Claire-Marie Le Guay

"Finesse et solidité"

Lire notre entretien avec Louis Langrée

La pianiste Claire-Marie Le Guay est sans doute à l'image du timbre de son instrument tel que l'a défini Yehudi Menuhin, lors de leur seule rencontre : "fin et solide". La jeune femme sait ce qu'elle aime et revendique la force de ne pas pouvoir tout aimer. Elle fait ses choix en se fiant à son propre cheminement sur lequel elle reste discrète, presque secrète. Pourtant, l'on devine entre ses mots, au détour de sa grande passion pour Liszt, l'extrême exigence d'une vie intérieure riche, profonde et spirituelle. En même temps qu'un goût pour l'équilibre et la maîtrise de soi au plus brûlant des passions. Elle sort chez Accord, auprès de Louis Langrée et l'Orchestre Philharmonique de Liège (OPL), les concertos pour piano de Ravel et Schulhoff. (476 8043)

Claire-Marie Le Guay, après Liszt et ses concertos, vous voici chez Ravel et Schulhoff. Comment y êtes-vous arrivée ?

Je joue les concertos de Ravel depuis longtemps. Ce sont des œuvres qui font partie de moi et, comme je suis française, plus encore de ma culture de musicienne.  Je les donne en concert depuis mes débuts.  Les enregistrer était vraiment une étape importante. C'était une grande joie de pouvoir de nouveau travailler avec Louis Langrée et l'Orchestre de Liège. Continuer cet échange et ce travail en commun après les concertos de Liszt, approfondir et faire en sorte que chaque concert, chaque événement nous fassent avancer sur cette route...

N'y a-t-il pas une pression, en tant que française, pour enregistrer Ravel quand il existe des versions légendaires, comme celles de Samson François ?

Non... Et je crois qu'on doit avancer sans commencer à se poser ces questions. Ce qui n'enlève rien à la beauté des enregistrements de référence dont vous parliez. D'autant plus que l'enregistrement de Samson François m'est très cher et prend pour moi une place très particulière d'admiration, d'estime, d'émotion ! Cependant, je crois que le disque nous donne la possibilité d'avoir une relation au temps différente : à travers l'enregistrement lui-même et à travers l'écoute, pour le public. On peut écouter un disque, puis le laisser, et le reprendre plus tard, indéfiniment. Avoir la possibilité d'enregistrer une œuvre est une occasion d'aller au plus loin de ce qu'on a envie de laisser comme trace.

Avez-vous commencé à jouer ces concertos avec Louis Langrée ?

Non, avec d'autres orchestres. J'ai même passé mon prix au Conservatoire avec le Concerto pour la main gauche. Le Concerto en Sol est l'un des premiers sur lesquels j'ai travaillé. C'est un cheminement qui date d'il y a très longtemps...

Quel est votre cheminement avec l'OPL, puisque vous signez ensemble votre deuxième disque de concertos ?

Je crois qu'il existe une grande confiance musicale mutuelle, une connivence et la chance d'avoir pu jouer ensemble beaucoup de concertos différents. Nous avons acquis une envie commune d'atteindre de la musique de chambre à travers un concerto.

Comment se sont passées les répétitions ?

C'était très riche, en permanence tourné vers la progression. Nous avons eu la chance de faire une tournée avant l'enregistrement et nous en faisons maintenant une autre après. Les  concerts ont eu lieu dans des endroits différents avec des acoustiques différentes, d'autres publics, des conditions qui se transformaient et dont l'enregistrement a été l'aboutissement.

Quel lien faites-vous entre Ravel et Schulhoff ?

Un lien historique : c'est l'entre-deux guerres. Mais il faut aussi faire un lien entre les deux concertos de Ravel, qui ont des univers sonores et expressifs très différents. Le Schulhoff relie les deux : on y retrouve le jazz du Concerto en sol majeur et l'aspect sombre du Concerto pour la main gauche.

Comment avez-vous trouvé le Schulhoff ?

Grâce à Louis Langrée ! C'est lui qui m'en a parlé le premier.

Puisque nous parlons jazz, peut-on vous imaginer chez Gershwin ?

Je ne sais pas, car chez Ravel, le jazz est là mais le classique aussi. Chez Schulhoff également, avec une noirceur différente. Chez Gershwin, le jazz est vraiment prédominant. Je pense que j'y serais moins à l'aise. Ca me correspondrait moins.

Vous abordez les répertoires tant classiques que romantiques et contemporains. Mais pas le baroque... Je pense évidemment à Bach.

C'est vrai. C'est le compositeur inévitable qui est à la base de tout. En revanche... la musique baroque pose déjà la question de l'instrument. J'ai déjà travaillé sur instruments anciens mais je suis profondément attachée aux instruments modernes. J'ai beaucoup de projets autour de Haydn et Mozart. Je pense qu'il est tout à fait possible et magnifique de les jouer sur instruments modernes. Je me suis longtemps posé la question pour moi avant d'en avoir la conviction. Je n'y ai pas encore répondu pour Bach. Je le travaille, oui, mais je ne le joue pas en concert.

