|
Geneviève Soly Les idées heureuses contre les idées reçues |
|
|
(Interview réalisée le 4 août 2004 à Bruges par Noël Godts)
La claveciniste québécoise Geneviève Soly et son ensemble Les Idées Heureuses ont donné à Bruges dans le cadre de Musica Antiqua, leur premier concert européen. C'était donc l'occasion de découvrir le parcours fervent de la pasionaria du baroque dont l'intelligence, la subtilité et l'insatiable curiosité renouvellent la vision d'un univers musical inépuisable. Elle se régale à en dénicher d'incroyables trésors, comme la fabuleuse collection Christoph Graupner... Sa verve, son plaisir, l'intarissable foisonnement d'idées qui la soulèvent, exaltent notre propre enthousiasme musical. Musicienne ou porte-parole du baroque, cette artiste convainc avec chaleur et flamme, portée par l'amour et les multiples facettes de son métier.
Geneviève Soly, Graupner est indéniablement rattaché à votre parcours musical puisque vous êtes en train d'enregistrer l'intégrale de ses oeuvres. Comment êtes-vous arrivée jusqu'à lui ?
Si je peux me permettre, c'est plutôt lui qui s'est intéressé à moi ! Je n'avais aucune idée de ma rencontre avec ce compositeur. De plus, j'aimerais rectifier une information qui a sans doute été mal transmise : il est impossible de faire l'intégrale des oeuvres de Graupner, puisqu'elles comptent 1418 cantates sacrées, 24 cantates profanes, 113 symphonies, 44 concertos, 41 partitas pour le clavecin et... je m'arrête ! Ce serait l'histoire de 300 ou 400 ans ! Ce que l'on fait, c'est deux séries par an et le plus de disques possibles. On verra combien de temps l'on peut durer. Mais ça prendrait plusieurs centaines, voire des milliers de disques pour arriver à l'intégrale !
Donc, Graupner ? J'ai toujours eu une grande passion pour l'étude et la recherche. Même si je suis principalement interprète, je me suis toujours intéressée à la musicologie et j'ai voulu prendre un temps d'arrêt pour visiter les collections des universités américaines, puisque je vis au Québec et que les Etats-Unis sont à ma porte. J'ai demandé une bourse au gouvernement du Québec, qui me l'a octroyée, et j'ai pris une année de répit. J'ai appris Internet et je me suis retrouvée à la bibliothèque de l'université Yale, à New Heaven, au Connecticut, parce que je savais qu'il y avait un fonds important, une collection de 473 volumes qui viennent d'Allemagne. C'est dans cette collection, qui s'appelle Rink, du nom d'un compositeur élève d'un élève de Bach. Il possédait beaucoup d'oeuvres de Graupner. En fait, c'est le seul fonds de musique de Graupner à l'extérieur de la ville de Darmstadt. C'est là que, tout à fait par hasard, mais complètement ! je suis tombée sur un manuscrit d'oeuvres de clavecin. C'était en fait l'objet de ma recherche ! Je voulais trouver des oeuvres pour clavecin non publiées au XXème siècle. C'était en 2000, à l'aube du XXIème !
Ce qui est très curieux dans cette histoire c'est qu' elle ressemble un peu à un rêve, et à sa réalisation. Elle rappelle aussi le parcours de Graupner qui raconte qu'il a été comme prédestiné à un moment donné ; il parle d'ailleurs d'une étoile et d'un rêve... Je le sens moi aussi comme ça. Je me suis retrouvée à un moment donné, le matin de mon anniversaire, avec ce manuscrit entre les mains, que j'avais demandé la veille à la bibliothèque, parce que la carte des ouvrages m'attirait. C'était écrit "Partion auf das Klavier. Christoph Graupner, Darmstadt, 1718". Et tout m'intriguait, parce qu'il y avait huit partitas pour le clavecin. Moi j'espérais, dans mon objectif de recherche, que si je trouvais une oeuvre valable en Amérique, pour clavecin, non publiée, je serais chanceuse ! Et le premier jour, je tombe sur une collection de huit partitas !
