Trois barytons pour LA ROMANCE DE L'ETOILE

chant de Wolfram d'Eschenbach,

dans Tannhäuser de Wagner

     En écrivant Tannhäuser, Wagner s'inspira de légendes médiévales qu'il mêla à l'histoire réelle : Tannhäuser et Wolfram von Eschenbach (1170-1220) furent tous deux de célèbres trouvères allemands (des Minnesänger) qui s'affrontèrent dans un tournoi de chant que remporta Wolfram. Le célèbre opéra romantique s'affranchit de la réalité en symbolisant à travers le personnage de Tannhäuser qui s'est enivré de plaisirs au Royaume de Vénus et s'en est libéré en invoquant la Vierge Marie, le dualisme de la nature humaine entre l'idéal ascétique et le goût des plaisirs faciles. Il évoque aussi la tentation de l'artiste, grisé d'un succès facile quand il devrait se donner patiemment à la composition d'une oeuvre profonde.  Tannhäuser est plus fragile que Wolfram, il cède à ses démons, écoute la séduisante Vénus et chante la luxure, avant de se racheter auprès de Dieu en prononçant le prénom de celle qu'il aime et qui est morte en prières pour le sauver : Elisabeth. Wolfram incarne l'amour courtois, la puissante amitié, la compassion, la sagesse douce et compréhensive. Wagner ne lui prête sans doute pas par hasard ces traits matures puisque le vrai poète Von Eschenbach fut le premier traducteur de Perceval le Gallois de Chrétien de Troyes, et écrivit les poèmes Parsifal et Titurel qui inspirèrent plus tard le compositeur allemand. Ses écrits se distinguèrent par leur intense spiritualité doublée d'une grande tolérance religieuse.

     Trois interprètes d'une même génération incarnent avec une profonde humanité, le temps de la Romance de l'Etoile (Acte III, Scène 2) ce vibrant personnage , chacun d'eux le marquant de sa rayonnante personnalité dans leurs respectifs recueils d'airs d'opéra :

(DG 2002)Bryn Terfel (Baryton basse) : Wagner (1813-1883) ( Der Fliegende Holländer, Die Meistersinger von Nürnberg, Tannhäuser und der Sängerkrieg auf der Wartburg, Parsifal, Die Walküre ) Berliner Philharmoniker dir. Claudio Abbado (DG 471348-2)

            On l'attendait impatiemment, le voilà : le premier album de Bryn Terfel entièrement consacré à Wagner ! On se souviendra toutefois de son interprétation pénétrante et émouvante de La Romance aux étoiles de Wolfram ainsi que de l'air Die Frist ist um du Hollandais volant en 1996 sous la direction de James Levine (DG 445 866-2, Opera Arias) Ces deux airs réapparaissent ici avec la même intensité dramatique, plus sombre et puissante encore, parmi quelques autres de Sachs dans les Maîtres Chanteurs, Wolfram dans Tannhäuser, Amfortas dans Parsifal et Wotan dans la Walkyrie, sous la direction cette fois de Claudio Abbado, hautement considéré à la tête du Philharmonique de Berlin pour sa vision de Tristan à la Philharmonie et au Festival de Salzbourg. Le chanteur gallois incarne avec couleur et profondeur l'improbable et tragique quête de soi des héros wagnériens pris au piège de leurs actes et de leur environnement politique et social. Douleur du Hollandais Volant condamné à errer sur les mers jusqu'à ce qu'il rencontre la femme unique et idéale qui lui serait fidèle, fourberie de Wotan que rachète pourtant l'amour qu'il voue à sa fille, égoïsme d'Amfortas, sagesse de Sachs confrontée au dilemme des maîtres chanteurs... Bryn Terfel révèle les nuances de ces tempéraments contrastés et, d'un souffle de géant, personnifie la douceur de Sachs, les ténèbres vertigineuses de Wotan ou la poignante mélancolie de Wolfram. Sa redoutable précision du phrasé, sa subtilité, l'éclat riche et vibrant de sa voix recomposent avec intériorité et vigueur des personnages bouleversants, de chair et de sang. Avec lui, on croit sans restriction aux tourments de ces hommes déchirés sortis de la fiction. L'excès se mue en subtilité, la démesure en simplicité, la tragédie en humanité. Renversant !

 

(Bruxelles, le 15 mars 2002)

 

(DG 2002)Thomas Quasthoff (baryton basse) : Evening Star (German Opera Arias : Albert Lortzing (1801-1851): Zar und Zimmermann, Der Wildschütz. Carl Maria von Weber (1786-1826): Euryanthe. Richard Wagner (1813-1883): Tannhäuser. Richard Strauss (1864-1949): Die schweigsame Frau. Christiane Oelze (soprano), Chor und Orchester der Deutschen Oper Berlin dir. Christian Thielemann (DG 471493-2)