Quels éléments vous permettraient de le faire et de l'enregistrer ?

Il me faudrait réussir à m'éloigner de l'empreinte de Glenn Gould. Ce qui est en train de se faire, notamment grâce à Daniel Barenboim qui a enregistré le Clavecin bien tempéré. Il a joué l'intégrale l'année dernière au théâtre du Châtelet. C'était extraordinaire ! Et une architecture d'une présence évidente... qui n'avait rien à voir avec Glenn  Gould. Elle était probablement beaucoup plus proche de ce vers quoi j'aimerais tendre. C'est si difficile en tant que pianiste, d'oublier ce que Glenn Gould a fait, qui est tellement personnel et ne peut être joué que par lui ! S'en éloigner est nécessaire pour retrouver sa propre identité à travers ce répertoire.

Avez-vous pu parler du jeu de Barenboim avec lui ?

Non. Je l'ai vu après son concert et je ne savais pas quoi dire tellement j'étais admirative. J'étais tellement transformée après ce que j'avais entendu que ça devait se voir ! Les mots ne servaient à rien. J'ai eu la chance de jouer avec Barenboim et de passer un certain temps à ses côtés dans une tournée aux Etats-Unis. C'est toujours très impressionnant de savoir quels mots mettre sur une émotion, tant son niveau d'excellence, d'intelligence et de compréhension est extraordinaire.

Qu'en est-il pour vous de Beethoven et Chopin ?

Le souvenir du Quatrième concerto de Beethoven, qu'on a donné avec l'Orchestre de Liège en mars 2004. C'était un vrai marathon parce qu'il y avait aussi la Fantaisie concertante et une fantaisie pour piano seul dans la même journée. C'était intense et impressionnant, à l'image de Beethoven et de sa musique. Quant à Chopin, j'en ai ouvert la porte il y a peu. Il me reste encore du temps avant d'entrer vraiment dans la pièce.

En contemporain, vous avez eu la chance d'avoir une version modifiée par Dutilleux de sa sonate pour piano.

Elle a été écrite il y a longtemps, beaucoup jouée et Dutilleux lui-même m'a proposé d'en réajuster les dynamiques et les nuances. Il m'a confié que quand il avait écrit cette pièce, il en avait concentré toutes les nuances dans le mezzo-forte. Or elle prenait une envergure sonore beaucoup plus grande qui avait évolué avec les interprétations.

Le contemporain vous attire ?

Oui, d'une façon très libre et très personnelle. Je pense que chacun doit trouver sa propre identité en acceptant d'aimer certaines choses et moins d'autres. Je suis très attachée à la musique de Thierry Escaich par exemple, et de Sofia Gubaidulina. J'ai le grand projet de jouer son Concerto pour piano à Lausanne en décembre. Je l'ai rencontrée l'année dernière. Ce n'est pas une nouvelle œuvre, mais elle est magnifique, très sombre. Ce n'est pas du tout un concerto virtuose de démonstration pianistique. C'est tout le contraire : une œuvre très horizontale, pleine de steppes sombres, et qui se meut dans un univers sonore envoûtant.

Vous avez joué pas mal pour le festival de Gidon Kremer ?

Oui, j'ai eu beaucoup de chance ! Au départ, un ami commun qui organise des concerts au Luxembourg lui a parlé de moi. Il a donc écouté des enregistrements et on s'est rencontrés. Il m'a invitée une première fois à Lockenhaus puis cela a continué.

Vous reste-t-il de la place pour la musique de chambre, hors festival ?

Oui, bien sûr !  J'ai récemment joué avec Eddie Papavrami que j'aime beaucoup. Je fonctionne plus par affinités, sans groupe fixe, ce qui ne simplifie pas toujours les choses parce qu'il faut arriver à être disponible au même moment que les autres. Peu à peu, pourtant, se créent de vraies fidélités musicales. Je joue régulièrement avec le Quatuor Debussy. On a enregistré le Quintette de Shostakovich qui va sortir en novembre, chez Arion. Ca fait partie des choses essentielles pour moi de pouvoir sortir de la solitude du répertoire de piano et partager la musique avec d'autres.

Les concertos de Shostakovich pour piano vous intéressent ?

Oui, j'adore ! Ils sont explosifs, jetés sans scrupules.

Quelles sont les grandes rencontres de votre vie, outre Barenboim ?

Louis Langrée. Une grande rencontre qui dure. Gidon Kremer, Sofia Gubaidulina, Thierry Escaich, Dutilleux... Une rencontre brève mais importante : Yehudi Menuhin. J'en garde un souvenir très fort. Il m'avait parlé de mon son avec un regard bleu, pur et intense. Presque turquoise. Très lumineux et très présent. Avec une voix très douce. Il y avait chez lui ce mélange de force pure et de douceur. Il me disait : "Vous avez un son qui est à la fois très fin et très solide. Gardez-le." Il savait transmettre l'importance d'un instant, d'une écoute et d'une présence.

