Entretien avec EMMANUEL PAHUD :  Un flûtiste enchanté 

 

"Le musicien prend une photo, une sorte d'instantané musical qu'il compose avec l'émotion du moment et avec laquelle il vibre." Emmanuel Pahud

 

Musicien polyvalent, poète les deux pieds sur terre, Emmanuel Pahud se laisse guider par sa flûte à travers les sentiers musicaux d’une carrière bien remplie par des expériences et des rencontres renouvelées ! Parcours sans faute d’un baroudeur enthousiaste et curieux de tout, qui tire avec nous un premier bilan de ses pérégrinations musicales, alors qu’il n’a encore que trente ans ! 

Janvier 1970 :  Naissance à Genève. Étudie la musique à 6 ans.

1988-1992 : Gagne le premier prix de nombreux concours internationaux dont Duino (88), Kobe (89), Genève (92).

1990 : Premier Prix du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, puis continue ses études avec Aurèle Nicolet.

1992 : Premier flûtiste  de l'Orchestre Philharmonique de Berlin dirigé par Claudio Abbado.

Septembre 2000 : Quitte l'OPB pour se consacrer exclusivement à sa carrière de soliste (déjà prolifique à travers le monde) et aux enregistrements.

Éléments discographiques : "Flötenmusik", Diapason d'Or en France et Fono-Forum en Allemagne. Contrat exclusif de soliste avec EMI en 1996. 1997 : Concertos de Mozart pour flûte et flûte et harpe avec l'OPB dirigé par Abbado. Puis "Paris !", disque d'œuvres françaises avec Eric le Sage. 1998 : Concertos de Haydn et de Scherzandi avec le Haydn Ensemble Berlin. 1999 : Quartets pour flûte et trio de cordes de Mozart. Puis Répertoire français de Debussy, Ravel et Prokofiev  avec le pianiste Stephen Kovacevich et le violoncelliste Truls Mork et la mezzo-soprano Katarina Karneus.

     

v     Dans quelle catégorie musicale pouvons-nous vous ranger ?

Soliste, chambriste ou musicien d’orchestre ! La musique au sens large renferme plusieurs facettes qui s’apparentent toutes de près ou de loin à la vision du soliste. C’est cette expérience multiple qui favorise l’enrichissement. Cela dit je considère que le Philharmonique de Berlin et moi nous sommes enrichis mutuellement, ce qui fait partie intégrante de l'apprentissage et de l'évolution du musicien !

J'ai eu beaucoup de chance pendant les trente premières années de ma vie parce que j'ai toujours été aux bons croisements au bon moment. J'y arrivais bien préparé par mes professeurs et soutenu par mon entourage professionnel et privé, ce qui m'a permis de grandir, d'apprendre et de me développer en progressant au fur et à mesure des opportunités. Les décisions découlaient d'une logique que j'ai toujours suivie sans la bousculer ! Cela m'a permis de rendre autour de moi les gens  heureux : ma famille, mes proches et le public car l’échange s'effectue dans les deux sens. Le musicien donne et reçoit une contrepartie !

 v     A vous entendre, on pourrait presque croire que vous tirez déjà un bilan alors que vous n'avez encore que trente ans !

