Zehetmair joue Ysaÿe : l'éblouissante solitude du violoniste

 

 

Eugène Ysaÿe (1858-1931) : Sonates pour violon seul, op.27. Thomas Zehetmair (violon)(ECM 1835 472 6872)

©2000, 2004 Ensemble Orchestral de Paris, crédit photo : Wist Thorpe

"Pour le violoniste, la solitude est la condition ordinaire. Le violoniste passe beaucoup de temps seul, à travailler. En tant que virtuose, le violoniste doit également être un reclus." C'est ainsi que Paul Griffiths, qui rédige la notice de ce très vivant album, intense et douloureux, nous invite à réfléchir...

Le corps à corps sensuel et fougueux qui se joue entre Thomas Zehetmair et son violon révèle l'âpre beauté des sonates d'Eugène Ysaÿe, amoureux inspiré des caprices de Paganini comme des élans de Chopin et de Brahms. Le compositeur belge, qu'obsède la déchirante lumière des trois sonates et des trois partitas pour violon seul de Jean-Sébastien Bach,  leur rend un personnel et vertigineux hommage. Le passé et le présent se confondent dans l'exploration de ces pièces qui, bien davantage qu'un exercice de style (pourtant follement virtuose), et plus encore qu'une mise à l'épreuve du violoniste, interrogent les étranges chemins de la musique, ses hantises, son âme et ce besoin irrépressible d'en arracher le bonheur et la souffrance, dans une même et très intense jouissance. Plongeant dans l'immensité, le violon passionné de Zehetmair suggère l'errance du vent, les ciels embrasés, les gouffres béants, les escarpements, les mille et une folies que seule l'âme d'un poète pénètre avec exactitude et que la musique, brûlante, donne à sentir au-delà des limites des mots.

Une telle interprétation est bouleversante. Et l'on ne peut s'empêcher de penser à Nathan Milstein, impossible à dissocier des Sonates et Partitas de Bach, qui fut l'un des professeurs de Thomas Zehetmair ! La rencontre des sensibilités ne fait aucun doute. Et cet amour forcené, inaliénable de la musique, émerveille. On en ressort éblouis, persuadés d'avoir touché l'intouchable.

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 29 septembre 2004)

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