CHRISTOF LOY :

"Le parcours des émotions"

Bruxelles, 30 mars 2001 (en vue du spectacle Eugène Onéguine)

(Voir notre agenda des concerts à propos de sa nouvelle mise en scène au TRM : Der Rosenkavalier) 

            Le jeune metteur en scène allemand Christof Loy, né en 1962 à Essen, dirige actuellement Eugène Onéguine de Tchaikovsky au Théâtre Royal de la Monnaie et reprendra en avril la production des  Noces de Figaro de Mozart (créées en 1999 à Bruxelles). 

            Simple et pudique, discret et direct, doux et passionné, il ne craint pas de faire face aux responsabilités d'un metteur en scène contemporain confronté aux œuvres du passé, à d'autres codes, d'autres langages et d'autres attitudes :

            " Mon parcours est assez étrange : quand j'étais petit, je voulais devenir archéologue... J'ai toujours été intéressé par le passé. C'est insolite à dire mais je pense parfois qu'il est plus facile de comprendre ce que nous faisons en observant ce que d'autres ont fait dans le passé. La distance nous aide. En fait, le monde en général n'a pas tellement changé ; hormis les vêtements, les goûts, la condition humaine est restée la même. Nous retrouvons la même sensation dans les livres qui parlent des mêmes tourments que les nôtres : en les regardant à travers cette vitre (littéraire, théâtrale, musicale...), il nous est plus facile de résoudre nos propres angoisses. Je n'ai donc pas de problème avec le passé ; je trouve au contraire qu'il enrichit ma vie à travers les expériences des autres. La multiplicité des langues à l'opéra me convient tout autant : lire des phrases dans différentes langues, c'est cerner un même problème sous différents angles.

            " Je suis une étrange personne qui a une étrange fantaisie. Sur le plan esthétique, je suis influencé par l'art contemporain, la mode. Quand j'aborde un opéra, quel qu'il soit, je vois les personnages en vêtements modernes, l'espace qui les entoure doit être abstrait (tout au moins pas trop concret) pour que je puisse sentir la liberté de leur faire chanter une musique qui appartient au passé. Mon approche scénique (dans Eugène Onéguine et les Noces de Figaro notamment) passe par la découverte du parcours émotionnel des personnages. J'essaie de faire surgir de la musique le développement et l'évolution de leurs émotions. Avec Mozart, c'est très facile : vous devez suivre la ligne musicale fondamentale, la base, et vous sentez toujours la pulsion du cœur. Cela m'aide à mieux comprendre la partition et à décrire mes impressions aux chanteurs, tout en leur laissant la plus grande liberté possible. Mais attention, trop de liberté équivaut parfois à une prison. J'essaie donc de leur donner des mots-clefs qui déclenchent l'agressivité de leur personnage, éclaire leurs accalmies, stimule leur énergie de comédien. Mais ce à quoi doit ressembler un personnage, c'est au chanteur de le trouver. Je les aide quand ils bloquent. Voici mon sujet préféré : analyser l'évolution d'une émotion ; comment peut-elle grandir puis décliner ? Comment est-elle influencée par la pensée ? C'est intéressant d'y réfléchir. Nous divisons d'ordinaire l'émotion et la rationalité mais je pense qu'une pensée provoque souvent un sentiment comme un sentiment peut suggérer une pensée. C'est un mouvement infini... "

            Les êtres mis en scène par Christof Loy sont loin cependant d'être éthérés ; ils vivent et se déplacent, se cherchent et se perdent avec sensualité, dans un espace charnel parfois douloureux, toujours très physique :

            " Ma recherche se poursuit naturellement : l'émotion provoque le désir et le désir entraîne des pulsions ou répulsions : "je voudrais toucher, être touché, je n'aime pas être touché...".

            " J'aime parfois entendre les acteurs lire le texte debout, à côté du simple piano, pour les amener à prendre conscience de la situation qu'ils interprètent. Je ne leur en demande pas trop au début. Je veux aussi les laisser inventer leur personnage. Leur création est personnelle. Quand tout se passe bien, je leur dis : "Votre personnage est tel que vous le créez, donc il vous appartient." Dès le début d'un opéra, il est intéressant que le public identifie immédiatement un personnage à travers ses sentiments : ceux-ci ne sont pas "échangeables". Dans Les Noces de Figaro, par exemple, nous avons cette fois deux distributions : la première est plus ou moins la même que celle de la création de l'opéra il y a deux ans, la seconde est totalement différente. Pour moi, c'est un plaisir de leur donner les mêmes idées sur le parcours émotionnel de l'opéra : ce qu'ils en font est parfois tout autre ! Ils inventent d'autres façons de montrer les mêmes choses, s'exprimant physiquement de tout autre manière et, bien sûr, le personnage qu'ils incarnent se modifie légèrement."

            Si Christof Loy travaille comme metteur en scène indépendant pour l'opéra depuis 1990, il met également en scène des pièces de théâtre depuis 1993, explorant aussi rigoureusement l'intériorité des personnages :

            " A l'opéra, il est parfois plus facile d'entrer dans une atmosphère particulière suscitée par la mélodie ... et de bons compositeurs comme Mozart qui connaît tant de la vie et de la condition humaine. C'est une aide énorme. Cependant, c'est à double tranchant : le danger surgit quand vous pensez que la musique vous aide tellement que vous ne faites plus assez d'efforts pour la faire vivre et la garder en vie.  C'est pourquoi l'opéra est souvent si ennuyeux !"

