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Abdel Rahman El Bacha pianiste, compositeur, penseur |
L'actualité sourit au pianiste libanais Abdel Rahman El Bacha dont sort l'intégrale des concertos de Prokofiev captée live pour le label Fuga Libera lors du Festival Prokofiev (voir notre page Nouveautés Piano), et qui propose à Flagey son intégrale Chopin en concert, du 22 au 27 février 2005 (http://www.flagey.be/flagey.htm et http://www.100p100chopin.be/index_fr.htm + notre compte-rendu dans notre agenda)
Le public belge le connaît bien pour son premier prix au CMIREB en 1978 (à l'âge de 19 ans), sa participation au jury du CMIREB piano en 1991, 1995 & 2003, sa prise en charge de la classe de piano à la Chapelle Musicale Reine Elisabeth de Belgique aux côtés de José Van Dam et Augustin Dumay, et ses nombreux et fréquents concerts. Son toucher, vif et gracieux, est habité, soulevé par le désir profond de comprendre la musique qu'il interprète, d'en pénétrer les secrets avec amour et patience, comme ceux d'une âme soeur. Avec pudeur, plus réservé sur sa propre histoire, il s'épanche avec aisance et naturel sur cette curiosité qui le pousse à embrasser l'univers d'un compositeur pour pouvoir jouer ne serait-ce qu'un seul pan de son œuvre...
Abdel Rahman El Bacha, pourquoi êtes-vous si intéressé par des projets d'intégrale ? Il y a eu Beethoven, Prokofiev et le programme Chopin ?
Une intégrale, lorsqu'on est intéressé par un compositeur, me paraît importante, même si elle n'est pas toujours à réaliser en public ou en enregistrement. Quand on aime véritablement un auteur, et qu'approfondir nous tient à cœur, on a envie de faire le tour de son œuvre. J'aime les sonates de Beethoven, mais aussi ses symphonies, ses quatuors... même si je ne les jouerai pas forcément moi-même. On cerne mieux de cette façon la personnalité et l'imagination du compositeur. Beethoven, Prokofiev, Chopin font partie de ces compositeurs dont la personnalité est très forte et très marquée individuellement. Chopin est un grand coup de foudre de première jeunesse, pour qui j'ai attendu un peu plus longtemps, parce que je le trouvais plus insaisissable. En écoutant les cours ou les exposés de différents maîtres, on s'aperçoit que personne n'est tout à fait d'accord sur la façon dont on doit jouer Chopin. L'envie de faire un tour, le plus complet possible, est devenue très importante ; c'est ce qui m'a conduit à parcourir toute son œuvre et aussi à choisir un ordre pour le faire. Le plus simple, mais peut-être le plus inhabituel, c'était l'ordre chronologique. Je voulais me pencher sur une évolution. On entend souvent dire que Chopin est tout de suite Chopin, et que sa musique est reconnaissable entre toutes, sans avoir vraiment évolué... Un peu comme Mozart. Or, même Mozart a évolué, en dépit de sa courte vie ! Mais chez Chopin, l'évolution est presque aussi flagrante que chez Beethoven : il existe véritablement des époques créatrices, même si elles se fondent les unes dans les autres. Je voulais donc parcourir l'œuvre dans son intégralité pour en saisir davantage les secrets, les influences, les directions possibles et les choix de Chopin d'en annuler certaines ou d'en développer d'autres. Je désirais aussi trouver un point commun entre ces divers genres musicaux : nocturnes, préludes, impromptus, polonaises... Faut-il accentuer le genre lui-même ou le rattacher à la personnalité de Chopin ? Car il n'est pas le seul à avoir écrit des valses, des mazurkas, etc. Mais il est le seul à leur avoir donné cette allure. Donc, pour moi, il était important de trouver la couleur et la tonalité de mon interprétation chez ce compositeur que j'affectionne particulièrement.
Peut-on tracer un parallélisme entre l'évolution de Chopin compositeur et celle de l'interprète que vous êtes ?