Parmi les pianistes défunts, y a-t-il des modèles que vous auriez souhaité entendre, comme en coulisses ?

Liszt ! Rubinstein... Arrau... Clara Haskill... Beaucoup en fait ! Mais avant tout : Liszt ! Je ne sais pas ce que j'aurais donné pour l'écouter, vraiment !

Si je vous proposais de vivre à une autre époque, laquelle choisiriez-vous ?

Je n'ai jamais su répondre à cette question. Même à l'époque quand on faisait des devoirs de philo... Chaque époque a des aspects extraordinaires et d'autres difficiles. Et les difficiles me disent que ce n'est donc pas forcément mieux ! D'un point de vue artistique, le Siècle des Lumières devait être extraordinaire, mais je ne sais pas si je m'y serais sentie bien... Je pourrais plus facilement répondre à la question : "Si vous aviez été quelqu'un dans une autre époque, qui auriez-vous été ?" C'est plus facile de m'identifier à quelqu'un que de me transposer dans le vague...

Qui auriez-vous été, alors ?

Oh, plein de gens sont possibles ! Liszt justement !

Quel côté de Liszt ? Sa virtuosité ?

Mais toutes ses facettes justement ! Sa vie : à la fois un homme de religion et la première des "stars" qui ait existé. Il me fascine pour l'homme, pour sa vie. Il avait toutes les femmes à ses pieds, a voyagé énormément, a écrit de la musique, a eu une recherche spirituelle très grande...

La musique, pourquoi ?

Parce que c'est essentiel pour moi. Et parce que c'est un moyen de partager et de communiquer au-delà des mots pour donner, même à des gens qu'on ne connaît pas.

Si vous n'étiez pas musicienne, que feriez-vous ?

Je ne sais pas. Si j'avais été bonne en dessin, architecte... Ou avocate, peut-être. Mais je crois que plus j'avance dans la vie, moins je peux répondre à cette question. Plus la musique m'est essentielle.

Comptez-vous enseigner ?

J'enseigne déjà ! Je suis assistante au Conservatoire National Supérieur de Paris. Le fait qu'il y ait très peu de différence d'âge entre les élèves et moi fait que l'on peut avoir un dialogue à armes égales. C'est très enrichissant. Je découvre avec eux comment je peux être claire musicalement dans ce que j'essaie d'exprimer ou ce qui est essentiel à communiquer. Apprendre à travailler, à comprendre une œuvre, à se préparer à un concert... Je peux raconter ce qu'est une tournée, un enregistrement... C'est aussi important pour eux d'avoir ce côté accessible auquel ils peuvent s'identifier.

Quelle est la suite discographique prévue, pour Accord ?

C'est un peu tôt pour en parler mais  les projets Haydn et Mozart devraient prendre de l'importance...

(Propos recueillis à Bruxelles par Noël Godts, le 14 septembre 2005)

Petit trajet biographique :

Lauréate de nombreux Concours Internationaux (Munich, Barcelone, Marseille), Claire-Marie Le Guay joue dans les salles les plus prestigieuses: Salle Pleyel, Théâtre des Champs-Elysées, Châtelet, Musée du Louvre et Musée d'Orsay (Paris), Wigmore Hall (Londres), Carnegie Hall (New York), etc. Premier Prix de piano et de musique de chambre du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris à 17 ans, Claire-Marie Le Guay entre alors en cycle de perfectionnement et suit l'enseignement de grands maîtres, Léon Fleisher, György Sebök et Dmitri Bashkirov.  Son répertoire discographique est large: Liszt et Schumann pour ses premiers enregistrements, puis Dutilleux, Bartsk et Carter, récemment parus. Tous trois ont été grandement accueillis par la presse musicale (Diapason, Monde de la Musique, Nouvel Observateur, Répertoire, etc.). Elle remporte les Victoires de la Musique en 1998.  Claire-Marie Le Guay se produit en France et à l'étranger, en soliste et avec orchestre. Elle est l'invitée d'orchestres tels que l'Orchestre de Paris, le Philharmonique de Monte-Carlo, le Symphonique des Bayerischer Rundfunks, l'Orchestre National de Bordeaux Aquitaine, le Chicago Civic Orchestra, l'Orchestre du Capitole de Toulouse, le Philharmonique de Rhénanie-Palatinat, l'Orchestre de la Suisse Romande et a joué sous la direction de Daniel Barenboim, Michel Plasson, Leif Segerstam, Yuri Temirkanov. Enfin, Claire-Marie Le Guay participe à de nombreux festivals, notamment la Roque d'Anthéron, le Klavier Festival Ruhr (Allemagne), Lanaudière (Canada), le Printemps des Arts de Monte Carlo avec une "Carte blanche" qui lui est dédiée, etc. Passionnée de musique de chambre et d'échanges musicaux, Claire-Marie Le Guay est régulièrement une invitée de Gidon Kremer au Festival de Lockenhaus (Autriche).

 

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