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Anouar BRAHEM la nuance et l'équilibre |
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En concert le vendredi 26 mars 2006 à Flagey, Bruxelles (Réservations au 02/641 10 20 ou http://www.flagey.be)
Voir notre page Agenda des Concerts + Interview 2003
Grave et serein, Anouar Brahem nous parle avec naturel et cordialité de sa toute dernière œuvre, Le voyage de Sahar, qui vient de sortir chez ECM et dont il donne le récital au Studio 4 de Flagey. Chacune de ses réflexions surgit avec précision d'un silence plein et nourri d'un imaginaire mouvant, d'une pensée nomade riche de rencontres. Nulle hâte chez le compositeur et interprète tunisien, mais une aisance attentive et pénétrante...
Anouar Brahem, quel regard portez-vous sur le succès de votre précédent album, Le Pas du Chat noir ?
Le mot "succès" me déroute toujours un peu, franchement...
C'est un disque qui a "marché", c'est-à-dire beaucoup plu, intrigué... Il a attiré beaucoup de monde, tant au concert qu'au cd...
Oui... En fait, ça s'est passé petit à petit. C'était un bouche à oreille. Je connais beaucoup de gens, même dans mon entourage cependant, qui ont préféré Astrakan Café... On ne sait jamais pourquoi... Mais les amis vous disent sans problème s'ils ont aimé ou pas du tout, surtout après un certain temps. Pour Le Pas du chat noir, c'est drôle ce que vous dîtes car a priori pour moi, il n'a pas eu plus de succès qu'Astrakan Café ou que Thimar... Il ne s'est ni plus ni moins vendu, mais je suis en train de sentir, en sortant Le voyage de Sahar, que les gens font référence au Pas du chat noir... Pas forcément parce que c'est la même instrumentation... C'est un peu comme quand Astrakan Café est sorti : les gens ont parlé du succès de Thimar. On parle plus souvent de ce qu'on a encore en tête. Et puis, il y a des gens qui m'ont peut-être découvert avec Le Pas du chat noir.
Vous revenez avec la même formule de trio oud-piano-accordéon. Peut-on y voir un deuxième volume de ce que vous n'aviez pas encore évoqué avec Le Pas du chat noir ?
Pas du tout. En fait, je ne suis pas du tout parti avec l'idée de refaire un album avec les mêmes musiciens. Généralement, quand je travaille, je ne pars pas avec une idée préétablie quant à l'instrumentation ou la structure. Je sais au moins une chose cependant, c'est que je ne travaillerai pas avec la même formation musicale. C'est ce qui s'est toujours passé jusqu'ici. Parce qu'en plus, quand je fais un disque, je ne joue sur scène que la musique de ce disque, et pas plusieurs projets en même temps. J'arrive donc à un moment où j'ai envie de passer à autre chose. Pour ce qui est du Voyage de Sahar, alors que je l'écrivais, je donnais parallèlement des concerts avec François Couturier et Jean-Louis Matinier. On jouait sur scène Le Pas du chat noir. Ca se passait très bien, artistiquement et humainement. C'était une très belle expérience. On a à peu près le même âge, on communiquait très bien sur scène comme au dehors. Quand ils m'interrogeaient sur mes projet futurs, je leur confiais que j'aimerais vraiment bien refaire un disque avec eux, sur cette lancée mais que malheureusement, ce que j'étais en train d'écrire n'avait rien à voir avec le piano et l'accordéon. Je commence souvent à écrire des thèmes, et au début je pensais à d'autres instruments... Petit à petit, je me suis dit : "mais pourquoi pas ?" Et c'était pour moi une vraie surprise, parce que je ne pensais pas que ça fonctionnerait de cette manière ! Finalement, ça donne un autre projet que l'initial, mais qui n'est pas Le Pas du chat noir. Sinon, j'aurais peut-être fait Le Pas du chat noir 2. Aujourd'hui, on a du plaisir à jouer ce nouveau programme sur scène parce qu'il ne ressemble pas à l'autre.
Quel a été votre processus de travail comme compositeur et interprète ? Vous discutez avec les musiciens ou vous travaillez la partition seul ?
C'est une musique très écrite. Elle doit l'être d'ailleurs pour que ça puisse fonctionner, parce qu'elle exige un équilibre très fragile. Si je n'écris pas très précisément les choses, même les moindres nuances, pianissimos ou crescendos, le caractère de la musique a tendance à se perdre et l'équilibre pourrait être brisé. J'ai déjà testé cela dans Le Pas du chat noir, et j'ai compris à quel point il fallait être précis, plus encore que je ne l'avais été auparavant. Dans le jazz et la musique arabe, on écrit des thèmes et l'interprète apporte aussi quelque chose qui est à lui. Ici, dans l'équilibre piano-oud, tout dans le jeu des pédales, les notes tenues ou non... tout participe à faire apparaître le caractère de la musique.
