Cecilia Bartoli

A la recherche de Maria Malibran

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Bien plus qu'un coup de foudre ou qu'un coup de pub, la passion de Cecilia Bartoli pour Maria Malibran, dont on fêtera bientôt le deux-centième anniversaire, est une histoire d'amour qui remonte à l'adolescence de la cantatrice italienne ! Cet enthousiasme passionné pour la diva espagnole morte à 28 ans ne s'émousse pas au fil des interviews et la Bartoli s'interroge toujours davantage sur cette voix hors norme et cette existence bien téméraire et défiant toute convention pour une artiste féminine complète au XIXe siècle. Sans doute peut-on y déceler la nostalgie d'une époque d'émulation où les chanteurs classiques inspiraient les compositeurs... quoique Cecilia Bartoli demeure lucide et n'aspire pas à vivre dans un siècle sans confort, dangereux et bien plus rude qu'aujourd'hui pour les femmes ! Dans son tout nouvel album, Maria, elle ressuscite une époque, renouant du même coup avec la flamme artistique qui vitalisait le XIXe siècle. Le bus Malibran qui expose sa collection d'objets lui ayant appartenu, ou la Fondation Bartoli (http://www.mariamalibran.net/fr/foundation/ participent du même esprit.

Cecilia Bartoli, sur les traces de Maria Malibran : comment et pourquoi ?

 

 

Parce qu'elle était la première diva du XIXe siècle. Et quand je dis "diva", grâce à elle j'ai finalement compris ce que ça voulait dire : pas seulement la grande cantatrice qui possédait un instrument incroyable et était surdouée, mais la compositrice qui jouait de trois instruments, dessinait des costumes, des bijoux, peignait, brodait... Si elle excellait à travers tous les talents traditionnellement féminins, elle avait aussi envie de s'émanciper de ce XIXe siècle, de voyager, parler plusieurs langues... C'était la femme anti-conventionnelle par excellence.

 

 

 

Qu'est-ce qui vous a touchée chez elle ?

Tout, finalement ! Tout ! même aujourd'hui, une femme comme elle, ça n'existe pas ! Et elle a vécu il y a quand même 200 ans. Quand je lis la littérature de l'époque, elle bouleversait tout le monde. Même les grands compositeurs, comme Rossini, Mendelssohn, Bellini... Elle a eu le courage d'aller sur scène pour interpréter des rôles librement. Elle avait une liberté expressive et musicale incroyable. Elle suivait ses passions. Au XIXe siècle, être mariée à Monsieur Malibran, passer la moitié de sa courte vie (28 ans), avec un autre homme violoniste et compositeur, Monsieur de Bériot, avoir un enfant... Or à l'époque, pour les femmes qui commençaient une carrière et se mariaient... c'était fini ! Malibran faisait exactement le contraire !

Elle était soprano, vous êtes une mezzo soprano...

Alors là, c'est un point qu'il faut reconsidérer. Nous avons pensé pendant de nombreuses années que la Malibran était une soprano... Pourquoi ? Finalement, on a grandi avec les enregistrements des grandes divas des années 50 et 60 qui chantaient des rôles ayant appartenu à la Malibran : Norma, La Somnambule... C'étaient Callas et Sutherland, des sopranos lyriques et dramatiques. Alors Malibran devait être une soprano... Mais quand on lit la musique qui a été écrite pour elle et par elle, on voit son répertoire : Tancrède, un rôle de contralto ! Roméo, un rôle de mezzo presque contralto... Et puis Rosine, la Cenerentola... Elle avait une voix tellement flexible qu'elle pouvait chanter trois octaves. Mais jamais sur une affiche, vous ne verrez écrit : "Malibran, soprano". C'est "prima donna di prima sfera". Même Bellini dans une lettre écrit : "le mezzo soprano Malibran" à l'occasion de la version des Puritains écrite pour la Malibran. Par rapport à la version originale, elle était trois tons plus bas ! Alors honnêtement, dans les études que je viens de faire, lettres et documents, on apprend qu'elle était mezzo et presque contralto.

On a évoqué le terme "diva" pour la Malibran. N'occulte-t-on pas un peu le masculin "divo" puisqu'elle a repris une bonne partie d'un répertoire qui n'était plus pratiqué par les hommes, qu'il s'agisse des castrats ou des contre-ténors d'aujourd'hui ?

