Les Saisons Russes de Gidon Kremer

Leonid Desyatnikov (né 1955) : The Russian Seasons (2000). Alexander Raskatov (né 1953) : "The Seasons" digest (2001). Julia Korpacheva (soprano), Kremerata Baltica, dir. Gidon Kremer (violon). (Nonesuch 7559-79803-2)
Gidon Kremer arpente les saisons en quête d'une unité cosmique transcendée par leurs visions musicales : souvenons-nous des étonnantes Huit Saisons où se rencontraient, grâce au violoniste russe et son ensemble, Vivaldi et Piazzolla (Nonesuch 79568) voir encadré ci-dessous ! Les Saisons Russes de Leonid Desyatnikov sont nées dans la continuité de ce précédent travail puisque le compositeur russe avait lui-même arrangé Les Quatre saisons de Buenos-Aires. Son oeuvre, d'une surprenante mixité se base cette fois sur les textes et mélodies de la collection Traditional Music from the Russian Lake District et reprend la structure vivaldienne des cordes et du violon solo en y ajoutant cependant l'alternance d'un solo féminin. Sublime et brûlante interprétation de la soprano Julia Korpacheva dont les ruptures de ton précises et déchirantes rivalisent avec la douceur enveloppante de sa grisante voix ! La puissance du Kremerata Baltica, sa mystérieuse intensité (que Desyatnikov lui-même veut semblable à celle d'un choeur paysan)
l'exaltation du violon de Kremer, brûlante et capiteuse, les virevoltes de la voix pénétrante de Korpacheva, évoquent la rudesse écorchée des Russes et le charme élégant de l'Europe, d'une étrangeté rauque et magique. On reconnaît dans le texte des mélodies les thèmes de l'église orthodoxe, l'amour, la séparation et la mort, que soulèvent, plus symboliques que chez Vivaldi, les quatre saisons. D'aucuns s'amuseront (comme Tatjana Frumkis qui rédige la très belle introduction du livret), et à juste titre, à dénicher les influences et hommages du compositeur : cadences gothiques à la Dufay, ostinato jazzy, Steve Reich par ici, accents baroques, transparences, Arvo Pärt par là... Tous succomberont à la beauté de l'oeuvre, à sa douceur déchirante. De janvier à décembre, Alexander Raskatov retravaille ensuite très librement Les Saisons op.37a de Tchaïkovski, une oeuvre d'ailleurs qui dès son apparition connut de multiples arrangements du vivant de son compositeur ! Insolite réussite que cette version osée, réinterprétation truffée d'ajouts instrumentaux propres à déjouer énergiquement les clichés, avec une bonne et belle dose d'humour. Gidon Kremer et la Kremerata Baltica saisissent encore par leur passion piquée de fine sagacité, dynamique et tonique.
(Bruxelles, le 17 décembre 2003)
Eight Seasons : Antonio Vivaldi (1678-1741), Astor Piazzolla ( 1921-1992) , Kremerata Baltica dir. Gidon Kremer (Violon soliste) (Nonesuch 79568-2)
Gidon Kremer nous rappelle, à juste titre, que la musique "est venue au monde bien avant le verbe", "juste là, depuis la nuit des temps", "code spirituel et physique"... Il choisit encore, en exergue de cet enregistrement, le poème "Nuages" de Joseph Brodsky, qui étire, défait et libère le temps. Pourquoi s'étonner, dès lors, que soient réunies ici les quatre saisons de deux compositeurs aussi éloignés dans le temps que dans l'espace : Vivaldi le Vénitien et Piazzolla l'Argentin dialoguent au rythme des révolutions de la terre. Du printemps italien à celui de Buenos Aires, la construction intelligente et lumineuse de la Kremerata Baltica, sous la vivacité impérieuse de Gidon Kremer, évoque des atmosphères hautes en couleurs et d'une invention mélodique foisonnante. Il fallait l'impétuosité et l'exubérance de musiciens virtuoses pour que vibrent, grincent et frémissent les violons sensuels de Vivaldi et Piazzolla ! L'affolante vigueur rythmique du prêtre italien répond aux accents charnels du maître du tango argentin. Kremer ose des échos, des rencontres, des croisements subtils de partitions avec une détermination fougueuse et une ardeur bouleversante. Un disque troublant, de fièvre et de nuit, tout éclaboussé de lumière.
(Bruxelles, le 17 mars 2000)
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