Joseph Calleja
Le choix de l'intelligence
Découvrez l'album Tenor Arias (Decca) dans notre Rubrique Archives Voix.
Joseph Calleja, ce jeune ténor maltais que Decca va nous permettre de découvrir dans un disque solo, porte ses 25 ans avec une clairvoyance aussi belle que son talent. Loin de désirer brûler les étapes, il aime rappeler qu'il a commencé l'étude du chant à 15 ans, avec beaucoup de sérieux, de persévérance et de concentration, sous l'aile attentive d'un maestro toujours présent, Paul Asciak, qui continue de veiller à son évolution. Il compte bien explorer de vastes répertoires au-delà du bel canto mais... chaque chose en son temps ! Drôle, avenant, vif et posé, il envisage son avenir avec conséquence. Déjà présent sur quelques scènes internationales, il n'est pas tout à fait inconnu des Belges non plus et les férus de la Monnaie se souviendront de l'avoir vu et entendu dans Don Pasquale et Carmen...
Mario Lanza semble vous avoir marqué dans votre enfance ? Comment l’avez-vous découvert ?
A treize ans, j’ai vu le film Le grand Caruso et c’était ma première fenêtre ouverte sur l’opéra. Je me suis demandé quel était ce chant fantastique !
Quelles motivations musicales vous a-t-il données ?
Je n’ai pas un seul ténor de référence. Il y en a beaucoup, surtout parmi ceux du passé : Aureliano Pertile, Giuseppe di Stefano et Carlo Bergonzi.
Ne représentent-ils pas la vieille école ?
Oui, parce que pour le bel canto, il est injuste de dire que la vieille école est toujours mauvaise ou dépassée. Non, c’est vrai pour ses exagérations telles que l’excès de cris… Mais quand on observe la ligne de la vieille école, c’est parfait.
Comment êtes-vous devenu ténor ?
J’ai toujours chanté. Enfant, j’étais dans la chorale de l’école, de l’église… C’est Monsieur Lanza et ses jolis films qui m’ont désigné cette musique. A 15 ans, j’ai fait partie d’un chœur à l’opéra. C’était Rigoletto et au début, avec le prélude, je me suis dit : « Ca, c’est vraiment de la belle musique ! »
On sent dans votre disque, la spécificité du bel canto. N’est-ce pas un peu réducteur pour un nouveau ténor ? Quelles sont vos ambitions ?
En ce moment, ma voix est pour le bel canto. Je suis jeune et il serait dangereux d’aborder un répertoire plus lourd comme un Bal Masqué de Verdi ou Manon de Massenet. Ca viendra… Peut-être dans 9 ou 10 ans. Mais maintenant, il est important de me concentrer sur le bel canto que je peux chanter sans risque pour ma voix.
Si l’on sort de l’opéra, pensons à l’oratorio, aux lieder… Etes-vous attiré ?
Bien sûr ! J’aimerais faire des récitals et des concerts, interpréter des mélodies italiennes. Le seul problème avec les Lieder allemands, c’est que je ne parle pas encore la langue. Alors je veux, pour trouver la nuance, attendre de maîtriser l’allemand.
Nous sommes à un mois du Concours Musical Reine Elisabeth de chant. Or, vous avez remporté le concours Caruso en 1998. Quel est votre sentiment par rapport aux concours en général ?
La chose la plus importante, ce n’est pas de gagner le premier prix mais d’être entendu par les agents, les directeurs de théâtre, etc.
Comment se sont passés vos débuts chez Decca ?
Je faisais mes débuts à Covent Garden dans Rigoletto et lors de la première, le producteur de Decca m’a remarqué. Ils m’ont invité pour un test. J’ai eu ensuite beaucoup de rencontres avec les gens de Decca et… on a signé !
Vous auriez pu en rêver ?
Non, pas si vite ou… pas du tout !
