Jordi Savall et Alia Vox à l'honneur
Les œuvres ci-présentées sont classées par numéro de label : de AV9810 à AV9852.
Harmonie Universelle : Portrait de Alia Vox, disques édités entre 1998 et 2001. Jordi Savall, Montserrat Figueras, Hesperion XXI, La Capella Reial de Catalunya, Le Concert des Nations.(Alia Vox, AV 9810)
Nous voici donc plongés au cœur battant d'une anthologie d'anthologies intensément recueillies et dirigées par la passion d'un Jordi Savall insatiable ! C'est une riche idée de rassembler ici quelques extraits marquants de chacun des disques chefs-d'œuvre qui jalonnent chez Alia Vox les années 1998 à 2001. Pour les néophytes, voilà bien un parcours qui devrait les décider sans hésitation à visiter la variété et l'évolution des compositions de 1400 à 1712. Jordi Savall, auprès d'ensembles subtils tels qu'Hesperion XXI, La Capella Reial de Catalunya ou le Concert des Nations, soutenu par l'irremplaçable Montserrat Figueras, sensuelle et incandescente (écoutez l'extrait de la fabuleuse Diaspora Sefardi : El Moro de Antequera !), réussit à chaque album un éclatant travail d'historien, tout de couleurs enivrantes, de climats étranges, de départs bouleversants, de voyages et d'émotions. Nous nous réunissons autour d'intelligentes figures régnantes : Carlos V (Charles Quint) ou Alphonse 1er de Naples, puis sommes entraînés dans l'âpre frénésie de La Folia ou la sauvagerie mélancolique des Batailles et Lamentations, soudain à l'écoute d'un unique compositeur, Bach, Lully, Biber ou Holborne... que la viole de gambe ou la basse de viole relient alors mystérieusement. Harmonie Universelle est un enchantement, une promenade pleine de promesses et de rêves, une invitation à de plus longues haltes, un aperçu gourmand des plaisirs auxquels chaque album d'Alia Vox précédemment publié nous convie.
(Bruxelles, le 3 mai 2001)
CARLOS V, Mille Regretz : La Cancion del Emperador : Josquin des Prés, Heinrich Isaac, Juan Del Enzina, Clément Janequin, Antonio de Cabezon... La Capella Reial de Catalunya Hespérion XXI dir. Jordi Savall (Alia Vox AV9814)
"Aussi bien l'idée que le titre qui ont inspiré le déroulement de ce programme, sont nés du souvenir de l'émouvant discours d'abdication que Charles Quint prononça le 25 octobre 1556 dans la grande salle du château de Bruxelles." (Jordi Savall, extrait du livret). Le dernier empereur d'Occident né en terre bourguignonne, roi d'Espagne, élevé aux Pays-Bas, empereur des romains, passa en revue les moments les plus importants de sa vie, ne suivant que quelques notes jetées sur un coin de papier et se fiant à sa sincérité. Il s'excusa de n'avoir pu gagner la paix et demanda le pardon de ceux qui, par mégarde, il avait pu blesser. Rappeler en musique les étapes essentielles de son existence, c'est voyager entre les compositeurs de Flandres, d'Allemagne, de Bourgogne, d'Espagne et d'Italie, choisir les plus significatives des chansons religieuses, populaires ou conçues pour les divertissements de la Cour. Mille Regrets, de Josquin des Prés, qui donne son nom au recueil, date de 1539 et fut dédiée à l'épouse défunte de Charles V. Elle synthétise la tristesse et la mélancolie de l'empereur malgré sa foi profonde en Dieu et anticipe le texte de son discours d'adieu : "Mille Regrets de vous abandonner (...)" Jordi Savall et la Capella Reial de Catalunya nous promènent avec bonheur et émotion d'"Amour et Bonne Fortune" (Juan Del Enzina) à "Tous les biens de ce monde" (Idem), s'arrêtent à la "Belle qui tient ma vie" (Toinot Arbeau), déplorent la "Fatigue de tant de combats" (Anonyme), se recueillent en un superbe "Jubilate Deo Omnis Terra" (Cristobal de Morales), nous entraînent au rire, au sentiment et à la prière. Touchant, subtil, lumineux, cet album révèle un récit polyphonique nuancé, ponctué de purs morceaux instrumentaux comme une tapisserie à la fois humble et héroïque, traversée de fils d'or.
(Bruxelles, le 15 novembre 2000)
Battaglie & Lamenti 1600-1660. Monteverdi, Peri, Fontei, Strozzi. Montserrat Figueras (soprano), Ton Koopman (clavecin), Rolf Lisveland & Robert Clancy (théorbe), Paolo Pandolfo (basse de viole), Lorenz Duftschmid (violone), Hespèrion XXI, dir. Jordi Savall (basse de viole) .(Alia Vox, AV 9815)
La bataille et la lamentation sont deux genres très appréciés au XVIIème siècle car ils s'intègrent dans l'actualité et reflètent le dramatique climat politique qui ballotte l'Italie entre les Français et les Habsbourg. Ces chansons, tant vocales qu'instrumentales imitent les bruits de la guerre, cris des soldats et chocs des épées, la détresse des victimes, l'affliction des femmes délaissées par leurs guerriers inconstants... Le genre de la bataille naît cependant plus tôt, au début du XVIème siècle, avec La guerre de Clément Janequin en 1528 ; c'est Monteverdi qui crée la lamentation avec La plainte d'Ariane (tirée de son opéra l'Arianna en 1608), abandonnée par Thésée sur une île déserte. Ce chant récitatif expressif lance un genre. Le Lamento di Iole de Jacopo Peri en 1628 en est bien proche. Monteverdi fonde également une variante, la plainte sur basse obstinée en tétracorde, avec celle de la nymphe de son VIIIème livre pour madrigaux, reprise avec succès par des compositeurs et compositrices inspirées comme Barbara Strozzi. Sous la houlette de Jordi Savall, cet album montre une fois de plus l'importance de l'héritage musical légué par Monteverdi, à l'origine de genres vite populaires, inscrits dans son époque et symboliques d'une histoire en marche. Les Gabrieli, Fontei, Chilese, Strozzi, Rossi, etc... tournent autour de cette intarissable créativité. Les plages instrumentales des batailles, mélancoliques et farouches, servent d'intermède aux chants tragiques interprétés par Montserrat Figueras, soprano grave et sensible dont la vérité dramatique souligne l'évolution des sentiments des femmes victimes d'implacables et égoïstes soldats : regrets, reproches, rage, pardon, désespoir, amour. L'orchestration, superbe et vivante affirme la qualité des musiciens d'Hespèrion XXI comme des solistes prestigieux tels Ton Koopman ou Paolo Pandolfo.
