Hector Berlioz, compositeur fortissimo

III. Voyages, gloire à l'étranger et solitude

 

Berlioz ne supporte plus la médiocrité dans laquelle il se sent confiné à Paris. De 1840 à 1841, il a composé Les Nuits d'été pour mezzo-soprano (ou ténor) et piano sur des poèmes de Théophile Gautier extraits de La Comédie de la Mort. Il orchestre l'une d'entre elles en 1843 (Absence) pour Marie Recio lors de leur voyage en Allemagne et ... malgré l'atrocité de sa voix, qu'il n'est pas le dernier à reconnaître !

Comme le précise Guy de Pourtalès (9), l'Allemagne attend encore son "épopée musicale" et Berlioz y est un peu le précurseur wagnérien. Même si les instruments y manquent souvent (face à l'ampleur rêvée des orchestres "berlioziens" !), le Français romantique apprécie l'enthousiasme, la discipline et la précision des musiciens allemands. Superbement reçu à Weimar, il est attendu à Leipzig par sa vieille connaissance Mendelssohn qui, si différent de lui, l'épaule pourtant avec sincérité. L'un est raffiné, soucieux d'une perfection classique polie à l'extrême ; l'autre est noueux, rugueux, indomptable. Ils s'estiment mutuellement sans pouvoir se comprendre mais sans renoncer à leur confiance. Les villes allemandes qui tracent son périple au pays de Goethe : Dresde, Berlin, etc. confirment ses grands succès.

C'est ragaillardi qu'il rentre en France en 1844. Paris a publié en 1844 son Grand Traité d'instrumentation et d'orchestrations modernes ; il remanie en 1845, après avoir assisté à la célébration d'une statue de Beethoven à Bonn, une oeuvre de jeunesse, les 8 scènes de Faust qui deviennent La Damnation de Faust et qu'il dédiera à Liszt. Cependant Marie Recio s'accroche plus que jamais à son bras, pesante à son tour et Harriet, qu'il a quittée sans l'abandonner est très malade. Berlioz reprend malgré lui sa vie de littérateur "tâcheron" mais travaille d'arrache-pied à son nouveau drame symphonique.

La Damnation de Faust, "légende dramatique" en quatre parties, sur un livret de Berlioz et d'Elmire Gandonnière d'après la traduction du Premier Faust de Goethe par Gérard de Nerval, est créée dans sa version originale à ... l'Opéra-Comique en 1846. Berlioz renonce à un canevas dramatique traditionnel avec rebondissements et récitatifs ; il concentre l'attention de l'auditeur sur la musique et le chant. La poésie et la symphonie l'emportent, l'imagination doit se laisser exalter par les sons. La Damnation de Faust envoie promener les artifices du théâtre, ce que le public d'alors n'est pas prêt à assumer. Les thèmes romantiques s'y bousculent : le sens du grandiose et du grotesques mêlés, les visions infernales et désolées, la solitude humaine transcendent sa musique. Berlioz y maintient plus que jamais son refus du bel canto. Personne ne se déplace... Deux représentations se donnent dans une salle quasiment vide. Le compositeur ne comprend pas cette désaffection si injuste et si son oeuvre met trente ans avant d'être remontée sur scène en France, lui est anéanti. Profondément écoeuré, amer, aigri, il multiplie les voyages, répondant ainsi à la Russie qui l'invite, à l'Allemagne où l'attire Franz Liszt, à Londres qui n'est toutefois que désillusion.

Il lui faudra quatre ans avant de se remettre sporadiquement à composer. Certes, il crée avec un groupe d'amis la Société Philharmonique pour lutter contre l'hégémonie italianisante en France, organise deux saisons de concerts, y fait entendre sa musique, ouvre des voies nouvelles. Mais des dissensions internes la dissolvent en 1851. Toutefois, il a commencé d'esquisser sa dernière oeuvre religieuse : L'Enfance du Christ, qu'il écrit par intermittences entre 1850 et 1854. L'intimité et la sérénité de cette partition sont surprenantes chez Berlioz. Le succès à Paris en est triomphal !

