Matthias Goerne, Robert Schumann et l'amour des poètes

 

Robert Schumann (1810-1856) : Lieder sur des textes de Goethe, Heine, Rückert, Eichendorff, Chamisso, Lenau, Von der Neun, Andersen, Reinick. Matthias Goerne (baryton), Eric Schneider (piano)(Decca 475 6012)

Comme à chacune de ses apparitions au disque ou sur scène, Matthias Goerne renouvelle l'idée du récital qu'il nourrit d'une profonde raison d'être. Il revient à Schumann auprès d'Eric Schneider, peut-être son âme soeur au piano tant leur entente est parfaite et sereine, puisant dans le vaste répertoire de lieder du compositeur, sans toutefois toucher à ceux des cycles connus. Le baryton allemand recompose une histoire, le récit d'une vie et d'un amour, l'extase et la solitude, la contemplation du monde, la conscience de sa cruauté et l'humble prière à l'aimée, la "soeur", l'"épouse" ("Schwester, Braut", in Zum Schluss, de Friedrich Rückert). Prend-il des libertés avec Schumann en habitant à sa façon son adaptation musicale des textes des poètes qui l'inspiraient, outrepasse-t-il les frontières du chanteur classique en interprétant à sa manière l'amour de Robert pour Clara ? Certainement, et c'est là tout notre émerveillement ! La poésie, la musique et l'interprétation se rejoignent dans un "récital-récit", une histoire en lieder, frémissante et inédite, qui nous tient en haleine et va droit au coeur. Purement romantique, elle réinvente l'esprit du lied. L'intensité de Matthias Goerne, sa concentration à incarner dans la moindre inflexion, l'émotion de son personnage, sans jamais faillir aux exigences du chant, son art toujours plus abouti de la nuance... tout concourt à l'enchantement. Il aime les contrastes, révèle la douceur à l'ombre de la violence fougueuse, illumine la douleur, effleure les non-dits de sa voix si pleine et chaude. Eric Schneider et lui nous laissent pantelants, écorchés et heureux, solitaires éperdus d'amour !

(Isabelle Françaix, Bruxelles, 11 septembre 2004)

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