Orphée, Eurydice et Marc Minkowski :

la sublime et "inchantable" version  pour ténor de GLUCK

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(Sortie prévue en avril 2004)

 

Orphée et Eurydice, Tragédie opéra en trois actes de Christoph Willibald Gluck (1714-1787). Livret de Pierre-Louis Moline d'après Ranieri de Calzabigi. Solistes : Richard Croft (Orphée), Mireille Delunsch (Eurydice), Marion Harousseau (L'Amour), Claire Delgado-Boge (Une Ombre heureuse). Choeur des Musiciens du Louvre, Les Musiciens du Louvre, dir. Marc Minkowski. Enregistré en direct au Théâtre de Poissy en juin 2002. 2CDs. (Archiv Produktion 471 582-2)

 

Depuis les prestations au disque de Nicolaï Gedda en 1955 et Léopold Simoneau en 1958, plus personne n'avait osé s'attaquer à l'enregistrement de l'Orphée et Eurydice de Gluck dans sa version ténor (Paris, 1774), si virtuose et tendue dans les aigus qu'elle en était jusqu'à présent tenue pour "inchantable" ! Après avoir dirigé les trois autres oeuvres parisiennes de Gluck, Iphigénie en Tauride, Alceste et Armide, il coulait de source que Minkowski désirerait affronter la plus périlleuse. Comme il tenait à réintroduire le si terrible air à vocalises "L'espoir renaît en mon âme" que même Gedda et Simoneau avaient dû occulter, il lui était impératif de trouver son Orphée. Un rôle d'autant plus difficile qu'il ne quitte pas la scène une seule seconde... A la suite d'une première lecture, l'Américain Richard Croft s'est imposé à lui comme une évidence. Minkowski le pressentait fortement après l'avoir employé dans Agrippine, Ariodante et Hercules de Haendel et Idomeneo de Mozart. De fait, celui-ci est éblouissant d'agilité dans les plus folles vocalises, gardant en toute circonstance une diction incroyablement limpide. Sa foudroyante virtuosité lui permet de se donner tout entier à l'émotion de son personnage, d'une intensité bouleversante et subtile, tendre et vulnérable. Ses inflexions évoquent la féminité du poète, le timbre chaud et profond de sa voix est troublant d'une sensualité très masculine. On l'écoute en tremblant lorsqu'il chante "Eurydice n'est plus" et le moindre de ses récitatifs est vibrant sans jamais sombrer dans l'excès, toujours pudique et pourtant renversant. Eurydice est un rôle très court et non moins difficile, dévolu à celle que Minkowski nomme la "muse de son cycle Gluck", par ailleurs son Armide et son Iphigénie, la française Mireille Delunsch à la voix solaire, éclatante de chaleureuses couleurs. Le duo d'Orphée et Eurydice dévoile les époux si épris aux tempéraments pourtant si contrastés : l'hystérie d'Eurydice, la détermination farouche et pourtant sereine d'Orphée, l'intranquillité de l'une, la dévotion de l'autre. Les voix de Croft et Delunsch s'unissent en parfaite adéquation avec le sens de leurs folles retrouvailles aux Enfers. Minkowski confie d'ailleurs l'air de l'Ombre Heureuse à Claire Delgado-Boge, claire et aérienne, le retirant à Eurydice comme pour souligner plus encore les contrastes de tempéraments. Car, des contrastes, le chef français est un maître virtuose : sa direction vive et presque fauve galvanise les Musiciens du Louvre, saisis parfois d'une âpre et brutale clarté à laquelle nous convie déjà l'ouverture exaltée de l'opéra. On redécouvre grâce à lui, qui mise avec tant de sûreté sur ses interprètes, dans un bonheur totalement renouvelé les airs les plus connus : "J'ai perdu mon Eurydice" étreint le coeur comme si on l'écoutait pour la première fois ! Quant à la jeune interprète de l'Amour, Marion Harousseau, qui avait 16 ans à l'époque, elle surprend par sa précoce maturité : sa voix scintille de l'éclat de la jeunesse, légère comme celle d'un oiseau et déjà pleine pourtant, d'une extraordinaire tenue. Songeons qu'elle sera bientôt la Mélisande rêvée de Minkowski... D'ici là, plongez-vous dans cette sublime et vivante version d'Orphée et Eurydice, classée d'ores et déjà parmi les enregistrements intemporels !

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 20 mars 2004)

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