(Bruxelles, le 28 janvier 2001)
Alfons V el Magnanim (1396-1458) : El Cancionero de Montecassino (musiques religieuses et profanes). Dufay, Cornago, Ockeghem... La Capella Reial de Catalunya, Montserrat Figueras (soprano), Maria Cristina Kiehr (mezzo-soprano), Carlos Mena (contre-ténor)..., Andrew Lawrence-King, Arianna Savall (harpes de la renaissance)..., dir. Jordi Savall (viole de gambe). 2CDS.(Alia Vox, AV 9816 A)
C'est en 1416, à 20 ans, qu'Alphonse V succède à son père sur le trône d'Aragon. S'il renforce en Méditerranée la présence catalano-aragonaise, il conquiert également Naples dont il fait la capitale de son royaume dans le but louable de la transformer en centre politique et culturel. La fondation d'une immense bibliothèque, celle de l'Accademia Pontiniana, l'accueil chaleureux que la Cour réserve aux intellectuels sont autant de garanties de cet idéal d'un empire méditerranéen au cœur de l'Europe. Alphonse V ou Alphonse 1er de Naples ne se déplace qu'entouré de chanteurs et d'organistes au plus loin de ses missions militaires. La Grande Chapelle Royale, qui attire des artistes de tous les horizons, brille par sa pluralité linguistique (on y parle catalan, castillan, français, italien et latin) et son répertoire musical hétérogène. Le Chansonnier de Montecassino, riche anthologie d'œuvres de compositeurs différents et de styles variés, fut probablement rédigé par un moine minutieux du monastère de Saint Michel Archange de Gaeta. Celui-ci refléta tant la diversité des services religieux que la variété des commandes privées des nobles : profane et sacré s'y mélangent sans façon, avec harmonie et vitalité de 1430 à1480. On y retrouve de traditionnelles chansons de cour déviant peu à peu vers des formes populaires : raffinement aristocratique et paillardise campagnarde, danses symphoniques ou structures polyphoniques claires et denses côtoient la tradition bénédictine de l'Office des Heures, les Passions et les hymnes processionnels ; des compositeurs de la Cour napolitaine tels Gaffurio, Oriola ou Cornago y rencontrent les grands polyphonistes franco-flamands Ockeghem et Dufay. Cette nouvelle reconstitution historique en deux volumes menée avec intelligence et sensibilité par Jordi Savall dessine un paysage fantomatique et envoûtant. Le maître de la viole de gambe s'entoure d'artistes confirmés et spécialistes du genre, de solistes précis et touchants : une fois de plus, pour ne citer qu'elles, les voix sensuelles de Montserrat Figueras et Maria Cristina Kiehr déchirent l'oubli et livrent la mémoire encore brûlante d'une époque riche et créative pourtant marquée par la pauvreté économique. La Capella Reial de Catalunya ressuscite l'âme inventive, la fantaisie et la ferveur de cette période teinte de recueillement et d'enthousiasme. Ces deux superbes albums nous projettent par magie dans un autre monde : on s'y laisse happer avec délice et mélancolie.
(Bruxelles, le 3 mai 2001)
Jean Sébastien BACH (1685-1750) : Le Testament Musical : L'Offrande Musicale BWV 1079 & L'Art de la Fugue BWV 1080: interprétés respectivement par Le Concert des Nations (1999-2000) & Hespérion XX (1986, remasterisé 2001), dir. Jordi Savall. (Alia Vox AV 9819 A/C)
En abordant par l’Offrande Musicale (1747) et l’Art de la Fugue (1749) ce que les musicologues nomment « le testament musical » de Bach (mort en 1750), y incluant d’ailleurs La Messe en Si mineur (1748), Jordi Savall ne craint pas de travailler dans l’ombre et le mystère de deux œuvres sur lesquelles on n’a retrouvé que très peu d’informations quant aux desseins réels du vieux compositeur. La reconstruction et l’interprétation du violiste s’est faite à deux époques différentes : le présent album réédite l’enregistrement de l’Art de la Fugue réalisé en 1986 et récemment remasterisé, en y joignant celui de l’Offrande Musicale réalisé en 1999 et 2000. La vision de Savall souligne dans un même élan émotionnel l’importance du « voyage spirituel et esthétique » qui sous-tend ces deux œuvres trop souvent visitées comme de difficiles constructions théoriques ; il y débusque, selon ses propres termes, « l’être humain et sa dimension divine » qui inspirent en permanence les compositions de Bach. L’Art de la Fugue fut souvent considérée comme trop moderne pour son époque ; l’ordre incertain des contrepoints, l’inachèvement de la fugue, l’ornementation, la dynamique et le tempo imprécis, l’instrumentation indéfinie… toutes ces difficultés à résoudre après la mort du compositeur effrayaient les musiciens. Dans l’obscurité, clavecinistes et organistes destinèrent l’œuvre au clavier ; Jordi Savall et l’ensemble Hesperion XX réalisent le premier enregistrement qui la recrée sur un ensemble de violes de gambe et d’instruments à vent d’époque, ce que n’excluait pas les documents d’alors. L’échafaudage de l’Offrande Musicale n’est pas moins nébuleux : on hésite encore à aborder cette partition riche et complexe née d’une improvisation à partir d’un thème joué non moins spontanément par le jeune roi Frédéric II de Prusse. Des cinq fascicules gravés sur cuivre que Bach réalisa par la suite, il ne reste aujourd’hui aucun exemplaire complet relié… Jordi Savall a choisi d’en bâtir avec Le Concert des Nations une construction en arche : Ricercar a 3, Sonate en Trio, Ricercar a 6 et déploiement progressif des canons. Prises de position, réinventions fidèles à l’esprit de Bach, le travail de Jordi Savall explore plus avant encore ses qualités de chercheur sensible pour lequel la mathématique musicale n’est qu’un instrument secondaire de l’expressivité de l’âme humaine. Avec ses ensembles de prédilection, il recherche les motivations intimes du compositeur et privilégie l’émotion tout en respectant scrupuleusement, puisque l’intensité exige la rigueur, l’écriture des partitions. L’étrangeté des sons révélés par la viole de gambe, pour une oreille habituée à écouter ces deux œuvres au piano ou au clavecin, en renouvelle et rafraîchit l’écoute. Loin de se figer dans une interprétation formelle, ces monuments de la musique se redécouvrent en toute liberté, avec grâce et légèreté, poignants et aériens : leur complexité se donne avec clarté, en toute évidence, trace reconnaissable de toute entreprise de Jordi Savall.
(Bruxelles, le 12 octobre 2001)
Valente, Ortiz, Falconiero, Rossi, Marini, Merula, de Arauxo, Purcell, Pachelbel & Anonyme : Ostinato, Hespèrion XXI, dir. Jordi Savall (Alia Vox AV 9820)
Les maîtres-mots d'un enregistrement de Jordi Savall et de son ensemble Hespèrion XXI ? Les voici une fois de plus réunis sous son propre label, Alia Vox, gage de qualité à lui tout seul : surprises, bonheur, entrain, rigueur, précision, émotion et recréation collective d'un monde surgi des obscurs replis de la mémoire. Nous plongeons cette fois dans la musique maniériste ou baroque des XVIème et XVIIème siècles ibériques et italiens, un petit détour par l'Angleterre et le mystère de "l'ostinato" n'en est plus un ! Il était d'usage alors qu'un auteur mît en valeur sa propre virtuosité instrumentale en exécutant lui-même ses oeuvres; son habileté et sa liberté à l'improvisation nécessitait le ferme soutien d'une basse continue, ou "basso ostinato", entendez "basse obstinée" comme la décrivirent les Italiens. Il s'agit d'une des formes les plus anciennes de la musique instrumentale européenne. Le professeur Rui Vieira Nery de l'Université d'Evora nous la définit clairement et efficacement dans le livret en une courte formule : "usage d'une phrase répétée à la basse sur laquelle s'élaborent des développements contrapuntiques dans les voix du dessus". Elle apparut dans les premières méthodes imprimées pour orgue, flûte, viole, luth et vihuela dans le second tiers du XVIème siècle, bien qu'elle existât depuis le Moyen-age. On la retrouve encore pour guitare ou harpe et ouvertes à de multiples instruments, en tout cas toujours associée à une danse particulière et tout à fait cosmopolite, qu'il s'agisse de la Romanesca bien connue en France, de la Folia portugaise, de la Passacaille et de la Chaconne encanaillée d'Espagne, ou des Canarios non moins scandaleuses adaptées aux sophistications de la Cour... Écoutons donc Valente, Rossi, Marini, Merula, Purcell, de Arauxo ou Falconiero sans avoir peur d'esquisser sous la table ou dans notre fauteuil quelques furtifs pas de danse survenus d'un lointain passé commun.
