Danielle de Niese
Grimper l'Everest de la scène
http://www.danielledeniese.com/
D'une énergie rayonnante, irrésistiblement solaire, Danielle de Niese affirme sur scène une assurance et un aplomb foudroyants que peuvent se permettre sa voix vive et puissante et son talent de comédienne, virevoltant d'une émotion à l'autre avec nuance et passion. En entretien, elle manifeste le même enthousiasme et la même exigence, ravie d'un parcours artistique qui la conduit vers ses rêves comme si, dit-elle, elle pouvait grimper l'Everest ! En ce moment au Théâtre Royal de la Monnaie à Bruxelles ( http://www.lamonnaie.be/demunt-1.0/index.jsp?language=FR ) dans le rôle de Cléopâtre qu'elle incarne dans une troisième production différente depuis ses débuts, elle sort également un album consacrée à Haendel chez Decca (voir nos Nouveautés Voix).
Danielle de Niese, vous semblez avoir une histoire particulière avec le Jules César de Haendel, dans lequel vous avez fait vos débuts en 2005 et que vous reprenez actuellement dans une nouvelle mise en scène.
Ce n'est pas exactement un choix, car nous sommes "à la merci" du théâtre, mais Peter de Caluwe (NDLR : nouveau directeur de La Monnaie) et moi avons un très bon rapport. C'est une des premières personnes qui m'a entendue chanter à 18 ans. J'ai passé une audition devant lui lors de ma première année d'université, à New York... Il m'a dit : "Très bien, tu seras Cléopâtre en 2001". J'aurais eu 21 ans et j'ai dit : "Si vous y croyez, alors j'adorerais !" A 19 ans, en étudiant le français à Paris, j'ai dû chanter pour Marc Minkowski. Il m'a demandé d'apprendre les premier et dernier airs de Cléopâtre et de revenir quelques jours plus tard. Je suis revenue en ayant tout étudié et... lui aussi m'a donné rendez-vous en 2001 ! C'est parti comme ça, avec Cléopâtre, le premier rôle baroque que j'ai fait professionnellement. Puis, en 2005 à Glyndebourne, la soprano qui devait chanter Cléopâtre est tombée malade et je l'ai remplacée au dernier moment (alors qu'il était prévu que j'y fasse mes débuts en 2006 avec Adèle). J'avais déjà fait Les Indes galantes et Les Paladins avec Bill Christie, puis Poppée.
Y a-t-il un fil conducteur du rôle de Cléopâtre à travers les différentes mises en scène dans lesquelles vous avez figuré ?
Il y a des variations. L'essence du rôle vit à l'intérieur de moi ; c'est ce que j'apporte au rôle. Mais en travaillant avec des maestros comme René Jacobs, Marc Minkowski, William Christie, Emmanuelle Haïm... tout est toujours différent. On choisit d'autres ornements. On peut tout réinventer du même rôle sans rester prisonnier d'une seule vision, ce qui me convient très bien et nous préserve d'une seule étiquette. Ça tient en éveil. J'adore ça. Mais bien sûr, j'apporte toujours quelque chose de moi, la même chose. Ce qui fait l'humanité du chant, c'est l'interprète. Et je crois que je ne m'en fatiguerai jamais. J'adore être sur scène. Je suis nerveuse, j'ai le trac comme tout le monde, mais c'est toujours un défi. C'est comme l'Everest ! L'adrénaline sur scène, le risque de vivre le moment chaque fois différemment...
Vous êtes en alternance sur scène avec Sandrine Piau dans le rôle de Cléopâtre. Est-ce la même vision du rôle ?
En fait, je n'ai pas vu Sandrine hormis au début des répétitions. Je n'ai pas eu l'occasion de voir l'autre distribution en représentation ; nos spectacles se succèdent et je dois me reposer entre temps. Il faudrait trouver le moment... et un billet ! C'est sold-out !
Quelle est votre vision de cette Cléopâtre ?