Dès la première lecture en bibliothèque, j'ai été saisie d'une part par la préface, d'autre part par le texte musical. Mais bien sûr, il m'a fallu beaucoup de recul, certainement huit mois avant de parler de ma "re-découverte". En fait, j'étais très sceptique, puisque je ne connaissais presque rien de Graupner, ni de cette collection. Je croyais que j'étais folle, en fait ! Sincèrement, au début, je me suis dit "Ca ne se peut pas !" Il a fallu que je vive plusieurs mois avec, avant de me rendre compte... Le deuxième surprise, c'était tout de même que Graupner, claveciniste virtuose, très réputé et cité au XVIIIè siècle en son temps en Allemagne, avait publié ses compositions à ses propres frais et gravé lui-même sa musique de clavecin ! En tout cas, la moitié de ses oeuvres. Je me suis donc intéressée, revenue de ma première surprise, à l'homme Graupner. Et là, en prenant contact avec la bibliothèque de Darmstadt où ses oeuvres étaient conservées en autographe, je me suis rendue compte que par un merveilleux hasard de l'histoire tout était en parfait état... et oublié par un malheureux hasard ! Et il y en avait un monument ! Or, ma deuxième passion en dehors du clavecin, c'est la musique religieuse du XVIIIè siècle !
Alors, je me suis retrouvée devant un corpus exceptionnel que je commence à peine à explorer. J'ai décidé d'en faire part à différentes compagnies de disques et finalement Analekta a accepté de s'associer avec nous, Les Idées Heureuses, l'ensemble que je dirige, et avec moi pour la série de clavecin. C'est donc depuis mai 2001 que je commence à faire plus de travail public. Mais nous sommes seulement en août 2004 et ce n'est pour moi que le début d'un long chemin. D'abord parce que Graupner continue à me fasciner, à m'intéresser... Il n'y a pas une semaine qui se passe sans moment privilégié, avec une phrase qui a été dite, une réflexion personnelle ou une partition qui me fascine... Il n'y a pas encore eu un seul moment où j'aie été ennuyée. et tant que je ne le serai pas par le travail, je vais évidemment le poursuivre. Il permet tellement d'ouvertures sur une foule de choses. Vous savez, il nous manque beaucoup de liens dans la musique allemande du XVIIIè siècle et avec cette redécouverte, des portes nous sont ouvertes en musicologie. Je lance des appels : je vais très très bientôt avoir besoin d'une équipe de musicologues autour de ce projet pour produire plus vite et multiplier les actions qui accéléreront les liens. C'est vraiment une mine d'or !
On est bien sûr tenté de faire un parallélisme entre Graupner et Bach. Quelles sont les similitudes entres ces deux personnalités ?
J'hésite beaucoup à répondre parce que je suis passée par toute sorte d'émotions avec cette question que je me suis bien sûr fait poser plusieurs fois. Et au début, de façon brute. C'était très embêtant pour moi de devoir comparer leurs musiques. Ce que je peux en dire actuellement, c'est qu'évidemment il s'agit de deux hommes, compositeurs allemands du XVIIIè siècle, avec le même bagage culturel, deux personnalités pas si différentes curieusement, et tout ceci sous réserve que je ne connais Graupner que depuis trois ans et qu'il n'y a rien d'écrit encore sur lui ! Il faut vraiment faire la nuance.
On a beaucoup plus intégré la personne de Jean-Sébastien Bach. En tout cas, ils semblent avoir tous deux un côté extrêmement sérieux, savant, tourné vers le passé et vers le futur en ce qui concerne la composition musicale. Deux génies, que je ne comparerai pas. On ne peut pas les soupeser, ce n'est pas intéressant. Mais dans les deux cas, on remarque une attitude face à la musique religieuse très similaire : l'appropriation d'un texte pour la transmission d'une foi. C'est très présent et cela donne deux corpus très importants et extrêmement sensibles de musique religieuse. Peu importe ici le génie, encore une fois !
