FRANZ SCHUBERT (1797-1828): Die schöne Müllerin / Lieder . Dietrich Fischer-Dieskau (baryton), Jörg Demus, Gerald Moore (piano). (DG 463502-2). 

© Deutsche Grammophon

                

                Dietrich Fischer-Dieskau copia les lieder de Schubert et Wilhelm Müller quand il était prisonnier dans un camp américain en Italie, de 1945 à 1947 et les transposa plus tard pour baryton, puisque Schubert les avait prévus pour ténor. L'amour tragique d'un voyageur pour une belle meunière, ses tendres confidences au ruisseau qui l'a conduit jusqu'à elle, le bonheur de la posséder, sa jalousie pour un chasseur qui vole le cœur de la belle et la noyade désespérée de l'amant délaissé... ont accompagné la détention du jeune chanteur. Il interprète Die Schöne  Müllerin pour la première fois en public en juin 1949 à guichets fermés, ce qu'il apprécie avec soulagement comme "extrêmement stimulant et rassurant". 

                Si l'on connaissait les trois enregistrements effectués en studio avec Gerald Moore, en 1951, 1961 et 1971, un quatrième en revanche restait inédit et datait de 1968 auprès de Jörg Demus. On y retrouve l'extraordinaire complicité du pianiste viennois et du baryton. Le jeu de Jörg Demus, dépouillé, sec et vif accentue avec subtilité et audace le tourbillon de violence et d'angoisse qui emporte le voyageur épris de la belle meunière ; aucune complaisance dans les intonations de Fischer-Diskau, aucune surcharge ni lourdeur : le drame se donne dans la précipitation du mouvement et du rythme qui soulève l'homme amoureux. Le texte énonce le sens de son destin sans qu'il ait besoin d'être appuyé ; la joie, la crainte, la colère ou le désespoir en jaillissent avec spontanéité et naturel dans la clarté et la profondeur de la voix du baryton. A nul moment, il n'éprouve le besoin d'illustrer son chant ou de lui venir en aide avec romantisme : il choisit la modestie et l'effacement, se fond dans les mots et les notes, construit leur suite en écoutant son partenaire. L'émotion naît de la simplicité.

                Les quatre lieder qui suivent le cycle de la Belle Meunière, menés cette fois par Gerald Moore en 1951 (et gravés en 1966) dévoilent une autre facette du baryton : d'un partenaire à l'autre, il déploie une force différente. Sur les notes plus tendres et discrètes du piano de Moore, le chant de Fischer-Diskau grandit en sensualité, plus chaud et plus troublant. Du bist die Ruh (D776), de Friedrich Rückert, considéré comme un défi pour le souffle, laisse frissonnant et Die Erlkönig (D328) angoisse et fascine.

                La réunion de ces différents lieder et la comparaison sur un même CD d'un travail affiné avec deux pianistes aux personnalités aussi différentes que puissantes excitent et exaltent notre curiosité. "Je ne sais ce qui me prit, / ni qui me donna ce conseil, / mais il me fallut le suivre, / mon bâton de voyageur à la main." (Extrait de La Belle Meunière, D795 : n°2, "Où aller?") Une invitation à poursuivre notre périple.

 

Enregistrements récents recommandés :

- Franz Schubert, Die schöne Müllerin, Matthias Goerne (baryton), Eric Schneider (piano). Decca, 470025-2.

- Franz Schubert, Die schöne Müllerin, Werner Güra (ténor), Jan Schultsz (piano). HMC, 901708.

- Franz Schubert, Goethe-Lieder, Matthias Goerne (baryton), Andreas Haefliger (piano). Decca, 452917-2.

- Schubert, Die schöne Müllerin, Wolfgang Holzmair (baryton), Imogen Cooper (piano). Philips, 456581-2.