ENTRETIEN AVEC H.K. GRUBER : un artiste engagé bien vivant !
Bruxelles, 4 mars 2000

A l'occasion du centenaire de la naissance de Kurt Weill et du cinquantenaire de sa mort, le compositeur et chef viennois H.K.Gruber, également contrebassiste et chansonnier, est venu au Conservatoire de Bruxelles, ce 4 mars 2000, diriger le London Sinfonietta et interpréter quelques songs dans un programme coloré destiné à nous faire découvrir la richesse et l'étendue du répertoire de Weill : gouaille, tendresse, simplicité et humour, sérieuse ironie, complexité du langage concertant et légèreté.
Weill inscrivit la première partie de son oeuvre à Berlin, dans ce foisonnement créatif musical qui soulevait la République de Weimar, à l'aube de la montée du nazisme. Weill et Georg Kaiser, Weill et Iwan Goll et surtout Weill et Brecht : couples emblématiques du théâtre musical impatients de parler au peuple, de le raconter et le toucher, couples aussi engagés dans leur époque que dévoués à leur art. Les compositions de H.K. Gruber brûlent d'un même feu et s'adressent à ses contemporains. Sa collaboration avec le poète autrichien H.C. Artman relève les mêmes défis, poursuit le même élan et défend la communication directe et immédiate avec ses contemporains, sans compromis.
" Dans ma vie personnelle, Kurt weill a une fonction spéciale parce qu'au début des années 60, j'ai été membre de Die Reihe, qui est le plus vieux mouvement musical avant-gardiste du monde. Cet ensemble viennois avait été fondé en 1959 et nous y jouions les morceaux modernes de l'époque. Nous avons redécouvert Berg, Schoenberg, Webern, plus tard Eisler et Boulez, Stockhausen, Messiaen... J'étais contrebassiste et, quand je regardais le public, je voyais qu'ils prenaient leur programme après dix minutes et... lisaient. Cela signalait sans doute qu'ils ne comprenaient pas tout de suite la musique... J'ai donc pensé qu'un compositeur, de nos jours, devrait garder à l'esprit qu'il pouvait être nécessaire de communiquer immédiatement avec le public. Cependant, nous étions grandement influencés par la Seconde École de Vienne qui nous imposait un dictat paralysant : atonalité, sérialisme, etc. Un de mes amis, Kurt Schwertsik, qui venait des États-Unis où il était professeur à l'Université de Los Angeles, nous apporta un slogan : le Mob Art. Nous avons donc fondé, avec un troisième compagnon, Otto Zykan, le Mob and Ton Art Ensemble (qui n'existe plus aujourd'hui) pour développer une autre alternative musicale, moins compliquée et plus ou moins dédiée au peuple : "the mob", l'homme de la rue, ouvrier et voyou, prolétaire et canaille. Mais en gardant la même intelligence que celle du sérialisme, bien sûr. Nous avons commencé à simplifier notre langage sans jamais oublier ce que Schoenberg (d'une certaine manière notre professeur) nous avait appris. Simplicité d'une part et complexité de l'autre, qui est d'ailleurs incluse dans la simplicité !
"Parallèlement, j'ai découvert au début des années 60, un compositeur qui avait eu les mêmes problèmes à résoudre au début des années 20. La première pièce de Weill dont j'entendis parler fut Aufstieg und Fall der Stadt Mahagonny (Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny). Ce fut pour moi un signe très intéressant. A la place des arias, il y avait des songs, de belles chansons comme O moon of Alabama ! Et je dis "Oh!" Il n'était plus nécessaire de chanter uniquement le vieux style de bel canto qui est normalement utilisé à l'opéra et qui dérange tellement les oeuvres du XXème siècle ! Les chanteurs la plupart du temps ne font pas attention à la prononciation. Ils chantent seulement pour montrer leur belle voix, sans considérer qu'il existe derrière leur prestation un compositeur et un écrivain et que ces deux personnes veulent transporter une idée ! Le chanteur-acteur est nécessaire mais il n'est pas central. Le principal, c'est ce que nous voulons exprimer !
"Weill et Brecht au début des années 20 durent trouver des chanteurs qui pouvaient jouer et parler et des acteurs capables de chanter autrement que dans le style bel canto. Dans les années 60, on ne réussissait plus à trouver ce type de musique. J'ai essayé de dénicher de vieux enregistrements. Je découvris Ernst Bush, le chanteur le plus important de l'époque selon moi. Il fut le mégaphone de Hans Eisler. Eisler, qui était un élève de Schoenberg, eut d'ailleurs une grande bagarre avec son professeur. Eisler disait : "Je veux composer des choses utiles pour le peuple, les prolétaires." quand Schoenberg soutenait que "Le travail d'un compositeur est de développer la musique symphonique; nous ne devrions pas nous occuper de politique ! " Eisler, complètement réfractaire quitta Vienne en 1927 pour Berlin où il rencontra Brecht. Weill vivait déjà à Berlin. Son professeur, Busoni, soutenait que la musique de théâtre ne devait jamais décrire ni illustrer le texte. Elle devait être écrite comme une musique symphonique complexe. Weill qui garda ces préceptes en tête, simplifia cette musique : il redécouvrit le vieil idiome tonal et l'enrichit avec l'idée d'utiliser des structures complexes, même dans de simples chansons.