            On connaît bien le baryton basse Thomas Quasthoff pour la richesse et la qualité de son timbre qui peut avec aisance atteindre les sommets du baryton aigu; il séduit par le naturel et la générosité de ses interprétations dans le difficile domaine du lied. Sa rencontre avec Christian Thielemann, qui jouit d'une identique réputation dans l'opéra romantique allemand, resplendit de vivacité, d'intelligence, de brio et de sincérité. Les airs choisis pour cet album rappellent les précurseurs de Wagner, le peu connu Lortzing et le plus cité Weber, qui contribuèrent à styliser l'opéra allemand, fortement tributaire au XIXème siècle des maîtres italiens et français. Une touche plus populaire, une dissimulation progressive des césures formelles des drames musicaux, un récitatif de plus en plus naturel dépassent les modèles et dessinent peu à peu les spécificités de l'opéra allemand jusqu'à la fabuleuse créativité de Wagner et l'héritage suivant de Strauss. Ces airs d'opéra aux récitatifs difficiles, exigeant une virtuosité vocale très expressive, confirment l'étendue créative de Thomas Quasthoff, aussi excellent comédien qu'impressionnant chanteur. Chacun de ses rôles est  intériorisé, vécu, profondément ressenti et immédiatement touchant, qu'il s'agisse dans Zar und Zimmermann du fanfaron Van Bett ou du Tsar mélancolique qui regrette son enfance, de l'égrillard Baculus du Wildschütz ou du romantique Wolfram dans Tannhäuser... Une même vulnérabilité saisit à travers le baryton ces héros fragiles en proie à leurs démons .Conviction, variations, émotion enchantent cet album passionné superbement dirigé par Christian Thielemann : chaque musicien est touché par cette grâce qui capte les couleurs, perçoit la dynamique à propos, change les tempi avec vivacité et traduit une écoute réciproque des protagonistes de l'aventure.

 

(Bruxelles, le 12 avril 2002)

 

(Decca 2001)Matthias Goerne (baryton): Arias .  Airs de Mozart (La Flûte enchantée, Les Noces de Figaro, Don Giovanni), Wagner (Tannhäuser), Schumann (Scènes du Faust de Goethe), Humperdinck (Les Enfants-Rois), Strauss (Ariane de Naxos), Korngold (La Ville Morte), Berg (Wozzeck) Dorothea Röschmann (soprano), Children's Choir from Adolf Fredriks Music School, Ladies of the Swedisch Radio Choir, Swedisch Radio Symphony Orchestra, dir. Manfred Honeck.(Decca 467 263-2)

            L'année 2001 commence dans l'émotion avec Matthias Goerne et son tout premier récital d'airs d'opéra ! S'il est déjà un familier de la scène lyrique après avoir triomphé dans le rôle titre du Prince de Hombourg de Henze en 1992 à Cologne, puis avec Marcello dans la Bohême au Komische Oper de Berlin, son Papageno à Dresde lui ouvre en 1997 les portes du Met à New York et celles du Festival de Salzbourg en 1999. Il interprète alors Wolfram dans Tannhäuser et triomphe en 1999 à Zurich avec Wozzeck. Nous le connaissions cependant davantage au disque dans l'univers du Lied et de l'oratorio : le vibrant Winterreise de Schubert, les frémissants Dichterliebe, Liederkreis op.39 et Kerner Lieder op.35 de Schumann, l'engagé et décapant Hollywood Songbook d'Eisler et tout récemment les ferventes Cantates de Bach, dont la célèbre "Ich habe genug" ! De sa voix exceptionnelle, douce et chaude, ferme et enveloppante s'affirment un sens aigu de l'interprétation d'un rôle, une intelligence du texte précise et sensible, un jeu conscient tout à fait intériorisé, servi par une diction parfaite qui délivre toute la clarté du chant. 

            Le baryton fut souvent victime, au début du XIXème siècle, des lois de l'opéra qui privilégiaient le romantique ténor tandis qu'elles le cantonnaient dans les sombres figures du méchant, rarement héroïque, à la rigueur imposante figure paternelle ou amoureux malheureux. Ce n'était pas l'avis de Mozart qui lui donna Don Giovanni, figure centrale, insaisissable et troublante des amours sans refuge ; il lui fit grâce du Comte Almaviva, séducteur infidèle des Noces de Figaro et du franc Papageno, en quête de la jeune femme idéale dans La Flûte enchantéeSchumann révèle à travers le baryton les émouvants idéaux d'un Faust dont la sagesse fait songer au Hans Sachs des Maîtres Chanteurs de Wagner. Matthias Goerne choisit plutôt d'interpréter Wolfram dans Tannhäuser, une des plus mélodieuses partitions de Wagner pour baryton lyrique. Les airs du violoneux des Enfants-Rois de Humperdinck, d'Arlequin dans Ariane à Naxos de Strauss et du Pierrot de la Ville Morte de Korngold exigent un registre plus ouvert à celui du ténor et révèlent l'étendue de celui de Matthias Goerne. Ceux du Wozzeck d'Alban Berg  illustrent parfaitement son triomphe dans un registre plus moderne et clairement engagé.

            Littéralement, le mot "baryton" signifie "un son profond". Ce disque impressionnant en déploie toutes les arcanes, rare et bouleversante incursion à travers les airs pour baryton des compositeurs allemands et autrichiens. A noter, l'humble et efficace contribution de Dorothea Röschman et la sensibilité du chef, à peine plus âgé que Matthias Goerne : Manfred Honeck à la tête de l'Orchestre Symphonique de la Radio Suédoise.

 

Voir notre Portrait de Matthias Goerne !

(Bruxelles, le 6 janvier 2001)

     Soulignons le superbe tempérament solaire de Bryn Terfel, l'obscurité étrange et dense de Matthias Goerne et la vulnérabilité si émouvante de Thomas Quasthoff pour incarner un même personnage. Wolfram von Eschenbach révèle à travers eux sa multiplicité et sa richesse alors qu'il prie pour la défunte Elisabeth.

     Mais lequel des trois grands barytons l'incarnera donc le premier à l'opéra ?

     (Bruxelles, le 13 avril 2002)

 

 

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