Le monde multiple d'Alexandre Tharaud

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A Flagey, le 11 mars 2005 : Concertos italiens, de Bach (www.flagey.be). Voir notre agenda des concerts 2005

Au Théâtre Marni, du 14 au 29 avril 2005 : reprise du spectacle Satie autrement  (info sur www.rideaudebruxelles.be + notre agenda des concerts 2004)

Voir notre interview précédente d'Alexandre Tharaud (2004)

 

Difficile d'enfermer le pianiste français Alexandre Tharaud dans un registre unique... Le baroque français ? Certes, vous pensez à  Rameau... Mais que faites-vous de Chabrier, Ravel ou Poulenc ? Le baroque tout court ? Scarlatti, oui ! Bach, bien sûr ! Mais... ses implications dans la musique contemporaine ? Songez déjà à Outre-Mémoire de Thierry Pécou... Vous attendez Alexandre Tharaud pianiste soliste ? Et vous avez mille fois raison, pourtant n'oubliez pas le chambriste, ni l'accompagnateur, voire même... le comédien. Oui, le comédien ! La reprise du spectacle Satie autrement qui aura lieu au Théâtre Marni à Bruxelles du 14 au 29 avril 2005 vous surprendra. Vous oubliez encore le compositeur. Mais sur le sujet, le musicien préfère rester discret, par souci de cohérence et de clarté. Se considérer compositeur, ce serait le devenir à plein temps. Cependant, chacune des multiples cordes de son arc vibre d'un même élan sincère, et le relie avec sens à son histoire personnelle qui toujours le ramène à la scène. Avec intensité, légèreté, humour et rigueur, il esquisse chaleureusement quelques visions fugitives de son univers musical, multiple, riche et lumineux...

Alexandre Tharaud, vous donnerez bientôt à Flagey (www.flagey.be / notre agenda des concerts 2005) les Concertos italiens de Jean-Sébastien Bach, qui sortent simultanément au disque ( chez Harmonia Mundi - voir notre rubrique Nouveautés coups de coeur). Comment êtes-vous arrivé à ce Bach italien ?

L'origine, c'est ce que j'appelle la colonne vertébrale de ce programme ou le Concerto italien, que j'ai joué quand j'avais neuf ans. Cette œuvre est bien ancrée en moi depuis ma jeunesse, et je ressentais le besoin de l'enregistrer. Et, puisque je n'aime pas enregistrer ce que tout le monde enregistre, il me paraissait intéressant d'aller du côté du Bach un peu moins connu que celui des Partitas, des Variations Goldberg ou du Clavier bien tempéré. L'œuvre pour clavier de Bach étant infinie, j'avais l'embarras du choix ! Ces concertos d'après Vivaldi et Marcello ont d'abord été pour lui un exercice de transcription. Comme il était fasciné par les grands maîtres italiens, il a voulu transcrire pour le clavecin et l'orgue certains de leurs concertos à l'origine pour orchestre. Pour lui, c'était une manière de s'imprégner de ce style, ce qui l'a conduit ensuite au Concerto italien qui est une œuvre vraiment originale, dans laquelle il a fait rejaillir toute la richesse qu'il avait absorbée, en sublimant tout ce qu'il avait appris.

Ce qui vous a conduit à faire deux transcriptions de Bach : la Sicilienne du Concerto en ré mineur et l'Andante du Concerto en si mineur...

Oui, mais sans me comparer à Bach, tout de même ! J'ai transcrit deux très courtes pièces : l'une est une sorte de prélude à mon disque, l'autre en est la conclusion. C'était pour moi l'occasion d'enregistrer cette Sicilienne que je joue toujours en bis depuis des années à la fin de mes récitals, et c'était une sorte d'entrée en matière personnalisée. Je m'étais toujours dit que je n'enregistrerais pas Bach avant cinquante ans, et puis... me voilà à trente-six ans !

Qu'est-ce qui vous a motivé à changer vos plans ?

Après Rameau, j'ai enregistré mon intégrale Ravel, mais j'avais quand même envie de retourner vers la musique baroque. D'autre part, très souvent, dans mes concerts Rameau, des gens sont venus me voir en me demandant quand, enfin, j'enregistrerais un album Bach : "Faites-le !" Je suis très sensible au public et finalement, ils m'ont donné confiance. Et le courage (parce qu'il en faut !) de m'attaquer à ce compositeur. Dans la vie d'un pianiste, c'est une décision importante.