Graupner et Bach ont écrit tous les deux une douzaine de cantates sur un même texte, dont je ferai bientôt l'étude. Je pourrai alors en parler plus précisément d'un point de vue musicologique. Ils étaient également des claviéristes virtuoses réputés. Et ils ont oeuvré avec beaucoup de force : un labeur quotidien incessant, plein de tracas de la vie quotidienne, sans aucun espoir d'une réputation qui survivrait à leur oeuvre. C'est très typique de la psychologie du XVIIIè siècle. Il est intéressant de noter que ce labeur n'était pas soumis à une postérité. Bach et Graupner étaient aussi deux personnalités extrêmement attachantes qui ont consacré leur vie à leur oeuvre.
On dit de Bach qu'il est une sorte de Bible des clavecinistes et claviéristes. Pourra-t-on en dire autant de Graupner ?
Alors là, vous me lancez sur un sujet !... Je ne sais pas combien de temps nous avons, parce que c'est mon dada ! Eh oui ! je suis claveciniste principalement. Je répondrais oui ! Et ce qui me fascine chez Graupner, c'est qu'il est tellement à l'avant-garde pour le développement de la technique de clavecin, que j'en suis é-ba-hie ! Par exemple, il y a beaucoup de similitudes entre Graupner et Rameau dans la technique de clavecin et, toute chose que Graupner a expliquée dans sa première préface de 1718, incluant le roulement, qui est le passage des mains en alternance pour faire des traits, des passagi qui nous permettent de jouer du grave à l'aigu en triples croches, ce dont on a besoin pour jouer la cadence du Cinquième Concerto brandebourgeois de Bach (même si Bach ne le décrit pas en tant que tel, mais il a utilisé cette même technique).
A ce moment de l'histoire de la musique et de la littérature de clavecin, dans les années 1720-1730, la technique explose ! On connaît évidemment la cadence du Cinquième Brandebourgeois de Bach, c'est pour cela que je la cite elle, mais si vous jouiez ou entendiez l'avant-dernière variation de la "Chaconne en ré majeur" de la Troisième Suite pour le clavecin de la collection de 1718 de Graupner, c'est fascinant ! C'est exactement la même technique, la même chose dans les Tourbillons de Rameau publiés en 1724. Ce sont des gens qui ont poussé au maximum la technique du clavecin pour permettre un éclatement.
De plus, pour le style clavecinistique, je dirai que Graupner est l'un des très très rares clavecinistes (et là, je ne le compare pas à Bach) qui ont su faire sonner le clavecin. Ce qui n'engendre rien de négatif à l'égard de Bach, mais il y a vraiment un idiome du clavecin et une subtilité dans le toucher et l'utilisation de certains idiomes. Par exemple, Graupner utilise une note répétée que l'on doit jouer avec le pouce lorsqu'on a une mélodie que l'on joue avec les autres doigts, qui fait un sostenuto qui pourrait préfigurer l'utilisation de la pédale au piano. C'est une technique que je n'ai jamais lue, vue ni entendue avant Graupner. Elle est absolument brillante, crée un son extraordinaire au clavecin, un enrobé qui nous permet d'entendre la mélodie comme si elle était deux fois plus forte. C'est un système très ingénieux qu'il utilise aussi dans les allemandes, les airs principalement. Ce qui me fait penser que Graupner avait un amour physique du clavecin. Ce que Bach n'avait pas, je crois. Il avait un amour physique de l'orgue, à mon avis. Je crois que Graupner a vraiment cherché des façons de faire sonner cet instrument aussi tôt que 1718, qui est la date de la publication, donc il faut remonter plus avant encore. Il est né en 1683, et je suis sûre qu'il voulait trouver des façons de se présenter comme un grand claveciniste ; c'est pour ça qu'il a payé de sa poche et gravé lui-même...
