Alexander GHINDIN : 

UN HOMME HEUREUX

" Je suis très heureux. Qui est heureux ? Celui pour lequel hobby et travail ne font qu'un, et pour qui rêve et travail se fondent en un seul mot." A. Ghindin

Deuxième lauréat du Concours Reine Elisabeth 1999, ce pianiste russe de 23 ans a joué Liszt en récital au Palais des Beaux-Arts les 16 et 18 juin.

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Alexander Ghindin, comment êtes-vous "entré en musique" ?

" J'ai commencé par hasard, car je ne suis pas né dans une famille de musiciens... C'était l'hiver, il faisait glacial. Nous marchions dans le froid et nous sommes entrés dans un bâtiment pour nous réchauffer. C'était une école de musique. au deuxième étage, j'ai chanté une chanson. Après, je m'y suis retrouvé élève. Je ne peux pas dire que ce fut un grand moment dans ma vie, où j'ai compris que j'étais musicien. Non ! Je ne peux pas dire quand j'ai décidé de le devenir. C'est venu pas à pas, très lentement d'abord, puis de plus en plus vite, comme un avion qui décolle. J'ai étudié; j'ai donné un concert par an, puis deux, puis trois...

" Je n'ai pas fait beaucoup de concours : seulement deux, ce qui n'est pas trop par rapport au palmarès d'autres pianistes. J'ai passé le Concours Tchaïkovski à 17 ans, il y a six ans et l'année dernière, le CMIREB. Je ne pense pas que faire beaucoup de concours soit possible, important ni utile à un pianiste. En essayer un ou deux est assez pour que cela devienne un grand événement. Sinon, c'est comme un travail dont l'utilité disparaît. Je suis très heureux du CMIREB qui a beaucoup changé ma vie. J'étais prêt, alors j'ai fait de mon mieux pour garder le niveau que j'avais atteint, surtout dans les concerts belges, comme à Saint-Michel, après le Concours. J'ai vraiment essayé de jouer le mieux possible."

Que signifie pour vous "bien jouer" ?

" Utiliser au mieux ses qualités. Depuis mon enfance, j'essaie de développer mon jeu pour qu'il soit le plus naturel possible car je suis vraiment contre toute représentation de mes propres idées, toute pensée de démonstration artistique et intellectuelle personnelle. Le plus important, c'est le naturel. C'est la seule façon de toucher le cœur du public."

Quelle place accordez-vous à la virtuosité ?

" Je l'aime et j'en ai besoin. Il est impossible de jouer du piano sans virtuosité. C'est un fait, une question d'activité physique et spirituelle. Quand vos doigts ne bougent pas, ce n'est pas une question de musique ! D'abord, ils doivent se remuer, et vite ! Viennent bien sûr d'autres problèmes plus profonds et d'autres intérêts bien plus primordiaux."

Comment définissez-vous votre puissance ?

" Mon toucher pianistique recourt beaucoup à ma force. Mais je ne le fais jamais durement sinon le son est trop fort et le public n'entend rien. Mais je joue selon ma nature. Le son du piano est un langage pour le compositeur. Je ne sais pas quel son j'ai."

Existe-t-il une École Russe de piano qui vous caractériserait également ?

" C'est une question très difficile... L'École Russe, si elle existe, n'est pas une question d'enseignement. Elle relève peut-être d'une certaine façon de jouer en public. C'est plus simple qu'une école, plutôt un mouvement national difficilement descriptible. Je sais identifier la manière russe de jouer. Comme quand, russe vous-même, vous reconnaissez un Russe dans la rue parmi des étrangers. C'est une sensation intime.  Il s'agit, plus que d'une école, d'une nature russe, une âme, un esprit. Pas un système de jeu."

Illustration : Isabelle Françaix

Quels sont vos compositeurs favoris ?

" Je n'en ai pas. Je joue seulement le plus possible, avec tout mon plaisir : Bach, Mozart, Chopin..."

Au CMIREB 1999, vous aviez joué en finale le Premier Concerto de Tchaïkovski...

" Je l'adore ! Je l'ai joué maintes et maintes fois en me sentant toujours aussi complètement heureux. Le Troisième de Rachmaninov et le Premier de Tchaïkovski sont mes deux concertos préférés ! J'ai joué celui de Rachmaninov pour la première fois de ma vie la semaine dernière. Maintenant, je peux l'intégrer à un programme. Pour Tchaïkovski, je ne le joue ni parce qu'il est Russe ou que son Concerto est gagnant : il m'est très familier et je me sens très proche de sa musique. J'aime également jouer les vieux Prokofiev comme Cinderella, Romeo et Juliette... Je suis très attiré par les Concertos en général. J'adore également la musique de chambre mais je n'ai pas encore eu le temps d'en jouer en 2000. Les trois dernières années, j'ai interprété entre 8 et 10 programmes de chambre. J'aime partager la scène avec d'autres.