(Bruxelles, le 2 décembre 2001)
Tous les matins du monde (bande originale du film + CD "10 ans après") ( Lully, Marin Marais, Sainte Colombe, Couperin...),Montserrat Figueras, Maria Cristina Kiehr (sopranos), Fabio Biondi (violon), Christophe Coin, Jérôme Hantaï (basses de viole), Rolf Lislevand (théorbe), Pierre Hantaï (clavecin), Le Concert des Nations, dir. Jordi Savall (basse de viole),2 CDs (Alia Vox AV9821)
"Dix ans après" le film d'Alain Corneau qui fit connaître au grand public Marin Marais et Sainte Colombe, la viole de gambe, grâce à Jordi Savall qui dirigea et interpréta la bande originale de Tous les matins du monde, est tout à fait sortie de l'ombre et revenue au goût du jour. Le musicien catalan Jordi Savall se détourna du violoncelle à 26 ans pour s'initier à la viole de gambe auprès du gambiste belge Wieland Kuijken. On connaît la suite de son histoire et son influence prépondérante dans la diffusion du répertoire de cet instrument au fil de ses concerts et sous son propre label, Alia Vox (un clic sur le label vous conduira vers nos archives et sa description). Cet album fête le dixième anniversaire du film en rééditant sa musique et la complétant d'un second CD qui en élargit la vision. Nous revoici au cœur du XVIIème siècle de Louis XIV, entre les fastes de Versailles et l'austérité janséniste de Sainte Colombe. Marin Marais brille auprès du Roi tandis que son vieux professeur goûte l'austérité de la retraite loin des frivolités courtisanes. Ces deux gambistes compositeurs incarnent sans doute, comme le souligne l'historien biographe Philippe Beaussant, les deux versants d'un siècle complexe : divertissement luxueux et âpreté obscure. Jordi Savall et Le Concert des Nations en témoignent avec authenticité : Alia Vox une fois de plus nous dépayse en évoquant à travers la musique les émotions et les valeurs d'une époque passionnante tout en contrastes.
(Bruxelles, le 22 mars 2002)
FARNACE, drame musical d'Antonio Vivaldi (Venise 1727) et de Francesco Corselli (Madrid 1739). Livret de Lucchini. Solistes : Furio Zanasi (Farnace), Adriana Fernandez (Berenice), Sara Mingardo (Tamiri), Gloria Banditelli (Selinda), Sonia Prina (Pompeo), Cinzia Forte (Gilade), Fukvio Bettini (Aquilio)Coro del Teatro de la Zarzuela, dir. Antonio Fauro, Le Concert des Nations, dir. Jordi Savall. Enregistrement live les 26 et 28 octobre au Teatro de la Zarzuela, Madrid. 3CDs (Alia Vox AV 9822 A/C)
Les tragédies antiques ne se lassent pas de mettre en scène les conflits intérieurs des héros quand l'honneur aux sentiments dispute le dernier mot. "Se combattent en mon âme / la gloire, la piété, / l'amour, la fidélité (...)" déplore Tamiri, l'épouse de Pharnace le vaincu qui désire qu'elle tue leur fils avant de se suicider elle-même ! Gilade, le capitaine de Bérénice, expose à Selinda, dont il est pourtant tombé amoureux, que "Rien ne freine, ma belle, / les raisons de la haine". Le XVIIIème siècle était friand de ces cruels dilemmes et surtout de leur mise en musique sur laquelle vocalisaient à l'envi les castrats les plus renommés. Il n'était pas rare d'ailleurs que les interprètes apportent au sein d'une oeuvre des airs indépendants qu'ils souhaitaient chanter sur scène. Par conséquent, parsemer le Farnace de Vivaldi des meilleurs extraits de celui de Corselli n'est nullement une trahison et témoigne plutôt de l'esprit d'une époque. Corselli, de son vrai nom François Courcelle, gravita dans le cercle de Farinelli à Madrid et, s'il n'eut pas le génie de Vivaldi, son oeuvre révèle délicatesse, maîtrise et imagination. La combinaison de ces deux compositeurs, tout en finesse sous la direction de ce passionné de la précision qu'est Jordi Savall, stimule l'amour de la variété et le sens de l'alternance et des couleurs baroques. Comme d'habitude, Alia Vox se surpasse dans la présentation de ce drame musical, servi par des musiciens subtils, chanteurs fervents, instrumentistes enthousiastes en quête de sens et de sincérité. Les voix des solistes et du choeur, que Le Concert des Nations porte avec chatoiement, savent toucher alors même que les sentiments évoqués nous sont si lointains. Ajoutez les photos des représentations au Teatro de la Zarzuela, et la magie opère, évidente. On regrette de n'avoir pu y être, en direct !
(Bruxelles, le 4 mai 2002)
L'Orchestre de Louis XIII (1601-1643) : Recueil de plusieurs airs par Philidor L'Aisné. Le Concert des Nations, Manfredo Kraemer (concertino), dir. Jordi Savall. Enregistrements à la Collégiale du Château de Cardona (Catalogne). (Alia Vox AV9824)
Une fois de plus, Jordi Savall nous promène à travers la musique des siècles, choisissant lui-même pour principal guide Philidor L'Aîné, le bibliothécaire de Louis XIV, qui copia tardivement ballets de cour et autres pièces musicales ayant marqué les grands événements de la vie du père de son souverain ; resituez donc le géniteur du Roi Soleil : Louis XIII, fils de Henri IV et Catherine de Médicis, naquit en 1601, fut sacré roi en 1610, proclamé majeur en 1614, épousa Anne d'Autriche en 1615, ne consomma son mariage que quatre ans plus tard mais fut délivré de la Régence deux ans plus tôt, en 1617, grâce au coup d'état de Concini. Sans doute l'amour des arts, le goût prononcé pour la musique et le don de la danse étaient-ils une affaire de famille car Louis XIII manifesta très tôt ces inclinations, jusqu'à composer lui-même des pièces pour quatre voix et luth aujourd'hui disparues. Sait-on qu'il possédait une belle voix de basse et ne rechignait point à la faire entendre dans des ballets allégoriques qui évoquaient volontiers combien il désirait se délivrer de l'implacable tutelle de sa mère et du joug irritant de ses conseillers ? Il apparaissait déjà lui-même à cet égard, bien avant son auguste rejeton, en divine figure solaire... Catherine Cessac, qui rédige un livret très précis, nous rappelle la définition du ballet de cour composé de "récits chantés au début de chaque acte, vers récités, dialogues, choeurs, entrées dansées ou sous formes de pantomimes et grand ballet final dansé par les grands seigneurs masqués accompagnés de quelques danseurs professionnels, et au moins une fois par an par le roi en personne." N'oublions pas que la danse était considérée comme un art noble et sain, empreint de savoir-vivre hautement aristocratique. Jordi Savall et son Concert des Nations nous incitent fort gracieusement à entamer graves pavanes et gaillardes gaies, branles et bourrées, gavottes, sarabandes et courantes, exotiques, pastorales ou burlesques. On ne résiste pas à leur invitation et l'on regrette de ne point connaître les pas qui pourraient "non seulement arracher les mauvaises actions qu'une négligente nourriture auraient enracinée, mais donner encore un maintien et une grâce que nous disons entregent, et que (l'on) peut appeler le bel estre (...)" (Apologie de la Danse de F.De Lauze, 1623, cité dans le livret de Catherine Cessac).