Enfin, toutes ces choses me font dire que Graupner est un des clavecinistes majeurs du XVIIIè siècle ! Pas besoin de dire en France ou en Italie ou en Allemagne ! Quand les clavecinistes auront la possibilité de jouer cette musique, ce sera phénoménal pour eux ! Cela va ouvrir plein de questions, plein de portes. Il y a même de la musique qui me fait penser à Robert Schumann, honnêtement ! Parfois je suis renversée de l'utilisation des octaves dans la main gauche avec des accords en syncope dans la main droite, qui font grandir le son et qui nous mènent vraiment presque aux portes du romantisme.
S'il devait y avoir une biographie de Graupner, j'imagine qu'elle serait signée... Geneviève Soly ?
(Eclat de rire) Oui, je mets déjà les petits c pour copyright quand j'écris du texte ! Cet été, j'ai pris et j'ai eu le temps de commencer à rédiger le volume que je rêve d'écrire. J'ai rassemblé depuis trois ans une centaine de pages de notes sur mon ordinateur. J'ai fait mon plan, celui des articles que je veux publier à partir de cette année académique 2004-2005. J'ai divisé mon travail et j'ai commencé à écrire enfin. Je dois plutôt écrire un livre, parce que la matière est immense.
Vous avez évoqué votre ensemble, Les Idées Heureuses. D'où vient ce fabuleux nom ? Pourquoi et Comment ?
"Les Idées Heureuses" est le titre d'une pièce de François Couperin, qui s'est fait portraituré en tenant sur ses genoux cette pièce à l'envers. Donc ce que le public voit, c'est Les Idées Heureuses, avec les trois premières mesures, ce que je ne savais pas en donnant le nom à mon ensemble. En fait, c'était ma pièce préférée de François Couperin. C'était en 1987 (nous entamons notre dix-huitième saison) et je n'avais aucune idée que je me dirigerais vers la musique allemande et Graupner ! Simplement, j'avais beaucoup d'idées, et je trouvais le mot "idée" très beau. "Idées heureuses", c'est particulièrement réjouissant. Ca caractérisait beaucoup ce que je voulais faire. Je désirais présenter à Montréal une série de concerts de musique baroque, avec l'interprétation historique sur instruments d'époque, selon les critères propres à la musique baroque, parce que chez nous, à cette époque-là, il y a presque vingt ans, il y avait très peu d'ensembles consacrés à la performance practice, comme on dit aux Etats-Unis. Cela me tenait beaucoup à coeur. Or, je gagnais ma vie dans des ensembles modernes ; cela me faisait de la peine. Je trouvais ça dommage. Je trouvais que le nom "Les Idées Heureuses" était très baroque et correspondait à ce que je voulais faire : présenter des concerts commentés (comme vous l'avez remarqué, j'aime beaucoup parler !) et les présenter selon la façon dont la musique baroque, je crois, doit être jouée. Imaginez-vous qu'il y a vingt ans, à Montréal, je devais me battre pour ça. C'est fou, non ? C'est très différent en Europe. On a un chemin similaire au Québec mais décalé d'une quinzaine d'années à peu près ! Nous sommes le troisième ensemble de musique baroque fondé à Montréal, chronologiquement. Historiquement, les professeurs qui nous ont donné ce goût-là (quand je parle de "nous", je veux dire les musiciens de ma génération, qui ont fondé ces ensembles et la génération qui suit, car j'ai maintenant presque 46 ans), avaient été en Europe. Evidemment au Québec, nous sommes de culture française et nous avons gardé ce lien étroit avec la France ; c'est par la porte de Paris qu'on aborde l'Europe, surtout au temps de nos professeurs et de nos parents. On avait une bourse qui s'appelait "le prix d'Europe". Mes professeurs étaient allés à la Hochschule étudier avec Anton Heiler et ils revenaient pour fonder le Mouvement de l'Orgue au Québec ! Et nous étions décalés dans l'autre sens par rapport au Canada, parce que nous avons été parmi les premiers en Amérique du Nord, au Québec, à rapporter ce mouvement, qui s'est évidemment propagé différemment aux Etats-Unis, mais là je ne vais pas en parler parce que je ne connais pas tout. Ca commence seulement dans l'ouest canadien et à Toronto, à part un orchestre vraiment réputé chez nous depuis longtemps, Tafelmusik. Or la musique baroque est celle qui est la plus jouée en concert maintenant à Montréal. C'est foisonnant ! Et quand on vient à Bruges, puisque nous avons fait, avec les Idées Heureuses, la semaine dernière un concert, et que j'ai présenté un concert conférence, on se rend compte qu'on a acquis une expertise différente mais valable.