Dans quelle mesure cela l'est-il pour vous ?

On n'est jamais assez mûr pour enregistrer cette musique.

L'avoir enregistré vous a-t-il transformé ?

Bach arrive maintenant publiquement dans mes enregistrements, mais je pourrais dire qu'il est arrivé le premier dans mon travail au piano, mon expérience musicale et ma vie de musicien. J'ai commencé par Bach. Pas au bout de trois leçons, mais j'étais très jeune. C'est l'un des tout premiers compositeurs que j'ai découverts. Et comme pour tout pianiste, il est très présent dans les études. Quant au fait qu'il m'ait transformé, je dirais que maintenant, j'ai plus envie d'enregistrer d'autres œuvres de Bach qu'auparavant. C'est vrai. Et l'accueil de ce disque me fait plus que plaisir ! Il est deuxième des ventes nationales en France : pour un disque Bach avec des œuvres peu connues, cela me réconforte et me pousse à aller plus loin. C'est une étape.

Qu'est-ce qui vous rapproche de la musique du XVIIIe siècle ?

Travailler la musique baroque française du XVIIIe c'était pour moi, au départ, chercher du côté des arrières grands parents de Ravel, Poulenc, Chabrier, Satie. Un retour aux sources qui me paraissait essentiel pour mieux les comprendre. Mais une fois que j'ai assimilé le style de Rameau, que je l'ai compris et enregistré, puis reçu une réponse si positive du public... et des baroqueux (car de leur part, je m'attendais à une levée de boucliers), ça m'a bouleversé. Ce travail était artisanal et assez esseulé, car il ne s'était pas fait au piano depuis plusieurs décennies et ça paraissait un peu fou. Après coup, j'ai eu envie de revenir à la musique française du début du XXe siècle en enregistrant mon intégrale Ravel, que j'ai beaucoup mieux joué après Rameau qu'avant. Rameau m'a donné une liberté de jeu. Je joue mieux la musique française depuis, et même je joue mieux tout court. Quand on joue Rameau, c'est un travail d'orfèvre, presque de fourmi tant il y a de détails, d'ornements... Mais une fois sur scène, on doit s'en libérer pour léviter. Et c'est ce qui se passe. Je sens que le public aussi quitte un peu la terre. Le travail que Rameau m'a imposé a bouleversé ma vie. Avec lui, j'ai terminé un disque de musique française et il m'y a ramené. Il y a quelque chose d'initiatique dans ce travail-là.

Considérez-vous votre métier comme un parcours initiatique ?

Oh, je pense qu'on est tous faits du même matériau (et de bois différents aussi, j'espère). C'est Jean-Claude Casadesus qui a dit : "L'important dans ce métier, ce n'est pas d'être meilleur que les autres, c'est d'être meilleur que la veille." En effet, c'est une quête insensée, de tous les jours et de chaque instant, qui dépasse le moment des concerts et ceux passés auprès de mon piano. C'est chaque seconde de ma vie.

Vous avez dédié ces Concertos italiens à Dinu Lipatti. Peut-on le considérer comme un de vos modèles ? Une référence ?

Je dédie tous mes disques solo. Parfois à des amis, des êtres chers. D'autres fois à des pianistes. J'avais dédié mon intégrale Ravel à la mémoire de Marcelle Meyer, qui est pour moi une des plus grandes pianistes de tous les temps. Elle a enregistré une intégrale Ravel, Chabrier, Rameau. Des compositeurs qui me sont chers. A chaque fois que j'enregistre un disque, il y a comme une évidence, je n'ai pas à chercher très loin. La dédicace se fait presque hors de ma réflexion. Comme je suis un grand admirateur de Dinu Lipatti (il a enregistré une Partita de Bach qui est vraiment magnifique), j'ai pensé à lui souvent et je lui ai dédicacé ce disque. Mais, je ne me compare ni à Marcelle Meyer ni à Dinu Lipatti. Ca peut paraître prétentieux de dédier un disque à des géants, pourtant je n'avais pas le choix. Ca s'imposait à moi, comme un désir de lier, relier...

En quoi la transcription prend-elle une part importante dans votre travail musical ?