Que devient la notion d'improvisation que l'on connaît dans le jazz ?
Alors, justement, même par rapport à ces parties qui sont très écrites, il est très important qu'elles soient jouées par des musiciens qui ont une approche jazzistique, car elles doivent sonner comme une improvisation. Il y a une sorte d'élasticité qui devient très pauvre si on l'emprisonne dans un tempo. Elle gagne en richesse à être interprétée par un musicien qui a une perception de l'improvisation. L'écoute collective est absolument importante. Il y a aussi à l'intérieur de la musique des parties improvisées. Pas dans toutes les pièces. Mais on joue le thème ensemble, qui est écrit, et puis le piano part sur une improvisation, un rythme donné par l'accordéon ou le oud.
Vous parlez d'écoute collective. Quelle est la part individuelle soliste dans votre formation ?
C'est une question pertinente dans le sens où ça peut paraître contradictoire, mais il est très important pour moi de travailler avec des individualités, des gens qui ont une personnalité forte en tant qu'interprètes, qui sont des musiciens avec un imaginaire fort. Mais ces individualités doivent pouvoir se canaliser et travailler ensemble pour quelque chose. C'est ce qui me semble très intéressant. Nous sommes, en tant qu'interprètes, au service d'une musique, et c'est le grand défi. Etre soi-même, apporter son inspiration et être avec la musique. C'est tout le dilemme de l'interprète, de l'acteur aussi et de sa liberté comme de sa direction. C'est à cela qu'on travaille. Etre très précis sur ce qu'on veut en tant que compositeur pour justement à la fin donner une liberté totale.
Avez-vous conscience d'une frontière musicale entre le oud que vous jouez et la culture jazz, occidentale, que vous véhiculez avec les musiciens avec lesquels vous travaillez ? Ou est-ce davantage une assimilation de votre instrument ?
Une frontière, c'est quoi ? C'est un lieu de séparation et aussi un lieu de passage. C'est un peu la même chose. Effectivement, nous appartenons à des univers a priori étrangers, mais la musique je crois, le montre assez : nous arrivons à communiquer et à échanger. Il faut pour cela une prédisposition à l'ouverture.
Vous arrive-t-il de donner des récitals, seul, avec le oud ?
J'en donnais beaucoup avant. J'ai commencé comme ça. Je me suis jeté à l'eau avec des récitals de oud. Ce qui était une vraie bizarrerie à l'époque parce que le oud n'était que l'instrument d'accompagnement du chanteur. En Tunisie, j'avais commencé à donner des concerts. Puis très étonnamment, je n'en ai plus envie maintenant. On me le demande parfois et je refuse. Alors que j'étais un des rares à le faire au début. En fait, j'ai envie de jouer les projets sur lesquels je travaille, et ça n'y correspond pas.
Vous abordez le jazz dans vos projets. Seriez-vous tenté par un projet classique, avec une formation classique ? Y a-t-il un compositeur qui vous tenterait ?
Non, je ne pense pas d'ailleurs que le oud serait approprié... Ce ne serait pas intéressant musicalement, je crois... Un peu irrespectueux peut-être aussi... Par contre, travailler avec un ensemble à cordes... Le son de l'orchestre occidental, notamment des cordes, oui, cela m'intéresse beaucoup. J'y ai pensé, j'y pense et peut-être qu'un jour j'écrirai quelque chose.
Le oud est instrument accompagnateur du chant. Seriez-vous tenté, pour un prochain projet, d'inclure la voix dans vos rencontres musicales ?
Cela n'est pas impossible... Je suis très sensible à la voix. Il m'est arrivé de composer pour la chanson il y a vingt ans. J'avais même créé un concert entier de compositions avec un ami poète tunisien qui s'appelle Ali Louati. Le spectacle s'appelait Passion de fleurs. J'ai écrit certaines chansons pour des films, dont certaines sont devenues des hits tunisiens. Même si je suis parti un peu en guerre contre la chanson, car je viens d'une tradition musicale extrêmement chantée où l'expression instrumentale n'avait pas la place qu'elle méritait, je me suis révolté contre l'omniprésence du chant. J'ai mis beaucoup de temps à me réconcilier avec l'univers de la chanson. Mais vous savez, ce que je compose reste très lié à la mélodie... De ce point de vue, je suis assez proche de l'univers de la chanson. Ca reste une tentation. C'est une histoire de rencontres aussi, avec une voix, un poète. Dans l'univers de la musique arabe, qui est mon univers naturel, celui dans lequel j'évolue, il y a toujours des voix magnifiques. Mais ce qui rend difficile ce genre de collaboration, c'est que la plupart travaillent dans l'univers commercial de la musique arabe qui ne m'intéresse pas. Beaucoup sont intéressants vocalement mais ne m'attirent pas pour travailler, pas encore... Mais ça viendra un jour.