Je commence à comprendre ce que signifient certains termes de votre biographie, puisqu'on y lit que vous avez beaucoup oeuvré pour la vulgarisation musicale...
Voilà, c'est ça. C'est exactement ça. Ce que j'ai voulu faire il y a vingt ans et que personne ne faisait à l'époque, c'est apporter au public les raisons d'aimer la musique baroque jouée sur instruments anciens, puisque ce n'était pas une tradition chez nous.
Si vous deviez me convaincre, comme public, quels seraient les termes les plus appropriés ?
Dans ce cas-là, je dirais... une image vaut mille mots ! On a joué beaucoup de musique, on a fait beaucoup de recherches pour apporter du répertoire : "Ecoutez cette musique, elle est magnifique, elle est belle, vous allez l'aimer et vous ne la connaissez pas. Ouvrez vos yeux, vos oreilles et allez chercher autre chose que les mêmes maudites pièces qu'on entend tout le temps !" Alors là, mon accent québécois va ressortir ! C'est parce que je trouvais que le milieu était trop fermé et qu'on entendait toujours la même chose jouée de la même façon alors que la musique baroque n'est jamais jouée de manière identique ! J'ai beaucoup apprécié hier la conférence de monsieur Davitt Moroney, parce qu'il nous soulignait que 95 candidats avaient joué au concours de clavecin une allemande de Louis Couperin et qu'aucun ne l'avait ornée de la même façon. Je pense qu'on a chacun notre langage d'ornementation. J'ai discuté de cela avec lui ensuite, et ça ouvre des portes pour ma réflexion. Je n'ai pas arrêté de le dire aux gens il y a 20 ans à Montréal : "Ecoutez comme c'est riche ! Arrêtons de faire toujours la même chose de la même façon, d'être des duplicatas qui sortons d'un conservatoire !" Pour moi c'était tuant ! Je n'en pouvais plus d'entendre ça ! Ce n'est pas la musique. Je suis sûre qu'un musicologue pourrait me contredire sur la Renaissance, le romantisme, le Moyen Âge et le contemporain. Tant mieux ! Mais moi, je dis, pour le baroque, c'est là où l'on a le plus de richesses quant au répertoire non connu non joué, pour les timbres, l'instrumentation, le continuo... Voilà ce que j'ai voulu dire au public, tout en présentant des programmes très recherchés, avec beaucoup de travail. Et je n'ai jamais donné une pièce que je n'aimais pas beaucoup. C'était mon critère. Il faut que je lise 20 pièces avant d'en jouer une. Je choisis la plus belle parmi 20. Et je fais cela toujours. Pour faire une cantate ici, j'en ai lu 17. Alors qu'elle n'est que de 4 ou 5 pour cent meilleure. Mais je veux vraiment toujours donner le meilleur.
Nous n'avons pas encore évoqué Scarlatti, si important pour la claveciniste !
