Jean Delescluse

Nuances intimistes d'un ténor lyrique

 

Spectacle Erik Satie, avec Jules-Henri Marchant et Alexandre Tharaud : 31 décembre 2003 & du 3 au 17 février 2004 à 20:15. Rideau de Bruxelles, Palais des Beaux-Arts - Studio, Bruxelles. Voir notre page Agenda des Concerts + Interview d'Alexandre Tharaud

Nous nous étions émerveillés de sa voix pleine, douce et agile dans le Cosi fan Tutte dirigé en janvier 2004 par Jean-Claude Malgoire à l'Atelier Lyrique de Tourcoing (sur une mise en scène de Pierre Constant - voir notre page Agenda des Concerts) : la chaleur lumineuse de son chant laissait deviner une sensibilité profonde et la finesse de son humour qui réinventait l'un des naïfs amoureux transis (Ferrando) du drame joyeux de Mozart révélait son aptitude à saisir les fractures d'un personnage tout autant qu'à dévoiler ses failles. Sa présence sur scène est immédiate : il capte le public avec aplomb et le retient par son émouvante fragilité, sans perdre de son bagout, de sa prestance ni de son esprit. D'un bond, le voici dans l'univers de Satie. Merci, Jean Delescluse, de ces quelques minutes d'entretien grappillées avant le spectacle !

Jean Delescluse, comment un ténor lyrique arrive-t-il chez Satie, dans cet univers à la fois fantasque et miniature ?

Je dirais... de manière inconsciente, parce que j'ai commencé à aborder le répertoire de ce récital sans avoir jamais chanté de Satie auparavant et je me suis en fait laissé aller à ce qu'Alexandre Tharaud a cru être ma nature. A juste titre, en fait ! Il faut déjà savoir que le texte des mélodies que je chante n'est pas de Satie ; il n'est donc pas le seul présent en ce qui concerne le chant. Et la musique qu'il a composée à cet effet demande peut-être moins d'appréhension que sa musique de piano pour un pianiste. Car les mélodies choisies comptent de nombreuses musiques de cabaret, or qu'elles soient ou non Satie, même si je n'en chante pas très régulièrement, c'est un esprit qu'on connaît. Les Ludions participent peut-être de ce non-sens qui apparaît souvent au piano mais ils sont si proches des contes enfantins qu'on a tout de suite l'idée de la façon de les interpréter. On a aussi choisi des mélodies qui sont souvent chantées par des femmes dans des récitals après Les Amours et la Vie d'une Femme de Schuman pour réveiller le public . Les faire chanter par un homme c'est un peu les prendre à contre-pied et c'est très différent. Pour moi, ce n'était pas du tout compliqué. C'était très proche de mon humour. Et vocalement, il s'agit essentiellement de s'approcher de la voix parlée et tout en conservant la technique d'oublier l'émission lyrique pure.

Vous étiez justement dans le Cosi Fan Tutte dirigé par Jean-Claude Malgoire à Tourcoing (voir notre Agenda des Concerts) il y a deux ou trois semaines. Comment passe-t-on de Mozart à Satie avec une exigence technique totalement différente ?

Dans ce sens-là, ça se passe bien. On arrive de chez Mozart avec une voix bien placée. On s'est concentré essentiellement sur l'émission vocale pendant un mois et on se laisse aller au jeu et à l'expressivité. Parfois au détriment de la voix. Par exemple, nous avons 15 jours de représentation Satie ; si je devais chanter le lendemain matin Mozart, ça ne serait pas pareil ! Il faudrait que je refasse tout un travail de reprécision, notamment du souffle, qui font que la voix ne fatigue pas. Alors que, vous l'entendrez dans ce concert Satie, il y a des moments où je ne me soucie absolument pas de la façon dont ça sort...

Que dites-vous avec Satie ?

Il y a à chaque fois beaucoup de ruptures. Des situations différentes. Le souci d'un détail parfois, qui fait rire, ou totalement absurde... où je ne sais même pas ce que je dis ! J'ai même, au moment de travailler les textes, dû me plonger dans le dictionnaire pour trouver certaines significations... Mais celles-ci ressortent de par l'écriture de la mélodie, de la nuance ou du contexte.

Laissez-vous donc une bonne place à l'improvisation dans ce spectacle ?

Maintenant, tout est réglé mais dans le travail d'approche et de montage, on s'est essentiellement servi de notre naturel. Nous ne rencontrions pas d'idée totalement opposée à notre personnalité et à laquelle nous aurions dû nous plaquer. Au contraire. Jules-Henri Marchant avait décidé du schéma global. Il voulait commencer par du texte "sérieux" et finir par de la musique "sérieuse". Entre-temps il souhaitait une montée vers le rire puis une redescente pour que l'on reparte touché et  pas seulement dans la bonne humeur. A partir de là, il m'a complètement laissé être ce que je croyais juste, avec l'oeil d'un assistant et de lui-même en salle. Il ne faut jamais en faire trop et ce n'est pas évident de ne pas s'y laisser aller.

Y aura-t-il une suite à ce spectacle ?

Nous irons à Huy avec Satie puis nous avons des projets pour la saison prochaine, en France. Espérons que nous pourrons l'exporter !

Propos recueillis à Bruxelles par Noël Godts le 14 février 2004

Petit trajet biographique :

Jean Delescluse débute sa carrière musicale à l'âge de 26 ans en rejoignant l'Atelier Lyrique de Lyon (sa ville natale), après avoir effectué des études supérieures de commerce. Il intègre ensuite la troupe de l'Opéra National de Lyon et participe à la réouverture du nouvel opéra, dans la création mondiale de "Rodrigue et Chimène" de Debussy. Il y chante durant cinq saisons de nombreux rôles, parmi lesquels Alfred ("La Chauve-souris"), Flûte ("Le songe d'une nuit d'été"), Basilio ("Le Nozze di Figaro") Tamino (" La flûte Enchantée ") et travaille sous la direction musicale de Kent Nagano, Paolo Olmi, Stuart Bedford et John Nelson. Jean Delescluse est parallèlement invité au Festival d'Aix-en-Provence où il chante dans "Die Zauberflöte" dirigée par William Christie, à l'opéra de Nice pour "Armide" avec Marc Minkowski, au festival Berlioz de la côte Saint-André et au théâtre du Châtelet. Il poursuit depuis lors sa carrière lyrique en France mais s'est aussi illustré dans de nombreuses productions à l'étranger. Affectionnant la musique sacrée, Jean Delescluse a interprété en 2000 l'Évangéliste dans la "Passion selon Saint-Mathieu" avec l'orchestre de la Radio de Leipzig au Gewandhaus. Il s'est déjà produit aux côtés d'Alexandre Tharaud, en récital à la Bibliothèque National de France, pour défendre un programme de mélodies autour de textes de Raymond Queneau et de Max jacob.

Aucune discographique à son actif n'étant disponible à présent, nous sommes pourtant impatients d'en découvrir une bientôt !

 

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