Arnold Schoenberg

Pièces chorales et orchestrales

Equilbey-Accentus

Nott-Ensemble Intercontemporain

 

 

 

 

 

 

Arnold Schoenberg (1874-1951) : Friede auf Erden op.13 / Farben op.16 n°3 / Drei Volksliedsätze / Kammersymphonie op.9 / Verbundenheit op.35 n°6 / Dreimal tausend Jahre op.50A / De Profundis op.50B. Ensemble intercontemporain, dir. Jonathan Nott, Choeur de chambre Accentus, dir. Laurence Equilbey. (Naïve V 5008) Découvrir notre entretien avec Laurence Equilbey.

               

 

La musique de chambre orchestrale et chorale de Schoenberg nous permet de nuancer l'image du dodécaphoniste intransigeant, grand prêtre de la rigueur sérielle, qui peut encore persister dans la plupart des esprits. On y découvre plutôt la sensibilité expressionniste du compositeur allemand (qui fut peintre également, et proche de Kokoschka) : sans détour ni développement, sa vision s'exprime directement, suivant une intensité parfois brutale qui n'est pas sans évoquer les plus grands élans romantiques. Si, comme l'écrit si bien Vincent Manac'h dans la notice de l'album, la musique de Schoenberg, loin d'être celle d'un "casseur de tonalité" est "une des voix les plus expressives de l'homme moderne", c'est qu'au même moment la construisent la déchirure et la foi. En effet, ses œuvres exclusivement chorales naissent à des moments-clés de son cheminement artistique et spirituel : "Paix sur la Terre" (Friede auf Erden) apparaît avec sa progressive émergence hors de la dissonance en 1907 et 1911 (la première version se révélant pour lui une "illusion pour chœur mixte" tant elle semblait difficile d'exécution, il la remania avec orchestre; les deux nous sont ici précieusement offertes !) ; il attendra presque 20 ans, peu avant sa conversion au judaïsme pendant la montée au pouvoir d'Hitler, pour renouer avec l'écriture entièrement a cappella (Trois chants populaires, transfigurant les mélodies tonales avec un contrepoint subtil et Six Pièces pour chœur d'hommes, bref et étrange jeu de miroirs entre barytons et ténors, dodécaphonisme et tonalité.) Sa dernière partition, au lendemain de la création de l'Etat d'Israël, De Profundis (op.50B), écrite à partir du texte en hébreu est souvent considérée comme l'une des ses plus fortes compositions chorales, violente explosion de ferveur introduite par la douceur de Dreimal tausend Jahre (op.50B), sobre et harmonieuse vision dodécaphonique. On ne peut manquer de souligner la force de sa jubilatoire Symphonie de chambre, op.9, d'une virtuosité vivante et d'une inventivité harmonique indéniablement parlante et profondément touchante. Mais l'on reste sans voix en écoutant le dépouillement extrême de Farben, écrit en 1909, transcription pour chœur où se répondent avec irréalité timbres inspiratoires et expiratoires, comme des échos d'outre-monde,  la respiration d'un au-delà dans lequel se révélerait la musique, née du silence et de ses rêves. On imagine alors sortir de ces mystérieux instants son œuvre entière. Le travail d'Accentus et d'Equilbey nous laisse pantois, reprenant à la source un langage musical réputé difficile : à travers eux, les émotions schoenbergiennes jaillissent avec évidence, une histoire prend corps, qui saisit nos propres sensations, dévoile d'inquiétantes ombres et de mystérieuses lueurs. Elles évoquent ses mondes indisciplinés qui s'agitent en nous et que la musique nous élucide parfois brièvement.  Auprès du Meilleur Ensemble de l'année consacré par les Victoires de la Musique 2005, officie l'extraordinaire Ensemble intercontemporain dirigé par Jonathan Nott. Ils nous offrent une lecture intense et pénétrante de Schoenberg, une errance nouvelle dans son univers aux méandres rompus et mobiles, d'une architecture implacable.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 10 juin 2005)

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