C'est vrai, et pourtant il y a des liens à faire très intéressants. Il est malheureusement un compositeur que je connais moins. J'ai fait beaucoup de musique française, allemande et anglaise. Et j'ai laissé un peu de côté Scarlatti, à cause des fameuses idées reçues qui font que je ne voulais pas jouer et faire ce que tout le monde faisait. Mais c'est une très mauvaise raison pour Scarlatti, j'en suis consciente, et à chaque fois que j'en entends, je suis frappée par son degré d'inventivité et... ses similarités avec Graupner. Par exemple, le passage de la main droite par dessus la main gauche. Cela fait partie des idiomes de clavecin techniques que Graupner a développés, avant Scarlatti d'ailleurs, qui bouillonnent à cette époque. Rameau l'utilise aussi et appelle ça "la batterie" (dont c'est en tout cas une des formes chez lui). Scarlatti est très avancé stylistiquement, ce qu'est Graupner dans certaines pièces. Graupner est tourné vers le passé dans son étude et sa capacité d'écrire de la musique qui peut être parfaitement de la musique française du XVIIè siècle. C'est inouï. On entend une pièce de Graupner et l'on dit : "Tiens ! c'est un menuet de Lully." Ou du Couperin. Puis on écoute Scarlatti et on se rend compte qu'il est tourné vers le futur : où a-t-il pris ses idées ? Mais on peut encore penser la même chose de Graupner qui cherche dans les deux sens !
La musique dans votre vie, pourquoi ?
A cause de l'univers. Quand on regarde les étoiles, le ciel, que l'on se positionne par rapport aux astres, aux planètes, à la vie, à l'histoire, on se rend compte qu'il y a une harmonie. Cette fameuse harmonie des sphères, si touchante, qui est à mon avis la mieux représentée sur Terre par l'expression musicale. Elle est absolument indéfinissable. Et même quelqu'un qui n'a pas étudié la musique est capable de résonner. Cette résonance magnétique... Ce champ magnétique... Pour moi, la musique est l'expression même de ce grand mystère qui fait que nous sommes en vie.
Ce mystère doit demeurer ou pas ?
Il demeure. Mais à chacun d'y trouver, que ce soit dans une pierre (parce qu'ici nous sommes à côté de pierres très anciennes de la ville de Bruges), une étoile, une note de musique, il existe une résonance qui va nous connecter à la vie mais garder le mystère. Plus l'on comprend de choses, plus l'on se rend compte qu'on n'en comprend aucune. Et c'est là qu'on garde le mystère !
(Noël Godts, Bruges, le 4 août 2004)
Petit trajet biographique :
Musicienne d’exception, Geneviève Soly exprime sa passion pour le clavecin et l’époque baroque en fondant à Montréal, en 1987, la société de musique baroque Les Idées heureuses. Elle y a produit plus de 75 programmes musicaux dont elle a commenté les concerts en plus de programmer différents festivals. Elle se consacre actuellement à sa carrière de claveciniste soliste et à la direction musicale de l’Ensemble des Idées heureuses. Également musicologue, Geneviève Soly est responsable de la redécouverte de l’œuvre de clavecin de Christoph Graupner, digne contemporain de J.S. Bach. Entreprise en février 2001, sa démarche musicale et musicologique visant la diffusion de l’œuvre de ce compositeur oublié par l’histoire, dont elle est actuellement l’une des plus éminentes spécialistes, comporte, outre les enregistrements chez Analekta, la préparation d’édition des pièces de clavecin, l’écriture d’articles, des conférences (données au Canada, aux États-Unis, en France et en Suisse), des ateliers de maître (Conservatoire national supérieur de Paris, Conservatoire régional de Metz, faculté de musicologie de Nancy) et plusieurs concerts en solo et avec l’ensemble des Idées heureuses. Celui-ci se produira dans des festivals européens, dont celui de Bruges, à partir de l’été 2004. La revue de presse internationale est unanime à reconnaître la qualité et l’importance du travail d’interprète et de musicologue de Geneviève Soly. Élève de Bernard Lagacé au Conservatoire de musique de Montréal, elle obtient à l’âge de dix-huit ans un premier prix d’orgue décerné à l’unanimité. L’année suivante, elle obtient un prix de clavecin. Elle poursuit alors sa formation en Europe en assistant à divers stages d’interprétation en plus de suivre des cours auprès de Gustav Leonhardt et de Kenneth Gilbert. En 1992, elle obtient un doctorat en interprétation [clavecin] de l’Université de Montréal. C’est aussi beaucoup sa grande curiosité intellectuelle et ses recherches personnelles qui l’amènent à un degré élevé de spécialité dans son domaine. Figure incontournable de la musique baroque au Québec, ses talents de vulgarisatrice et de communicatrice, ainsi que l’énergie qu’elle déploie pour mieux faire connaître cette musique lui ont valu, en 1997, le Prix Opus décerné par le Conseil québécois de la musique dans la catégorie Personnalité de l’année.