Dans le disque Bach, il n'y en a que deux qui sont de moi, et elles sont minuscules. Je voudrais aussi préciser que les pièces de Rameau que j'ai enregistrées ne sont pas des transcriptions, mais ses partitions pour clavecin que j'ai jouées au piano sans rien ajouter ni retirer. Pourtant, c'est vrai que j'ai transcrit beaucoup d'œuvres, comme L'Apprenti Sorcier de Paul Dukas... J'adore improviser, déchiffrer et assimiler de la musique. Il m'arrive de jouer des œuvres écrites pour orchestre ou pour orgue, par exemple, et au bout d'un moment, j'ai envie de faire partager ce plaisir au public. Or pour les travailler, il faut bien que je les réécrive, que je les adapte au piano. Au départ, c'est donc ça : un plaisir égoïste. Je pense que la transcription au piano, quand elle vient d'un instrument orchestral comme l'orgue ou carrément d'un orchestre, est quand même toujours réductrice... En tout cas, on peut comparer cela au cinéma noir et blanc face au cinéma couleurs. Le piano n'a pas toute la palette de couleurs d'un orchestre, c'est évident. Donc on en fait autre chose.

Parallèlement à cette idée de "faire autre chose", vous sortez un disque tout à fait contemporain qui mêle différentes interventions artistiques : les installations de Jean-François Boclé, les photos de Dolorès Marat, les écrits de Patrick Chamoiseau... Qu'est-ce qui vous a entraîné dans l'aventure d' Outre-Mémoire, de Thierry Pécou (voir notre rubrique Nouveautés Piano) ?

C'est un projet qui me tient toujours à cœur, parce que nous le redonnons régulièrement dans des lieux différents. Au départ, c'était l'envie de travailler à trois : un plasticien, un compositeur et un interprète. Il est rare qu'un interprète soit lié à ce point à une création, et ce dès le départ. J'avais aussi envie de faire un travail de mémoire, puisque Outre-Mémoire s'attache à la question de l'esclavage, car en France (je ne parle pas de la Belgique, mais c'est peut-être un sujet tabou ici également), il y a peu de lignes dans les manuels scolaires qui parlent de cette page sombre de l'histoire, qui est aussi celle de mon pays. Je n'ai donc pas eu matière à prendre réellement conscience de ce qui s'était passé. C'est par la suite que je me suis beaucoup intéressé à ce sujet et, quand est arrivé le projet Outre-Mémoire, j'ai trouvé qu'il était intéressant de confronter nos idées à tous les trois. Il faut savoir que je suis métropolitain (ça se voit...) et que Jean-François Boclé et Thierry Pécou sont tous deux d'origine martiniquaise. Jean-François a habité en Martinique jusqu'à 15 ans ; il est venu à Paris après. Moi j'y ai toujours habité ; Thierry est né en Martinique mais n'y a jamais vécu. Nous avions chacun un parcours différent.

Confronter la musique à d'autres arts permet-il de la faire parler différemment ?

Je considère que c'est de la musique de chambre. Quand il s'agit de travailler avec d'autres artistes, on part de la même idée. Pour moi, la musique de chambre, c'est réciproquement faire un chemin vers l'autre (parce qu'on n'est pas identique et l'on ne peut pas se retrouver sur les mêmes choses), l'écouter, trouver un terrain commun et y travailler. C'est le même principe quand je travaille avec un compositeur et un plasticien, même si je n'ai été interprète que du compositeur. Mais le projet Outre-Mémoire est plus complexe qu'une simple création musicale car il propose une réflexion à un public : un échange dans une dimension historique mais avec des matériaux d'aujourd'hui, tels qu'une musique contemporaine, qui utilise des sonorités actuelles, et des installations gigantesques qui évoquent les migrants, la perte (on y voit une installation de douze mille sacs plastique bleus, comme une mer immense... qui nous ramène aux emballages de l'épicerie du coin. Elle s'appelle "Tout doit disparaître"). Outre-Mémoire, c'était une façon de parler avec nos mots et les maux de notre temps, d'une page de l'histoire qui nous est commune avec les principaux pays d'Europe.

On connaît Alexandre Tharaud chambriste, soliste, accompagnateur. Peut-on parler du comédien ? Car vous allez redonner en avril, au Théâtre Marni, le spectacle Erik Satie, avec Jules-Henri Marchant et Jean Delescluse (voir notre rubrique Archives agenda).