De celle-ci, avec René Jacobs ? Elle perd le pouvoir et elle est arrogante. Elle décide de séduire César et elle est guidée par la fierté. Elle est très intelligente. Elle a perdu son père qu'elle adorait, sans avoir le temps de faire son deuil. Elle est jeune mais très cultivée. Si tout le monde la voit comme une grande séductrice, ce n'est qu'un aspect de ses charmes. C'est un talent parmi d'autres. Elle va vers César pour trouver l'alliance que son frère n'a pu obtenir par la force en tuant Pompée. Elle excite sa curiosité et, entre eux, le magnétisme est tel qu'elle tombe amoureuse et lui aussi. César est plus vieux, mais il est mystérieux et puissant. Elle se sent protégée.
C'est la première fois que je travaille avec René Jacobs, qui est vraiment un magicien. C'est un musicien, mais aussi un grand connaisseur de la voix. Ce qui est important pour moi car je veux apprendre ! Il a écrit la plupart des ornements, qui participent intégralement aux émotions et aux couleurs du caractère du personnage. Il faut embrasser complètement cette idée, et surtout dans cette production. C'est complètement différent des deux autres productions de Cléopâtre, sans comparaison.
Vous envisagez d'autres productions avec Cléopâtre ?
Oui... J'aimerais l'idée de reprendre la production de David Mc Vicar au Met. Dans un très grand théâtre ! Mais pas tout de suite !
Comment trouvez-vous l'équilibre entre le chant et le jeu dramatique ?
Ce qui est beau, c'est que les gens me disent souvent que j'ai des facilités à jouer la comédie. Mais pour moi, c'est difficile ! C'est un choix lucide : "Ok, aujourd'hui, je vais faire ça !" Sinon, je peux jouer en pilote automatique... Mais j'ai toujours trouvé, en regardant l'opéra, depuis toute petite, qu'un chanteur qui pensait à sa technique ne touchait pas mon coeur. Peut-être que je lutte contre ça parce que je sais ce que j'ai vu et que je n'aimais pas. Bien sûr, là je risque de rater une note... mais c'est mon travail ! Je dois y repenser après le spectacle, évaluer ce que je peux améliorer... Je vis pleinement le moment, mais après coup, je ne suis jamais auto-satisfaite, je veux faire mieux. Ça prend du temps, mais idéalement, quand vous maîtrisez bien votre voix, c'est comme à vélo... vous savez rouler, vous chantez bien mais vous vous battez encore.
Pour moi, jouer sur scène, raconter un texte, exprimer des émotions et chanter, c'est presque la même chose et je ne peux pas faire l'un sans l'autre. Le langage du corps sur scène suit aussi. C'est tout un.
Votre premier album est entièrement dédié à Haendel. Pourquoi ?
Au début, j'avais l'intention de faire seulement un disque baroque. En commençant à regarder chez Haendel, on a trouvé un répertoire de bijoux incroyables ! On ne pouvait pas faire deux cds ! Alors, on a choisi dans un premier temps d'en rester à Haendel, car cela correspond aussi à ce que je fais en ce moment. William Christie m'a fait confiance quand je lui ai présenté la plus grande partie du programme. On se connaît bien et s'il avait eu des doutes, il me l'aurait dit. En général, il n'accepte pas d'accompagner des chanteurs et j'aurais compris qu'il refuse. Mais on a travaillé si bien ensemble dès le premier jour qu'on s'est rencontrés ! Il était content de ce que je faisais et en même temps, j'avais beaucoup de choses à apprendre. Il adore les musiciens et les acteurs qui veulent travailler. Or, mon éthique de travail, c'est que j'aime travailler, pas que j'y suis obligée. Si on me dit que ce que j'ai fait est terrible, ça me pique un peu, mais je ne vais pas retourner chez moi en pleurant. Je vais essayer de comprendre cette évaluation de mon travail, qui n'est pas un jugement sur moi-même ni sur mon esprit. Il faut grandir ! Et Bill fonctionne comme ça aussi. Il est aussi très organique : il veut donner de l'espace pour respirer, pour faire respirer l'action, et trouver la pulsation naturelle de la distribution, de l'action de la régie...
Parmi les airs que vous avez choisis sur ce cd, avez-vous des buts à atteindre ?
