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Symphonies 5 & 9 L'Art contre l'absurdité des tyrannies (2) |
En référence à cet article, consulter notre coup de coeur : L'Art contre l'absurdité des tyrannies (1) et (3)
A l'heure où notre planète se consume dans des guerres de dictateurs, dont certains même osent combattre et tuer au nom des démocraties, il est plus qu'urgent d'écouter les artistes, les vrais, ceux dont le coeur invente des combats contre les pouvoirs arbitraires. C'est en eux que nous voulons croire, en la vérité de leur cri et de leur talent.
Dmitri Shostakovich (1906-1975) : Symphonie N°5 en ré mineur, op.47 / Symphonie N°9 en mi bémol majeur, op.70 . Kirov Orchestra, Mariinsky Theatre, St Petersburg dir. Valery Gergiev. Enregistrement Live (Philips 470651-2)
1937 en Russie : plus que jamais l'art souffre profondément de la politique sous ce régime stalinien qui déclenche les dénonciations arbitraires, les exécutions absurdes et les disparitions brutales. Les têtes tombent autour de Dmitri Shostakovich ; sa propre famille est touchée, ses amis, ses confrères... Son protecteur en haut lieu, le maréchal Tukhachevsky est exécuté. Son opéra Lady Macbeth de Mzensk a été condamné, sa Symphonie N° 4 supprimée. C'est dans "ce contexte cauchemardesque" (Cf notice d'Andrew Huth) que Shostakovich écrit sa Symphonie N°5, entre avril et juillet 1937, bientôt accueillie par un journaliste comme "la réponse créative d'un artiste soviétique à une juste critique", phrase que le compositeur ne déniera pas, pourtant rongé de tristesse à la fin de sa vie lorsqu'il évoque cet épisode, se revoyant alors, artiste frappé par le bâton du régime qui lui martelait sa conduite : "Votre travail, c'est de vous réjouir. Votre travail, c'est de vous réjouir..." C'est ainsi que le finale s'achève en apothéose vive et optimiste. Et pourtant... de toutes parts, cette symphonie est rongée par l'angoisse et la mélancolie, qui culminent au troisième mouvement (Largo). Certes, Shostakovich a simplifié son langage et délimité un cadre formel plus net qu'à son habitude. Toutefois, il cultive avec plus de subtilité l'insolite et l'inattendu des tournures mélodiques et harmoniques, déroutant son auditeur par de soudaines percées aiguës ou de troublantes plongées dans les graves, installant sans hâte d'effrayants paysages immenses et dévastés. Valery Gergiev et L'Orchestre du Kirov n'ont pas leur pareil pour happer ces contrastes ravageurs et, derrière la concession au régime oppresseur, détacher l'insoumission, le regard acide et désespéré. La Symphonie N°9 était censée célébrer la victoire de la Russie sur les Nazis en 1945, la "grandeur du peuple russe, de notre Armée rouge libérant la patrie de l'ennemi", selon les propres paroles de Shostakovich ! Mais cette "bonne" résolution lui sembla-t-elle au-dessus de ses forces ? Comment se réjouir encore quand la Russie souffrait toujours d'une situation exécrable ? Shostakovich esquiva ce qu'on attendait de lui, composant une de ses symphonies les plus courtes, spirituelle, légère et satirique, revenant à ses amours des années 20. Une lancinante et incurable douleur la strie pourtant doucement, émouvante dans le second mouvement moderato lorsque pleure la flûte.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, 22 juin 2004)
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