Photo EMI  - Célébrations du vingtième anniversaire de la mort d'Arthur Grumiaux -

Souvenirs d'Antoni Jassogne

Photo : Noël Godts

Le dernier luthier d'Arthur Grumiaux à Bruxelles

Voir notre dossier sur le travail d'Antoni Jassogne : les Arcanes de la Lutherie

ainsi que le site officiel d'Arthur Grumiaux : http://www.grumiaux.net/entree.cfm

 

En octobre 1986 disparaissait le dernier représentant de l'école de violon franco-belge, Arthur Grumiaux (1921-1986), après Henri Vieuxtemps, Eugène Ysaye, César Thomson et Alfred Dubois, auguste lignée dont se réclame aujourd'hui le Français Augustin Dumay.

Antoni Jassogne, dont on sait moins qu'il fut le luthier de confiance de Grumiaux dans les dernières années de sa vie, nous rappelle l'extrême exigence du virtuose, sa quête passionnée du son parfait, qui épousât pleinement sa sensibilité.  Un témoignage inédit et touchant...

 

 

Antoni Jassogne, nous sommes en 2006. Cela fera bientôt 20 ans qu'Arthur Grumiaux est décédé. Or vous avez été son luthier. Quels souvenirs avez-vous de l'homme et du musicien ?

C'était un homme très sincère et réservé qui parlait peu. Il n'y avait pas besoin de grandes conversations avec lui. Ca l'ennuyait si on parlait trop. C'était aussi un très grand violoniste qui avait ses exigences, parce que son violon, c'était sa vie. Il aimait bien qu'il sonne comme lui l'entendait. C'était le problème de toute son existence.

 

 

Est-il possible, en tant que luthier, d'entendre ce qu'il entendait lui-même de son violon ?

Oui, oui. Quand il venait, c'était toujours pour un petit réglage. De temps en temps, il y avait des problèmes plus graves mais souvent, c'était juste pour rectifier une corde, parce qu'il entendait en jouant qu'une note était un peu plus faible que les autres, alors qu'elle ne l'était pas la veille. Ce sont de petits problèmes qu'à mon avis personne ne pouvait entendre dans la salle, mais quand on avait trouvé la solution pour cette petite chose, il est vrai qu'on percevait la différence. Mais elle était peu audible quand même...

Comment Arthur Grumiaux est-il arrivé chez vous ?

Il  est venu à l'atelier parce qu'un de ses anciens élèves le fréquentait depuis très longtemps. Il est arrivé un jour avec son Guarnerius del Gesù dont il fallait changer l'âme.  Je devais la tailler aussi, car je n'en avais aucune de prête. Je lui ai proposé de la faire dans un très vieux bois que j'avais reçu de François Jaun, d'un arbre coupé en 1756 et dont il m'avait donné des morceaux pour la restauration. Pour tailler une âme, c'était parfait. D'autant plus pour son très beau violon ! Arthur Grumiaux m'a demandé si l'opération durerait longtemps. Une dizaine de minutes : on fait ça au rabot, on taille un carré qui devient un rond. Il était derrière moi, et je l'entendais souffler d'impatience...

N'est-ce pas un peu stressant de travailler sur un instrument aussi prestigieux qu'un Guarnerius ?

Non. Je ne fais pas de différence.

Mais lui devait en faire une, j'imagine ?

Oh oui, oui ! Il fallait être très attentif et méticuleux envers son violon, et surtout ne pas lui donner un petit coup. Et personne ne pouvait le toucher. Il me le recommandait toujours quand il laissait son instrument à l'atelier : personne ne pouvait l'essayer ! Je crois qu'il l'aurait entendu d'ailleurs si quelqu'un l'avait joué.

Arthur Grumiaux avait la réputation d'avoir l'oreille absolue. Cela peut-il changer non seulement son rapport à son instrument, mais aussi le vôtre ?

Oui, je crois qu'il avait vraiment l'oreille absolue. Un jour je me souviens, parce qu'il aimait bien que je l'accompagne quand il donnait un concert en Belgique, c'était à Fleurus, et dans le public un monsieur s'est approché d'Arthur Grumiaux : "Tu te souviens de moi ? On était sur le même banc à l'école. Tu frappais sur le bois et tu disais la note que c'était." Quand il était tout débutant et qu'il ne pouvait pas encore accorder l'instrument en tournant les clefs, son grand-père le faisait mais il n'était pas aussi bon musicien que lui ; Arthur s'énervait parce que son grand-père tournait un peu trop, pas assez juste à son goût.

Vous avez été son luthier pendant presque 10 ans. Quelle était la fréquence de ses visites à votre atelier ?

C'était presque tous les jours. Pour un petit réglage.

Ne devez-vous pas être également psychologue avec un musicien de cette ampleur ?

