ENTRETIEN AVEC ANTONIO PAPPANO : "Unir la tête, le cœur et l'estomac."
28 décembre 1999, au Théâtre Royal de la Monnaie
© Johan
Actuel directeur musical de la Monnaie, Antonio Pappano succédera à Bernard Haitink à la tête du Royal Opera House de Covent Garden de Londres à partir de la saison 2002-2003. Il a gentiment accepté de nous parler de son itinéraire, entre deux performances de chefs d'orchestre pour le dernier opéra de Philippe Boesmans, Wintermärchen.
Dans ma carrière de chef d'opéra, et de symphonies, j'ai eu la chance de pouvoir interpréter un répertoire très varié, ce qui est, je pense, la clef de mon développement ces dix dernières années. Cependant, si je revenais en arrière, je ne dirigerais plus si souvent d'opéras en dehors des théâtres dont je suis le directeur musical car il est beaucoup plus difficile d'y contrôler la situation. Cela ne signifie pas que j'ai eu de mauvaises expériences mais je n'y ai pas trouvé la même satisfaction. Je parle du choix de la distribution, de la possibilité de discuter, que j'ai eue souvent à l'extérieur mais pas systématiquement. Chez soi existe aussi un autre feeling, une complicité avec l'orchestre et les chœurs. Certains théâtres répètent également sur plusieurs productions simultanées. Ici, on se concentre à 100% sur une pièce, on la joue et un ou deux jours après la première, on commence à en répéter une autre. A Covent Garden, c'est différent. Je n'y suis pas habitué. Je vais devoir changer un petit peu.
D'autant que je suis né en Angleterre et qu'y retourner est pour moi symboliquement important. Covent Garden a besoin d'une âme jeune qui puisse rester entre 7 et 12 mois. Je vais donc faire le plus possible pour donner vie à ce théâtre qui a vécu des périodes terribles. On est en train de faire des projets. On est toujours missionnaire dans un théâtre, sinon ce n'est pas la peine d'y travailler. Ce n'est pas un "normal job", ni la routine. Il faut aller au-delà.
La musique touche le cœur mais elle touche la tête et elle touche l'estomac. Alors on peut s'y cacher. Moi, je ne suis pas tellement bavard. La musique est une forme d'expression qui est un monde secret. Le mystère de la musique me fascine. Il arrive quand on est seul, en étudiant une partition. Moi, je me demande ce qui me touche, comment je vais construire une scène, un acte... Le secret, dans la solitude, apparaît quand je me cache et me perds dans ce monde. C'est mon monde, c'est à moi. Le mystère, la vie et le secret de la musique, c'est ma vie personnelle.
Dans un théâtre ou une salle de concert, une fois sorti de ce travail solitaire, mon but est de trouver l'atmosphère. Atmosphère n'est pas un terme général. C'est un mot très spécifique à la pièce qui est jouée. Je respecte beaucoup la partition, mais les chefs disent tous ça. C'est quelque chose de subjectif mais je veux porter et faire vivre la pièce. C'est Verdi ou c'est Boesmans, il n'y a pas de différence. Le public doit s'exciter, être pris par une certaine théâtralité. Ce n'est pas donné. Moi, je suis complètement obsédé par l'idée de donner un souffle aux oeuvres, parce que la partition est là qui ne dit rien ! C'est quand elle est jouée qu'elle existe et que peut naître un chef d'œuvre qui a quelque chose à dire ! Cela demande beaucoup de travail avec les chanteurs et l'orchestre : il faut être le guide dans cet univers que personne ne connaît encore. Une confiance mutuelle doit se construire et c'est peut-être un travail pour lequel je suis né. Je n'ai pas la meilleure technique du monde mais je peux communiquer quelque chose, je peux faire sortir des choses des personnes avec qui je travaille, et elles les donnent parce qu'elles savent que j'ai un feeling pour la musique et le théâtre.
Il peut arriver que je modifie certains détails au fil des représentations mais ce sont des changements très subtils. Je joue par exemple le 4ème acte de Boesmans différemment depuis la première. Sa construction est assez difficile et pas tout à fait conséquente dans le livret. Alors, j'ai dû trouver un autre chemin pour réaliser cet acte. Mais en général, je garde toujours le même rythme. Mon premier acte de Parsifal, que j'ai dirigé six ou sept fois faisait toujours 1h39 ! Je travaille beaucoup sur la vue d'ensemble, les grands axes, même si je suis très fasciné par le détail, et mon estomac digère, ça travaille, je ne pense qu'à ça pendant les répétitions. Jusqu'au déclic. Alors, il n'y a plus jamais de grandes différences.