Petit trajet discographique :
![]()
![]()
D’un tempérament des plus aguerris dans l’ère baroque, Geneviève Soly ne cesse de s’y mouvoir avec fougue, aisance et raffinement. Elle concentre aujourd’hui l’essentiel de son énergie sur Christoph Graupner, dont elle ressort peu à peu les partitions d’un incroyable oubli. C’est ainsi qu’elle attaque sur deux fronts son immense catalogue, proposant d’une part un fragment de ses pièces pour clavecin solo et de l'autre un échantillon de sa musique instrumentale et vocale. Son parcours de soliste au clavecin lui permet d’enregistrer parallèlement ces deux orientations musicales, de saisir la stylistique, l’inspiration et l’interprétation des pièces pour clavecin dont elle se sert ensuite dans son cheminement instrumental et vocal avec son ensemble Les Idées heureuses. Ce projet Graupner compte actuellement trois albums de clavecin solo et deux albums de musiques orchestrales et vocales. Clarté, concision et rigueur constituent la base de son approche musicologique, didactique et pédagogique dans ce répertoire dont on sent indubitablement des similitudes avec l’univers emblématique du grand baroqueux de Leipzig : Jean-Sébastien Bach. Il est d’ailleurs passionnant de découvrir certaines partitas pour clavecin (GWV 150 & 103) de Graupner, alors maître de chapelle à Darmstadt (dès 1909) qui refusa à regret le poste de Cantor de l’église Saint Thomas de Leipzig en 1723. Bach n’aurait sans doute jamais accédé à ce poste si Graupner ne l’avait refusé ! On sait aujourd’hui grâce à la merveilleuse démonstration de Geneviève Soly que leurs œuvres respectives peuvent rivaliser sans honte en audace, inventivité et inspiration. C’est d’ailleurs avec Bach que Geneviève Soly fit ses débuts chez Analekta, présentant une intégrale de ses sonates pour clavecin obligé et instruments mélodiques. Ses comparses étaient alors la violoniste et chef Jeanne Lamon, les gambistes Jay Bernfeld et Christine Plubeau, les violonistes Chantal Rémillard et Jean-François Rivest et le flûtiste Jean-Pierre Pinet. Elle poursuit son périple Bach avec les concertos transcrits pour clavier dont on ne peut manquer le BWV 974 d’après le Concerto pour hautbois de Marcello, chef-d’œuvre d’illumination baroque que Geneviève Soly transmet avec une avide et passionnante énergie depuis son orgue. Elle contribua également avant de se lancer dans Graupner à ce grand projet de l’œuvre pour orgue et orchestre de Haendel avec l’Ensemble Carl Philipp dirigé par Jean-François Rivest. Elle était épaulée par les organistes Denis Bédard, Robert Girard et Dom André Laberge. Mais c'est aujourd'hui Graupner qu'elle embrasse avec les membres de son ensemble Les Idées heureuses ainsi que les solistes des pièces vocales. Lumineuse et spontanée, Geneviève Soly offre une vision du baroque ouverte et communicative, basée sur une connaissance musicologique impressionnante qu'elle veut avant tout accessible à tous. Soliste d'un jour, chef d'un autre, elle rythme ses pulsions musicales sur l'universalité et l'intemporalité d'une passion devenue naturellement credo : la musique.
![]()
Retour aux Interviews
Retour à l'éditorial (sommaire)