif et fatigant faute de sobriété.  Un tour de force, pour l'interprète et l'auditeur !

 

(Bruxelles, le 20 novembre 1999)

 

Denyce Graves : Voce di Donna  , Airs d'opéra de Bizet, Gluck, Ponchielli, Cilea, Purcell, Handel, Donizetti, Barber, Mascagni, Massenet et Saint-Saëns. Münchner Rundfunkorchester, dir. Maurizio Barbacini.(RCA Red Seal 09026 63509 2)

                "Voix de femme" entame l'étude de 250 ans du répertoire mezzo et dévoile l'étendue de ce registre que l'on a aujourd'hui un peu trop tendance à identifier à celui du grand opéra romantique moderne : femmes mûres, duègnes,  "  mère, sage confidente, rivale pleine de ressentiment, tentatrice raffinée  " *. Or, les siècles précédents nous rappellent que les rôles de mezzo étaient souvent réservés à des hommes, hautes-contres ou castrati ! L'éventail des personnages qu'interprète la jeune cantatrice Denyce Graves, fort applaudie actuellement sur quatre continents, explore du XVIIème au XXème et sans distinction de sexe les rôles réservés au mezzo. Le Dardano de Haendel, traître par amour pour Melissa dans Amadis de Gaule (1715), Orphée déchiré par la perte d'Eurydice chez Gluck (1762-1774), l'enivrante Carmen de Bizet (1875) ou Erika, la nièce éplorée de la Vanessa de Barber (1957)... Sous la direction de l'Italien  Maurizio Barbacini, très demandé par les troupes d'opéra, la voix de Denyce Graves résonne avec justesse, soutenue par un orchestre puissant sans être envahissant. Toutefois élan et vibratos un peu poussés sonnent parfois au détriment de la complexité et de l'individualité des personnages interprétés.

 

* Benjamin Folkman, Livret.

 

(Bruxelles, le 20 novembre 1999)

                                                                                                                      

Heinrich Schütz (1585-1672) : Madrigaux italiens  , Libro primo de Madrigali, opus primum (Venise, 1611). Cantus Cölln, dir. Konrad Junghänel. (Harmonia Mundi HMC 901686)

 

                On reconnaît l'Allemand Heinrich Schütz comme le premier grand musicien protestant dont l'œuvre, aux trois quarts perdue, repose essentiellement sur des textes bibliques, des hymnes en latin et en allemand et des paraphrases de Martin Luther. Or, c'est dans un tout autre registre qu'il fit en Italie des débuts prometteurs. Il publia en effet à 26 ans ce qu'il nomma quarante ans plus tard "sa première oeuvrette", alors qu'il venait d'étudier la composition pendant deux ans à Venise sous l'instruction de Giovanni Gabrieli : dix-neuf madrigaux bien tournés qui lui attirèrent les louanges des plus grands musiciens de l'époque... et prolongèrent la bourse que lui avait accordée son protecteur, le landgrave Moritz von Hessen-Kassel. Le madrigal, pièce polyphonique d'inspiration profane, requiert un sens du rythme et de l'harmonie d'une exigence et d'une inventivité précises, surtout lorsque l'on fait appel à des textes classiques du genre, tels ceux de Giambattista Marino et Giovanni Battista Guarini, pour les connaisseurs !

 

                Le Cantus Cölln relève le défi avec élégance, sans tomber dans les lourdeurs du maniérisme, fort prisé à l'époque de Schütz pour la dextérité et la nuance subtile qu'il exigeait tant du compositeur que de ses interprètes. Il faut ici se rappeler que les chanteurs de l'ensemble dirigé par Konrad Junghänel, attentif au-delà des accords de son luth, n'en sont pas à leur première expérience en ce domaine : depuis 1987, ils explorent le répertoire vocal de la Renaissance et du baroque en Italie comme en Allemagne, chacun d'entre eux poursuivant par ailleurs une belle carrière de soliste.

