Badi Assad
... au pays d'émerveille
Souvenons-nous de cet extraordinaire concert de la famille Assad au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, le 30 octobre 2004 : le père, la mère, les frères, la soeur, les nièces : un momento de puro amor où Ramifications découvrait sur scène le tempérament sensuel et fougueux de Badi Assad, son exubérance chaleureuse, ses talents de compositrice et d'interprète, sa guitare sensuelle, sa voix caressante et percussive ! Elle était au Studio 4 de Flagey ce 26 septembre 2006. Dans ses deux derniers albums, parus chez Edge : Verde et Wonderland, elle investit de sa généreuse personnalité certaines chansons de Björk, U2, Tori Amos ou Eurythmics. Autant de reprises qui sont loin d'être des redites et sont réinventées avec naturel. Le Brésil habite ses tempi, son rythme vif et langoureux, et son chant envoûtant.
Badi Assad, votre nouvel album s'intitule Wonderland... Y a-t-il une part d'Alice dans votre parcours musical ?
Je pense que oui, parce qu'Alice a un rêve. Elle rêve de trouver un lieu merveilleux, comme chacun de nous, en fait. On a tous un peu d'Alice en nous. Mais quand elle se réveille et vit son rêve, elle rencontre de drôles de personnages, tous apparemment heureux. Ils l'adorent. Mais ils ne tardent pas à se révéler très vilains. Le chat est totalement ironique, la reine est folle... J'ai donc créé cet album autour de cette idée : chaque chanson dans cet album est apparemment joyeuse et lumineuse, mais quand vous vous penchez vraiment sur les paroles, toutes évoquent la fragilité de l'être humain, ses ténèbres.
Est-ce que l'imagination compte beaucoup pour vous ?
Oui, parce que l'imagination est inséparable de la magie. Et la musique est magique. Elle vous emmène aussi vers ce pays des rêves.
Vous venez du monde classique avec la guitare ; votre environnement familial baigne dans le classique, mais aussi dans la musique du monde... Quelle est la part du classique dans le répertoire brésilien que vous pratiquez ?
Aucune ! (Rires) La musique classique, ça date pour moi de l'époque où je passais le concours de guitare. Quatorze heures par jour de Villa-Lobos, etc. Mais quand je me suis découvert cette passion pour la voix, j'ai mélangé lentement les chansons brésiliennes aux autres. Je me suis intéressée à la musique populaire du Brésil, puis j'adore chanter des morceaux de U2 où j'introduis de la bossa-nova... Dans l'album, j'ai inclus une chanson de Tori Amos ; elle représente bien le genre de musique qui me convient, à la fois pop et autre que pop. Un peu alternative.
Quels sont les inconvénients et avantages des reprises de chansons telles que celles de U2, Tori Amos, Eurythmics...
Il faut trouver un nouvel angle. C'est un beau défi. Vous avez la chanson et vous pouvez l'habiller différemment, lui donner une nouvelle couleur. Vous pouvez intégrer cette chanson à votre monde. Quand je chante ces chansons, je me les approprie. J'y mets mon empreinte. Comme si je les avais écrites, je crois en elles. Sinon, je ne les chanterais pas.
Est-il possible de vous situer quelque part dans la tradition "World Music from Brazil", avec ce genre d'expérimentations et de reprises ?
Non, c'est plus ma vision personnelle. J'écoute la musique du monde entier, pas seulement du Brésil. Chaque fois, c'est possible d'importer la musique d'autres cultures au Brésil et de faire un arrangement brésilien, mais je ne pense pas comme ça. Je ne me l'impose pas. Ca vient tout seul. Il ne s'agit pas d'un procédé. Il faut le sentir. Et si l'habillage devient brésilien, alors c'est naturel. Sinon, c'est autre chose. C'est un habillage "à la Badi".
Avez-vous des maîtres en musique brésilienne ?
Dans de nombreuses directions, en musique populaire ou parmi les compositeurs. Caetano Veloso, bien sûr... Parmi les chanteuses, comment ne pas suivre Elis Regina : elle est un modèle pour tout le monde. J'aime beaucoup un garçon qui s'appelle Lenine, la façon dont il joue, dont il chante, dont il combine les sons des instruments à l'électronique... Et mes frères ! Ils m'influenceront toujours. Je regarde leurs prestations et j'admire combien ils s'oublient. Et c'est ce que la musique représente pour moi : vous êtes là, et ce n'est plus vous. Vous êtes ce que la chanson est. Mes frères le font de façon superbe. Pour moi, c'est un défi que de pouvoir plonger dans les paroles d'une chanson. C'est ma thérapie : je peux être méchante, dure, sensuelle, etc. Tout ce que je ne peux pas faire dans la vie normale, où vous vivez rarement des situations aussi dramatiques, aussi intenses... C'est magique !
Puisqu'on reparle de magie, quelle est votre définition du rythme ?
Le rythme a commencé pour moi quand j'étais petite. Je voulais être danseuse. Le rythme est dans le corps, et je l'ai en moi. C'est comique, parce que je suis toujours pieds nus, et quand on filme un de mes concerts, on montre toujours mes pieds. Parce que je les bouge beaucoup. Et le rythme est là. J'ai besoin de sentir le contact avec la terre et je crois que le rythme est inconsciemment notre lien avec la terre, comme le battement, la pulsation sont dans la terre.
Quand on parle de rythme, on a souvent le cliché : "Les Brésiliens ont le rythme dans le sang", qu'il s'agisse du football ou autre...
C'est étrange, parce que c'est un peu vrai. Beaucoup de guitaristes brésiliens sont forts dans le rythme, pas toujours dans les harmonies. Même Lenine. Selon mon expérience, la musique, c'est le rythme qui vous emmène ailleurs.