Oui, bien sûr, parce que j'ai été attiré par la scène très tôt. Enfant, je faisais de la figuration et de la danse. Mon père, qui était baryton, mettait également en scène des opéras, opérettes et opéras comiques dans des villes du Nord de la France. J'étais le roi du théâtre de Tourcoing quand j'étais petit ! (Rires) Tourcoing, Arras, Douai... J'étais heureux dans un théâtre ! A six ou sept ans, c'est sur une scène que je me sentais bien. Et avant tout, dans le métier de pianiste, ce qui me fascinait à l'époque, c'était la scène plus que la musique. Les choses ont changé, mais je pense que du piano, je pourrais me séparer très facilement. Pas de la scène. Cela explique mon plaisir à faire ce spectacle Satie. Déjà, ce qui est précieux : j'ai une loge avec mon nom, la même chaque soir dans un théâtre qui m'accueille pendant un mois. Ca ne m'arrive jamais ! Et puis, je peux dire quelques mots, face à un grand comédien, qui est Jules-Henri Marchant, et un grand chanteur qui est Jean Delescluse. Il a la voix, la diction et l'humour idéal pour ce répertoire ! Alors : Alexandre Tharaud comédien ? Bon, je ne sais pas, je dis deux phrases... mais je m'en donne à cœur joie ! Je m'amuse beaucoup et c'est une occasion qui ne se renouvellera pas dix fois dans ma vie. Je déguste ce plaisir à chaque seconde de chacun de ces spectacles.

Quels sont les arts qui inspirent votre parcours musical ?

Je lis, j'aime le théâtre, la peinture. J'aime beaucoup l'art contemporain. Mais plutôt que de parler d'art en général ou de familles d'artistes, je parlerais plutôt de personnalités qui m'ont bouleversé. Bach... Mauricio Kagel dont la rencontre a été une grande leçon pour moi. Des musiciens qui peuvent paraître très éloignés de la musique classique, également. Je pense à la chanteuse Barbara, par exemple, dont j'étais et suis toujours fan. Plus jeune, j'allais voir tous ses spectacles. Une femme, une chanteuse comme Barbara m'a apporté énormément dans mon jeu. Quand vous voyez la manière dont elle gère une phrase musicale et sa vie de scène, comme elle est arrivée à transcender tous les problèmes qui lui sont arrivés ! A la fin de sa vie, elle n'avait plus de voix, elle ne pouvait pratiquement plus jouer de piano, son corps avait de grandes faiblesses, et pourtant, une fois sur scène, on ne pouvait plus imaginer son âge ; sa voix était splendide bien que cassée, tout comme son corps. Et c'est une grande leçon pour tout artiste.

Vous chantez aussi ?

J'ai chanté, oui ! J'ai eu une carte blanche pour une soirée qui s'appelle La Nuit des Musiciens, à Paris. C'était le jour de mon anniversaire en plus, le 9 décembre, au Théâtre du Trianon. Je pouvais inviter une vingtaine d'artistes de tous horizons. J'ai donc chanté accompagné par Bénabar ! Et je lui ai fait chanter une chanson de Barbara, en l'accompagnant d'ailleurs ! Donc, je chante... mais c'est vraiment pour rire. Le métier de pianiste soliste prend énormément de temps et d'énergie, et si on veut le faire bien, il n'y a pas beaucoup de marge à côté pour autre chose.

Mais vous disiez tout à l'heure, pourtant, que vous pourriez abandonner "facilement" le piano... Etait-ce dans le flot de la conversation ?

Pas du tout. Je le pourrais sans problème. Ma vie, c'est vraiment la scène et la musique. Le piano, c'est mon métier, et l'on peut changer de métier. Quand je parle de "scène" cependant, il ne s'agit pas de faire du cinéma sur scène ; il s'agit d'émotions indescriptibles, d'une force gigantesque. Les gens qui arrêtent la scène sont très rares. Ce qui se passe entre une salle et une scène, des artistes et un public, n'a pas d'équivalent dans la vie "réelle", celle de tous les jours.

En février 2004 (voir interview précédente), vous  nous disiez avoir rangé votre papier à musique dans le placard depuis vos 25 ans. Or, qu'est-ce qui a poussé le compositeur Alexandre Tharaud à remontrer le bout du nez, puisque vous publierez bientôt aux éditions Symétrie un hommage à Noël Lee sur un poème de François Leroux (Que lie-t-il ?)...

