(Texte et entretien Isabelle Françaix)

FRéDéRiC CLéMeNT  : "Un homme d'images qui a besoin de voix"

 

Photo-montage réalisé par Frédéric Clément

http://www.fredericlement.net

 

 

illustration : Frédéric Clément

A l'occasion de la sortie chez Naïve du Luminus Tour et son bataclan d'éclats, d'éclairs et d'éclaircies, l'écrivain et illustrateur Frédéric Clément inaugure notre nouvelle rubrique Eclats de voix, consacrée aux relations à la musique qu'entretiennent des artistes de tous horizons : poètes, romanciers, conteurs, sculpteurs, peintres...

Neuf ans après le Magasin Zinzin, "Frédéric Tic Tic, marchand de miroirs, d'alouettes, de sable et d'allumettes, grand mâcheur de souvenirs" arpente le monde sous le nom scintillant de Monsieur Luminus afin de récolter de merveilleux éclats de lumière pour la robe des quinze ans de Mademoiselle Alys ! Et le voilà "en carapate" avec son compagnon gourmand d'images, Nicéphore, prompt à les capturer dans sa boîte noire.

Car où que nous les suivions en quête du Rayon vert, nous découvrons  des pays de merveilles, sur les traces du chat du Cheshire, de l'oiseau sacré des Mayas ou d'une sirène serpentine amoureuse de Peter Pan... Lewis Carroll et Matthew James Barrie clignent des yeux, le temps se désarticule et la lumière fuse de ce livre déroutant, aux photos étranges immergées dans le révélateur des songes. Ici, Frédéric Clément a laissé tomber ses crayons, envoyé promener ses pinceaux : il découpe, déforme, colle, assemble et enchante les images où courent, sautent, tombent ou s'envolent de curieux et minuscules personnages ; il photographie le monde, le met en scène, le filtre à sa fantaisie et le transfigure en des pages lumineuses où les images en damier ou en longues bandelettes de film, se lisent en mouvement, comme une pellicule qui aurait pu séduire Méliès et captive certainement les êtres féeriques.

Un livre pour enfants, dites-vous ? Certainement, très certainement ! Si vous l'entendez au sens large : tous les rêveurs, les imaginatifs,  les explorateurs, les dompteurs de fraise, les jongleurs de mots d'antan, les rabatteurs de libellules, les ballerines amazones, les conducteurs de souliers enrubannés, etc... Qui ne l'est un peu ?

Monsieur Luminus, alias Frédéric Tic tic, arpente le merveilleux et collecte la magie des contes de fée, habile bateleur,  fin connaisseur et grand collectionneur. Ne possède-t-il pas des cailloux du Petit Poucet, le petit pois de la Princesse au petit pois, des éclats du soulier de Cendrillon ? Ouvrez les tiroirs du Magasin Zinzin ou laissez-vous tenter par le "concentré d'éclairs et d'éclaircies" de Monsieur Luminus... vous aurez des surprises !

L'écrivain lui-même nous en réserve bien d'autres au fil de son œuvre conséquente (à découvrir sur son site : http://www.fredericlement.net) et souvent troublante. Comment ne pas citer ici Bel oeil, les Confessions argentiques d'un gardien de phare ? Solitude, fantasmes, tendresse... ce livre secret où se croisent textes et photos vibre de ténébreux éclats...

Et la musique dans tout cela, nous demandez-vous ? Elle rôde en silence, suscitant ambiances et sensations à fleur de peau chez l'écrivain rêveur d'images, elle habite le ressac des mots, elle se glisse dans la douceur sauvage des couleurs...

 

illustration : Frédéric Clément

Eclats de voix : Frédéric Clément

"Un homme d'images qui a besoin de voix"

droits http://www.fredericlement.net

"J'ai un rapport bizarre à la musique. Je ne connais pas énormément son actualité... Je ne me tiens pas au courant. Mais depuis quelques livres, j'ai besoin de casser des habitudes ou de m'isoler. Lorsque j'ai écrit Muséum, il aurait été aberrant que j'écoute de la musique : ça me court-circuitait. Un jour, plus tard, il y a eu des travaux dans mon immeuble ; il fallait que je puisse écrire dans ma chambre sans les entendre. C'est ainsi que le déclic est venu. Je branche un casque sur l'ordinateur et au lieu de mettre des boules Quiès, je me bouche les oreilles avec les petits coussins de mousse des écouteurs. J'écoute à chaque livre que j'écris une seule musique pendant des mois, en boucle, de 5h30 à 11h00 du matin. Je la choisis soigneusement, je tournicote chez le disquaire pour la trouver.