Oui c’est vrai ! Mais maintenant que j'ai des enfants, j'ai une autre fonction dans la vie qui n'est pas seulement mon enrichissement personnel mais le leur. Et je leur souhaite autant de chance que j'en ai eu ! J'ai été entouré de gens qui m'ont toujours accompagné. Je pense à mes parents, mes professeurs et à tous les autres qui ont su passer le relais au bon moment ! Sans parler des chefs avec lesquels j’ai travaillé : Abbado, Haitink, Maazel, Barenboim. Ils m’ont permis de grandir au sein de l'orchestre, comme soliste et surtout comme musicien ! Toutes ces rencontres comptent beaucoup pour moi et lorsque je parle de chance, je devrais peut-être préciser qu'elle n'a pas été donnée à beaucoup de flûtistes ces derniers temps ! Cela dit, je pense qu'il faut continuer à aller de l'avant même si je tourne une page en quittant le Philharmonique de Berlin avec lequel j'ai appris et approfondi le répertoire orchestral. Le seul désavantage lorsqu'on travaille au sein d'un orchestre, c'est le manque de temps pour des prestations solistes. Le carnet d'engagements d'un orchestre comme le Philharmonique de Berlin est rempli deux ans à l'avance, ce qui laisse peu d'espace à l'épanouissement personnel. L'orchestre est une véritable machine de guerre, excessivement bien rodée, à l'intérieur de laquelle les musiciens s'unissent pour répondre à la volonté du chef. La notion de liberté musicale y est très relative et je pense qu'en quittant Berlin et en m'orientant comme soliste indépendant, je reprends une autre forme de liberté, tout aussi relative d'ailleurs ! Je réorganise mon emploi du temps différemment : je souhaiterais faire des créations contemporaines mais aussi dans les musiques du monde "world music" découvrir d'autres horizons, d'autres styles que ceux que j'ai déjà approfondis au sein de l'orchestre !

 

v     Si nous parlons de l'historique de la flûte, où pouvons-nous vous situer ? Baroque, classique, romantique ou simple flûtiste enchanteur ?

C'est joli ça, comme appellation !

A mes débuts discographiques, vers 1992, j'étais beaucoup plus orienté vers Schubert, Beethoven et Weber puisqu'ils ont laissé beaucoup de répertoire pour flûte, alors qu'aujourd'hui je suis beaucoup plus attiré par Debussy, comme auditeur et comme musicien avec une intensité incroyable que je n'avais jamais soupçonnée, même à 25 ans ! J'ai appris à apprécier la musique de Bruckner entre-temps, une musique qui à mon sens est très souvent mal interprétée !

Je pense qu'on a tendance à tomber chez lui dans le sentimentalisme, dans un lyrisme à la phrase facile alors que sa construction prime sur cette forme de grandiloquence romantique trop souvent amplifiée ! Certaines musiques sont touchantes par leur simplicité même si d'autres sont ridicules à cause de cette simplicité. Je pense pourtant qu'en général, les choses les plus simples sont les plus touchantes. Il est cependant difficile de ne pas apprécier la complexité d'un Strauss qui reste malgré tout très organique. Strauss et bien d'autres procurent un plaisir qui s'apparente plus au plaisir du ventre qu'à l'intellect.

 v     Que pensez-vous des festivités Bach, vous qui sortez aujourd'hui un album qui lui est consacré alors que son anniversaire est déjà passé ?

Je serai peut-être parmi les seuls à sortir un disque Bach en dehors des festivités, même si celui-ci a pourtant été enregistré en 2000, mais l'année Bach s'apparente à de l'événementiel, balisé par du marketing. Je ne pense pas que les œuvres qui méritent vraiment d'être plus connues l'aient été davantage grâce à l'année Bach. Bach reste une personnalité fondamentale pour un flûtiste, au même titre que Mozart, Debussy, Berio ou Boulez qui sont tous actuellement des clés de voûte de l'édifice d'une école de flûte . N'oubliez cependant pas que toute musique dépendra toujours de ses interprètes ! Bach n'y fait certainement pas exception quand on pense à sa complexité musicale et à l'équilibre qu'il édifie dans toute son œuvre !

 v     Estimez-vous avoir un rôle en musique ?

En tant qu'interprète, nous sommes là pour recréer le morceau de vie que le compositeur a écrit noir sur blanc, à travers notre souffle, et partager ces moments d'intimité avec les autres musiciens sur scène et bien entendu avec le public. Ce qui est bien plus difficile par contre au disque, puisque l'événement est reproductible et n'est donc plus un événement par définition ! C'est ce côté magique et vivant du concert qui est à mon sens le plus important pour le musicien.