Vous serait-il possible de définir votre moteur musical ? La musique, pourquoi ?
Il m'est toujours difficile de répondre à ce genre de questions car j'ai été attiré tout petit par la musique. Ce lien qui s'est créé est donc venu d'une manière naturelle et spontanée. Pas vraiment réfléchie. J'ai gardé ce lien sans trop me poser de questions. Il est là. Comme un lien que vous gardez avec un membre de votre famille. La musique fait partie de ma famille proche. Je ne pense pas, même si la musique véhicule des messages bien sûr, entre autres émotionnels, chercher à en faire passer un.
Provoquez-vous des rencontres avec des gens qui vous attirent ?
C'est d'ailleurs ce qui a été très stimulant pour moi. Quand j'ai quitté la Tunisie au début des années 80, c'est parce que j'avais une envie très forte de rencontrer des musiciens. Ensuite, je suis retourné à Tunis où je vis actuellement. Je n'ai vécu que quatre ou cinq ans hors de la Tunisie. Mais à cette époque, j'avais commencé à rencontrer des musiciens sur disques uniquement, ce qui me frustrait. Je devais avoir 22 ou 23 ans donc j'ai voulu aller à Paris, qui était pour moi la ville cosmopolite par excellence. Faire de la musique a été pour moi un merveilleux espace de rencontres. On fait les choses beaucoup par envie, sans trop se poser de questions parfois. Mais avec la distance, j'ai le sentiment que la rencontre des musiques a été un élément moteur. Le premier contact que j'ai eu avec la musique, c'était à travers l'écoute. J'étais fasciné et je suis toujours à la recherche de cette fascination par l'écoute : découvrir un musicien, un instrument, un compositeur, une musique. Je suis très triste quand je reste longtemps sans écouter un musicien qui me passionne ou me transporte. C'est un grand simulant, comme un livre, un film... La rencontre du cinéma a été déterminante pour moi en tant que musicien. Même si physiquement, je suis attaché à l'endroit où je vis, ma famille, ma maison, je suis dans la tête un grand nomade. Je n'aime pas les espaces clos.
Propos recueillis à Bruxelles par Noël Godts le 25 mars 2006
Petit trajet biographique et discographique :
Né le 20 octobre 1957 à Halfaouine, dans la Médina de Tunis, Anouar Brahem suit les cours du Conservatoire National de Musique de Tunis, notamment auprès d'Ali Sriti qui lui enseignera les subtilités de l'art du oud à la fin de ses études. Il s'intéresse de plus en plus aux musiques méditerranéennes, iraniennes et indiennes, puis se découvre étrangement touché par le jazz. Mais ce "dépaysement" musical (selon sa propre expression) lui désigne davantage les liens qui rapprochent toutes ces musiques. Il désire de plus rendre au oud son importance première, compose, donne des concerts qui enthousiasment le public et la presse. En 1981, il tente sa chance à Paris, collabore avec Béjart pour son ballet Thalassa Mare Nostrum, et avec Gabriel Yared pour la musique du film de Costa Gavras, Hanna K. En 1985, il retourne à Tunis où il se voit confier en 1987 la direction de l'Ensemble Musical de la Ville qu'il dirige vers la musique traditionnelle et de nouvelles créations. Avec un ensemble réduit (takht), il explore une forme élaborée et savante du chant arabe, le qassid, en même temps qu'un rigoureux travail de recherches sur les partitions anciennes. En 1990, à son retour d'une tournée aux Etats-Unis et au Canada, il rencontre Manfred Eicher (producteur et fondateur du label allemand ECM) et de leur fructueuse collaboration sont déjà nés 11 albums dont le dernier en date est Le Voyage de Sahar. Voir nos coups de coeur ! Tout en étant profondément imprégné de son héritage musical arabe, Anouar Brahem est un artiste que le choc des cultures n'effraie pas. C'est ainsi qu'il a toujours provoqué les rencontres avec des musiciens venus d'horizons divers: Yan Garbarek, Richard Galliano, Dave Holland et John Surman, bien sûr, mais aussi Manu Dibango, Manu Katché , Taralagati, Fareed Haque, Pierre Favre...
A découvrir également : Le Pas du Chat noir (2003 - ECM1792), Astrakan Café (2000 - ECM1718), Thimar (1998 - ECM1641), Khomsa (1995 - ECM1561), Madar (1994 - ECM1515), Conte de l'incroyable amour (1992 - ECM1457), Barzakh (1991 - ECM1432)
Découvrir le site d'Anouar Brahem : http://www.anouarbrahem.com
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