Certainement. Ce qui nous unit, musiciens ou non, c'est que nous sommes des êtres vivants. Nous connaissons la naissance, l'éveil, la jeunesse, l'enthousiasme, la maturité, quelques douleurs, quelques souffrances, quelques déceptions, puis la recherche d'une solution à nos angoisses, une envie de nous exprimer. Comme un fruit, nous mûrissons également, avec notre corps, notre pensée et puis un jour il faut faire face à l'inéluctable et savoir comment dire adieu à cette vie. Chez un grand artiste tel que Chopin, l'expression musicale est véritablement liée à sa respiration d'être humain. Elle est en harmonie ; c'est un reflet, un miroir. C'est aussi une confirmation de notre propre vécu. La sincérité de cet art fait que l'on peut s'y retrouver aussi soi-même. On retrouve cet éveil, cette naissance du génie, au vu des premières œuvres : cette lumière éclatante du bonheur de vivre de la jeunesse, cette envie de bouger, cet agitato, ce mouvement rapide qui est tellement lié à la respiration rapide de la jeunesse et va se manifester chez Chopin dans la première période de ses compositions par une écriture d'une grande virtuosité. Il y a alors des moments d'intense douleur, des frustrations, des amours déçues, des révoltes contre un état politique dur à vivre... Elles se reflètent aussi dans sa musique ; à travers les Nocturnes op.27 ou la Première ballade, on a déjà le grand Chopin qui affirme ce qu'il est dans sa différence. Viennent les souffrances de la maladie, les fiançailles rompues et sa relation avec George Sand. Sa musique se creuse, s'accuse dans les extrêmes. Elle devient tiraillée entre une aspiration presque religieuse (la quantité de chorals l'atteste) et ce chaos, ces flammes qui consument, présentes dans certains préludes, les mouvements extrêmes de la Sonate funèbre, ou le troisième scherzo de la Deuxième ballade. Ensuite vient l'apaisement, la sérénité qui donne à son écriture un aspect plus symphonique ; on remarque l'usage des octaves (non plus creuses et virtuoses) lumineuses qui forment l'épanouissement de sa sonorité. Je pense à sa Troisième ballade, à la Fantaisie, au Nocturne op.48. On a déjà une plénitude sonore et une utilisation du piano véritablement royales. Après cela, la musique de Chopin qui a toujours été très passionnée sans réserve, même d'une grande concision formelle, va s'intérioriser et sera de plus en plus déchirante, car davantage réservée et pudique. Non moins intense mais moins violente dans sa sonorité. Quoiqu'on ne puisse pas parler de violence dans la sonorité chez Chopin, mais plutôt dans le sentiment. La sonorité est toujours aérée. On quitte l'omniprésence du mode mineur, romantique par excellence, et Chopin explore les vibrations lumineuses du majeur, à travers une écriture qui se déploie dans le centre du clavier, plus contrapuntique et qui use plus fréquemment de trilles, doubles ou triples. On les voit saupoudrer le dernier Nocturne , la Barcarolle ou la Fantaisie...
Pouvez-vous imaginer un terme à votre propre évolution dans Chopin puisque vous entamez le cinquième jalon de ce projet ?
A partir du moment où les conditions artistiques ont réunies, rien ne m'arrêtera pour refaire cette intégrale, parce que c'est une musique dont je ne me lasse pas. Me reposer, oui. Je me repose de chaque musique. Pendant que je joue Chopin, je laisse reposer Beethoven, ensuite je fais l'inverse. Et ce n'est qu'un exemple parmi les autres compositeurs que je joue régulièrement, comme Ravel, Schumann, Prokofiev, etc. Le fait de ne pas avoir qu'une seule passion me permet justement de ne jamais me lasser d'un style musical.
Dans ce parcours intégral, vous ne donnez pas ses Mélodies ? Or, vous les avez jouées et enregistrées par ailleurs...
Je ne joue que l'œuvre pour piano. Ce qui exclut aussi l'œuvre concertante et la musique de chambre. Les Mélodies sont peut-être l'œuvre de Chopin la moins connue en dehors de Pologne, parce qu'elles sont en polonais donc de prononciation très difficile à importer. Parmi ses 19, il y en a pour moi une dizaine qui mériterait d'être ultracélèbre, au même titre que certaines des Valses, des Mazurkas ou des Nocturnes. J'ai eu la joie de les enregistrer avec Ewa Podlès et là aussi, j'avais demandé un ordre chronologique et non traditionnel (publié de façon posthume), pour voir quel texte parlait à Chopin et à quel moment de sa vie et de son évolution pianistique. Je vais avoir le bonheur de les redonner en concert auprès d'une jeune cantatrice polonaise à Nohant, Greta Komur. Cela reste une œuvre difficile car le piano y est très discret ; il ne déploie pas une grande virtuosité, sauf dans deux ou trois mélodies peut-être, où il est un peu plus présent. Son rythme emprunte beaucoup à la mazurka. Ce qui nous rappelle qu'elle n'était pas qu'une danse. C'est ce qui la différencie de la valse ; si toutes les deux ont un rythme à trois temps, la mazurka a un rythme mélodique d'un ambitus plus réduit,tandis que la valse parcourt tout le clavier, incarnant le mouvement plutôt que le chant. Ce qui me touche dans les mélodies, c'est le choix des textes de Chopin, ce qui a été une part importante dans ma recherche sur sa personnalité, sa psychologie, ses motivations affectives et psychologiques. J'ai bien compris que s'il fallait résumer sa musique, même pianistique, en quelques grands thèmes, ce seraient la jeunesse, l'amour, la tristesse, la mort et cet amour de la patrie, ce sentiment d'exil, d'appartenance à un ailleurs. Cette aspiration vers l'ailleurs, propre à tout poète en tout art. Les textes des mélodies tournent toujours autour de ces cinq grands thèmes.