Oui ! On pourrait dire "divo" et même ajouter qu'il y avait deux "divos" sur scène : Mme Malibran (qui s'appelait alors Mme Maria Felicia Garcia Malibran de Bériot !) et Vellutti. Un soir, ce grand castrat improvisait (c'était le début du déclin des castrats) et elle était capable d'improviser sur ses improvisations ! On remarquait déjà ses capacités de compositrice. Il était clair qu'elle pouvait aller plus loin encore que lui ! Alors, oui, c'est le "divo-diva" ! C'était la première "divoa' du XIXe siècle ! Mais elle avait une hérédité : l'école et la technique des grands castrats. C'est aussi l'intérêt de ce projet Malibran. Comment arrive-t-on au bel canto avec des instruments d'époque, une voix de mezzo et chronologiquement après le classique ? Le bel canto ne vient pas du mélodrame ni du vérisme, mais suit l'ère classique.

J'imagine que votre travail prospectif en bibliothèque était énorme, ainsi que la mise en place instrumentale pour vous permettre d'y intégrer votre voix...

 

Oui ! C'était dur et très intéressant, parce que dans cet album, il y a aussi des premières mondiales ! Persiani, Paccini, certes des compositeurs oubliés mais aussi Mendelssohn ! Il avait écrit cette cantate pour Bériot et Malibran. C'était clairement un duo d'amour. Le travail prospectif était difficile aussi parce que la vie de la Malibran a été courte mais très intense ! Elle voyageait un peu partout, ce que j'ai dû faire à l'aide d'un musicologue. L'autre partie du travail était de mettre de côté la tradition pour étudier les autographes sans être trop conditionnée par les années 50-60. Du point de vue dynamique et orchestral, on a toujours entendu le bel canto avec de grands orchestres modernes, presque comme si on était déjà après Wagner ! Je voulais retrouver la sonorité de l'époque, avec les instruments adéquats. Entre la flûte en métal et la flûte en bois, cela donne une tout autre atmosphère. Quand j'ai entendu toute l'introduction de Casta Diva par une flûte, je me suis dit : "C'est ça qu'il faut recréer avec la voix ! Ce que la flûte nous transmet." Et là j'ai compris.

 

Dans la sélection pour l'album, avez-vous abandonné certaines pièces ?

Il y en a que j'ai enregistrées. Mais le disque fait 80 minutes, et on s'est rendu compte qu'on les avait dépassées ! Il y a même des scènes qui ne sont pas intégrales à cause de cela ! Ce que je voulais montrer, ce n'était pas seulement un voyage dans la musique préromantique, mais aussi dans la vocalité Malibran, comme grande tragédienne mais aussi comme comique ! Elle passait d'un répertoire à l'autre et surtout d'un rôle à l'autre ! Il fallait aussi montrer ses racines. C'était une Espagnole : il fallait le mettre en évidence, comme son sens de l'humour aussi.

On connaît tout le bien que Rossini a pu écrire sur la Malibran. Souhaiteriez-vous qu'un compositeur aujourd'hui écrive à votre intention ?

Ah oui ! Absolument ! Je crois qu'on nous a un peu oubliés, nous les chanteurs classiques ! Les compositeurs aujourd'hui, j'ai l'impression qu'ils écrivent beaucoup pour les chanteurs pop, mais nous les classiques, nous sommes relégués dans un coin un peu bizarre ! Les compositeurs contemporains écrivent de la musique et puis ils essaient de trouver les chanteurs qui pourront la chanter. Alors qu'à l'époque de la Malibran, c'était exactement le contraire ! Ce serait quand même sympathique de continuer dans cette idée et d'innover la tradition ! C'est aussi le but de la Fondation Bartoli, née pour soutenir la recherche, mais aussi les jeunes artistes et compositeurs. On a encore de bons chanteurs dans le classique. Alors il faut en prendre soin ! Eh oui, je suis un peu jalouse quand même de cette époque-là ! Ah, j'aimerais !

Que pensez-vous du travail biographique sur la Malibran ?

Il existe de beaux livres à son sujet, mais un travail de fond devrait encore être réalisé.

Y a-t-il des rôles de la Malibran que vous ayez l'intention d'aborder un jour ?

Oui. J'ai le projet de faire un opéra de Halévy, écrit pour elle : La Clary. Et puis La Somnambule, une version concert avec Engelbrock à Baden-Baden. J'aimerais faire des intégrales de Rossini, comme Otello ! C'est un opéra extraordinaire, qu'il est rare de voir sur scène. Il doit devenir populaire ! Je voudrais continuer la ligne du bel canto dans sa nouvelle dimension, un pas en arrière mais plus loin aussi !

Vous avez 82 objets ayant un rapport avec la Malibran. Quelle est l'histoire de cette collection ?