Sa vie personnelle pourtant se dépeuple : Harriet meurt en 1854 et leur fils Louis entre dans la Marine. Berlioz, tout à fait seul alors, épouse Marie Recio quelques semaines avant la création de l'Enfance du Christ.

Napoléon III lui commande le Te Deum et l'Impériale pour la remise des prix de l'Exposition Universelle de 1855. Berlioz mobilise 1200 instrumentistes et un orchestre de musique militaire. Mais il rêve à bien davantage... Certes, il publie un nouvel écrit théorique puissant et investi : L'Art du Chef d'Orchestre. Mais c'est à Weimar, en 1856, qu'il confie, à la suite d'une représentation de La Damnation de Faust organisée par Liszt, son désir d'écrire un opéra à la princesse Wittgenstein. Celle-ci lui interdit de se représenter avant elle avant qu'il ne soit entièrement écrit. Il s'agit des Troyens, drame épique fondé sur l'Enéïde. Cet opéra en 5 actes, monumental par ses choeurs, marches, processions, ballets et changements de décor, achevé en 1859 devra être retaillé à des dimensions plus "normales", la seule salle qui pourrait le mettre en scène, l'Opéra de Paris, l'ayant refusé. Berlioz doit donc attendre 1863 pour que le modeste Théâtre Lyrique de Paris en joue les trois derniers actes. L'intégralité des Troyens ne sera représentée qu'en 1890 au Hoftheatre de Karlsruhe. L'Allemagne encore, qui lui fournit d'ailleurs son plus grand rival : Richard Wagner !

Berlioz et Wagner se sont rencontrés à Londres à la fin des années 50 et se sont liés d'une amitié toutefois méfiante, l'un se mesurant toujours à l'autre. Sans doute le sommet de la rancune atteint-elle Berlioz quand, alors que ses Troyens sont refusés à l'Opéra de Paris, Tannhaüser y est annoncé ! En 1861, et malgré ses 150 répétitions, Wagner fait un bide extraordinaire... La réaction de Berlioz exhale avec noirceur sa propre frustration : "La presse est unanime pour l'exterminer. Pour moi, je suis cruellement vengé." Il ne rend même pas compte de Tannhaüser dans Le Journal des Débats. En dépit des efforts de Liszt, et deux ans plus tard d'un regard plus juste de Berlioz, l'amitié entre ces deux égocentriques géniaux n'a plus d'avenir.

Berlioz a perdu ses ressorts. Liszt en 1861 note que "tout son être s'incline vers la tombe". Il peine physiquement et moralement. Il retrouve cependant assez d'énergie pour composer Beatrice et Benedict, opéra comique en deux actes sur un livret qu'il rédige lui-même d'après Beaucoup de bruit pour rien, de Shakespeare. Vive et légère, cette oeuvre qui remporte un vif succès à Baden-Baden en 1862 ne sera jamais représentée en France du vivant du compositeur.

Marie Recio est morte la même année. Son fils Louis est emporté trop tôt par la fièvre, à la Havane. Que Berlioz se voie décerner la Légion d'Honneur ne suffit pas à le consoler. Il voyage encore en Russie, se penche sur son passé pour retrouver Estelle, inaccessible amour d'adolescent...qui demeure lointaine. Berlioz survit sans plus lutter. Il meurt chez lui d'une congestion cérébrale, le 8 mars 1869. Son enterrement est "officiel, solennel et très sage" (10). Le provocateur tenace n'est plus. Il s'éteint sans bruit ni fureur. Ses Mémoires seront publiés en 1870.

Sa musique, deux siècles plus tard, est toujours vive, riche et surprenante. C'est elle qui aura le dernier mot. Voir notre panorama discographique.

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