"Le programme de ce soir (ce 4 mars 2000), par exemple, débute par une très simple chanson qu'il composa en 1928, quelques jours après la première mondiale de Die Dreigroschenoper (L'Opéra de Quat'sous) : Berlin im Licht, excellent exemple de ce mélange de simplicité et de complexité. Nous poursuivrons avec le Berlin Concerto (1924) qui montre que Kurt Weill n'était pas seulement un "amuseur" mais savait utiliser la structure complexe de l'atonalité pour s'exprimer avec simplicité.
"Au coeur du Mob and Ton Art Ensemble, je suis donc devenu chansonnier parce que nous n'avions aucun chanteur-acteur avec nous ! Car nous ne composions pas seulement des "mob pieces" pour un petit groupe d'instrumentalistes : nous chantions et jouions de même. Alors, j'ai développé ce style dans la continuité de celui de Bush, Lenya et Neher..."
Weill et Brecht imprimèrent l'idée du "Zeitoper", opéra ancré dans la réalité de leur époque, tandis que H.K. Gruber compose en 1996 Zeitstimmung, nouvelle oeuvre pour chansonnier et orchestre de chambre dont le titre est extrait d'un texte de son ami H.C Artman, déjà son comparse en 1971 avec Frankenstein!! . Si nous traduisions Zeitstimmung assez littéralement "Atmosphère instantanée", nous pourrions tout doucement nous rapprocher de la spécificité de H.K. Gruber, dont les compositions captent avec facétie les soudaines libertés surgies de vifs instants de vie, éclairs de rire et de lucidité.
" La similitude entre Zeitoper et Zeitstimmung n'est qu'accidentelle. Les poèmes de Zeitstimmung décrivent l'histoire d'un personnage délivré des dictats qui l'oppressent. Chaque société a des dictats selon lesquels on serait tenu d'agir. Or un artiste, et un être humain, devrait trouver sa propre voie pour survivre, sans admettre aucune tutelle. Zeitstimmung est un cycle qui décrit ce processus de libération. Dans une région probablement sud-américaine, un dictateur est supprimé par les membres du parti des travailleurs tandis que les oiseaux sifflent et que les perroquets chantent : "Maintenant, il est mort, nous sommes tous soulagés !" Il n'est en fait pas vraiment mort : un de ses esclaves lui a apporté un café drogué qui l'a plongé dans un profond sommeil. Le chansonnier dit alors : "Et je regarde maintenant dans le miroir pour voir si j'ai grandi. Comme j'ai grandi, j'ouvre la fenêtre et je la franchis parce que le jour est beau; je ne dois pas prendre garde où je saute. Ce sera la bonne direction, parce que je suis délivré." Cette drôle d'histoire racontée par des oiseaux évoque un moment de délivrance tout entier tenu dans un cycle.
"L'idée de Zeitoper est différente : il s'agit d'écrire un opéra qui se réfère à nos vies. Mahagonny est toujours très actuel. Il y a beaucoup de capitalisme actuellement et si Jimmy Mahoney est alors exécuté parce qu'il ne peut plus payer ses factures, aujourd'hui l'argent règle le monde plus encore qu'il y a vingt ans. Et malheureusement, nous n'avons plus de pouvoir socialiste assez fort pour le contrer. Certains bien sûr se nomment socialistes, mais derrière leur masque rouge, ils sont capitalistes ! C'est ce qu'essaie de raconter Frankenstein!! : derrière les rimes pour enfants de H.C. Artman, derrière les folâtreries de la musique, les dissonances atonales, les sacs qui explosent et les tuyaux de caoutchouc musicaux, vous pouvez trouver certains messages que vous interpréterez à votre gré dans plusieurs directions. Derrière les mots et dans la musique, vous pouvez trouver votre propre théâtre imaginaire !"
Dodécaphonisme, musique sérielle, cabaret, simplicité et rigueur permettent-elles de définir une "Troisième Ecole de Vienne", menée par H.K. Gruber lui-même, comme le suggérait le chef d'orchestre Franck Welser Möst, son ami ?
