Zimerman et Rachmaninov : l'inespéré

" On ne joue pas les concertos de Rachmaninov, on les vit." (Krystian Zimerman, livret de l'album présenté ci-dessous, p18)

 Sergei Rachmaninov (1873-1943) : Concertos pour piano N°1, op.1 et 2, op.18. Krystian Zimerman (piano) Boston Symphony Orchestra, dir. : Seiji Osawa. (DG 459643-2)

Les apparitions discographiques de Krystian Zimerman sont tellement rares que chaque nouvelle publication est un événement exceptionnel de son parcours musical ! C'est donc avec une grande impatience que l'on découvre ce nouveau disque du pianiste polonais, qui ne manquera pas de défrayer les chroniques musicales par son incursion dans un univers dans lequel on ne le connaissait ni ne l'attendait : celui de Rachmaninov ! Rappelez-vous les deux précédents albums de Zimerman chez DG, l'un consacré aux concertos de Ravel pour lesquels il s'était adjoint la compagnie de Pierre Boulez et le second aux concertos de Chopin avec son propre orchestre fondé pour l'occasion, l'Orchestre du Festival de Pologne ! Le voici à présent dans les Concertos 1 & 2 de Rachmaninov, accompagné par Ozawa et le Boston Symphony Orchestra. Passé la surprise et le superbe effet d'introduction du second concerto, on se demande déjà ce qui fait la différence entre Zimerman et les autres fleurons de la discographie de Rachmaninov : le compositeur lui-même, Richter, Rubinstein, Orozco, Cliburn, Janis, Kapell, Grimaud, Lugansky, Kissin etc. Est-il encore possible de comparer de tels sommets ? Il n'est peut-être plus question de comparaison, mais de différence d'approche, si l'on accepte que l'artiste transcende la brillante technique requise par ces pages et s'approprie l'univers de Rachmaninov avec puissance, intelligibilité, humilité, compréhension et cohérence. Zimerman répond pleinement à cet apostolat par une mise en relief des couleurs puissamment canalisées et jetées avec violence sur un clavier net. Là où son Ravel révélait une intériorité déroutante, impalpable et diablement mobile, son Rachmaninov chamboule les sens par une lumineuse évidence que l'on perçoit avec le regret de ne pas l'avoir saisie avant lui ! Son paroxysme vient peut-être de cet étrange mélange de puissance et de douceur qu'il manie avec une intensité confondante. Tout prend sens avec lui : de l'introduction à la cadence, en passant par le bouillonnement des passages tonitruants, l'éclatement des formes répond aux césures et cassures volontaires du pianiste qui récupère toujours in extremis le fil de sa pensée pour mener son discours encore plus loin dans cette quête de l'inassouvi. L'urgence semble  avoir toujours été l'un des principaux moteurs de la cohérence stylistique de Zimerman qui saisit l'opportunité d'une partition pour la décortiquer et l'investir d'une parure incandescente. Retrouvant le chef Seiji Ozawa et l'Orchestre de Boston (avec lesquels il avait déjà enregistré les concertos de Liszt en 1987), le pianiste polonais semble reprendre l'histoire là où il l'avait laissée et la vivifier avec l'expérience qu'il n'a cessé d'acquérir. Intense, passionnée et sans compromis, sa collaboration avec Ozawa tend avec vertige vers l'inaccessible. La maestria époustouflante du chef, combinée à la force stylistique et émotionnelle du pianiste, leur intégrité musicale enfin rendent cet album incontournable. Exigence et transparence du discours musical trahissent les émotions d'un Rachmaninov meurtri mais serein dans l'adversité !

(Noël Godts, Bruxelles, le 14 janvier 2004)

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