J'ai besoin de quelque chose qui m'enveloppe de ce fil de musique coulant, suspendu; sensitif, comme une bande-son de cinéma. Le choix est très important.

Pour les Grains de beauté, qui n'est pas sorti, ce fut Alina d'Arvo Pärt, en boucle. J'avais eu le coup de foudre pour cette musique en regardant La Chambre des officiers. Elle m'est donc venue par la narration et l'image."

 

illustration : Frédéric Clément

 

"Pour le Paradisier, je cherchais quelque chose qui brasse davantage le contemporain. Je me suis tourné vers ce qu'on nomme étrangement le post rock. J'ai écouté en boucle les deux disques de Magyar Posse ; ce sont des Finlandais.

Je n'écoute pas beaucoup hors des musiques qui portent mon écriture. Sauf France Culture, pendant les insomnies. Je suis plutôt "voix", un homme d'images qui a besoin de voix. Je sais que cela en fera bondir certains mais... la musique ne me nourrit pas de ce besoin de me cultiver malgré moi.

Peut-être suis-je un ours... Le terme n'est peut-être pas approprié... Je travaille comme un bénédictin, dans la retraite. Je cherche des musiques qui nourrissent ma création. Je caricature mais (et c'est effrayant) je suis devenu une sorte de machine à créer, même si j'ai de longs moments d'errance... Cela ne veut pas dire que je fonctionne mécaniquement... J'ai plutôt besoin de me mettre à fleur de peau pour créer. La musique est une vague qui porte quelque chose que j'ai en moi ; elle est "utilitaire".

Je m'en veux que la musique ne soit qu'un ingrédient.

A certaines périodes de ma vie, j'ai connu des musiques partage, à écouter ensemble.

Non, finalement, je ne me sens pas ours... mais très en recul en ce moment. Je rencontre très peu de gens."

 

illustration : Frédéric Clément

 

"J'ai un rapport plus fort avec les ballets contemporains que je vais voir au Théâtre de la Ville de Paris. Finalement, cela me tourne encore vers le post-rock. Je me sens attiré par la musique liée à l'art du spectacle, et la danse contemporaine y est très liée.

J'aime beaucoup Philippe Glass, même si je l'écoute moins pour écrire. Il y a trop d'aigus...

Nino Rota fait partie de mes strates musicales, pour son côté primesautier ou plus traînant dans Amarcord.

Samuel Barber aussi... même si je ne peux plus réécouter certaines de ses pièces sans que ce soient les grandes eaux, alors qu'à 20 ans je les passais en boucle ! Peut-être les musiques trop denses me brisent-elles trop... Je suis content de les entendre à la radio."

illustration : Frédéric Clément

 

"Si je devais ne garder que trois disques ?

Non, c'est impossible, car je pourrais les prendre en grippe. J'aime Alina, mais il est trop lié à l'écriture. Ce que je trouve assez monstrueux... Mais j'ai acheté tous les disques d'Arvo Pärt ensuite !

Pour Luminus (qui vient de sortir chez Naïve), j'ai écouté Takk de Sigur Ros, à la recherche de sons... Et King of Time et We will carry you over the mountains de Magyar Posse.

Je suis toujours attiré par une musique porteuse, comme une vague, planante.

Je travaille la pâte des mots, comme de petits bouts de film ; mes yeux sont caméra... même s'il existe une alchimie avec l'entrechoc des sons.

Et puis, j'ai des disques, mais j'en mets peu. Il y a quelque chose de cassé dans mon rapport à la musique... Je ne sais pas pourquoi. Il n'est presque plus festif. Pourtant, à la radio, j'aime être surpris par un programmateur. Sur FIP, ils changent toutes les six heures. Il m'arrive de dresser l'oreille. Et quand c'est de l'hispano d'Amérique du Sud, je coupe rageusement !

Quant à la variété française, la répétition des tubes est une scie, même quand on apprécie un chanteur. Ah... j'aime beaucoup Bashung."

(Propos recueillis à Paris par Isabelle Françaix, février 2006)

 

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