Parlons de Prokofiev. Sa personnalité et celle de Chopin ne sont-elles pas à l'opposé ?
J'ai l'impression qu'on ne peut pas être plus aux antipodes. Prokofiev et Chopin appartiennent presque à deux mondes qui se tournent le dos, même s'ils étaient tous deux brillants et du même siècle. Ce qui caractérise la musique de Prokofiev, c'est ce refus de se complaire dans un sentiment quelconque, et cette volonté absolue d'être de son époque, de l'aimer et de tourner le dos au passé, même s'il reste un classique et que l'on trouve aussi chez lui certains débordements schumanniens ou scriabiniens ! Prokofiev incarne un peu le révolutionnaire qui n'a que faire des bonnes manières et qui pressent un monde nouveau, l'exprimant fabuleusement dans un style qui lui est propre. Dans un sens, il ressemble à Chopin dans cette attitude : tous deux ont créé une musique très personnelle. Et Chopin a appartenu à son époque même s'il s'en défendait. Prokofiev était aussi en harmonie avec Stravinsky et Bartok. C'est au niveau du choix harmonique que cela diffère entre Chopin et lui. Et puis Prokofiev avait un côté très carré, très garçon baroudeur proférant des gros mots quand ça lui chantait ,alors que Chopin était d'une distinction rare.
Prokofiev ne s'ancre-t-il pas profondément dans votre histoire, puisque vous avez remporté le Concours Reine Elisabeth de 1978 avec son Second concerto.
C'est exact. Prokofiev est presque un porte-bonheur pour moi. Cela a souvent été le conseil de mon maître, Pierre Sancan... Je suis entré au Conservatoire de Paris en ayant présenté la Toccata de Prokofiev et il m'a toujours dit : "Quand on joue Beethoven, Chopin, Schumann, et qu'on les joue bien, on va toujours plaire à une partie et déplaire à une autre. Si tu veux avoir le public de ton côté, toi, tu peux vraiment être convaincant pour tout le monde dans Prokofiev. Alors, vas-y les yeux fermés." Finalement, j'ai suivi son conseil et il s'est avéré que mon Prokofiev n'était pas simplement celui d'un simple virtuose, mais il était construit, coloré, avec un certain dynamisme et une pulsation intérieure qui le faisaient sonner un peu différemment. Même des mélomanes qui a priori n'adorent pas Prokofiev, ont alors admis sa musique comme sérieuse et fondamentale. Ca m'a porté bonheur...
Peut-on imaginer une nouvelle intégrale avec les Sonates de Prokofiev ?
Ce n'est pas impossible. C'est même une très bonne idée. Ses neuf sonates sont toutes intéressantes. surtout le triptyque de 6 à 8... Et pourquoi pas une œuvre intégrale de Prokofiev, pour piano ? Ca m'avait un peu travaillé pendant un moment. Peut-être un jour... Quand je pense aux Visions fugitives, aux Danses op.32, ou aux Contes de la vieille grand-mère op.31, ce sont de petits chefs-d'œuvre. Même les Dix petites pièces op.12, de jeunesse, sont pleines de saveur. C'est un compositeur qui mérite encore d'être plus souvent joué.
Artiste : interprète, compositeur. Avez-vous un credo musical qui justifie vos deux principales activités ?
D'abord, la sincérité de ce que l'on produit. Parce que nul n'est obligé de composer ou d'interpréter. On peut très bien vivre sans. Mais si on le fait, j'estime qu'il faut d'abord en sentir la nécessité, presque comme un ordre, un impératif. La sincérité, mais aussi la loyauté, l'honnêteté, l'approfondissement. Il ne suffit pas d'être sincère pour aller jusqu'au bout d'une interprétation et de ses tréfonds. Dans la composition, on peut faire aujourd'hui tout et n'importe quoi, on l'a vu. Et je crois que de nos jours, on a pris le risque de détruire l'oreille musicale. Je voudrais la préserver, parce que je sens que, si la musique de Bach, de Mozart, de Beethoven, de Chopin... nous est aussi familière, c'est qu'elle appartient encore à notre époque. Et que toute musique qui peut blesser cet entendement est dangereuse. Ce n'est pas pour jeter la pierre à une innovation harmonique quelconque, ni formelle, parce que j'estime qu'en art la liberté est sacrée. Mais quand je dis : "être sincère dans sa production", cela signifie ne pas clamer d'abord : "je suis, j'existe, je peux être un artiste", mais se poser la question : "Est-ce que j'ai véritablement envie de m'exprimer ?" Ce serait ça, mon credo.