On vous donne l'étiquette de "percussion vocale". Quelle en est votre définition ?
Quand j'ai commencé à utiliser la voix, c'était comme un instrument, parce que lorsque j'ai enregistré pour la première fois, j'ai chanté trois chansons timidement. Et ensuite, en concert, j'étais toute seule et j'ai commencé à répéter les instruments : la flûte avec la voix, le synthé aussi, les percussions de même. Et j'ai commencé à délirer... "Je peux faire ça !" Et au Brésil, je n'ai rencontré personne qui utilisait la voix comme une percussion. De plus, je pouvais changer de timbre, et j'ai commencé à chercher comment utiliser ma voix de toutes les manières possibles. Mais dans Wonderland, j'utilise peu ces procédés. Cependant, ça fait partie de mon travail, et c'est mon empreinte.
Quand on parle de technique, fantaisie et musicalité, y a-t-il une complémentarité consciente ?
Oui, car j'ai passé une grande partie de ma vie à acquérir la technique... Ce qui m'a apporté la liberté de faire ce que ne font pas d'ordinaire les chanteurs. C'est peut-être là que je me suis fait un nid. Ce qui me donne la possibilité de chanter et pas seulement de gratter la guitare. Je dois étudier la guitare puis apprendre à chanter en jouant. Mais une fois que vous savez combiner les deux, vous oubliez tout. Et vous ne pensez plus.
Lorsque vous ne faites pas de reprise pop, vous écrivez vos textes. Qu'est-ce qui vous intéresse dans l'écriture pour l'amener en musique ?
En écriture, il y a différentes phases. Un jour, je me réveille avec une inspiration, et j'écris, j'écris, j'écris... Puis ça s'arrête et je peux rester deux ans sans rien écrire du tout ! Mais je garde tout ce que j'ai écrit dans cette phase de créativité pour plus tard. Je garde tout et parfois j'ouvre une porte ! Mais la vie est faite d'expériences personnelles...
Votre famille, vos parents, vos frères, neveux et nièces sont musiciens. Quel est l'apport de cette famille dans cette expérience personnelle ?
Il est énorme ! Quand mon papa joue de la mandoline, il se perd dans un ailleurs. Ce n'est plus mon papa. C'est quelqu'un qui joue de la mandoline. C'est incroyable à voir, cette passion pour la musique ! Il n'est pas un professionnel, mais s'il l'avait été, il ne serait pas là avec nous. Tout comme ma mère, plus tranquille cependant. Elle est introspective. Quand elle chante, elle va droit au fond de votre coeur, immédiatement. Pour moi, c'est une inspiration à suivre : comment toucher le coeur, car la musique c'est une communication d'âme à âme. Mes frères et mes nièces font partie de ma vie. Sérgio, Odair et Clarice ont beaucoup composé pour moi. Clarice a fait de nombreux arrangements pour Wonderland. On se soutient tous avec beaucoup d'amour.
En quelques mots, pourriez-vous nous dire pourquoi la musique ?
La musique, c'est une façon d'être. Même quand je ne fais pas de musique, il y a toujours de la musique en moi. C'est difficile à dire en quelques mots. Si vous retirez la musique de ma vie (et de la vie des gens en général), c'est comme regarder un film sans musique. C'est la musique qui vous emporte quelque part. Je ne peux pas imaginer ma vie sans la musique.
(Propos recueillis par Noël Godts le 23 septembre 2006 à Bruxelles)
Parcours biographique de Badi Assad :
Née au Brésil dans une petite ville de l’état de Sao Paulo, Badi Assad est jeune femme à la voix entêtante. Encouragée par son père – le célèbre mandoliniste Jorge Assad - et inspirée par ses frères, les guitaristes Sérgio et Odair Assad, elle se met à la guitare à l’âge de quatorze ans. Après une participation brillante à différents concours dont le « Concurso internacional Villa Lobos » à Rio de Janeiro et le « Concurso Vina del Mar » au Chili, elle rejoint la guitariste belge Françoise-Emmanuelle Denis pour une tournée internationale au sein d’un duo présentant, sur des guitares d’époque, un répertoire inédit du XIXe siècle. En 1989, Badi Assad enregistre son premier album Dança dos Tons dans lequel, pour la première fois, elle fait entendre sa voix. Un succès qui l’amène, peu de temps après, à être choisie comme chanteuse dans le spectacle musical Mulheres de Hollanda basé sur l’œuvre du grand compositeur brésilien Chico Buarque. Curieuse et infatigable dans ses recherches sonores, Badi plonge ensuite dans le monde de la percussion vocale, celui de Bobby McFerrin mais aussi des Pygmées, dont elle incorporera des éléments dans sa musique, développant ainsi un style tout à fait unique grâce auquel elle se fait remarquer par le label américain Chesky Records.
Elle réalise pour eux trois CDs - Solo (1994), Rhythm (1995) et Echoes of Brasil (1997) - qui lui permettront de multiplier tournées et collaborations prestigieuses. Mais ce n’est vraiment qu’avec Chameleon, son opus paru en 1998 chez Polygram, qu’elle connaît enfin le succès international. Désigné «Meilleur enregistrement de world music de l’année 1998» par la presse allemande et espagnole, l’album la fait connaître dans le monde entier. Il sera suivi de trois autres (dont un enregistrement avec Larry Coryell et John Abercrombie) avant la sortie de Verde et Wonderland.
Badi Assad, une des artistes les plus expressives des ces dix dernières années, s’est produite aux USA, en Europe, au Japon, en Australie, en Nouvelle Zélande, aux Philippines, en Amérique du Sud et au Canada. Parmi les nombreux festivals l’ayant accueillis, citons: l’Umbria Jazz Festival en Italie, le JVC Festival à Paris, et plus récemment le North Sea Jazz Festival en Hollande.