Blandine Rannou et Bach

Le plaisir sensuel de la virtuosité

Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Toccatas BWV 910 / 916. Blandine Rannou (Clavecin Anthony Sidey - 1998 - copie d'un instrument Ruckers - Hemsch 1636-1763). (Zig-Zag Territoires ZZT050501) Lire notre entretien août 2004.

Après sa superbe recréation des Suites françaises puis des Suites anglaises, Blandine Rannou  poursuit avec le même souffle, toujours chez Zig-Zag Territoires, la fougueuse inventivité du jeune Jean-Sébastien Bach. Celui-ci a vingt ans quand il compose sa première toccata pour clavecin, à son retour de Lübeck où il est allé à pied, d'Arnstadt, rendre hommage à Buxtehude, dont il briguait certainement (tout comme Mattheson et Haendel, qui le précédèrent vainement) la succession au poste d'organiste à la Marienkirche. Il en revient bredouille (il aurait fallu épouser la fille du Maître...), mais inspiré par le grand homme dont il admire le style contrapuntique savant et fugué. Les sept toccatas qui naîtront dès lors ne constituent cependant pas un cycle, même si elles sont redevables de la tradition d'Allemagne du Nord ; la dernière d'ailleurs évoque davantage Torelli, ou annonce même Vivaldi. De plus, Bach fait preuve, à son habitude, d'une rigueur inventive et d'une très vivante inspiration. Toutes les couleurs du clavecin étincellent, révélant avec faste son immense potentiel polyphonique. La "toccata", comme nous le rappelle Emmanuel Hondré dans la notice de l'album, n'est-elle pas d'ailleurs destinée à "toucher" l'instrument soliste ?

 

Blandine Rannou s'en empare avec une plénitude et une liberté exaltantes, dévoilant le plaisir sensuel de la virtuosité qu'impliquent de telles pièces. Les notes, fulgurantes, sous ses doigts s'envolent en jets d'eau puis s'écoulent en d'éclatantes caresses. Elle réinvente au clavecin un langage naturel qui le délivre à jamais de la poussière où on l'aurait oublié. Rendons hommage à l'illustratrice, Anne Peultier, dont les peintures d'un bleu voluptueux et limpide enveloppent cet enregistrement. On s'y perd en rêvant, avec délice !

 

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 21 juin 2005)

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