(Propos recueillis à Bruxelles par Noël Godts le 3 février 2005)
Petit trajet biographique :
Abdel Rahman El Bacha
En juin 1978, Abdel Rahman El Bacha remporte le prestigieux Concours Reine Elisabeth de Belgique à l’unanimité, ainsi que le Prix du Public. Il a 19 ans et demi.
Né à Beyrouth en octobre 1958 dans une famille de musiciens, neveu d’un artiste peintre, il commence ses études de piano en 1967 avec Zvart Sarkissian, une élève de Marguerite Long et Jacques Février. A dix ans, il donne son premier concert avec orchestre. En 1973, Claudio Arrau lui prédit une grande carrière et en 1974, la France, l’ex-Union Soviétique et l’Angleterre lui offrent une bourse d’études. Il choisit la France par affinités culturelles et entre au Conservatoire National de Musique dans la classe de Pierre Sancan. Il en sort avec 4 Premiers Prix (piano, musique de chambre, harmonie et contrepoint).
Après le Concours Reine Elisabeth qui le propulse sur la scène internationale, il décide de prendre du recul afin d’accroître et d’approfondir son répertoire. Dès cette époque, la presse musicale le compare aux plus grands et souligne les qualités exceptionnelles de son jeu et son pouvoir d’émotion. Du Mozarteum de Salzbourg au Théâtre des Champs Elysées à Paris, du Concertgebouw d’Amsterdam à la Herkulessaal de Munich, il se produit dans l’Europe entière, en Russie, au Japon, en Amérique du Nord, Centrale et du Sud et au Moyen Orient.
Son vaste répertoire, comprenant une soixantaine de concertos, est principalement axé sur des œuvres de Bach, Mozart, Beethoven, Schubert, Chopin, Schumann, Rachmaninov, Ravel et Prokofiev.
De grands chefs le dirigent à la tête de phalanges comme l’Orchestre Philharmonique de Berlin, le Royal Philharmonic Orchestra, l’Orchestre de Paris, l’Orchestre National de France, le NHK Symphony Orchestra, l’Orchestre de la Suisse Romande...
Des mains de Mme Serge Prokofiev il reçoit en 1983 le Grand Prix de l’Académie Charles Cros pour les Premières Œuvres de Prokofiev, son premier enregistrement chez Forlane.
Pour le même label, il a gravé 3 Concertos de Bach, les 2 Concertos de Ravel, des œuvres de Schumann, Ravel et Schubert. L’intégrale des 32 Sonates de Beethoven, saluée par la presse comme un «événement majeur», lui vaut un immense succès, tant au disque qu’en concert (le deuxième cd de cette intégrale, de même que son récital Ravel, ont été couronnés par le Grand Prix de la Nouvelle Académie du Disque Français). Il reçoit aussi en 2000 le Prix Gerald Moore du meilleur accompagnateur, décerné par l’Académie du Disque Lyrique, pour le cd des Mélodies de Chopin chantées par Ewa Podlès. De Chopin, il a également gravé toute l’œuvre pour piano seul.
En mars 2002, il remporte un succès triomphal à Nantes avec cette dernière intégrale donnée de mémoire - en ordre chronologique, comme sur le cd - sur une durée de six jours consécutifs. Il a réitéré cette expérience dans le cadre du Festival de la Roque d’Anthéron (juillet 2003), du Festival de Sintra (juillet 2004) et à Avignon (septembre 2004).
L’enregistrement de l’oeuvre pour piano et orchestre en 2 cds - de Chopin encore - avec l’Orchestre de Bretagne dirigé par Stefan Sanderling est également disponible.
Abdel Rahman El Bacha, qui possède depuis 1981 la double nationalité franco-libanaise, est également compositeur. Le 22 mars 2002, l’Orchestre régional de Cannes Provence Alpes Côte d’Azur a créé 2 Préludes mystiques de sa composition. En 1998, le Ministre de la Culture français lui a décerné le titre de Chevalier des Arts et des Lettres et en 2002, le Président de la République libanaise lui a remis la Médaille de l’Ordre du mérite, la plus haute décoration de son pays natal.
Plus d’informations: www.elbacha.net
Pistes discographiques :
L'essentiel de la discographie d'Abdel Rahman El Bacha se trouve chez Forlane Classics. On y trouve notamment son intégrale des sonates de Beethoven et celle de l'oeuvre de Chopin ainsi que des albums consacrés à Bach, Schubert, Schumann et Ravel.
http://www.elbacha.net/spip/rubrique.php3?id_rubrique=7
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