Oui, je veux jouer Sémélé sur scène et je vais le faire au Théâtre des Champs-Élysées en 2010 ! Je ne devrais pas le dire, mais je ne peux pas m'en empêcher ! J'ai fait la princesse et la sorcière de Rinaldo et j'imagine que les théâtres me prendraient pour Almirena avant Armida... J'adorerais faire Médée ! Pour la complexité de son personnage et sa musique qui commence avec un air d'innocence perdue, de nostalgie et de douleur, pour un temps dont elle se souvient encore mais qu'elle ne retrouvera plus...
Je n'ai pas voulu chanter Ombra mai fu, qui est superbe, mais je voulais une continuité dans le trajet des héroïnes fortes. Daphné, Morgane, Alcina (que j'ai laissé de côté pour le moment)...
Chez Mozart, que vous avez également beaucoup chanté, quelles sont les prises de rôle qui vous intéressent ?
Suzanna, Despina (que j'adore, car elle est mystérieuse et parfois on la choisit plus vieille, parce qu'on la dit blasée... Or, c'est trop prévisible. Ce serait plus intéressant si elle était plus jeune... Elle aurait grandi trop vite...), Ilia, Pamina (mais j'aimerais très bien parler l'allemand avant, même si je le comprends très bien), Fiordiligi et Elvira. Elvira, parce qu'elle est belle et désespérée de ne pouvoir retenir pourtant Don Giovanni.
C'est la complexité qui vous intéresse ?
Toujours ! La dualité !
Qu'en est-il de Bach, pour lequel nous parlerions plus volontiers de limpidité ?
C'est magnifique mais... pas pour l'instant, car c'est très éloigné de ce que je fais. Et peut-être que je n'ai pas assez de bouteille pour que l'on s'intéresse à mon interprétation de Bach ! Pour le chanter et capter l'attention, il faut qu'on vous connaisse déjà bien et qu'on vous y attende ! Sinon, on risque de dire : "Mais qui est-elle pour chanter Bach ?" De plus, je ne veux pas non plus me limiter au baroque. J'adorerais chanter Stravinsky ! Il me faudrait plus de deux vies. Et j'ai besoin de chanter de l'opéra, de la musique de chambre, des récitals. Je ne peux pas vivre sous un seul régime ! Wolf, Poulenc... quand je les chante, je plane !
Quel est le meilleur souvenir de votre parcours ?
Certainement le début au Met dans Les Noces de Figaro. Et l'arrivée à Glyndebourne comme si le destin m'y appelait un an plus tôt. De ce fait, je pense à un rêve encore : incarner Suzanne au Met !
Propos recueillis à Bruxelles par Noël Godts, le 28 janvier 2008.
Repères biographiques :
Danielle de Niese - soprano
Voici l’album qui marque les débuts en solo de l’américaine Danielle De Niese, la jeune soprano devenue étoile en une seule nuit, après son exceptionnelle interprétation de la Cléopâtre de Giulio Cesare, de Händel, à Glyndebourne durant l’été 2005. Celle qui prouva ce soir-là qu’elle était non seulement une excellente chanteuse mais aussi une fantastique actrice et danseuse, a bénéficié dès son plus jeune âge de leçons de chant, de danse et de piano à Los Angeles, auprès de la Colburn School of Performing Arts. Cette éducation polyvalente lui a valu une émission de télévision à dix ans ainsi qu’une place dans le programme « Young Artist Development » du Metropolitan Opera. Elle a fait ses débuts au MET à l’âge de dix-neuf ans, en incarnant Barbarina dans Le Nozze di Figaro, aux côtés de Renée Fleming, Cecilia Bartoli et Bryn Terfel. C’est tout récemment que Danielle De Niese a signé un contrat exclusif avec Decca et qu’elle a investi le studio avec Les Arts Florissants, sous la direction de William Christie, pour enregistrer le CD marquant ses débuts en solo. Cette sélection d’arias extraites des opéras de Händel, dont certaines très connues et d’autres moins, fait ressortir à merveille les qualités exceptionnelles de l’interprète, tant au niveau dramatique que vocal.
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