C'est un peu fou ! C'est ma folie de collectionneuse. Elle vient de loin ! J'ai commencé il y a 13 ou 14 ans, avec ce petit portrait que mon producteur d'aujourd'hui m'avait donné à mes débuts comme Rosine dans le Barbier de Séville. C'était aussi le début le la Malibran, à 16 ans, à Londres. L'histoire de Maria m'impressionnait beaucoup... Je voulais savoir s'il existait des lettres, des portraits de la Malibran, de son père, de Rossini... Et petit à petit, entre l'Amérique, l'Italie, la France... je suis arrivée à constituer une collection, car il existe quand même d'autres fous comme moi dans le monde, qui acceptent de faire des échanges ! Car le vrai collectionneur, le vrai de vrai, fait des échanges : on ne peut pas acheter, sauf rarement. Donc je devais savoir ce que le collectionneur de New York, qui possédait un portrait, désirait avoir. Ça a été un échange entre Juditha Pasta et Maria Malibran ! C'est pour cette raison que j'ai eu besoin d'au moins 14 ans pour posséder ces objets, qui m'ont appris beaucoup sur la Malibran et la musique du XIXe siècle. La Pasta avait une grotte sur le lac de Côme dans laquelle se trouvait le bronze de la Malibran. Elles s'adoraient toutes les deux. J'ai une lettre de Giuseppe Pasta, son mari, qui était aussi ténor et avait quitté l'Europe avec la troupe Garcia vers l'Amérique. Ils allaient y jouer la musique de Mozart pour la première fois, en présence de Da Ponte. Maria avait 17 ans, elle chantait. Et dans sa lettre, Giuseppe raconte à son épouse que Maria était en train de se marier avec un commerçant apparemment riche mais de 18 ans plus âgé qu'elle. Et si cela était vrai : "Adio opera de New York !" Il était clair qu'après le mariage, pour une femme, il était quasi impossible de continuer une carrière.

A côté de la Malibran, il y avait aussi sa soeur, Pauline Viardot ! Lui consacrerez-vous un jour aussi un album ?

J'avais enregistré un disque de mélodies françaises avec Myung-Whun Chung  et il y avait un petit groupe de pièces de Pauline Viardot. Elle était également extraordinaire ! Et quand on pense à son histoire avec Tourgueniev ! Mais elle était moins courageuse, je pense, que sa soeur car elle ne s'est jamais séparée de Viardot. Mais quelle intelligence et quelle culture ! Elle était entourée par tous les poètes et les compositeurs de cette époque. Oui, j'aimerais un jour... Et si l'on y pense, elle était un peu la réincarnation de sa soeur. Elles avaient 12 ans de différence et elle a commencé à chanter sur scène les rôles de Maria. Il existait une technique Garcia du chant ! Là, je lance un message à tous les jeunes chanteurs : allez étudier la méthode Garcia !

Si j'étais magicien et que je vous permettais de rencontrer la Malibran, que se passerait-il ?

Je lui demanderai de me chanter quelque chose ! Deux secondes ! N'importe quelle mélodie ! Puisque tout mon travail, je l'ai fait pour espérer sentir et recréer cette voix légendaire... mais sans enregistrement ! Alors entendre son timbre pendant deux secondes, trois... Une petite vocalise ! Allez... cinq secondes !

Vous verriez-vous dans son époque à elle ?

Ah oui, ce n'était pas très comique ! Et elle a eu une adolescence difficile puisque son père était très autoritaire. Et ce mariage à 17-18 ans, ce n'était pas un mariage d'amour... Je crois plutôt que c'était pour échapper à son père. Elle avait rencontré un homme plus gentil que lui. Et puis, on voyageait dans de rudes conditions, avec des diligences... Je n'ose même pas imaginer le bateau qui la conduisait en Amérique ! Elle était toujours souffrante, la pauvre, car il n'y avait pas de chauffage dans les maisons. Et une femme cantatrice était considérée comme une sorte de prostituée... C'était une vie dure, difficile !

Pavarotti vient de nous quitter. Vous avez eu l'occasion de le rencontrer. Quel est votre souvenir de lui ?

C'était à New York. En 1996, je crois... Je ne l'avais entendu qu'en cd jusqu'alors. J'étais invitée au Met pour la Cenerentola et lui pour plusieurs représentations de Tosca... Quand j'ai entendu sa voix pour de vrai, je me suis dit : "Dieu existe !" Je ne pouvais pas le croire. Son instrument était si parfait ! Sa voix est restée dans ma tête pour un bon moment. Et toujours dans mon coeur. Il est venu me voir lors des répétitions. Quand il est entré, tout le monde l'a vu ! Il n'y avait pas de public et c'était un ami de James Levine. Il est resté jusqu'à la fin de l'opéra, et il est venu dans ma loge et m'a dit avec l'accent emiliano : "Mais tu es vraiment une championne !" Et quand on se rencontrait, il me disait toujours : "Ah, campionessa, come va ?" Il avait une voix comme devait l'être celle de la Malibran : divine !

 

Propos recueillis à Bruxelles par Noël Godts, le 28 septembre 2007.

 

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