N’est-ce pas un peu trop rapide, si je me fais l’avocat du Diable ? A 25 ans, vous êtes déjà sur la scène internationale…
C’est seulement possible à notre époque. Ce n’est pas comme il y a 20 ans, où tout se faisait plus lentement. Le monde a changé. Alors, je pense que si je chante le bon répertoire, comme il le faut, sans excès, je peux le faire sans casser ma voix.
Vous possédez déjà cependant, à votre âge, plénitude et maturité vocale.
Chacun est différent. Je me suis développé plus vite, c’est évident : physiquement et vocalement. Mais j’ai aussi commencé à étudier très tôt, dès 15 ans, et de manière très concentrée, cinq jours par semaine avec un maestro qui était presque toujours chez moi. J’ai écouté beaucoup de disques, de ténors, d’opéras. Ca a aidé mon développement. Je pense que c’est un avantage. Si un chanteur est assez intelligent pour gérer tout cela avec vigilance...
Nous avons eu la chance de vous voir en Belgique dans trois productions. C’est donc spécial d’assister à votre lancement à Bruxelles…
La Belgique, c’est un des premiers pays à m’avoir donné la chance de chanter quand j’étais encore plus jeune. Elle a donc bien sûr une place spéciale dans mon cœur. Et l’ex-administrateur artistique de la Monnaie, Bernd Loebe, m’a donné deux chances ici et m’a invité pour chanter à Francfort. Il m’a entendu dans une audition, à 19 ans et m’a demandé dans la production de Carmen et de Don Pasquale.
Y aura-t-il d’autres propositions en Belgique avec vous ?
Ce n’est pas encore confirmé mais je l’espère ! J’ai un concert à Bruges en été 2005.
Comment s’est passée votre collaboration musicale avec Riccardo Chailly pour votre disque ?
Il n’a pas besoin de mes louanges car il est déjà connu comme un si grand maestro ! Mais c’est une bonne personne, très concernée par le bel canto. C’était un plaisir et un honneur de travailler avec lui et aussi… une chance d’étudier à ses côtés. Il m’a beaucoup donné sur ce répertoire.
Quand avez-vous enregistré ce disque ?
L’année dernière.
Avec qui aimeriez-vous travailler maintenant ?
J’ai travaillé aussi avec Pappano ici. Il y a encore de grands chefs comme Barenboïm, Maazel, Muti... auxquels j'aspire. J’ai le temps… Et puis, avec Chailly, le plus possible ! Il a fait Rigoletto avec Alfredo Kraus quand il avait 19 ans à San Francisco. Vous pouvez imaginer l’expérience et la maturité qu’il a acquises !
On pourrait imaginer un casting fabuleux : Riccardo Chailly, Cecilia Bartoli et vous !
Peut-être ! J’ai besoin d’appeler le président de Decca pour faire ça ! Absolument. Je suis libre !
Quelles sont les difficultés du jeune musicien aujourd’hui ?
Je n’en ai pas tellement eu. Le pire pour moi, ce sont les voyages. Etre loin de ma famille, c’est vraiment dur quelquefois. Mais dans toutes les professions, si vous voulez obtenir le meilleur de vous-même, vous aurez des difficultés. C’est la vie.
Decca met votre disque en avant et… avez-vous d’autres projets ?
Bien sûr, mais je ne peux pas en parler maintenant car le répertoire n’est pas confirmé. Un deuxième disque, c’est sûr. J‘en connais la direction mais, il faut attendre l’année prochaine.
Quand ferez-vous un rôle complet au disque ?
C’est une bonne question… à laquelle je ne peux pas répondre non plus ! Mais les projets sont là.
L’enseignement vous tentera-t-il un jour ?
C’est trop tôt pour y penser ! Maintenant, je suis encore étudiant…
Si vous deviez donner un conseil à un jeune ténor qui veut se lancer ?
Un seul : l’intelligence. Celle de savoir quel répertoire il peut et ne peut pas chanter.
Quelle est votre balance entre technique et musicalité ?
