Cavalieri, la lumière et les ténèbres selon Christina Pluhar

 

 

"Le temps d'une vie / Est fragile on le sait. / Quand elle sera finie, / Que va t'il rester ?" Le Temps

 

Rappresentatione di Anima, et di Corpo, Nuovamente posta in Musica dal Sg. Emilio del Cavaliere (ca.1550-1602) per recitar Cantando. Opéra sacré en trois actes avec prologue et épilogue. Livret d'Agostino Manni. Solistes : Johannette Zomer (Anima), Marco Beasley (Corpo/Tempo), Jan van Eisacker (Intelletto), Stephan MacLeod (Consiglio/Mondo), Dominique Visse (Piacere), Nuria Rial (Angelo custode), Béatrice Mayo Felip (Vita mondana). Céline Vieslet, Béatrice Mayo Felip, Lauren Arminshaw, Vincent Lesage & Nicholas Achten ( Angeli in cielo) ; Matthew Baker ( Anima dannata) ; Jürgen Banholzer, Harm Huson, Stephan Van Dyvk, Nicholas Achten & Matthew Baker (Anime dannate nell'inferno) ; Elizabeth Dobbin, Céline Vieslet, Lauren Arminshaw & Béatrice Mayo Felip (Anime beate nel cielo). L'Arpeggiata, dir. Christina Pluhar. 2 CDs. (Alpha 065)

            La fervente beauté de cet enregistrement d'une sobriété rayonnante et intense dépasse de loin l'enseignement religieux d'un opéra sacré et invite gracieusement à la méditation. Christina Pluhar dirige L'Arpeggiata avec un sens aigu de l'expressivité et des couleurs, respectant l'exigence d'extrême dépouillement d'Emilio  de' Cavalieri. Les solistes, dispensés d'ornementations, révèlent la beauté des textes et l'âme de la musique en variant simplement, suivant les indications du compositeur, tempi et nuances. Le timbre de leur voix gagne en luminosité ainsi que la chaleur de leur interprétation, dense, émouvante, profonde. Nous aimerions les citer tous sans en privilégier un seul, jusqu'à leurs retrouvailles dans les chœurs à l'antique, commentateurs de l'action. Le travail de L'Arpeggiata subtilement orchestré par Christina Pluhar marque d'ailleurs par sa rigueur et sa puissance, privilégiant la bouleversante poésie du texte d'Agostino Manni qui trouve avec évidence en la musique de Cavalieri le supplément d'âme et d'émotion qui le révèle. Emilio de'Cavalieri, dont le père Tommaso inspira le Saint Thomas de Michel-Ange (et nombre de Ganymède...), fut qualifié par Ferdinand de Médicis d'"universale intelligenza", tour à tour homme politique, diplomate, conseiller municipal, sénateur, compositeur, impresario, chorégraphe, collectionneur d'art, facteur d'orgue et surintendant artistique de sa cour à Florence dès 1588. S'il en fut évincé par des intrigants (dont Péri), il retourna à Rome en 1599 pour y composer en l'honneur des festivités du jubilé de l'année sainte, la Rappresentatione di Anima et di Corpo, qui remporta un éclatant succès. L'action s'y décompose sur le principe médiéval des contrastes : le corps s'y oppose à l'âme, les morts aux vivants, les anges aux démons...Le ciel, l'enfer et la terre se disputent en une suite d'actes, de danses et de pantomimes avec un dramatisme exacerbé. Cavalieri y multiplie les innovations, que nous énumère Christina Pluhar  : première mention du recitar cantando, premier opéra imprimé, premier opéra spirituel, premier opéra donné à Rome, premières didascalies à l'opéra, premières explications sur le jeu de la basse continue (dont les couleurs doivent être variées et s'adapter aux dimensions de la salle), premières pièces instrumentales imprimées en partition qui ne laissent pas de place à l'improvisation... Qu'on lise ou non toutes ces explications, les premières notes nous charment, les textes nous poignent, les voix des solistes sur l'émouvante magie des airs achèvent de nous envoûter.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 9 mars 2005)

 

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