(Bruxelles, le 8 octobre 2002)
Heinrich Ignaz Franz Biber (1644-1704) : Battalia à 10, Requiem à 15 in Concerto. La Capella Reial de Catalunya, Le Concert des Nations, dir. Jordi Savall. Première mondiale du Requiem dans la cathédrale de Salzbourg (Alia Vox AV 9825)
Le dernier album de Jordi Savall dédié à l'Orchestre de Louis XIII (voir plus bas) s'arrêtait en 1643 ; celui-ci se consacre à deux oeuvres significatives de Biber... qui naît l'année suivante, en 1644. Poursuite d'un périple, exploration musicale à travers les siècles et l'Europe ? Cet enregistrement est en tout cas une reconstitution historique d'autant plus importante qu'elle représente une première à l'intérieur même de la Cathédrale de Salzbourg dont Biber fut successivement vice maître de chapelle en 1679 et maître de chapelle dès 1684. L'occasion nous est donnée d'apprécier la diversité de son talent dans sa Battalia probablement destinée aux célébrations du Carnaval en 1673 et son Requiem à 15 composé pour l'enterrement de son "employeur", l'Archevêque Maximilian Gandolph en 1687. Si les deux pièces sont très différentes, inventivité et fantaisie les réunissent. Le titre complet de la Battalia évoque les mouvements les plus significatifs de la bataille, tels que La horde dissolue des mousquetaires, Mars, le combat et les lamentations des blessés... tandis que notes et sons en imitent l'évolution, révélant un penchant assez marqué pour la musique traditionnelle. Contrastes manifestes, volonté de dissonances, accords inhabituels, utilisation du bois de l'archet saisissent les tumultes de la guerre. Le Requiem n'est pas moins surprenant, pour le moins inhabituel, sa texture sonore incluant deux trompettes qui soulignent l'exultation d'une âme pieuse et vénérable s'élevant au ciel. Certes la souffrance n'en est pas exempte, intense et poignante dans certains passages mais sans doute devrait-on davantage parler de passion jubilatoire que rassérène la certitude d'être à côté de Dieu. Superbe interprétation des deux ensembles de Savall réunis pour l'occasion en un lieu émouvant qui inspire et transcende les musiciens !
(Bruxelles, le 21 novembre 2002)
Ninna Nanna (ca.1500-2002). Berceuses chantées par Montserrat Figueras, avec P. Badura-Skoda, X. Diaz-Latorre, D. El Maloumi, P. Estevan, M. Hantaï, A. Lawrence-King, P. Memelsdorf, B. Olavide, D. Psonis, A, Savall, J. Savall et Hesperion XXI. ( Alia Vox AV 9826)
- Anonymes (Portugal, Angleterre, Grèce, Maroc, Agadir, Catalogne, Israël...), Byrd, Merula, Reichardt, Moussorgski, Reger, Pärt, Milhaud, Lorca... -
"Ce disque est dédié à toutes les mères, aux enfants et spécialement à mes enfants, Arianna et Ferran, qui ont constamment été pour moi, source de tendresse et d'inspiration." Montserrat Figueras. Et, pourrait-on ajouter sans contredire ce superbe album, tout de sensibilité et de douce sensualité, il s'ouvre à tous ceux qui aiment endormir tendrement un enfant dans leurs bras : pères, mères, grands-parents, frères ou soeurs, amis sincères... Il s'écoute avec un grand bonheur, ressuscitant nos propres émotions enfantines même si ces berceuses viennent des quatre coins de la Méditerranée, traditions ancestrales parfois réinventées par de grands compositeurs touchés au fil des siècles par leur intensité. Jordi Savall, Montserrat Figueras, leurs amis, les Musiciens d'Hesperion XXI nous offrent une fois de plus un disque essentiel à l'âme, chaud, vibrant, émouvant. (2002)
Lope de Vega et son temps (1530-1650). Lope de Vega, Valderrabano, Ortiz, Cabezon, Vasquez, Morata, Guerrero, Machado, Arrauxo, Heredia, Castro.... Montserrat Figueras, Hespèrion XX (violes de gambe, violon, vièle, guitare, cornet, flûte, clavicembalo) dir. Jordi Savall. Enregistrements SACD (Alia Vox, AVSA9831)
Les enregistrements de cette nouvelle édition Alia Vox ne sont pas tout récents puisqu'ils datent des années 1978 et 1987, mais ils bénéficient de la performante remasterisation SACD et sont ici rassemblés pour illustrer l'exceptionnelle interaction de la musique et du théâtre aux XVIè et XVIIè siècles dans la péninsule ibérique. Les actes des représentations théâtrales étaient alors séparés d'intermèdes musicaux, les bailes ou entremeses. Toutefois, le premier opéra dramatique, La Selva sin amor, fut joué à Madrid en 1627, sur un livret du grand auteur espagnol Lope de Vega (1562-1635) et ne servit de tremplin que 30 ans plus tard à la production de deux nouvelles créations sur des textes de Calderon de la Barca, se démarquant toujours du modèle italien en mêlant avec flexibilité musique et dialogues parlés. Dans la plupart des comedias et autos de Lope de Vega, on trouve des références précises à certaines chansons qu'il composa lui-même ou à des airs chantés populaires. De nombreux compositeurs associèrent leur talent à ses pièces, tels que l'Aragonais Juan Blas de Castro (mort en 1631) qui fut l'un de ses proches amis, le polyphoniste flamand Matthieu Rosmarin (mort en 1647) connu sous le nom de Mateo Romero, ou le Portugais Manuel Machado (mort en 1646). Guerrero (mort en 1599) choisit un poème religieux de Vega pour une très émouvante composition. Simples ou très élaborées, proches même du madrigal parfois, ces chansons de 2 à 4 voix ne se bornent pas aux règles strictes du contrepoint mais suivent aussi le rythme joyeux et imprévisible des danses ibériques. Quelques plages purement instrumentales se glissent habilement dans cet album, alternant avec les romances (chansons strophiques) et villancicos (avec refrain récurrent) pour voix seule avec accompagnement musical. La clarté brillante du chant de Montserrat Figueras, sa sensuelle expressivité et son entrain brûlant illuminent notre compréhension de la théâtralité musicale de cette époque. Avec chaleur, Hespèrion XX et Jordi Savall réinventent l'énergie artistique de la péninsule ibérique, sa variété et son goût du mélange vivant de l'expression créative.
