(Texte
et entretien Isabelle Françaix - Photos Isabelle Françaix et Jérôme Kempa)
Notre dossier
Les Arcanes de la
lutherie
Le chercheur d'arbres
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Bernard Michaud, forestier
et gérant des Bois de Lutherie
- Fertans, Doubs -
Nous sommes dans la forêt à 1300 mètres d'altitude, hauteur maximale pour le massif du Haut-Jura. Bernard Michaud nous guide à la recherche des arbres dont le bois servira à la lutherie... Autrefois bûcheron, ce passionné des "bois de résonance" est devenu dans les années 80 responsable de la société des Bois de lutherie qu'il choisit en forêt, transforme dans sa scierie et vend à des luthiers. Il organise régulièrement à Fertans des stages de lutherie où les artisans se rencontrent, et des concerts de quatuors à cordes. En forêt, cet homme du bois observe les arbres, les mesure, en caresse l'écorce et partage avec naturel sa connaissance approfondie d'un environnement qu'il questionne encore avec familiarité. Un métier rare et atemporel, comme celui du luthier...
"En général, on se promène le nez en l'air, pour repérer les grandes cimes. Et on va voir ce qu'il y a à leur pied. Nous cherchons plutôt du bois de diamètre 55/60 cm pour faire du violoncelle et du violon. On ne fait pas de tables dans des bois de diamètre 40. On a besoin de bois plus charnus, plus trapus, quand l'arbre est à maturité. Les premières années de pousse sont souvent irrégulières, rouges, fracturées... L'arbre atteint son maximum de qualité quand il a un siècle, un siècle et demi, voire deux siècles. On n'utilise que sa périphérie. Seules les dernières années du sujet sont belles finalement, intéressantes et tranquilles.
"De plus, sur un épicéa qui fait 40 mètres de long, on n'utilise que les cinq premiers mètres. Le reste est destiné à la charpente ou l'ébénisterie. Si on imagine 400 m³ de bois vendus, j'en achète au maximum dix pièces, c'est-à-dire 10 m³, et sur ces 10 m³, je n'en utilise pour la lutherie qu'un quart. Ce qui équivaut à 2m³ de produit fini sur 400. Ce sont de petites proportions. Et nous sommes pourtant dans un massif d'exception !
"Pour connaître la qualité des cinq mètres choisis, on a besoin d'observer l'arbre : est-il droit, rond ? A-t-il des branches basses ? Et l'on a besoin, en forêt, de deviner comment il est à l'intérieur. Pour cela, nous devons examiner ses congénères, plus jeunes, pour essayer d'estimer ce qu'il était, lui, un siècle auparavant. On cherche ceux qui sont francs, droits et qui a priori n'ont pas de fibres torses. Ce sont des sujets qui méritent toute notre attention et leur emplacement est souvent très délimité.
"Une des particularités du Jura, c'est la sylviculture : le mode d'exploitation, la régie des forêts et la futaie jardinée. On y trouve toutes les générations : jeunes sapins et épicéas, moyens et plus vieux. Les populations y sont très différentes également, avec des feuillus comme le hêtre. Ce qui donne une grande stabilité au massif. Il n'y a pas de choc d'exploitation comme dans une futaie régulière ; on n'éclaire pas d'un seul coup.
"En forêt, on travaille toujours "au bénéfice de" : on ne cherche pas à avoir que de beaux arbres. On désigne un épicéa, un sapin, un hêtre et l'on travaille au bénéfice de celui-ci. L'attitude du forestier est de favoriser la qualité et la croissance d'un arbre désigné. Tout ce qu'il a laissé ou enlevé, c'est dans ce seul but. On travaille pour avoir des bois de qualité. Si c'est peu, tant pis, mais ce peu doit être de qualité. Et l'on travaille dans le temps. Dans une parcelle, le forestier passe en coupe tous les quinze ou dix-huit ans. On passe alors en revue un sixième, voire un dixième du volume ; les bois qui sont exploités, en fin de vie, sont des sujets de 250 ans. C'est un bel âge pour obtenir 60 à 70 cm de diamètre.
Quelles qualités exigez-vous d'un épicéa destiné à la lutherie ?
"L'esthétique de la table de résonance et la mécanique du bois. A cette altitude, 1300 mètres, on a de bonnes indications pour obtenir un bois de qualité. S'il y a quelques noeuds, ce n'est pas trop grave. Je privilégierais un bois plus noueux à celui d'un massif plus bas en altitude, peut-être parfait à l'oeil, mais avec des critères mécaniques moins intéressants. Est-il bon conducteur de son ? Ne se déforme-t-il pas trop facilement ? Est-il élastique ?