La tête. Sur scène, c’est la tête qui prime. Utiliser son cœur, c’est dangereux.
Le public attend du cœur aussi !
Oui, c’est pourquoi on a besoin plus encore de la tête ! Pour donner l’illusion que l’on utilise son cœur sur la scène. J’ai eu cette expérience en chantant La Bohème : je me suis mis à pleurer et… c’est catastrophique pour la voix !
Hier, vous avez rendu une dame très heureuse avec vos fleurs ! (NDLR : lors d'un concert privé destiné à la présentation de son premier disque Decca, le 17 mars 2004, à la Monnaie) Vous le faites toujours ?
Oui oui, elle a acheté déjà… combien ?... Trois mille cds ? Non, c’était spontané !
(Propos recueillis par Noël Godts à Bruxelles, le 18 février 2004)
Repères biographiques :
Joseph Calleja est né en 1978, à Attard, Malte, où il étudié au De La Salle College. Il a commencé le chant à 15 ans, découvert par le ténor maltais Paul Asciak, avec qui il poursuit ses études actuellement. Il a débuté à Gozo, Malte, dans Macduff (Macbeth) en 1997 et a chanté Leicester (Maria Stuarda) pour le Netherlands Reisopera à Arnhem, Heerlen and 's-Hertogenbosch dans la même année. En 1998 il a parcouru le Sud de l'Italie pour une série de concerts de la Nouvelle Année avec le Moldova Symphony Orchestra. Il a ensuite chanté Nemorino (L'elisir d'amore) au Manoel Theatre àValetta, tout comme Lind dans la première mondiale d'Isabella d'Azio Corghi, basé sur L'Italiana in Algeri de Rossini au Rossini Opera Festival de Pesaro. Ce qui fut rediffusé sur RAI 3 Radio Italiana. Il a interprété Liecrona dans Cavalieri di Ekebde Zandonai et Don Jose dans des scènes de Carmen au Wexford Festival et il a participé à un concert du Conservatorio G. Verdi à Milan en 1998/9. Depuis il a chanté Rodolfo pour la première fois dans La Boheme à Toronto et Dresdes, Almaviva (Il Barbiere di Seviglia) à Liège et Washington, Ottavio à Regensburg, Remendado à Brussels, Rinuccio au Spoleto USA Festival pour ses débuts aux USA, Zephoris dans Si j’etais Roi, Fenton dans Falstaff auTeatro Regio Torino et Edoardo di Sanval dans Un giorno di regno de Verdi à Bologne, Le Duc dans Rigoletto à Rotterdam, Edgardo dans Lucia di Lammermoor à Minneapolis et Leicester dans Maria Stuarda à Stockholm and Parme. Joseph Calleja a gagné en 1997 le Belvedere Competition à Vienne et en 1998 le Caruso Competition à Milan. Il a également reçu la John Small Bursary au Wexford Festiva de 1998l. En 2002, il a chanté Ernesto dans Don Pasquale à Brussels et Alfredo dansn La Traviata pour la première fois au Manoel Theatre, à Malte dans une production montée spécialement pour lui. Au début de 2002, il a chanté le Duc dans une nouvelle production de Rigoletto au Welsh National Opera, enregistré par Opus Television et il a fait ses débuts au Bregenz Festival comme Rodolfo dans La Boheme. En 2002/3, il a débuté au Bayerische Staatsoper de Munich et à l'opéra de Francfort comme Rodolfo et auRoyal Opera House Covent Garden, au Royal Theatre, àCopenhagen comme le Duc dans Rigoletto. Il est retourné à Covent Garden pour chanter Alfredoainsui que dans une nouvelle production à Strasbourg. Il a fait ses débuts en Suisse avec Le Duc dans Rigoletto à Zurich ainsi qu'au Vienna State Opera comme Elvino dans La Sonnambula. Il vient de signer un contrat exclusif chez Decca. Voir notre rubrique Archives Voix!
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