(Bruxelles, le 25 septembre 2003)
Villancicos y Danzas Criollas de la Iberia Antigua al Nuevo Mundo (1550-1750). La Capella Reial de Catalunya, Hespèrion XXI, dir. Jordi Savall. (Alia Vox AV 9834)
Jordi Savall nous rappelle combien cet album, au sein du projet de sélection des musiques les plus représentatives de la Route du Nouveau Monde, se veut un hommage au Métissage musical de la Péninsule ibérique et de l'Amérique latine, ainsi qu'aux chercheurs et aux musiciens qui ont su préserver la vie des traditions et des langages les plus anciens. La conquête avide d'un empire colonial par les Espagnols et les Portugais dès les XVè et XVIè siècles, outre les atrocités qu'elle commit, favorisa la rencontre des cultures occidentales avec celles de l'Afrique, Asie et l'Amérique. Les stratégies de catéchisation par exemple exigeaient l'adaptation des textes doctrinaires chrétiens en langue locale, souvent entendus sur fond de mélodies amérindiennes. On trouve même dans les cathédrales d'Amérique Latine, datant du milieu du XVIIè, des répertoires fournis en remarquables oeuvres indigènes écrites par de virtuoses polyphonistes locaux. A l'inverse, la sensualité des rythmes de danse inspiraient les compositeurs espagnols et portugais heureux d'alléger la tradition catholique puritaine de la Contre-réforme ! C'est ainsi que se développa le genre plus léger du villancico religieux, chanson d'église en langue vernaculaire jouée pendant la messe ou l'office des Matines et qui mettait en scène des personnages représentatifs de toutes les classes, parfois drôles et truculents. La virtuosité et l'art consommé de l'improvisation s'y marient avec le raffinement contrapuntique de délicates mélodies. Le dynamisme et la pétulance des ensembles de Jordi Savall, du choeur vif et entraînant de la Capella Reial de Catalunya aux fabuleux instrumentistes de Hespèrion XXI, nous projettent avec feu au Pérou, au Mexique, au Guatemala, dans la Péninsule Ibérique sans que nous soyons tentés d'opposer la moindre résistance. Chaleur, amour, bonheur, intensité tournent la tête et les sens au cours de ce voyage à rebours dans les partitions les plus élaborées de compositeurs virtuoses rodés à l'art de l'improvisation : Aranes, Guerrero, Flechan Hidalgo, de Padilla, Cererols, de Zespedes et quelques anonymes talentueux ! Découverte essentielle de trésors d'archives !
(Bruxelles, le 20 janvier 2004)
Antonio Vivaldi (1678-1741) : La Viola da gamba in Concerto. Le Concert des Nations, Savall (AV 9835)
On avait déjà pu remarquer la superbe tenue orchestrale de Jordi Savall chez Vivaldi avec le drame musical Farnace, exhumé des limbes musicales et qu'il publiait en 2002. Il revient au prêtre roux avec une anthologie de concertos principalement dédiés à la viole de gambe. Reprise sous le titre La Viola da gamba in Concerto, elle illustre les mille et unes couleurs de la viole de gambe que Jordi Savall n'a cessé de mettre en valeur depuis ses débuts musicaux. On a déjà tant dit sur Vivaldi qu'il serait inutile de gloser une fois encore sur les multiples variantes de ses compositions, pourtant on se prend avec Jordi Savall à réécouter certaines de ces pages parmi les plus populaires du répertoire. C'est notamment le cas du Concerto Funèbre, RV 579 et du Concerto con 4 Violini e Violoncello Archi e Continuo, RV580 qui surprennent encore par leur inventivité et leur interactivité mises en valeur par le Concert des Nations et Savall. Les couleurs mélodiques jaillissent et retentissent d'un instrument à l'autre pour répercuter le discours principal des solistes, très alertes dans cette forme d'épanouissement ! Elégance et subtilité trahissent les affinités vivaldiennes de Jordi Savall et de ses complices qui semblent prendre avec cet album une petite récréation musicale que l'on savoure avec bonheur. Le Concerto pour 4 violons, emprunté par Bach pour son Concerto à 4 pianos (BWV1065), s'élève comme un hymne léger dans les intemporelles sphères vivaldiennes. Et dire que certains détracteurs de Vivaldi soutiennent encore qu'il a composé plus de 600 fois le même concerto ! Cet album est des plus recommandables dans sa production surabondante !
(Bruxelles, le 7 janvier 2004)
Homenatge al MISTERI D'ELX. Drama sagrat per la Festa de l'Assumpcio de la Verge. LA VESPRA (1550-1750). M. Figueras, A. Savall, Ll. Vilamojo, P. Bertin, L. Ciment, F. Carrigosa, D. Carnovich. La Capella Reial de Catalunya, dir. Jordi Savall. (Alia Vox AV 9836)
Jordi Savall et Montserrat Figueras projetaient depuis une trentaine d'années ce vibrant hommage au Mystère d'Elche, oeuvre clef du théâtre religieux d'origine médiévale, qui chante l'amour et la vénération d'un peuple pour la Vierge Marie, le mystère de la mort et l'assomption de "l'Epouse et la Mère de Dieu" ! Cette représentation lyrique sacrée, toujours fervente et vivace, a été décrétée en 2001 par l'UNESCO Patrimoine de l'Humanité Oral et Intangible. Nous est ici présentée la première des deux journées de La Festa, ou Vêpre. Marie prie dans les lieux de la Passion de son fils dans l'espoir de le retrouver. Le ciel s'ouvre sur un ange qui lui annonce sa mort imminente. Traditionnellement, en référence à l'interdiction ancienne de l'intervention des femmes dans le chant liturgique, des voix d'enfants interprètent encore la Vierge et l'Ange. Jordi Savall et son ensemble ont choisi d'utiliser des voix féminines afin de signifier plus intensément l'amour maternel et céleste : Montserrat Figueras incarne avec une bouleversante intensité la douleur et la foi de Marie tandis que sa fille, Ariana Savall (dont la voix a gagné en douceur et en acuité) accompagnée de sa harpe, dessine la lumineuse irréalité de l'Ange Annonciateur. Emouvantes incarnations accompagnées avec âme et spiritualité par La Capella Reial de Catalunya ! Chaque personnage est entouré d'instruments précis : ainsi le psaltérion, la flûte et la lira de arco accompagnent la Vierge, la harpe et le tympanon signalent les interventions de l'Ange, l'orgue et le théorbe appellent les apôtres... La symbolique musicale, d'une rigoureuse expressivité, permet alors l'improvisation et la très abondante ornementation mélismatique dans le style des monodies médiévales. Cet album envoûte, hypnotise, ensorcelle, d'une beauté et d'une grandeur d'âme infinies. La signature indéniable de Jordi Savall, ses musiciens et ses interprètes !(Bruxelles, le 8 mai 2004)
Tobias Hume (1569ou1579 - 1645) : Musicall Humors (London 1605). Jordi Savall (viole de gambe).(Alia Vox AV9837)
Quel personnage haut en couleurs que ce mercenaire écossais qui, avec humour et panache, revendiquait en la musique sa "seule part efféminée" ! Le capitaine Tobias Hume semble avoir été tout en contrastes, aussi capable de guerroyer que d'imposer ses "fantaisies personnelles" au monde de la musique. Son extraordinaire inventivité a même réussi à troubler John Dowland ! Il faut dire qu'à l'heure où le luth s'efface devant la viole, Tobias Hume use de deux tablatures originales : la première est commune à la viole et au luth, la seconde nommée "bandora set" accorde les trois cordes basses de la viole "à l'octave du luth", révélant sa majesté. Il cherche divers styles d'interprétation pour la lyra seule, celle-ci étant, plus qu'un instrument, une méthode pour toucher les cordes de la viole avec un archet. Au-delà de leur fabuleuse technique, Jordi Savall dévoile la richesse des états d'âme de chacune des pièces de ces Musicall Humors, entraînantes et joyeuses, mélancoliques ou introspectives. Tableaux, portraits, sensations, méditations, elles saisissent par la grâce et la sensibilité des émotions d'un compositeur étonnant, touchant de finesse et d'intensité. Un chef d'oeuvre pour la viole solo, nouvel incontournable de l'extraordinaire collection Alia vox !
