Trois voix pour La Belle Meunière de Franz Schubert

 

A l'occasion de la sortie, chez Decca, de la Belle Meunière de Franz Schubert, interprétée par Matthias Goerne (baryton) et Eric Schneider (piano), nous vous renvoyons aux interprétations relativement récentes de Wolfgang Kolzmair (baryton)-Imogen Cooper (piano) - Philips, 1999, 456581-2 - et de Werner Güra (ténor)-Jan Schultsz (piano) - Harmonia Mundi, 2000, HMC 901708. N'oublions pas une incursion chez l'un des grands maîtres de la voix : Dietrich Fischer-Dieskau (baryton) !

  Franz Schubert (1797-1828) : Die Schöne Müllerin, D 795. Matthias Goerne (baryton), Eric Schneider (piano). (Decca 470025-2)

Matthias Goerne n'a certainement pas fini de nous surprendre ! Avec son accompagnateur de prédilection, Eric Schneider, il trouve le moyen, après une pléthore d'interprètes loin d'être mauvais, de réinventer le meunier transi d'amour pour sa belle meunière, écrit par le jeune poète prussien Wilhelm Müller (1794-1827) et mis en musique par Franz Schubert en 1824 ! Le baryton ne caresse pas son auditeur dans le sens du poil. Müller mettait en scène un apprenti meunier gauche et naïf, en tout cas rustique et plutôt niais. Goerne entre dans le personnage dès le premier lied, "Voyager", d'une cadence martiale, pleine d'ardeur et de santé, épousant la confiance pataude et rassurante de l'ouvrier qui ignore encore son destin, au son d'un piano non moins catégorique. On s'interroge ... Où se trouve donc la passion romantique de la musique déchirée de Schubert ? C'est bien mal connaître le travail de construction psychologique du baryton et de son pianiste complice. Lied après lied, le meunier doute, vulnérable, inquiet et acquiert une dimension tragique tout à fait humaine, d'une beauté touchante. L'amour le transfigure et illumine son chant : les "Remerciements au ruisseau", "Le Curieux", "Pause" révèlent sa fragilité en de frémissants moments d'émotion. Matthias Goerne n'épargne pas cependant les défauts de ce protagoniste pitoyable, trompé par sa belle, de l'impatience à l'orgueil, de la fierté à la jalousie. C'est pourquoi il nous offre un cycle entièrement revisité, d'une puissance tempétueuse et d'une délicatesse subtile.

La composition du baryton Wolfgang Holzmair chez Philips n'atteint pas cette riche déferlante de sentiments contradictoires, mais elle appuie la candeur du meunier, marionnette d'une belle infidèle et incapable de comprendre son destin. Avec Goerne, cette épreuve, même si elle tue l'ouvrier amoureux, l'éclaire et le grandit. La vision du ténor Werner Güra blesse par sa lumière implacable : on assiste à un drame sous un soleil chaleureux et impuissant. Elle aussi touche des sommets qui bouleversent notre habituelle vision des sentiments, des êtres et de leurs histoires.

Voilà donc de quoi vous inciter à retourner vers Schubert, si vous l'aviez quitté, et à l'aimer plus encore... si vous le gardiez près de votre oreille !

(Bruxelles, le 3 septembre 2002)

Portrait de Matthias Goerne

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