Poignante beauté d'une quête spirituelle :
Les Années de Pèlerinage de Liszt par Nicholas Angelich

Franz Liszt (1811-1886) : Années de pèlerinage. Nicholas Angelich (piano), 3 CDs (Mirare, MIR 9941)
"La coexigence du vrai et du beau domine l'oeuvre de Liszt, par delà les brûlures d'un geste pianistique exorbité." Alain Galliari, dans sa riche présentation de ce superbe album (p4) nous rappelle les débordements inspirés de la sensibilité romantique du XIXème siècle et cette quête tant spirituelle que musicale qui lança Liszt sur les routes, tendu par la rigoureuse exigence de dépassement de soi. Certes, c'est la rencontre de Marie d'Agoult qui alimenta ses premières Années de Pèlerinage, ensemble épars de pièces pour piano de Suisse en Italie où s'évadaient les amants, et qu'il réunira d'abord sous le titre d'Album d'un Voyageur (1840). Mais le couple adultère (Marie d'Agoult était mariée. Elle donna cependant 3 enfants à Liszt...) se sépara définitivement en 1844 et Liszt publia une réorganisation de ces compositions diverses en 1855 dans l'optique des Années de Pélerinage, dont la première s'intitula Suisse et la deuxième (1858) Italie. Il ne donnera aucun titre à la troisième, publiée en 1883 mais écrite entre 1867 et 1877, peu de temps après qu'il fut devenu abbé (1865). C'est vers l'au-delà, ultime voyage qui débute par une Prière aux anges gardiens (Angelus !) qu'il tourne ses méditations, songeant aux beautés d'ici-bas (la Villa d'Este) qui relient les hommes à Dieu. Après les tumultes sensuels, la grâce et la fureur des deux premières années qu'agitent un Orage ou le Mal du Pays, qu'inspirent Pétrarque ou Dante, les gondoles vénitiennes ou les tarentelles napolitaines, Liszt invite au recueillement avec la fougue, la vivacité et l'ampleur de mouvement qui le caractérisent. Le jeune Nicholas Angelich (il est né en 1970 aux Etats-Unis) se lance avec une extraordinaire détermination dans la continuité si robuste de l'oeuvre d'une vie. Comme s'il cherchait à pénétrer les mystères de la naissance d'une partition, il se place à l'orée de l'émotion et la guette patiemment, prêt à en capturer les moindres nuances. Il offre son piano à la mobilité des sensations, aux nuances fugitives et vivantes, chaudes et miroitantes. Virtuose, oui, mais attentif, ouvert à la subtilité des sentiments, il épouse la quête d'un autre et la fait sienne. L'audition de ce parcours presque marathonien ne se fera pas d'une seule oreille : il vous faudra lâcher prise, prendre le temps, écouter, vraiment, cet itinéraire si grand, si humble dans son génie, si émouvant.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 27 mars 2004)
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