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 5 septembre 2004)
Isabel I, Reine de Castille (Luces y Sombras en el tiempo de la primera gran Reina del Renacimiento 1451-1504). Montserrat Figueras, Arianna Savall (sopranos), Begona Olavide (mezzo-soprano).La capella Reial de Catalunya, Hesperion XXI, dir. Jordi Savall. (Alia Vox AV9838)
"Dans sa totalité, cette musique a (...) été réunie comme une bande sonore qui aurait pu servir de toile de fond à un film historique autour de la vie de la Reine très Catholique et de son temps." (Notice de Rui Vieira Nery, Université d'Evora) Une fois de plus, Jordi Savall et ses ensembles réussissent le superbe panorama musical d'un règne mémorable dans la Péninsule ibérique (souvenons-nous de Carlos V - AV 9814 - et Alfons V -AV 9816). Isabelle I de Castille est traditionnellement liée à la conquête du Nouveau Monde, pour avoir encouragé l'expédition de Christophe Colomb aux Amériques, mais elle est également l'inoubliable instigatrice de la Sainte Inquisition. Ces deux démarches révèlent, outre sa réputation de "sombre légende", sa détermination et son audace, soucieuse de mener l'Ancien Monde vers un Nouveau, et de propager dans celui-ci la foi chrétienne. Lorsqu'elle épousa Ferdinand, qui devint souverain de Castille par alliance, on les nomma les "rois catholiques", toutes leurs décisions visant à unifier et centraliser la monarchie chrétienne en Espagne. Tous deux possédaient leur chapelle musicale particulière où ils encourageaient le développement de la polyphonie sacrée, sous l'influence alors des modèles franco-flamands de Dufay ou Ockeghem. Les polyphonistes espagnols n'étaient d'ailleurs pas en reste, et l'on retiendra surtout le Catalan Joan Cornago (qui impressionna Ockeghem) et le Portugais Pedro de Escobar, dont on découvrira ici le très émouvant Requiem aeternam composé à la mort d'Isabelle. Isabelle et Ferdinand incitèrent par ailleurs le déploiement de la polyphonie séculière, et l'on appréciera ici quelques villancicos (refrain fixe et couplets) et romances (stances narratives sur une même musique). Le travail passionné de Jordi Savall, de La Capella Reial de Catalunya, d'Hesperion XXI et des solistes telles que Montserrat Figueras, Arianna Savall ou Begona Olavide, qui reconstituent la transition de la tradition médiévale vers la Renaissance, ressuscite une fois encore tout un pan de l'histoire, à travers un prisme musical qui en éclaire les principales émotions fondatrices. Comme toujours : un délice !
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 4 décembre 2004)
François Couperin (1668-1733) : Les Concerts Royaux (1722). Le Concert des Nations (Marc Hantaï, traverso / Alfredo Bernardini, hautbois / Manfredo Kraemer, violon / Josep Borràs, basson / Bruno Cocset, basse de violon / Xavier Diaz-Latorre, théorbe et guitare / Guido Morini, clavecin), dir. Jordi Savall (basse de viole). (Alia Vox AV9840)Dossier Alia Vox + Interview de Jordi Savall
Jordi Savall et Le Concert des Nations relancent l'exploration de l'univers musical de François Couperin, entamée en 1976 avec ses Pièces de Viole, poursuivie en 1985 par Les Nations et en 1986 par Les Apothéoses. Les Concerts Royaux (publiés en 1722) furent composés entre 1714 et 1715 pour un ensemble de chambre à effectif instrumental varié, et donnés devant le Roi et Madame de Maintenon, à la fin d'un règne déclinant. Lully est mort, et avec lui Charpentier et Molière. Racine, La Fontaine, La Bruyère et Bossuet, comme nous le rappelle lui-même Jordi Savall, jettent leurs derniers feux. Couperin appartient à la relève artistique et mêle peu à peu le style français au goût italien prédominant, tout en privilégiant une certaine liberté. S'il adopte le ton français de la suite, il ne l'enferme pas pourtant dans un schéma type et s'octroie la fantaisie d'alterner après un prélude et une allemande, des danses variées, sans cadre trop rigide. La légèreté se teinte parfois de mélancolie et se pare d'une gracieuse élégance, chaleureuse et raffinée. On y voit certainement l'amorce des Goûts réunis, ses dix concerts suivants mêlant de façon évidente les inspirations françaises et italiennes. Douceur, tendresse, pudique émoi : les Concerts Royaux témoignent de la subtilité de Couperin et de sa touchante vivacité dont le Concert des Nations et Jordi Savall traduisent si bien les sourires et la joyeuse vitalité, tout en nuances et précision. On ne résistera pas à méditer sur cette évocation de La Fontaine par Savall dans la notice : "La beauté force à l'admiration, alors que la grâce s'insinue dans l'âme pour la faire vibrer pleinement." A méditer sereinement...
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 25 janvier 2005)
Du temps et de l'instant. Montserrat Figueras (chant), Jordi Savall (vièle & violes de gambe), Arianna Savall (chant, harpe gothique & harpe double), Ferran Savall (chant & théorbe), Pedro Estevan (percussion). (Alia Vox AV9841)
La famille Savall (qui compte de nombreux amis ) est grande de talents investis de la même "nécessité intérieure, à mi-chemin entre vocation et passion", qui, selon les mots mêmes de Jordi Savall, permet "en ce début du XXIe siècle, de s'occuper d'un répertoire qui remonte jusqu'au XIe siècle." Cet album est une touchante promenade de l'Orient à l'Occident : musiques et chants hébraïques, berceuse sefardi, pièce afghane, traditionnelles grecque et catalane, muzettes de Marin Marais, improvisations instrumentales et vocales... Flamme et poésie habitent ces troubadours de notre époque, jeteurs de ponts entre les cultures, réfractaires à tout académisme, respectueux des traditions. On se laisse envoûter dès la Cantiga de amigo de Martin Codax, emporté par les souffles fugitifs et prenants d'une époque. Eclats d'imaginaire intemporels, douceur et tendresse... un très bel album pour naviguer harmonieusement entre les époques et les contrées du monde.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 21 octobre 2005)
Les Grandes Eaux Musicales de Versailles (Chefs-d'oeuvre instrumentaux des règnes de Louis XIII et Louis XIV). Concertino : Manfredo Kraemer, Le Concert des Nations, dir. Jordi Savall (basse de viole). (Alia Vox AV9842)Dossier Alia Vox + Interview de Jordi Savall
Chaque année, depuis 18 ans, le Centre de musique baroque de Versailles met en musique le spectacle des grandes eaux du château de Versailles et c'est à Jordi Savall que carte blanche fut donnée pour 2005. Les jets d'eau de Le Nôtre et de Francine, les cascades, fontaines et bassins aux complexes machineries souterraines avivent le décor grandiose des jardins, à la gloire toute puissante du Roi Soleil, fils de Louis XIII qui lui légua son goût (vif mais... plus modeste) de la musique autant que des fastes de la Cour. Jordi Savall a sélectionné parmi ses précédents enregistrements les œuvres les plus impressionnantes et miroitantes de cette époque de luxe artistique : les subtils Concerts Royaux de François Couperin, des extraits de divertissements et de comédies ballets, des pans grandioses des tragédies lyriques de Lully (comme celle d'Alceste), des ballets de Cour sous Louis XIII, comme ceux de Philidor l'Aisné, en miroir desquels des trésors de la musique de chambre affirment leur chaleur et leur intimité : Sainte-Colombe et Marin Marais ne sont jamais loin pour rappeler l'émouvante part d'ombre de cette ère solaire. Jordi Savall et le Concert des Nations réussissent une fois de plus un programme nuancé et haut en couleurs.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, 3 juin 2005)