 

                Amour courtois, soupirs, désir, biches, vipères, tourments et douces aspirations... Respect du genre, audaces et dissonances, le recueil s'adresse finalement dans un dernier madrigal à son dédicataire et mécène : "(...) ma muse t'offre / ces sons avec humilité, / Toi, grand Maurizio, / Accepte-les et ainsi, / des sons les plus frustes, / tu en feras un chant harmonieux." Une curiosité raffinée dans l'œuvre d'un compositeur qui, s'il puisera sans cesse dans sa première inspiration l'amour du texte et de la rigoureuse polyphonie, ne s'évadera plus ensuite de la musique sacrée.

 

(Bruxelles, le 16 novembre 1999)

 

Enrico Caruso : Caruso 2000  , Airs d’Opéras de Verdi, Meyerbeer, Leoncavallo, Puccini, Rossini... Vienna Radio Symphony Orchestra, dir. Gottfried Rabl (RCA Victor 74321-69766-2)

                Le fantôme d'Enrico Caruso réapparaît pour les festivités païennes de l'an 2000 sous l'appellation "Caruso 2000" grâce aux prouesses techniques des ingénieurs du son de la société autrichienne de radiodiffusion  et de la télévision ORF. 73 ans après sa mort, la voix du "ténorissime" refait surface par le miracle d'un collage des bandes originales (disques de gomme-laque) et du support orchestral des fameux airs de prédilection de Caruso, enregistrés par le Vienna Radio Symphony Orchestra, en 1999 ! Le son de l'orchestre de l'époque ( entre 1906 et 1920) a donc été gommé pour ne préserver que la voix originale, traitée et adaptée, afin de la mixer à l'orchestration moderne dirigée par Gottfried Rabl. Techniquement, le résultat est époustouflant mais qualitativement, nous restons dubitatifs : tout a déjà été dit et tenté pour préserver la réputation du ténor le plus populaire du début du siècle ! Est-il bien nécessaire de vivre dans le passé, de comparer les nouvelles voix aux anciennes, par des critères non-évolutifs ? Bien sûr l'apport de Caruso est important dans l'évolution de la technique vocale des ténors, mais faut-il pour autant occulter les nouveaux venus sous prétexte d'un timbre coloré différemment ? Ce disque est le témoignage d'une époque, historique certes, mais non révolue !

 

(Bruxelles, le 15 novembre 1999)

 

Renée Fleming : Strauss Heroines  , avec Barbara Bonney(soprano) et Susan Graham (mezzo-soprano). Walter Berry (baryton basse) et Johannes Chum (ténor). Wiener Philharmoniker, dir. Christoph Eschenbach. (Decca 466314-2)

                    La maréchale du Chevalier à la Rose, le rôle titre d'Arabella,  la Comtesse de Capriccio, autant de personnages féminins qui, selon Renée Fleming elle-même, sont "révolutionnaires" et redéfinissent les conventions entre les hommes et les femmes, autant d'images de "la femme idéale" selon Strauss. On sait d'ailleurs que Strauss (1864-1949) épousa la soprano Pauline de Ahna, sa compagne pendant plus de cinquante ans et pour laquelle il composa ses plus belles héroïnes d'opéra. Soprano "grand lyrique", lumineuse et chaude, forte et profonde, elle réunissait pour lui les qualités requises pour la voix dont il rêvait. Sans doute Renée Fleming, parmi les sopranos actuelles, s'en rapproche-t-elle le plus, comme le souligne Roger Pines dans le livret. Elle se distingue en tout cas de la voix plus aiguë et cristalline de Barbara Bonney et de celle sombre et chaude de Susan Graham qui lui donnent ici la réplique. Il est clair que les trois interprètes réunies pour l'occasion se font plaisir. Pour qui aime le lyrisme et le classicisme flamboyant de Strauss soutenu avec conviction par l'orchestre de Christoph Eschenbach, voici également l'occasion de participer à la célébration d'un "féministe"avant l'heure et sûrement par amour! 

