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Le bouleversant Voyage d'Hiver de Goerne et Brendel
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Franz Schubert (1797-1828) : Winterreise D911. Matthias Goerne (baryton), Alfred Brendel (piano). Enregistrement live au Wigmore Hall (Decca 467092-2)
Souvenons-nous qu'il y a quatre ans déjà, le 3 avril 2004, nous découvrions avec éblouissement , à la Philharmonie de Cologne, l'émouvant Voyage d'Hiver d'Alfred Brendel et de Matthias Goerne ! (voir nos archives agenda) Le coeur du vieux pianiste allemand vibre de l'intensité d'une longue et brillante carrière, ses doigts effleurent ou martèlent le piano, caresse ou colère, compréhension et compassion, indéniable présence à la douleur et à l'amour, à la rencontre, une génération plus tard, d'un interprète dont la maturité musicale réinvente les moindres variations de l'âme. Tous deux semblent étirer le temps, ralentir son flux, comme pour ne perdre aucune nuance du sombre voyage intérieur du poète Wilhelm Müller qui inspira l'une des plus belles oeuvres de Franz Schubert. Quatre ans après La Belle Meunière, un an avant sa propre mort, Schubert découvrait 12 poèmes de Müller et les mettait immédiatement en musique, en 1827; il ne tarda pas à tomber sur les 12 suivants et compléta sans attendre le douloureux cycle du Winterreise, plongée dans le désespoir d'un homme amoureux rejeté à sa solitude, voyage presque immobile dans une nature figée dont le seul vivant qui demeure est un joueur de vielle, pauvre poète musicien, éternelle figure de l'exclu. "Fremd bin ich eingezogen / fremd zieh'ich wieder aus" ("Etranger je suis arrivé, / Etranger je repars") nous annonce le premier lied. Matthias Goerne explore toutes les facettes de ce personnage privé de tout lien, abandonné à l'errance intérieure, et sa belle voix profonde de baryton tremble d'émotions contradictoires, révélant l'intériorité de chaque mot et l'immédiateté émotionnelle de chaque lied. Le pianiste et le baryton sont à l'écoute l'un de l'autre, dans une rencontre si pleine et attentive que l'on devine sans peine combien l'angoisse de n'être jamais suffisamment eux-mêmes travaille leur art et exige sans relâche leur entier dévouement à la recréation d'un chef-d'oeuvre de la musique. Ils se dépassent, réinventent la vie et son inlassable chant. Passion... ou grâce... leur duo est rayonnant ! Leur version s'inscrit donc dans la lignée des intemporelles, là où chantent toujours Hans Hotter, Fischer-Dieskau, Christa Ludwig et Brigitte Fassbaender !
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 12 mars 2004)
Notre Portrait de Matthias Goerne