Oui mais... Bon, il fallait réellement comprendre le problème essentiel de Grumiaux : le son. Il voulait un violon qui sonne comme il le désirait. Il savait très bien où mettre ses doigts pour faire une tierce. Si le son tombait à côté, c'est qu'il y avait un problème. Un grand soliste tel que lui, quand il se présente sur scène, devrait n'avoir plus que la musique en tête, or s'il y a un petit problème à son violon, il y pense autant qu'à la musique, et l'un dérange l'autre. Et comme il avait un violon très voûté, celui-ci  bougeait beaucoup. Les voûtes étaient très hautes. Celle de la table faisait 21 mm. C'est beaucoup pour un violon dont la moyenne atteint 16 ou 17 mm. Comme le dos était très voûté également, au moindre signe d'humidité, les deux tables s'écartaient l'une de l'autre, il y avait moins de pression sur l'âme ou inversement trop de pression.

Le fait de l'entendre en concert vous a-t-il donné des idées de modifications de réglage sur son violon ?

Oui, c'est incontestable ! Quand il y avait un problème du côté de l'âme, il l'entendait. En l'ajustant ou en en mettant une autre, on finit par comprendre ce qu'il entend. C'est de l'expérience pour soi-même en tant que luthier d'avoir pu travailler avec quelqu'un comme lui, qui entendait, qui connaissait, qui demandait plus de tension, etc. Cela m'a beaucoup apporté...

 

Comme il venait quasiment chaque jour à votre atelier, cela impliquait-il un type de réglage spécifique pour un concert concertant ou un récital solo ?

Non, le problème était invariablement que le violon sonne au maximum, peu importait le concert. Il ne répétait pas énormément chez lui car il ne voulait pas avoir le bout des doigts trop dur. De toute façon, il n'en avait pas vraiment besoin. Après un concert, des gens se précipitaient pour aller voir ses doigtés, or il n'en avait jamais écrit un seul. Chez lui, il avait une très grande salle de travail à l'étage avec un grand divan. Il y travaillait ses partitions couché, sans violon. Il mettait en place dans sa tête chacun de ses coups d'archet. Sa connivence avec la pianiste Clara Haskil s'expliquait par le fait qu'elle jouait peu elle aussi, donc ça marchait du premier coup entre eux deux.

 

Les avez-vous entendus jouer ensemble ?

Non, je n'ai pas eu cette chance-là.

Vous avez travaillé sur le Guarnerius d'Arthur Grumiaux, est-ce qu'il vous a présenté d'autres de ses intruments ?

Il en avait beaucoup ! Il avait non seulement le Guarnerius del Jesu mais aussi un Balestrieri, deux ou trois Jean-Baptiste Vuillaume, d'autre violons de luthiers moins connus mais très caractéristiques, très beaux !

Quel était son préféré ?

Il avait encore des instruments de Joseph Hel et de Gand (luthiers français). Quand il partait donner un concert, il emportait toujours deux violons : son Guarnerius et soit le Hel soit le Gand. Mais il voulait qu'ils sonnent comme le Guarnerius. Il avait fait des enregistrements aussi sur un de ces deux-là et personne n'avait entendu la différence.

Savez-vous ce qu'est devenu ce Guarnerius ?

Il a été racheté... Ceci dit, les problèmes des violonistes avec un instrument peuvent être très psychologiques. Grumiaux m'avait dit que le manche était trop fin, et qu'il fallait faire une enture, c'est-à-dire le remplacer. Quand on enclave le manche dans le violon, il n'est pas encore dégrossi, il est même à peu près carré... Or même comme tel, Grumiaux le trouvait trop fin ! Ce qui est quasiment impossible ! Donc tous les jours, on le retaillait un peu. J'avais repris le calibre de l'ancien manche que j'avais dû enlever. Quand le nouveau manche a été enfin terminé au goût de Grumiaux, j'ai pu voir qu'on était revenu aux proportions du manche précédent !

Vous le lui avez dit ?

Non ! Je crois qu'il fallait lui laisser cette idée que ça va mieux après, même si on est revenu au même point. Il était content. Finalement, seul le bois avait changé... Mais le manche était identique. C'était important pour lui, donc il fallait lui laisser cette occasion d'être rassuré et satisfait.

Le Guarnerius d'Arthur Grumiaux signifie-t-il quelque chose d'important dans votre propre parcours ?

Je n'ai jamais fait de copie, mais voir un si bel instrument influence. Ce qui est normal et logique. Mais je ne l'ai pas copié. J'ai fait quelques instruments avec des voûtes plus élevées aussi. On obtient un type de son différent... Récemment, je me suis rendu compte du processus mécanique explicable dans un violon : pourquoi un fond, pourquoi une table, comment se met-elle en vibration ? Quels sont les points forts, où sont les résistances ?

