|
La sérénité sur le fil du rasoir Deux visions des œuvres complètes pour piano et violoncelle de Beethoven
Schiff, Perenyi -ECM / Brendel Alfred et Adrian - Philips |
Les duos Alfred et Adrian Brendel (père et fils), ainsi qu'Andras Schiff et Miklos Perenyi viennent rejoindre avec aisance, en 2004, les multiples versions de référence des œuvres pour piano et violoncelle de Beethoven, comme celles de Rudolf Serkin et Pablo Casals (Sony Classical -1951-53), Wilhelm Kempff et Pierre Fournier (DG - 1966), ou Jacqueline Du Pré et Daniel Barenboim (EMI - 1976). Ces deux nouvelles visions, l'une chez Philips, l'autre chez ECM, sortent en même temps et leur intensité nous rappelle encore combien une même œuvre peut rayonner de bien des façons différentes, relayée par la personnalité et surtout l'intériorité des artistes qui la rencontrent. Aucune vérité universelle en musique, pas de loi en art, hormis celle du talent, et de la sensibilité révélée par un incessant travail de recherche et de remise en question. Il serait vain d'essayer de départager ces deux versions, aussi éblouissantes et touchantes l'une que l'autre.
Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Musique complète pour piano et violoncelle. (Sonate N°2 ien sol mineur, op.5, n°2 / Sonate N°4 en ut majeur, op.102 n°1 / Sonate N°3 in la majeur, op.69 / Variations sur "Ein Mädchen oder Weibchen" d'après La Flûte enchantée, op.66 / 12 Variations sur "See the conqu'ring hero comes" from Judas Maccabaeus, WoO 45 / Sonate N°5 en ré majeur, op.102 n°2 / Sonate N°1 ien fa majeur, op.5 n¨°1/ 7 Variations sur "Bei Männern, welche Liebe fühlen" d'après La Flûte enchantée, Wo0 46). Alfred Brendel (piano), Adrian Brendel (violoncelle). 2CDs (Philips 475 379-2)
Quoique les sonates pour piano et violoncelle de Beethoven aient été les premières œuvres importantes jamais composées pour ces instruments depuis les trois sonates pour viole de gambe et clavier de Bach, elles furent nettement moins nombreuses que celles qu'il consacra au violon. Il craignait de ne pouvoir parfaitement imposer la sonorité grave et chaude du violoncelle à la clarté plus incisive du piano... Misha Donat, rédacteur de la notice de cet album, souligne d'ailleurs combien les Sonates op.5, op.69 et op.102 s'étalent dans le temps, correspondant aux trois "périodes" traditionnellement définies de Beethoven. Or, leur magistrale exécution par Brendel père et fils calmerait une à une toutes les angoisses de leur compositeur. Dès l'opus 5, leur entente est si précise, leur écoute l'un de l'autre si intense que le violoncelle résonne avec une force prenante, d'une sensualité immédiate et vibrante, presque vocale. Quelle émotion dès les premières mesures de l'adagio du n°2 de l'op.5, première plage de ce disque bouleversant ! Violoncelle et piano attaquent la première mesure avec un infime décalage : le piano presque écho du violoncelle, s'en détache aussi vite, fluide et léger, d'une douce finesse dont la dentelle fragile s'enroule alors autour des sons pénétrants de son compagnon. Cette impression première donne le ton particulier de ce double album, brûlant et tout en retenue, d'une délicatesse émouvante. La plénitude des sonorités du violoncelle d'Adrian Brendel se déchire sur la tension mesurée, douce et frémissante du piano d'Alfred Brendel qui traverse l'opacité des sentiments. Tour à tour, de cet équilibre périlleux des deux instruments, naissent les sensations contradictoires d'étouffement, de lente et sûre implosion, et d'exultation ! Entre tristesse et pétulance, bien sûr dans l'inénarrable opus 102, mais tout autant dans les variations sur Judas Maccabaeus ou La Flûte enchantée. La musique de Beethoven se fait chair, émotion, envoûtante sensation dans un huis-clos de tendresse et de mélancolie.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 2 décembre 2004)
Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Musique complète pour piano et violoncelle. (Sonate F-dur op.5, N°1 / Zwölf Variationen G-dur WoO45 / Sonate g-Moll op.5, N°2 / Sonate F-Dur op.17 / Zwölf Variationen F-Dur op.66 / Sonate A-Dur op.69 / Sieben Variationen Es-Dur WoO46 / Sonate C-Dur op.102, N°1 / Sonate D-Dur op.102, N°2). Andras Schiff (piano), Miklos Perenyi (violoncelle). 2CDs (ECM New Series 1819/20)
Cette nouvelle contribution à l'interprétation de l'univers de ce génie solitaire, précurseur du romantisme formé à l'école classique, rayonne, chatoyante et gracieuse. La lumière vive et aérienne du piano de Schiff, ses attaques fermes et mordantes, la sombre intensité du violoncelle de Perenyi saisissent sans ambiguïté et avec chaleur la tension des pièces de Beethoven, qui s'emparait avec précision des formes classiques pour y insuffler l'énergie des espaces romantiques de la souffrance et de la joie. Piano et violoncelle alternent volontiers leurs rôles : de la rigueur formelle aux élans profonds, du souffle inspiré à la rigoureuse maîtrise, du pathos le plus douloureux à la tendresse la plus souriante, claire et vive. Les contrastes mêmes dessinent une certaine plénitude, éblouissante et toujours palpitante... proche d'une sérénité maintenue sur le fil d'un rasoir. Tantôt course éperdue, soudain étrange douceur, nette brisure ou gaîté sans arrière-pensée, presque évanescence, l'interprétation de Schiff et Perenyi capte aussi sur fond de tristesse profonde la touchante légèreté de ces œuvres... à moins que l'inverse ne soit plus juste. Pianiste et violoncelliste, complices et délicats, suggèrent l'émotion sans jamais déborder de la forme, attentifs, gracieux et sensibles. Le fil est ténu, l'équilibre magique et ce double album : un ravissement !
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 21 novembre 2004)
Retour page Coups de Coeur
Voir également notre page Musique de chambre
Retour à l'édito