Lorsqu'on pense "musique vivante", on ne pense pas forcément "musique classique"; c'est un élément que j'essaie de soigner dans mon approche . Ca peut donner lieu à des débordements parfois, mais avec le temps, quand j'écoute des choses que j'ai faites il y a dix ans, je me dis :  "Tiens c'est bien, c'est pas mal !" Des fois je ne reconnais pas toujours ma personnalité, et je me dis même que c'est n'importe quoi. Ce devait être dans ma phase d'opéras véristes, alors que j'écoutais beaucoup d'airs de ténors et de coloratures... mais on change, on évolue et le son de mon instrument s'adapte à mon humeur et mon tempérament. J'ai aussi eu ma période Puccini, en passant par Mahler et Bruckner, mais maintenant je ne peux plus jouer la Neuvième de Mahler : je l'ai jouée tellement que je n'en peux plus de son mal de vivre, de cette cassure permanente et de la recréation qu'elle implique. Ce n'est plus possible pour moi aujourd'hui. 

En revanche, le côté ténu, fragile et presque toujours inatteignable d'un Debussy m'inspirent et m'attirent plus actuellement. Le non-dit me tente davantage, tout simplement  !     

v     Quel compositeur auriez-vous souhaité rencontrer ?

J'aurais sans aucun doute voulu rencontrer Takemitsu. Le mélange entre la culture japonaise, que je connais bien pour être allé au Japon une bonne vingtaine de fois, et la tentation debussiste, que j'apprécie de plus en plus parce qu'elle possède une intensité folle malgré le peu de notes qu'elle implique. Ceci dit, cela ne m'empêche pas d'apprécier énormément l'écriture de George Benjamin ou de Pierre Boulez. Je pense surtout à Boulez pour son utilisation de la texture des timbres, à commencer par celle du piano qu'il élargit ensuite à l'orchestre ! Sa façon de voir, de penser et d'articuler les notes. Tout tient précisément à ce qui se passe entre ces notes, à l'équilibre du rapport entre le tempo, le phrasé, l'articulation, le début et la fin d'une note, la façon dont elle vit au milieu d'une séquence musicale.  

 v     Qu'auriez-vous demandé à Takemitsu ?

Une œuvre pour flûte et trio à cordes. Le répertoire pour flûte n'est pas illimité même si Mozart, pour ne citer que lui, a laissé des pièces géniales.

v     Que pensez-vous de la virtuosité ? 

Selon moi, la virtuosité revient à faire paraître facile ce qui est difficile. C'est une maîtrise technique souveraine qui est quand même une qualité incontournable chez un musicien mais qui ne doit pas devenir un but en soi ! Certains compositeurs ont écrit des pièces virtuoses dans une fin démonstrative et non musicale. Les paraphrases sur des airs d'opéras, par exemple, requièrent des qualités qui s'apparentent curieusement aux arpèges et aux gammes de l'apprenti musicien ! L'agencement diffère mais la technique est identique !

 v     Pour vous, que signifie la nuance  ?

Selon moi, c'est la même chose que ce qu'indique la palette d'un peintre : la façon dont une couleur ressort par rapport aux autres mais également la manière dont elle peut être matifiée ou au contraire éclairée par une touche de blanc, de jaune, de gris ou par la pointe du noir... ou tout simplement, la nuance propre de cette couleur en accord avec elle-même ! La musique n'est rien d'autre que de l'air qui vibre et qui bouge ! Ce sont des molécules qui tournoient dans les airs selon une organisation due aux compositeurs et aux interprètes. Le musicien prend une photo, une sorte d'instantané musical qu'il compose avec l'émotion du moment et avec laquelle il vibre. La réaction qui suit cette alchimie n'est autre que la communication de cette émotion avec son public. Elle variera indéniablement chaque jour en fonction d'une sensation qui n'est ni qualifiable, ni quantifiable.  Et il faut encore être dans un bon jour ! 

Et des bons jours, il nous en promet plein, puisqu'il devrait contribuer à l'élargissement du catalogue pour flûte de son éditeur (EMI)en enregistrant des œuvres concertantes de CPE Bach, Vivaldi, Reinecke et Nielsen, ainsi que des compositions du 20e siècle.

(Bruxelles, le 8 janvier 2001)

 

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