 

(Bruxelles, le 6 novembre1999)

 

Anonymous 4 : Legendes de St Nicolas, Chant médiéval et polyphonique. Ruth Cunningham, Marsha Genensky, Susan Hellauer et Johanna Maria Rose. (Harmonia Mundi, HMU907232)

                    Lorsque nous fêtons la Saint-Nicolas le 6 décembre de chaque année, grevant nos budgets pour nos chers bambins,  savons-nous bien que le 6 décembre de l'an 342, mourait celui qui fut nommé, par intervention divine, évêque de la ville portuaire de Myre ? Ayant multiplié toute sa vie des actes courageux, altruistes et miraculeux, il fut emprisonné et torturé sous Dioclétien. Mais ses ossements, après sa mort, exsudèrent une huile parfumée et sa légende se répandit dans tout l'Occident. Les quatre interprètes d'Anonymous 4, qui n'en sont pas à leur première exploration médiévale réussie, ont fureté dans la liturgie des clercs musiciens de l'empire de Charlemagne, tandis que les XIIIème et XIXème siècles leur révélaient des hymnes et des motets oubliés. Elles extrairent leurs lectures de la vie et de la légende de Saint Nicolas en piochant dans la Gilte Legende, traduction anglaise réalisée en 1438 de la Légende Dorée, écrite par Jacques de Voragine à la fin du XIIIème siècle. Des formules mélodiques de pièces en moyen anglais datant de la même époque leur permirent de mettre en musique les textes choisis. Le résultat est magique et poétique. Ces quatre femmes, qui s'étaient réunies en 1986 pour explorer les possibilités des voix aiguës dans le chant et la polyphonie du Moyen Âge, contribuent à dissiper la présomption d'obscurantisme dont on qualifie étourdiment cette époque.

 

(Bruxelles, le 4 novembre 1999)

 

José Cura : Verismo  , Airs d’Opéras de Leoncavallo, Catalini, Giordano, Cilea, Franchetti & Mascagni. Philharmonia Orchestra, dir. José Cura  (Erato 3984-27317-2)

                    Le groupe des « trois ténors » semble s’agrandir fortement ces derniers temps. Marcello Alvarez, Roberto Alagna et José Cura sont les nouveaux prétendants au titre d’altesse ténorissime, longtemps tenus par les trois célèbres outsiders (Pavarotti, Domingo & Carreras). Le 3e disque solo de José Cura devrait à coup sûr lui permettre de trôner la conscience tranquille car les moyens dont il dispose ont de quoi faire pâlir tout prétendant au titre de super héros ! Non content de chanter, comme si ça ne suffisait pas, il dirige le Philharmonia Orchestra et développe avec lui le tissu musical qui lui semble le plus approprié. D’habitude les ténors attendent de ne plus avoir de beaux restes avant de se lancer dans la direction d’orchestre, mais lui non, il fait les deux ! Et le moins qu’on puisse dire, c’est que cette tactique lui réussit plutôt bien. Lyrisme, dramatisme, cocasseries et espiègleries sont au rendez-vous grâce aux airs choisis par le jeune chanteur qui se montre parmi les plus doués de sa génération.  On en redemande…

 

(Bruxelles, le 23 octobre 1999)

 

Vivaldi (1678-1741):  The Vivaldi Album , Airs d’opéras, Cecilia Bartoli & Il Giardino Armonico  (Decca 466569-2)

                La grande spécialiste du bel canto était fort attendue pour sa première incursion dans l’univers de Vivaldi ! Elle n’économise en rien son ardeur et sa vitalité à l’attaque d’un programme dont l’interprétation ne manque ni de piquant ni de sensualité. Il Giardino Harmonico, réputé pour ses tempi alertes, sa fougue incantatoire et le mordant de ses approches vivaldiennes propulse la voix chaude et profonde de la mezzo dans de surprenantes envolées. 