Je continue toujours à composer de temps en temps, mais j'en parle peu en général, par souci de cohérence envers moi-même d'abord. Si je voulais vraiment être un compositeur qui vive de son art et soit considéré comme tel, j'arrêterais le piano, et je m'y mettrais à cent pour cent. C'est donc quelque chose que je fais en marge, avec le plaisir de l'activité qui n'est pas votre métier premier. Je le fais, je n'en parle pas et quand une œuvre est jouée, en général par des amis, ça me fait bien plaisir. J'ai le trac d'ailleurs, comme un enfant. Mais ça ne va pas plus loin. Que lie-t-il ? était une commande de l'Académie de la mélodie française, à Tours, dirigée par François Leroux, le baryton. Il a fait une commande à douze compositeurs différents pour le quatre-vingtième anniversaire du pianiste Noël Lee, le 25 décembre 2004. A cette occasion, nous avons fait un grand concert surprise, début janvier, avec des chanteurs et des pianistes différents. J'ai proposé à François Leroux d'écrire lui-même un texte. Puisque nous sommes tous les deux de grands amis de Noël Lee, je me suis dit que ce serait émouvant pour lui. François Leroux a écrit un poème au second degré, plutôt humoristique et tendre, et moi, j'y ai fait chanter le pianiste en écrivant la musique. Donc, je me suis fait chanter ! France-Musique l'a diffusé il y a quelques jours. Dans ces douze compositeurs de différentes générations, il y avait Ned Rorem, Philippe Hersant, Betsy Jolas... Ca m'amusait d'en faire partie.

Ecrivez-vous vous-même des mélodies ?

Non, mais il est vrai qu'avec un père chanteur, j'ai été très tôt attiré par le chant. J'ai écrit plusieurs mélodies mais jamais sur des textes à moi. Notamment, Jean Delescluse a créé trois de mes mélodies sur des textes de Max Jacob pour le cinquantenaire de sa mort en octobre. Mais je ne suis pas doué pour écrire des textes.

Vous semblez si ouvert à tout...

Je ne suis pas ouvert à tout... Je suis attiré par des choses différentes qui peuvent paraître très éloignées les unes des autres quand on les voit de l'extérieur mais qui sont extrêmement cohérentes pour moi. C'est mon monde. Il y a par exemple toute une partie de la musique française que je déteste. Vincent d'Indy... En tout cas, je ne le comprends pas. Après avoir enregistré toute une série de disques français, on pourrait me considérer comme le spécialiste d'une certaine époque de la musique française.  Mais je joue très peu de Debussy, par exemple... Déjà, je fuis le répertoire déjà enregistré et qui sort en disque tous les mois. J'ai toujours peur de faire un disque de plus dans une pile déjà conséquente. Je recherche le programme de mes albums, par souci de faire découvrir des choses au public et de personnaliser mon travail, d'avoir ma petite voix à moi sans déranger le reste. Je ne veux pas rajouter à la liste une intégrale de Beethoven quand il en sort une chaque mois... et par de très grands pianistes ! Je ne tire pas sur eux, ni ne dévalorise le fait qu'on puisse passer sa vie à jouer les trente-deux sonates de Beethoven. C'est tellement riche que je le comprends tout à fait.

Et Satie ? Aimeriez-vous cependant l'enregistrer ?

Oui, l'intégrale l'est peu. De plus, il me semble qu'il y a souvent un malentendu avec lui. On ne le comprend pas toujours bien. Ou on le joue de manière trop concertiste, ou on veut en faire quelque chose de drôle. Mais Satie n'a jamais voulu être drôle. C'est beaucoup plus complexe que cela. A mon avis, pour bien le jouer, il faut travailler sur l'effacement. Et je ne trouve pas, mis à part dans les années 60, que cela ait été fait comme tel. De toute façon, personne n'a compris Satie, moi en premier ! Je crois que c'est un personnage que l'on ne peut pas élucider totalement. Et, combien de gens vous disent : "Mais Satie, c'est mon compositeur préféré." Vous leur posez alors la question : "Qu'est-ce que vous connaissez de Satie ?" et... rien ! La Première Gymnopédie et c'est tout. Et c'est peut-être le tour de passe-passe le plus drôle que nous ait légué Satie : non seulement, on ne l'attrape jamais là où il est, mais aujourd'hui, il serait le premier à s'esclaffer en écoutant des gens qui ne connaissent que trois minutes de sa musique, déclarer qu'il est leur compositeur préféré ! C'est vraiment étrange, Satie. C'est hors norme, hors concours, et il faut l'appréhender comme tel. Satie a toujours fait partie de mes propositions à ma maison de disques et cela débouchera un jour... mais pas tout de suite. Ce n'est pas une question de marketing pour Harmonia Mundi ; jusqu'à présent Bach ou Ravel les intéressaient davantage car l'intégrale Ravel n'avait pas été faite depuis des années ! Il se trouve que nous avons été au moins quatre à l'enregistrer en même temps (Bavouzet, Muraro, Entremont et moi), mais on ne le savait pas.