Don Quijote de la Mancha, de Miguel de Cervantes (1547-1616). Romances y Musicas : idée originale et sélection de Textes et Musiques de Jordi Savall. Dramaturgie et adaptation des textes de Manuel Forcano. Récitants : J. Fuente, F. Rojas, J. Piera. Solistes vocaux : M. Figueras, A. Savall, Ll. Vilamajo, L. Climent, F. Carrigosa, F. Zanasi, D. Carnovich. Solistes instrumentaux : B. Olavide, A. Lawrence-King, X. Diaz-Latorre, P. Hamon, P. Estevan. Hespèrion XXI, La Capella Reial de Catalunya, dir. Jordi Savall. 2CDs (Alia Vox AVSA9843 A+B)
Superbe hommage au quatrième centenaire de Don Quichotte, paru en 1605, les Romances y Musicas d'Alia Vox représente un document essentiel, riche d'émotions et fertile en découvertes pour lire et relire le classique de Cervantès. L'objet est superbe : un livre serti de deux cds qui reprennent les extraits choisis et les romances sélectionnés au prix d'un monumental travail de documentation. Cervantès, qui fut musicien autant que poète, intégra à ses récits de copieuses informations sur la musique de son époque. Ne fait-il pas dire à Sancho Panza, cité en exergue de cet extraordinaire album : "Là où il y a de la musique, il n'y a rien à craindre" ? Au fil d'une lecture intelligente et attentive, l'équipe de Jordi Savall a intégré au contexte de la narration, faite de morceaux choisis et respectueusement écourtés parfois, les musiques souvent évoquées, interprétées pour l'occasion dans la forme selon laquelle elles ont été décrites. Les récits ont été également complétés ou accompagnés des pièces les plus populaires de l'époque de Cervantès, conservées dans des chansonniers, des traités ou des publications d'origine. Parfois, le contrafactum (courant à l'époque : il s'agissait de récupérer une mélodie existante pour un texte qui n'en avait pas) fut le recours imparable à l'absence de musique existante. Le romance est un poème narratif de forme métrique fixe : octosyllabes à rimes assonantes et vers pairs, ce qui ne nous dépayse guère de la ballade ou de la chanson. Le travail de Jordi Savall, ses musiciens, chanteurs et récitants, conjugué à celui d'adaptation de Manuel Forcano, est fascinant, exaltant, passionnant ! Une nouvelle fois, il ressuscite la magie sonore d'une époque et l'actualise avec une suprême finesse, sans la dénaturer !
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 3 novembre 2005)
Luigi Boccherini (1743-1805) : Fandango, Sinfonie & La Musica Notturna di Madrid. Le Concert des Nations, Rolf Lislevand, Bruno Cocset, Manfredo Kraemer, Pablo Valetti, José de Udaeta & Jordi Savall. (Alia Vox - AV 9845)
Escapade classique pour Jordi Savall et le Concert des Nations qui visitent la musique de chambre de Luigi Boccherini. Offrant la part belle à la guitare de Rolf Lislevand, au violoncelle de Bruno Cocset et aux castagnettes de José de Udaeta, Jordi Savall s’octroie une parenthèse de divertissement et propose à ses musiciens la finesse, l’humour, la diversité et la saveur de pages diablement rythmées dont Boccherini avait le secret dans l’ère galante. Rolf Lislevand explore ici le fameux "Fandango" du Quintetto n°4 in re maggiore per corde e chitarra, bien connu des guitaristes mais rarement visité avec autant de fantaisie. Pepe Romero avait bien donné une intégrale des pages pour guitare de Boccherini mais il faut avouer que la comparaison des deux versions relègue celle de Romero à une lecture lisse et romantique (enregistrement chez Philips dans les années 80) quand Lislevand déploie avec liesse des couleurs virevoltantes et espiègles rythmées par des castagnettes enflammées ! Ne serait-ce que pour ce mouvement de conclusion, ce disque est un pur moment de délectation. Jordi Savall laisse la bride large à ses solistes et aux membres du Concert des Nations stimulés par la flamboyance de Boccherini dont on redécouvre ici la grâce, l'humour et la légèreté. L'amour courtois sied à la galanterie de Boccherini. Charmes, ondoiements, finauderies et danses maîtrisées par les conventions sociales entrent au service d’une intériorité atypique. Les Sinfonia et Quintetto de cet album affirment l’audace d’une incroyable modernité que l’on pourrait facilement comparer à celle de Vivaldi, dans La Musica Notturna delle Strade di Madrid (1780), tant Boccherini octroie aux cordes la folie de combinaisons, d’attaques et de dissonances hors contexte pour son époque. Une fois encore, Jordi Savall prouve sa générosité avec simplicité et délicatesse !
(Noël Godts, Bruxelles, le 6 février 2006)
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Serenate Notturne - Eine kleine Nachtmusik. Le Concert des Nations & Manfredo Kraemer, concertino / Pablo Valetti, violon II / Angelo Bartoletti, viola / Bruno Cocset, violoncello / Xavier Puertas, violone / Thomas Müller, Javier Bonet, corni naturali), dir. Jordi Savall. (Alia Vox - AV 9846) - Voir label Alia Vox -
Ne vous attendez pas ici à sombrer dans les affres de la mélancolie ! Au XVIIIe siècle, le nocturne était loin encore des romances courtes et poétiques de John Field qui inspirèrent le lyrisme et l'intimité des pièces de Chopin... Rien à voir de surcroît avec les mystères de la nuit debussienne ni l'inquiétante étrangeté de la Nuit transfigurée de Schoenberg... Le Notturno de Mozart (comme nous le rappelle Marc Vignal dans la notice) s'applique à des pages "du genre divertissement ou plutôt sérénade jouées en principe, mais pas nécessairement, la nuit ou le soir". Jordi Savall nous en offre quatre d'une diversité bien caractéristique de l'imagination infatigable de Mozart : deux furent écrits à Salzbourg pour les fêtes du carnaval, la galante et virtuose Sérénade nocturne KV239 et le Nocturne pour quatre orchestres KV 286, travaillé sur le thème gracieusement étourdissant de l'écho. La parodique, délurée et drôlissime Plaisanterie musicale KV 522, qui se moque sans pitié des mauvais compositeurs et interprètes, truffée de fautes volontaires, fut achevée à Vienne après la mort de Léopold, son père. C'est à la même période que Mozart écrivit encore sa Petite musique de nuit, nom francisé d'Eine kleine Nachtmusik qui devrait se traduire littéralement que "Un bref nocturne" sans même intervenir en tant que titre puisque ces mots ne furent qu'indicatifs sur la partition. Et pourtant, chacun aujourd'hui les connaît et pourrait fredonner les premières notes de l'allegro initial ! Jordi Savall ne craint pas de reprendre une œuvre aussi souvent interprétée, jouée, entendue... car fort de la vitalité, l'esprit, l'humour et l'élégance éclatante du Concert des Nations comme des solistes qui le rejoignent, il en redécouvre l'imagination délicate, la vie rythmique et l'entraînante beauté ! La richesse des timbres et des couleurs, la dynamique limpide et le souffle joyeux de sa direction rayonnent de poésie.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 9 février 2006)