Je connais Philippe Boesmans depuis longtemps. J'ai assisté à Reigen, j'ai écouté sa musique mais je n'en ai jamais dirigé une seule note. Je vois comment il est, comment il parle, comment il se comporte avec moi, avec les autres. Sur le plan personnel, je le connais encore mieux maintenant. Le Wintermärchen était un voyage : ça a été la clef pour comprendre son langage et lui donner un sens. Les deux premiers actes exigent une extrême musicalité et une très grande théâtralité si l'on veut en devenir l'architecte : ça m'a pris des heures et des heures de travail. Mais c'est toujours parce que je suis l'ami de Philippe. Ca m'a donné quelque chose de plus : quand j'ai compris son langage, comment sa tête et son cœur fonctionnent, j'ai pu diriger son opéra. J'ai joué beaucoup au piano pour avoir une idée des harmonies et de la structure qui est complexe et colorée. Il faut regarder la partition et avoir de l'imagination. Je n'ai pas fait beaucoup de changements, juste quelques petites coupures parfois, des modifications d'orchestration et de tempo... C'est lui qui a décidé, avant la pré-générale, de couper l'ouverture de 4,5mn et de commencer avec la neige.
J'aime pouvoir me concentrer sur la caractérisation de chaque mot et de chaque scène. C'est le CD qui m'en donne le plus l'opportunité. C'est là où je suis à la fois le metteur en scène et le directeur, ce qui me donne beaucoup de plaisir. Je peux construire avec les chanteurs et l'orchestre pour créer une performance parfaite, ou presque, sur le plan technique, précise sur le plan de la partition sans qu'elle ne sente le laboratoire. Elle doit prendre vie. Et je travaille beaucoup pour ça.
Bayreuth, cet été, a représenté pour moi une étape importante : on y apprend beaucoup en y jouant la musique qui y est née. J'ai découvert beaucoup de moi-même car l'épreuve était grande; j'ai donc dû trouver des choses en moi, au-delà de ce dont je pensais être capable.
Quant à dire quels sont les compositeurs que je préfère, je ne peux pas répondre. Non parce que je ne veux pas, mais je suis tellement dans ce que je fais sur le moment, que ce soit Chopin ou Bach ! Je suis pris dans ce que je fais...
En dehors de la musique... J'aime les vins, je joue au ping-pong... mais pas assez ! Je commence à voir l'importance de faire autre chose. Et si, quand je suis dans ma voiture, j'ai le courage de ne pas mettre la radio... j'ai le silence en plus. Car c'est seulement dans une relation avec le silence que vous pouvez avoir une relation avec la musique. C'est difficile aujourd'hui, avec l'ordinateur, le téléphone, la radio... Mais il faut insister avec soi-même.
Propos recueillis par Noël Godts, le 28 décembre 1999, à Bruxelles.
Quelques repères dans la biographie d'Antonio Pappano :
1959 : Naissance à Londres, de parents italiens.
Il étudie le piano, la composition et la direction d'orchestre avec Norma Verrilli, Arnold Franchetti et Gustav Meier et manifeste très tôt un goût très forts pour l'opéra et le théâtre.
Répétiteur dans des théâtres lyriques : New York, Barcelone, Francfort, Chicago.
A Bayreuth, il assiste Daniel Barenboïm à la direction de Tristan und Isolde, Parsifal et du Ring des Nibelungen.
1987 : Dirige La Bohême à Oslo au Norske Opera.
1990-91 : Directeur musical du Norske Opera.
1992 : Devient directeur musical de la Monnaie à Bruxelles où il dirige de nombreux opéras. Il poursuit simultanément une carrière chargée dans divers grands théâtres d'opéra, à Chicago, Londres, Paris, Vienne...
mars 1997 : Débuts au MET avec Eugène Onéguine.
juillet 1999 : Débuts à Bayreuth.
Il dirige régulièrement de grandes formations orchestrales mondialement réputées.
Discographie récente :
Werther : Massenet / Pappano, Alagna, Gheorghiu, etc. (EMI 556820-2)
La Rondine : Puccini / Pappano, Alagna, Gheorghiu, etc. (EMI 556338-2)
Don Carlos : Verdi / Pappano, Alagna, Hampson, etc. (EMI 556152-2)
La Bohème : Puccini / Pappano, Alagna, Hampson, Vaduva, etc. (EMI 556120-2)
Diamonds in the Snow : mélodies scandinaves de Grieg, Sibelius et autres / Bonney, Pappano (Decca 466762-2)
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