Terminons par un petit jeu. Si vous étiez sur une île déserte avec un piano et que l'on vous avait autorisé à emporter trois partitions, lesquelles auriez-vous choisies ?

Vous ne voulez pas que j'emmène des disques, plutôt ?... Avec un piano ?... Alors je n'emmènerais pas de partitions... J'emmènerais du papier à musique vierge, avec un crayon.

(Propos recueillis à Bruxelles par Isabelle Françaix, le 17 février 2005)

Petit trajet biographique et discographique :

Alexandre Tharaud - Biographie

Après le succès retentissant remporté avec son disque Rameau dont il enregistra les Suites de clavecin au piano pour Harmonia Mundi, Alexandre Tharaud vient d’obtenir les plus hautes récompenses pour son intégrale des œuvres pour piano de Ravel ((Diapason d’Or de l’Année, CHOC du Monde de la Musique, Recommandé de Classica et 10 de Répertoire). Auparavant, il avait gravé une sélection de pièces pour piano à quatre mains de Schubert avec Zhu Xiao-Mei et un magnifique et étonnant disque consacré à Mauricio Kagel, ce dernier pour la firme Aeon.

Alexandre a été invité à se produire aux célèbres BBC PROMS, au Festivals ‘Piano aux Jacobins’, La Roque d’Anthéron, Utrecht, Schleswig-Holstein, ‘Octobre en Normandie’, ‘Abbaye de l’Epau’ ainsi qu’au Grand Théâtre de Bordeaux, Opéra de Rennes, dans la série ‘MeisterZyklus’ de Bern, à l’Académie de Musique de Prague, au Museo de la Reina Sofia à Madrid, au Théâtre du Châtelet, Cité de la Musique et Teatro Colón de Buenos Aires.

Il a également créé avec Jean Delescluse et l’acteur belge Jules-Henri Marchant un spectacle autour de Satie, Satie Autrement, co-produit par le Théâtre du Rideau et la Philharmonie de Bruxelles qui sera repris en avril 2005 au Théâtre Marni de Bruxelles. Il a passé commande à six compositeurs (Mantovani, Connesson, Pécou, Campo, Maratka, Escaich) qui ont chacun écrit un ‘Hommage à Rameau’ d’après chaque mouvement de la Suite en La du grand compositeur baroque français; le tout constitue un programme qu’Alexandre donne régulièrement en Europe.

Alexandre est le soliste des grands orchestres français (Orchestre National de France, Orchestre Philharmonique de Radio-France, Orchestre de Lille, Orchestre National de Bordeaux-Aquitaine) et étrangers (Taïwan National Symphony Orchestra, Japan Philharmonic Orchestra, Tokyo Metropolitan Orchestra, Sinfonia Varsovia and Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks) sous la direction de Yutaka Sado, Jean Fournet, Marc Minkowski, Stéphane Denève, Jean-Jacques Kantorow et Georges Prêtre.

Il consacre une grande partie de son activité à la musique de chambre dont il interprète les oeuvres du répertoire dans les plus grandes salles parisiennes et au Louisiana Museum au Danemark, Musikverein de Vienne, Concertgebouw d’Amsterdam, Philharmonie de Cologne, Symphony Hall de Birmingham, Philharmonie de Bruxelles, Brighton, Warwick et Norfolk festivals en Angleterre, Août à Karessaave en Estonia, Wigmore Hall et South Bank de Londres.

Ses précédents enregistrements consacrés à Schubert, Chabrier (intégrale de l’œuvre pour piano), Poulenc (intégrale de la musique de chambre) lui ont valu de nombreux prix dont celui de l’Académie Charles Cros, Diapason d’Or de l’Année ainsi que le Choc du Monde de la Musique.

Consulter sa discographie complète sur http://www.alexandretharaud.com/

 

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