" J'ai pensé, avec Ashkenazy, à la manière de composer un programme Scriabine à partir de ses nombreuses petites pièces d'une page. C'est un poète et composer un programme de Scriabine, c'est comme d'élaborer une suite psychologique, tout naturellement."

Qu'en est-il de Liszt ?

" Je l'aime. C'est d'abord un grand compositeur romantique. Et je suis romantique. Le romantisme de Liszt est profond : il réside dans la manière d'exprimer ses idées ; toutes ses émotions sont belles, jamais poussées, toujours nobles. La noblesse est un impératif pour interpréter Liszt. J'adore ses sonates : sonates avant tout, avant d'être "Lisztéennes". Elles sont. Ses concertos lui ressemblent vraiment et s'affirment comme sa spécialité ; j'adore les jouer. Mais la puissance d'interprétation vient après la noblesse. Jouer sous la direction de Simonov et avec l' Orchestre National de Belgique était un vrai plaisir, un grand contact aussi. Ce sont des musiciens intelligents et profonds."

Jouez-vous différemment en concert et en studio ?

" C'est incomparable. Pas opposé, mais impossible à comparer ! En concert, vous faites ce que vous voulez dès le début, à votre entrée sur scène, quand vous commencez à jouer. En studio, pour obtenir ce que vous désirez, même si c'est la même chose, vous recommencez vingt fois. Quelque chose se perd. Personnellement, je préfère mes enregistrements live. En studio, vous enregistrez par morceaux, vous découpez la musique comme un compositeur le ferait. Sur scène, vous êtes dans la musique. J'essaie donc, en studio, de garder mon individualité. un bon professionnel doit parvenir à cet équilibre."

Illustration : Isabelle Françaix

Avez-vous gardé des rapports amicaux avec les autres candidats du CMIREB ?

" J'ai rencontré Samoshko une fois quand nous avons joué à Saint-Michel. Il vit en Italie depuis 6 ans et je n'y ai pas encore joué. Ce n'est pas une question d'amitié entre musiciens : nous voyageons beaucoup et il est très rare de se retrouver. C'est plutôt l'histoire qui nous lie. 

" Je connais très bien Sverdlov parce que nous avons étudié ensemble à l'école, vers 11-12 ans. Je le vois plus souvent parce qu'il habite ici et que j'y viens plus régulièrement.

" Les musiciens comptent souvent leurs amis parmi les autres musiciens, parce qu'ils sont tous complètement fous ! On ne parle pas que de la musique : on parle de tout mais à travers la musique. C'est pourquoi nos blagues et nos anecdotes sont basées sur le savoir musical... C'est un peu normal. "

Illustration : Isabelle Françaix

Quels sont vos projets : enregistrements, concerts, récitals, vacances ?

" Neuf ou dix CDs avec un label japonais dont la plupart des productions sortiront en Europe. J'ai enregistré en mars 16 chansons de Schubert et de Liszt dont Die Schöne Müllerin et Der Winterreise. Ce sera produit en novembre, pour mon concert à Tokyo.

" Quant à prendre des vacances ! Un jour dans ma vie, je suis allé me reposer cinq jours dans le Sud. J'étais heureux le premier. Le second, je pensais que je ne faisais rien. Le troisième que j'étais l'être le plus malheureux au monde parce que je ne voyais pas la sortie. Il n'y avait aucun piano dans les parages !... Hier, j'avais un concert ; aujourd'hui, je me repose. Un jour de repos, c'est assez pour une personne. Jouer est vrai et naturel pour moi. C'est ce que je veux faire."

Comment vous "nourrissez-vous" entre deux prestations ?

" Quand je voyage, j'ai l'occasion de visiter des musées, des expositions... C'est important. Ca vous fait penser, réfléchir : ce sont des expériences différentes d'émotions différentes."

Illustration : Isabelle Françaix

Le pianiste, d'après vous, a-t-il une mission à accomplir ?

" La responsabilité est très importante pour un musicien : mes qualités ne doivent pas dépendre de mon humeur. Par ailleurs, beaucoup de gens m'ont demandé si je composais... Je me sens bien quand je joue. Je sens que je suis au bon endroit. J'aime le faire. Je sais ce que je dois faire."

Quels sont vos rêves ?

" Je suis très heureux. Qui est heureux ? Celui pour lequel hobby et travail ne font qu'un, et pour qui rêve et travail se fondent en un seul mot. C'est ça le bonheur. Je rêve de jouer un concerto de Brahms. Mais ce n'est pas vraiment un rêve : je peux le faire. C'est une question de temps. Tous mes rêves tournent autour du désir de jouer ce que je n'ai pas encore joué et c'est merveilleux."

Propos recueillis par Noël GODTS le 19 juin 2000 à Bruxelles.