Roman Trekel : un baryton au pays des légendes

Nous découvrirons bientôt au Théâtre Royal de la Monnaie (Bruxelles) Roman Trekel en Wolfram, dans Tannhäuser, mis en scène par Jan Fabre, dirigé par Kazushi Ono. Ce mois de juin 2004 ! Les deux disques qui viennent de sortir chez OEHMS Classics suffisent largement à nous tenir en haleine... et devraient très agréablement vous aider à patienter !

 

Hugo Wolf (1860-1903) : Mörike-Lieder. Roman Trekel (baryton), Oliver Pohl (piano). (OEHMS Classics - New Voices - OC 305)

Réinvention des Mörike-Lieder

Roman Trekel... Les barytons devront à présent admettre à leur tout premier rang un nouveau venu mais certainement pas un néophyte ! Etudiant de Heinz Reeh à la Berlin Hochschule für Musik de 1980 à 1986, membre de L'Opera Studio du Staatsoper de Berlin de 1986 à 1988, il fut Harlequin dans Ariadne auf Naxos, Guglielmo dans Cosi fan tutte, Figaro dans Il Barbiere di Siviglia, le Comte des Noces de Figaro, Silvio dans Pagliacci, etc... et travaille aussi sous la direction des plus grands chefs internationaux. Le pianiste Oliver Pohl sort de la même école et, par ailleurs pianiste des classes de chant de Dietrich Fischer-Dieskau, accompagne Roman Trekel depuis plusieurs années déjà dans de nombreux récitals ; leur complicité témoigne d'ailleurs de la perfection de leur réelle entente musicale. Intelligence, force tranquille, ardente maîtrise et délicatesse définissent le parti pris de leur méticuleux travail sur les Mörike-Lieder de Hugo Wolf. On sait que le compositeur en écrivit 53 du 16 février au 26 novembre 1888. Donc, à moins d'en enregistrer la totalité sur un double album, un choix s'imposait ; Trekel et Pohl ont décidé pour les organiser de réinventer une grande histoire d'amour, évidemment romantique, mais non dénuée d'esprit et d'humour, dévoilant en dernier lieu la souffrance inévitable du poète, sa nécessaire solitude et son ironique coup de pied aux critiques de tout poil ! "Printemps, que me veux-tu ? Quand serai-je assouvi ?" soupire le poète Mörike dans Am Frühling, invoquant "l'indicible passé" qui hante les aspirations d'un amant que l'on devine éconduit. La nostalgie, l'espoir, la souffrance et ses ouragans, la rencontre nouvelle, le sourire qu'offre l'avenir, la lucidité qui le suit reconstituent le parcours d'un homme en proie à ses rêves et ses démons, qu'il s'agisse après tout du poète, du compositeur, du chanteur ou du pianiste. Or ils s'entendent ici tous les quatre à merveille, dans la magie d'une belle intimité. La voix veloutée de Roman Trekel, frémissante d'émotions, brûlante parfois, s'affirme avec un phrasé lumineux, une articulation parfaite et naturelle, persuasive et envoûtante. Oliver Pohl, plus que l'accompagner, atteint dans la clarté et l'équilibre, une fluidité musicale qui attise l'intensité des textes de Mörike et rend hommage à l'indispensable présence instrumentale des Lieder de Wolf pour qui voix et piano dialoguent, se complètent, se mêlent. Une superbe réussite !

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 14 avril 2004)

 

Johannes Brahms (1833-1897) : Romanzen Op.33 aus Die schöne Magelone von Ludwig Tieck. Roman Trekel (baryton), Oliver Pohl (piano), Bruno Ganz (récitant). 2CDs (OEHMS Classics - OC 331)

Si Johannes Brahms a écrit plus de 300 lieder, on n'en compte que deux cyclescopyright OEHMS : les Quatre Chants Sérieux (si on peut l'envisager comme tel) et La Belle Maguelonne. Cet Allemand du Nord qu'exaltaient les lectures de Hoffmann ou d'Eichendorff, à la lisière du rêve et du fantastique, fut séduit par l'Histoire d'amour de la belle Maguelonne et du Comte Pierre de Provence de Ludwig Tieck, tête de file de la première génération romantique allemande. Cette légende exhumée du XVIème siècle combine mystère, féerie, sentiments purs et noblesse d'âme : un invincible chevalier épris de la virginale et ensorcelante Maguelonne doit retrouver son amour enlevé en traversant de fortifiantes épreuves. Brahms en commença l'écriture en 1861 et l'acheva en 1869, incluant entre les mélodies une narration éclairant les différentes étapes de ce beau conte envoûtant. C'est Bruno Ganz qui assume ici la partie du récitant, de sa voix chaude doucement élimée par le temps, si tendre et captivante qu'elle évoque tout naturellement les secrets des grimoires fascinants dans la poussière scintillante des vieux châteaux. Vous ne comprenez pas l'allemand ? Qu'importe ! Ganz vous prend dans les rets de ses confidences magiques. (Seules les traductions anglaises des lieder figurent dans le livret ! Et l'on regrette l'absence d'une version française...) Roman Trekel est décidément un baryton rayonnant au phrasé lumineux et les mélodies jaillissantes de Brahms s'enflamment sous les doigts d'Oliver Pohl, précis, sensible et inspiré. Quel magnifique trio ! On frémit de bonheur !

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 17 avril 2004)

 

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