Boléros et Tangos pour Ténors lyriques argentins
Le pianiste Jorge Calandrelli n'en est pas à sa première expérience de mélange efficace des genres : il a tiré intelligemment parti du changement radical et de la diffusion à grande échelle de la musique populaire d'Amérique latine au milieu du XXème siècle. Il cite volontiers la révolution jazzy de la bossa nova dans le Brésil des années 50, le Nouveau Tango de Piazzolla en Argentine, plus influencé par la musique classique, puis les chansons d'amour populaire d'Amérique centrale, autrement nommées "boléros", proches des ballades de jazz et n'ayant strictement rien à voir avec le boléro classique de Ravel ou De Falla. Ce sont ces dernières qu'il a tout récemment été tenté d'arranger et de mêler aux rythmes jazzy, complice d'Ettore Stratta, avec lequel il signe là son cinquième disque sur un principe identique, le premier s'intitulant Symphonic Boleros et le quatrième As Time Goes By. Cette fois, les deux compères ont fait appel au ténor argentin José Cura, fortement impressionné par son enregistrement de Verismo (voir nos archives Voix). Le résultat est une réussite envoûtante : romantique et sensuel, Cura réinvente des chansons aussi connues que Nosotros ! Et voilà, on frémit, on s'abandonne, on fond... Comme lorsqu'en juillet 2000 Marcelo Alvarez chantait Gardel (voir plus bas) sous la direction du même Calandrelli !
José Cura : Boleros. Arrangements et orchestration Jorge Calandrelli, orchestre composé de membres du Sinfonia of London dir. Ettore Stratta. Jorge Calandrelli (piano), Paquito D'Rivera (clarinette et alto saxophone), etc. (Warner Classics 8573-85821-2)
Rappelons-nous, en juillet 2000 :
Marcelo Alvarez sings Gardel (1890-1935). Nestor Marconi (bandoneon), Fernando Suarez-Paz (violon), Pablo Ziegler (piano), Mauricio Cardozo (guitare), Hector Console (basse), dir. Jorge Calandrelli. (Sony Classical SK 61840)
Marcelo Alvarez, le jeune ténor argentin qui fait vibrer les plus grandes scènes d'opéra internationales, retrouve dans ses gènes le tango de Carlos Gardel, grâce à ce qu'il définit lui-même comme une "découverte passionnelle". Cet album a été enregistré parallèlement à la réalisation d'un film qui montre comment le ténor classique redevient, à Buenos Aires, "tanguero".
Sensualité envoûtante, puissance de la tristesse virile, vulnérabilité d'hommes ballottés entre les femmes, l'alcool, l'idéal et le destin... autant de thèmes chers à Carlos Gardel dont les prodiges de la technique ressuscitent la voix dans un duo final avec Alvarez : Mi Buenos Aires querido ! Le premier chantait en 1934, avant sa mort tragique en 1935 dans un accident d'avion, le second embrase les sens en 1999, sans que le rythme de l'Argentine, de l'un à l'autre, n'ait pris une ride. Leur périple s'est peut-être effectué en sens inverse, jusqu'à ce qu'ils se rencontrent en musique, hors du temps et au-delà de la mort. Gardel, qui travaillait adolescent dans les music-halls, allait souvent écouter les grands chanteurs d'opéra : il adorait Caruso, dont les accents lyriques ont influencé ses propres compositions. Alvarez revient aux origines de son pays, tandis que Jorge Calandrelli, producteur et chef, arrangea les chansons de Gardel sur une base "puccinienne". Mélanges, rencontres et pur moment de suavité tragique !
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