Est-il possible de trouver une Rolls du violon ? Un Stradivarius, un Guarnerius, un Vuillaume ?

Ce que je crois, c'est que chez tout luthier, grand ou petit, il y a eu de bons instruments, de très bons et de moins bons. Peut-être des pas bons du tout ! Grumiaux m'a dit qu'il existait des Stradivarius qu'il n'aurait jamais voulu avoir en tant que soliste. La Rolls ? L'instrument de Grumiaux en est un exemplaire : il était très beau ! Dégradé dans le vernis, en bon état... On pourra de temps en temps en trouver d'autres tels que lui chez d'autres luthiers, même modernes, et qui s'amélioreront avec le temps.

Y a-t-il un autre instrument qui vous ait marqué ?

Oui... Un Guadanini qui sonnait magnifiquement bien aussi. Et un Amati. Il y a des instruments qui ont de grands sons avec des voûtes différentes, ce qui veut dire qu'il ne faut pas s'arrêter à un seul type de voûte.

Vous savez sans doute qu'Arthur Grumiaux a enregistré deux intégrales des concertos de Mozart pour violon (avec Sir Colin Davis | 1961, 62 & 1964 et Bernhard Paumgartner |1953, 54 & 1955) . Si je vous soumettais à une écoute en aveugle des différents instruments qu'il aurait pu utiliser pour ses enregistrement, pourriez-vous déterminer quel instrument sert pour quelle version ?

Non, je ne crois pas... Il faut bien se rendre compte qu'il ne suffit pas d'avoir un bon violon et un bon archet, il faut aussi le bon violoniste. Chaque musicien a le type de son qu'il cherche, avec un violon qui lui convient, mais aussi un type de son qu'il va fabriquer... Si on mettait le Guarnerius de Grumiaux dans les mains de quelqu'un qui ne joue pas bien, le violon ne sonnerait pas comme il le doit. Le violoniste fabrique un son sur son violon. Et le son de Grumiaux était vraiment exceptionnel.

 

Quel est le compositeur qui, pour vous, réussissait le mieux à Arthur Grumiaux ?

Lui disait qu'il pouvait tout jouer. Il aurait aimé enregistrer encore certaines grandes œuvres, mais il trouvait qu'il y avait un petit problème à son violon. Il voulait donc attendre... Sinon, ses plus beaux enregistrements, selon moi, sont ceux qu'il a faits avec Clara Haskil.

Comment avez-vous appris le décès d'Arthur Grumiaux ?

Il était parti deux ou trois semaines pour se reposer en Suisse, sans prévenir comme à son habitude. Le jour de son retour, il a téléphoné pour annoncer sa venue à l'atelier le lendemain. Il n'est pas venu. Ce jour-là, il était passé minuit. J'écoutais la radio en travaillant et j'ai entendu qu'Arthur Grumiaux était mort. Je l'ai appris comme ça.

Vous n'avez jamais revu son Guarnerius non plus ?

Non... C'était un instrument génialement de travers. Dans la volute, les ouïes... tout !

Mais le son n'était pas de travers ?

Non ! Et c'est pour ça que le violon était génial ! Guarnerius avait une liberté extraordinaire dans son travail. On a l'impression qu'il ne pensait plus. Il travaillait comme cela, et ça sortait ! Je ne sais pas s'il l'a construit avec ou sans moule, mais les ouies n'étaient pas à la même hauteur. Elles n'étaient pas symétriques. Un des deux côtés de la volute est plus haut que l'autre. Pour le régler, c'était un gros problème car il n'y a aucun point de repère.

Est-ce que la construction de ce violon n'était pas une certaine manière de défier le nombre d'or ?

Bien sûr ! Je ne sais pas comment il s'y prenait pour travailler : tout est de travers et tout est beau !

Savez-vous où Grumiaux l'avait trouvé ?

Oui, chez Muller à Amsterdam. Il avait auparavant un autre Guarnerius dont la table s'est fendue lors d'une réparation. Il n'a plus voulu de cet instrument. Un collectionneur l'a acheté. Le second, sur lequel j'ai travaillé, était son préféré... et le mien aussi ! Il demandait un réglage très précis, et comme la voûte était bizarre, on ne pouvait pas mettre l'âme aussi près du chevalet qu'on ne le fait pour un Stradivarius. Sinon il ne sonnait pas.

Avez-vous une idée de la valeur de cet instrument ?

Il est comparable au plus cher des Stradivarius ! Il a été vendu 90 millions de francs belges à l'époque. Ce qui était peu par rapport à maintenant...

Propos recueillis à Bruxelles par Noël Godts, le 6 octobre 2006.

 

Réédition chez Philips

 

 

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