Orient - Occident 1200-1700 : Dialogue entre les musiques instrumentales de l'ancienne Espagne chrétienne, juive et musulmane, de l'Italie médiévale et celles du Maroc, d'Israël, de Perse, d'Afghanistan et de l'ancien Empire Ottoman. Hespèrion XXI : Khaled Arman (rubâb), Osman Arman (tulak : flûte traversière), Yair Dalal (oud), Driss El Maloumi (oud), Pedro Estevan (darbouka, def, bendir, tambor, pandereta, riq-gunga), Siar Hashimi (tablas & zir baghali), Dimitris Psonis (santur, saz), dir. Jordi Savall (vièle, lire d'archet, rebab). (Alia Vox 9848)
Voici un album des plus troublants, d'une beauté prenante et d'une intense émotion qui, au-delà des guerres d'intolérance qui sévissent toujours de part et d'autre de la Méditerranée, retrouve en la musique ce que l'écrivain Amin Maalouf, convoqué dans la notice, nomme "le dialogue des âmes". Les traditions juive, musulmane et chrétienne, avant de se déchirer, puisaient à la même source leur vitalité et leur magie : percussions ancestrales, danses, prières, complaintes et chansons qui se transmettaient avec la fougue et la légèreté de l'oralité. Si leur dialogue était stimulant, Jordi Savall l'identifie volontiers à un "antidote spirituel au conflit croissant et dramatique entre civilisations" que cet enregistrement éclaire et réactive. Cependant trois séquences en partagent le déroulement afin de contraster les origines de chaque musique : en résonnent les particularités et les similitudes. L'Orient et l'Occident, les musiques de cour et populaires se croisent, se répondent, se retrouvent en revendiquant chacune leur identité et leur provenance distinctes. Les musiciens eux-mêmes sont issus de cultures et de religions différentes, ce qui rend leurs retrouvailles plus touchantes encore. La singularité du label Alia Vox s'affirme avec toujours plus de force profonde : intelligence et humanisme illuminent chacun de ses projets.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 22 juin 2006)
Métamorphoses de la Foi (Mythologie; Mysticisme et métissage dans la Musique Spirituelle de l'ancienne Hespéria sur la route du Nouveau Monde). Montserrat Figueras, La Capella Reial de Catalunya, Hespèrion XXI, dir. Jordi Savall. (Alia Vox AV9849)
"Tout ce qui mue demeure, et le temps résiste à tout ce qu'il change." Jordi Savall, Bellaterra, 2006. A travers Jordi Savall, la voix lumineuse de Montserrat Figueras, La Capella Reial de Catalunya et Hespèrion XXI, la musique déploie l'espoir d'une entente spirituelle essentielle à l'humanité, dont chacun de ses accents transmet le vécu. Du vieil Empire Romain germanique au Nouveau Monde, cet album en deux volets révèle l'expression de la Foi, intensément présente dans les chants oraculaires de la Sybille, puissamment inspirée dès l'accession de Charles-Quint au trône, chez Josquin des Prés, de Morales ou de Narvaez. La ferveur de Flecha, Cabanilles, de Padilla ou Zestepedes l'exalte dans la seconde moitié du XVIe siècle, lorsqu'elle se transfigure dans le Nouveau Monde. Intuition d'un temps éternel et métamorphique, la musique dévoile les infinis visages de la permanence de l'âme. La Saeta Antigua, d'un anonyme d'Andalousie, interprétée par Montserrat Figueras, Pierre Hamon à la flûte et Marc Clos aux percussions, est un sublime passage entre les volets Mythologie et Mysticisme puis Métissage et Ferveur. Hypnotique, cet album nous ouvre à un langage que l'on sait universel... et devrait nous préserver de l'oublier.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 22 juin 2006)
Lux Feminae (900-1600). Montserrat Figueras (soprano), Tina Aagaard, Arianna Savall (sopranos), Begona Olavide (mezzo-soprano & psalterium), Tina Aagaard, Arianna Savall (sopranos), Begona Olavide (mezzo-soprano & psalterium), Laurence Bonnal (contralto), Pierre Hamon (flûtes), Andrew Lawrence-King (arpa cruzada), Rolf Lislevand (guitare), Driss El Maloumi (oud), Jordi Savall (lira d'arc, rebab, violes de gambe), Fahmi Alqhai, Friederike Heumann (viole de gambe), Pedro Estevan, Marc Clos, Carlo Rizzo (percussions). (Alia Vox AVSA9847) Lire notre interview de Montserrat Figueras.
À "toutes les femmes connues et inconnues (...) qui ont vécu au sein de sociétés qui les ont laissées de côté, mais qui ont su rayonner et briller d'une lueur propre." Montserrat Figueras.
En sept temps, Montserrat Figueras invoque avec intensité la lumière de la femme : femme antique, femme nouvelle, femme joueuse, femme mystique, amante, mère et martyre. Elle pénètre son monde intérieur à travers le nombre sacré qui unit l'esprit à la terre, les quatre éléments à la Trinité. La musique révèle son intimité avec la joie, la puissance et le rythme de la danse, unissant le corps et l'âme dans une même quête mystique. On retrouve la sibylle, déesse mère et prophétesse dont la voix chantait la sagesse et que pourtant les femmes ne purent interpréter pendant des siècles, interdites par l'église de toute parole divine. Suivent les poétesses occitanes (les trobairitz) fidèles à la pureté de l'amour courtois, puis celles que les jeux de l'amour amusent... La femme mystique, telle que Sainte Thérèse d'Avila, dévoile la sérénité de la "chambre intérieure", sa douceur grave et profonde. L'amante, la mère, la femme qui lutte et souffre... toutes se retrouvent dans la voix pleine et envoûtante de Montserrat Figueras, aujourd'hui si accomplie et d'une troublante quiétude. A ses côtés, sa fille Arianna et son époux, Jordi Savall ont réuni nombre de leurs compagnons de musique, dont l'interprétation témoigne amour, chaleur et fougue. Un superbe album, qui retrouve avec humilité le sens du sacré.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 18 septembre 2006)
Lachrimae Caravaggio : Musique de Jordi Savall, textes de Dominique Fernandez. Ferran Savall (voix), Riccardo Minasi (violon), Andrew Lawrence-King (arpa doppia), Jordi Savall (violes de gambe soprano et basse), Xavier Puertas (violone). Le Concert des Nations, Hesperion XXI, dir. Jordi Savall. (Alia Vox AV 9852)
"Chaque tableau contient mystérieusement toute une vie, avec ses souffrances, ses doutes, ses moments de bonheur, d'ombres et de lumière." Jordi Savall (extrait de la notice de l'album Lachrimae Caravaggio)
Cet album étrange et envoûtant nous convie à l'expérience intime et spirituelle d'une rencontre multiple à travers les siècles : celle de l'écrivain Dominique Fernandez (1929*) et du musicien et compositeur Jordi Savall (1941*) avec l'œuvre de Caravaggio (1571-1610). Autour des toiles déchirantes du mystérieux peintre des ténèbres bibliques, où le crime atteint et délivre les purs, les humbles, les vulnérables à l'innocence sacrificielle, Jordi Savall a composé pour le Concert des Nations et Hesperion XXI une "bande son imaginaire" en sept stances, profondément troublante, inspirée des styles musicaux de l'époque et nourrie d'improvisations sensuelles de la arpa doppia d'Andrew Lawrence-King, du violon de Riccardo Minasi, des violes de gambe de Savall lui-même ou de la voix émouvante et androgyne de son fils, Ferran Savall, sur la basse continue du violone de Xavier Puertas. Parallèlement, Dominique Fernandez commente sept toiles du Caravage, avec une acuité et une empathie qui inscrivent l'analyse picturale dans l'émotion la plus charnelle, à vif. Séduit par l'idée de Goethe selon lequel "la peinture doit trouver sa basse continue", Jordi Savall entre en résonance avec celle du Caravage et construit ses Lacrhrimae Caravaggio comme un "dialogue improvisé" qui sort l'art des musées et le révèle vivant, tremblant, dans sa nudité originelle.
(Isabelle Françaix, le 17 avril 2007)