Béla BARTOK

Les Concertos pour piano

Boulez - Zimerman - Andsnes - Grimaud

 

  Béla Bartok (1881-1945) : Les Concertos pour piano : n°1 (1926),  Krystian Zimerman, Chicago Symphony Orchestra / n°2 (1933), Leif Ove Andsnes, Berliner Philharmoniker / n°3 (1945), Hélène Grimaud, London Symphony Orchestra, dir. Pierre Boulez. (DG 00289 477 5330)

            Béla Bartok mena toute sa vie "un vrai débat créateur, au cours duquel il (chercha) une synthèse entre lui-même et l'univers montant autour de lui." (A.Goléa, cité par Gérard Pernon dans son Dictionnaire de la Musique, Ouest-France 1984) L'intelligence affûtée et la sensibilité perçante de Pierre Boulez, qui dirige ici trois orchestres différents et se frotte à trois solistes de tempérament marqué, nous permettent d'approcher à travers les trois Concertos pour piano de Bartok (chacun d'entre eux soulignant une étape supplémentaire dans son évolution créatrice), la personnalité résolument indépendante du compositeur hongrois. Krystian Zimerman relève le défi du Premier, d'une trépidation presque sans répit, folle course rythmique où se refuse une mélodie, parfois tapie pourtant dans le mouvement lent. Le pianiste polonais, au toucher très sensuel, en saisit alors les farouches apparitions, développant avec vigueur les frémissantes virevoltes d'un jeu de cache-cache intransigeant et coloré, presque tribal. Est-ce l'influence de Stravinsky ou, selon Claire Delamarche (qui rédige la notice), celle également des clavecinistes italiens, qui encouragent Bartok à construire un complexe réseau de motifs découlant tous les uns des autres ? Le piano joue staccato, les croches crépitent, les notes et les accords sont répétés, les cuivres l'emportent sur les cordes lorsque cesse l'Andante traqué par le flot des percussions. Zimerman accomplit de périlleuses figures rythmiques, intransigeant et acéré, avec cette chaleur égale, intérieure, contenue et rayonnante, si propre à son jeu.

            La limpidité tranchante de Leif Ove Andsnes convient à merveille au Deuxième Concerto : à l'expressivité plus nette, plus poignante d'une œuvre que Bartok désirait plus accessible, le pianiste norvégien donne la transparence et la clarté de sa vision subtile, délicate et dépouillée. Furieuse et sanguine aussi, dévorée de contrastes. Car tout à coup, cerné d'explosions étincelantes dans les premier et troisième mouvements, l'Adagio déploie puissamment sous ses doigts sa beauté nocturne.

            L'art de Boulez, qui tend ses excellents orchestres à l'extrême, tient essentiellement dans son hallucinant pouvoir de révéler la nudité d'une œuvre, d'en comprendre les contours et les articulations les plus secrètes, pour en confier la vie, le mouvement brûlants à des solistes passionnés. Hélène Grimaud se lance avec grâce dans le Troisième concerto ; cette étonnante interprète des sentiments désarticulés s'approprie ici l'œuvre qui fut sans doute la plus sereine de Bartok. Ecrite la dernière année de sa vie (il n'eut pas le temps de la terminer, et les 17 mesures restantes furent achevées par son élève et ami Tibor Serly qui déchiffra le plus fidèlement possible ses notes), elle était destinée à sa seconde femme, pianiste. Il abandonna les batteries d'accord, les ostinatos, les notes répétées et privilégia au contraire les accords parfaits, les octaves, les trémolos proches du chant des oiseaux... La fougue et l'intensité d'Hélène Grimaud couvent sous la tranquillité rassurante des mélodies et leurs jeux dansants, tout à coup frémissantes, troublantes, énigmatiques.

            De bout en bout, un album essentiel, poignant et nuancé, pour (re)découvrir Bartok.

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