"Cependant, un bel arbre doit d'abord en imposer par son diamètre et sa prestance. Il est bien planté, cylindrique et imposant. On saura bien lui trouver des défauts plus tard ; il en a sûrement mais dans un premier temps, il faut toujours qu'il plaise à l'oeil. Sinon, ce n'est pas forcément une bonne acquisition. En termes de diamètre, à hauteur d'homme, il peut faire jusqu'à 75-80 cm ; pour le violoncelle c'est l'idéal. Toute la zone de cœur ne sera pas utilisée, mais autour, on va travailler dans du bois tranquille. En termes économiques, c'est un rendement intéressant, mais on va surtout avoir accès à de belles années. Pour un tel arbre, la dernière fois qu'il y a eu des branches dans les cinq premiers mètres, c'était il y a 150 ans. Il y a longtemps qu'elles sont cicatrisées et recouvertes. Il y a toujours un côté plus beau ; le côté nord / nord-est est souvent beaucoup plus calme, alors que le côté sud a un peu plus de branches et de bois de contraction. Il n'est pas tout à fait droit. L'épicéa est nerveux. Quand il penche à droite, il fait du rouge sur la droite. Mais il est sympathique parce qu'il met tous ses défauts du même côté : noeuds, bois de contraction, poches de résine, cicatrices. De l'autre, on a vraisemblablement un bois franc et beau, peut-être pas parfait mais... "parfait parfait", ça n'existe pas !"
Le sol influence-t-il le bois ?
"Il a une incidence sur sa couleur. Certains épicéas sont blanc-lait, d'autres un peu jaunâtres. Il y a une relation entre le PH du sol et la couleur du bois. Plus le sol est calcaire, plus le bois est blanc ; plus le sol est acide, plus le bois est jaune, mais plus il est léger aussi. Or, le luthier aime qu'il soit blanc et léger. Il faut donc trouver un compromis, ce qui n'est pas toujours facile... Même si le luthier utilise ensuite un vernis coloré !
"Quant aux fibres serrées, c'est une question de cru. Que le bois brille et qu'il ait des reflets dépend du caractère de l'arbre et de la qualité de la coupe. C'est la partie du scieur."
Comment se calcule le prix du bois de lutherie ? Pourquoi est-il si élevé ?
"C'est d'abord une question de marché. Les bois ne sont pas destinés qu'à nous. Pour l'érable ondé, par exemple, il y a des utilisateurs différents ; ce sont des gens qui font de la tranche et ont un très fort pouvoir d'achat. Ils vont chercher des billes exceptionnelles et mettent de très gros prix. Nous aussi, aux Bois de Lutherie, nous sommes prêts à craquer comme craquent nos clients. Nous sommes prêts à faire des efforts. La plupart des érables, c'est de l'ordre de 500 euros du mètre cube, mais on en paie certains 2000, 4000 ou 5000 euros. Moi, je ne peux pas aller au-delà. Certains trancheurs en achètent à 10 000 voire à 12 000 euros du mètre cube pour quelques pièces exceptionnelles, c'est-à-dire une, deux, trois ou quatre pièces en Europe de l'ouest par an. Au regard de 60 millions de mètre cube de bois récoltés en France chaque année, c'est négligeable ! Comme le bois de lutherie : seuls 50 à 60 mètres cubes par an sont destinés à la lutherie. C'est microscopique. C'est un pour un million.
"Le produit local est aussi constitutif du prix. Pour l'épicéa, on achète à peine plus cher que nos concurrents ici, c'est-à-dire les facteurs de boîtes à fromage ou les gens qui font de la construction. Un bel épicéa coûte 350 euros le mètre cube à peu près. Un mètre cube, c'est un bois de 50 cm de diamètre sur 5 mètres de long. En gros, c'est un bois moyen pour du violon.
"Aux Bois de lutherie, on a tendance à vendre notre bois un peu plus cher car on ne part pas tout à fait de la même base ; on y applique de petits coefficients dus aux temps de séchage et de sciage qui sont assez longs. De trois à cinq ans en moyenne pour chaque pièce de bois. On a des rendements extrêmement faibles. Quand j'achète cent kilos d'arbres, je ne vends que vingt kilos de produits. On est très sélectif. Ensuite, avec ces 20 kilos, on fait en gros quatre fournitures de violon. Un violon, c'est 300 grammes. 3x4=12, c'est-à-dire 1,2 kg. Avec 100 kg d'arbres, on fait 1,2 kg d'instruments ! Tout le reste disparaît en déchets, bois de chauffage, poussière et copeaux. Le prix s'explique...