            Minutieux, attentif, Christof Loy contrôle le moindre détail :

            " J'interviens beaucoup dans le choix du décor, des lumières, des couleurs et des costumes pour souligner ce travail de détail que j'aime faire avec les chanteurs. Je dois donc faire attention qu'il n'y ait pas trop de choses autour d'eux, sinon on ne voit plus rien. Chaque objet a son importance. Ainsi en va-t-il par exemple dans Eugène Onéguine, du fauteuil qui se trouve au sommet de la colline, au fond de la scène, à gauche ; on le remarque à peine... Pourtant Tatiana, au tout début du premier acte, y est assise en lisant un roman. Il est pour elle comme une île, un refuge qu'elle retrouve au deuxième acte, lors de cette scène terrible du bal d'anniversaire quand Monsieur Triquet lui répète qu'elle doit être heureuse tant elle est jolie... D'autre part, la nature, dans Onéguine, visible dans le sol aride de terre battue qui recouvre la scène, est le miroir de la fatalité dans la vie car elle n'est pas toujours belle et peut-être parfois vraiment terrifiante."

            Quelle marge d'invention, quelle part de créativité libre peuvent-elles donc revenir au metteur en scène ? Peut-il ajouter à l'opéra des éléments que le livret ne mentionne pas, comme Christof Loy le fait lui-même en suggérant le suicide de Lenski lors du duel avec Onéguine ?

            " J'ai inventé le moment ou Lenski "se fait suicider" parce que j'étais inspiré par la musique de Tchaikovsky et une partie de l'air de Lenski avant le duel. Quand il attend Onéguine, il ne se pose pas la question "Qui de nous deux va mourir ?". Je pense que si quelqu'un agit de cette manière, c'est parce qu'il veut mourir. Dans ma version, il s'assure que c'est bien lui qui mourra.

            " Quelquefois, j'aime souligner ce que je pense, mais je n'aime pas que ça devienne téléphoné. Je déteste découvrir ça dans ma production... et dans celle des autres aussi ! Je cherche seulement à ce que mes idées mises en exergue s'écoulent naturellement, avec cohérence. Je crois que l'idée principale d'Eugène Onéguine, c'est le fatalisme, quand vous ne pouvez réellement pas changer votre vie : Larina s'efforce de trouver un compromis à travers l'habitude, Lenski refuse absolument de composer avec la vie, Tatiana survit à la souffrance..."

            Dans quelle mesure le travail préparatoire du metteur en scène est -il important ?

            " J'aime commencer longtemps à l'avance. Si c'est possible, lorsqu'on me parle d'un projet deux ans avant sa réalisation, je commence à lire, à écouter la musique, à m'imprégner pour que ça puisse mûrir. J'aime tout rassembler en moi et quand ça éclate, je me mets à écrire. J'aime travaille seul et laisser libre cours à ma fantaisie. D'ailleurs je DOIS être seul, sinon je suis honteux de partager avec un autre ce qui n'est pas encore prêt !"

            Cinq mots bien choisis pourraient-ils cerner son travail de metteur en scène ? Christof Loy se prête simplement et sérieusement à ce jeu :

            " Liberté ; Fantaisie ;  le troisième est très démodé mais il s'agit du Devoir moral ; viennent ensuite Espoir et Harmonie."

            Pourrait-on y ajouter "Simplicité", dans le sens de "Clarté, Limpidité, Épure" ?

            " Rectitude, dans le sens d'aller droit au but, directement, serait le mot juste. J'ai beaucoup pensé à cela quand j'ai mis en scène Eugène Onéguine : me débarrasser de tous les chichis et toutes les décorations qui ne sont pas nécessaires et ne font pas sens."

            Exige-t-il la même concentration de la part du public qui est petit à petit entraîné dans un jeu de signifiance ?

            " Mes relations au public varient dans chaque pays, chaque village. Ce qui les convainc toujours le plus et les touche directement, c'est la direction des chanteurs et des personnages. Il est parfois un peu étrange pour eux de trouver des décors qui ne leur donnent pas l'atmosphère qu'ils espèrent trouver à l'opéra. Ceux qui veulent de belles images, polies, léchées mais sans véritable sens seront toujours irrités. Dépasseront-ils leur irritation pour essayer de suivre ce qui se passe ? C'est la question de l'adaptation au style qui leur est proposé."

            Quel est donc son plus grand rêve ?

            " C'est assez étrange mais je voudrais plus que tout mettre en scène un Mozart que je n'ai encore jamais fait : Cosi Fan Tutte ! Ce serait merveilleux ! C'est une pièce si délicate, fine et complexe et qui m'est si précieuse que je serais extrêmement prudent. Si on me demandait de le faire, j'aurais vraiment très peur et je rassemblerais autour de moi tous mes chanteurs préférés et avec lesquels j'ai pu travailler auparavant !" 

            Propos recueillis par Isabelle Françaix, le 30/03/01 à Bruxelles.  

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