                Se qualifiant lui-même d’entrepreneur indépendant, Vivaldi signa de sa plume bon nombre d’opéras dont il suivait la réalisation de A à Z, considérant qu’ils étaient sa propriété personnelle ! Les airs choisis par Cecilia Bartoli brossent différentes parties de l’œuvre scénique de Vivaldi destinées aux théâtres de Rome, Mantoue, Pavie, Vérone sans oublier celui de Venise bien sûr ! Foà, Ottone, Origille, Licori, Morasto, Leocasta, Giustino, Aminta, Farnace, Idaspe et Teuzzone caractérisent les destins divers de personnages troublants certes, mais vivants ! Un enregistrement déroutant, mené à tue-tête et tambour battant qui vaut largement le détour. 

 

(Bruxelles, le 23 octobre 1999)

 

Chopin (1810-1849)1810-1849)1810-1849) : Songs, Elzbieta Szmythka, soprano et Malcolm Martineau, piano. (DG463O72-2)

                    Entre 1839 et 1846, Chopin passa la plupart de ses étés dans la propriété de George Sand, à Nohant. Il improvisait à cette époque et depuis 1829 (avant son départ de Pologne) des mélodies sur des textes polonais dont dix-neuf seulement nous sont parvenues. Sans doute est-ce en raison de sa fréquente présence au château de la romancière que l’on peut attribuer le choix d’une photo de celle-ci sur la pochette de l’enregistrement… car il ne s’agit pas vraiment de chansons d’amour(1) ! La plupart sont des chants de danse au caractère fortement patriotique dont la valeur poétique reste très en marge de la ferveur littéraire de la Varsovie contemporaine. Chopin préféra les vers plutôt insipides de son ami Stefan Witwicki (1802-1847) et de quelques auteurs divers tout aussi tombés dans l’oubli. 

                    Si le chant pianistique acquit dans l'œuvre de Chopin une importance primordiale, l’accompagnement au piano ne semble intervenir ici que pour souligner simplement le texte. Liszt remédia à cette « faiblesse inattendue » en transcrivant par la suite six de ces mélodies pour piano seul. Chopin lui-même en arrangea certaines à plusieurs reprises. Ainsi du deuxième chant, Wiosna (Le Printemps), l’un des plus enlevés, des plus clairs et des plus lumineux de l’album. Soulignons également la complainte sur l’histoire déchirée de la Pologne,  étrange et poignante, entre la mazurka et la cracovienne (n°17, Spiew z mogilki, « Chant de la tombe ») et le chant plus spirituel de Bohdan Zaleski, Nie ma czego trzeba (« Je n’ai pas ce qu’il me faut », n°13). 

                    La richesse d’interprétation d’Elzbieta Szmythka capable, d’une inflexion de voix, de révéler l’émotion que le texte où la mélodie seuls ne sauraient laisser transparaître, porte l’intérêt que l’on pourrait accorder à ce disque bien plus loin qu’un simple réflexe de curiosité. 

  

(1)      Le chant n°12, Moja pieszczotka, « Ma chérie », ne saurait suffire à résumer la passion qui liait Chopin à George Sand. Tout semblait les séparer lorsqu’il se rencontrèrent. Elle était républicaine militante. Lui, d ‘origine humble, se voulait aristocrate. Reniant sa naissance, il se plaisait auprès des comtesses à qui il donnait à prix d’or les leçons les plus courues d’Europe. 

Il était jeune, beau, phtisique et plut à Sand comme avait su lui plaire le fragile Musset. A Paris et Nohant, elle le soigna, le choya, le protégea et l’aima pendant neuf ans. Elle l’arracha à sa vie factice, le força à travailler. De leur union presque blanche naquirent des œuvres musicales plus importantes que ces mélodies.  

Leur relation se dégrada en 1848.

 

(Bruxelles, le 21 octobre 1999)

 

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