"Quand on vend un manche de violon : 30 cm de long, 8 cm de haut, 5 cm d'épaisseur, entre 15 et 20 euros, un tourneur le trouve exorbitant. Mais il a été choisi, destiné, séché... et le prix n'est finalement pas si extraordinaire."
Quelle formation devez-vous acquérir pour exercer votre métier ?
"Il faut avoir de l'intérêt pour l'instrument, la musique, la lutherie. Etre titillé... Ensuite, il faut bien connaître la forêt et bien comprendre ce que cherche le luthier. Notre activité, aux Bois de lutherie, a marché assez vite, parce qu'on a pu faire le chemin complet de la forêt à l'établi du luthier. Mes deux associés étaient luthiers. Moi, je viens du monde de la forêt : j'étais bûcheron. On a combiné nos connaissances et rencontré des gens de métier. Je vais très souvent chez les luthiers voir ce qu'ils font, le bois qu'ils utilisent, ce que deviennent nos bois, etc. C'est de parcourir toutes ces étapes qui donne une connaissance globale. En connaissant notre produit, on sait quoi chercher."
Transmettez-vous votre savoir à de plus jeunes ?
"C'est une question qui commence à pointer son nez. Non que je sois bientôt à la retraite... C'était tellement long d'acquérir toutes ces connaissances et de constituer un réseau d'informateurs que la véritable richesse se trouve là. Ce serait dommage de ne pas la transmettre... Et il n'y a pas d'école pour ça."
Etes-vous à la recherche de l'arbre idéal ?
"L'arbre idéal, c'est celui que l'on voit quand on ferme les yeux. Pour le forestier, il va être gros, sans défaut, avec de grandes ondes... Pour le trésorier de l'entreprise, c'est celui qu'on aura payé pas cher et qui va rapporter un maximum. Du point de vue commercial, c'est celui qui va en mettre plein la vue à nos clients.
"Après, quand on ouvre les yeux et qu'on regarde ce qu'on a en stock chez nous, il y en a plusieurs, des arbres idéaux ! Ils ont tous un petit quelque chose qui à un moment donné va intéresser un luthier. Les luthiers sont nombreux et ont chacun leur caractère... comme les arbres. Il existe des bois un peu sauvages, d'autres plus tranquilles, des bois légers, d'autres farfelus et fantaisistes... comme les luthiers.
"On est quand même toujours attirés par l'esthétique. C'est notre première quête. De belles ondes, un beau grain, etc. Ensuite, on a des soucis dimensionnels. On cherche de gros arbres pour les contrebasses, les clavecins... Et quand on réfléchit encore, les demandes sont d'ordre mécanique, comme nous l'avons vu plus haut. L'approche est un peu plus scientifique..."
Comment considérez-vous votre métier de forestier et de vendeur de bois de lutherie ?
"Nous mettons toute notre énergie à chercher des bois exceptionnels, et le soir, à la maison, on se dit : " Ces luthiers, quand même ! Le bois n'est pas responsable de tant de choses dans l'instrument ! Surtout quand on considère sa diversité : ondé ou non, sur couches, sain, etc." Ce qui est constitutif de la valeur de l'instrument, c'est le travail du luthier, pas le bois ! Il représente certes une valeur de départ importante, mais elle est multiple, pleine de facettes différentes. Avec un bois sain, franc, on peut faire un bon instrument. L'érable ondé et l'épicéa ne sont pas un Graal ! C'est ce qu'on a envie de dire aux luthiers : " Tous nos bois sont bons. C'est à vous de les travailler ! "
"Les jeunes sont souvent attirés par ce qui est cher et qui a des ondes. Ils ne savent pas trop en fait, et ils choisissent du bois comme on apprend une leçon. C'est un cheminement essentiel dans le parcours du luthier. D'autres ont pris l'habitude de travailler avec telle parcelle de bois, telle masse volumique, tel temps d'accroissement... Ils expérimentent quelque chose. Avec le temps, on s'allège de ces choses-là ; on prend un peu de liberté et on ré-explore des chemins oubliés, avec des bois moins ondés ou un peu plus fantaisistes. Ou l'on revient à des valeurs un peu plus simples, à des bois plaisants mais délivrés d'exigences qui étaient peut-être infondées. Avec le temps, on s'affranchit...
"Des bois sans intérêt pour les uns ne le sont d'ailleurs pas pour d'autres. A un moment donné, il y a une rencontre entre un luthier et un morceau de bois. Nous, on est juste là, des entremetteurs, pas plus."
(Propos recueillis à Fertans par Isabelle Françaix, août 2006)
Du forestier au luthier : rendez-vous chez Antoni Jassogne dans notre dossier Les Arcanes de la lutherie.
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