"Oh, je ne suis pas à la tête d'une école !" affirme en riant de bon cœur H.K. Gruber. "Je parle juste plus que les autres ! Ma bouche est plus grand ouverte ! Ce dont parle Welser Möst, est une sorte de développement plus qu'une école. Éric Satie a dit une fois : "Si j'étais mort et que quelqu'un créait une école à partir de ce que j'ai fait, je sortirais de ma tombe, ferais le contraire et me battrais contre lui." L'école est la plupart du temps la mort du développement. Schoenberg, par exemple, était un magnifique musicien et compositeur mais créer une école dodécaphonique fut à mon sens une erreur. Adorno, de même, dit toute sa vie : "Ceci est la bonne voie; les autres sont mauvaises." Lui, un Juif allemand blâma Kurt Weill pour sa musique américaine ! C'est stupide. Nous devons nous rappeler que Kurt Weill n'est pas allé par plaisir en France et aux États-Unis. Les nazis l'y ont forcé ; ayant volé son argent et son marché, ils l'auraient déporté à Auschwitz. Donc, il ne fut pas un bon garçon, il n'attendit pas que la gestapo vînt le chercher : il alla à Paris puis à Broadway. A Broadway, il put survivre en trouvant la musique appropriée. Bien sûr, son but était de créer une forme d'opéra comme Porgy and Bess, ce que fut Street Scenes. Mais s'il avait pu rester en Allemagne, il aurait développé ce qu'il avait fait dans Mahagonny. Alors probablement, l'idée d'une forme de divertissement sans kitsch aurait suivi son cours en Allemagne. Ce ne fut malheureusement pas possible. Adorno est un homme stupide : il ne devait pas le rejeter une seconde fois. C'est ce qui me met tellement en colère ! Or, Weill, dans sa période américaine, essaie d'apprendre une langue étrangère : l'argot, qu'il teinte d'un fort accent allemand. Maintenant, les interprètes de ses pièces américaines commettent une grande erreur : elles s'américanisent alors qu'elles devraient se "reweilliser". Il faut retrouver l'innocence qui, au fil des enregistrements, a été perdue au profit du kitsch."
Amour, fidélité et honnêteté sont les fers de lance de H.K. Gruber, profondément irrité par toute tentative de despotisme, tant intellectuel que physique. Il confie faire confiance avant tout à son instinct et à ses sens et avoue ses affinités avec la France.
"A part Weill, mes racines et mes compositeurs préférés se trouvent en France. Eric Satie, Francis Poulenc (Sur lequel j'ai fait un film en 1987. J'ai roulé de Paris à Monte Carlo et j'ai fait des prises à Rocamadour.) J'adore également Darius Milhaud. Je me sens très relié à la France... à son état d'esprit."
Ainsi, H.K Gruber se laisse guider par ses oreilles...
"Je ne comprends rien de plus que ce que je peux entendre.
"Dans les années 60-70, les experts me disaient ce que j'entendais. J'essayais d'entendre mais je n'entendais rien ! Donc je pensais que j'étais peut-être stupide. Mais j'ai compris que les experts jouent un jeu. Ils se font de l'argent en nous disant : "Je suis un expert, parce que je suis payé, donc je reste un expert. Je vous dis ce que le compositeur écrit." Mais le compositeur nous parle à travers sa musique, et elle s'adresse instantanément à mes oreilles. Donc est-ce que je comprends ? La réponse est oui ou non. J'entends ce que j'entends. Je comprends ce que je comprends. Et si je ne comprends pas, je dois l'avouer. Le problème, c'est que tant de personnes dans le public n'avouent pas qu'ils ne comprennent rien ! C'est typique dans les festivals de musique moderne. Quand les experts entendent quelque chose de tonal, qui nous ramène vers la musique, ils disent : "Ah, un mauvais morceau !" C'est malhonnête et je pense que c'est une mauvaise évolution.
"Un jour, j'ai décidé que je n'avais pas assez de temps pour me battre contre ces gens stupides. J'écris ce que je veux écrire et je le fais depuis 1996 ! Je l'ai d'abord fait timidement, parce que je n'étais pas tout à fait sûr de moi. En Autriche, à Vienne, on dit que je suis un amuseur, un blagueur, un clown. Le sarcasme est l'arme de ces gens-là. Mais, la seule manière d'exprimer des sujets sérieux aujourd'hui, et sans doute depuis toujours, c'est l'humour. Ceux qui utilisent le pathos et la tragédie, je ne leur fais pas confiance. Ils veulent nous convaincre de quelque chose en lequel nous ne croyons probablement pas. Pour ma part, je crois que l'on peut transmettre une idée sérieuse avec un visage drôle. En outre, je suis la personne la plus sérieuse que j'aie jamais rencontrée !"
La façon dont il prend position face au pouvoir de l'Extrême-droite en Autriche prouve d'ailleurs à quel point sa mission d'artiste lui tient à cœur. Il relate avec une précision d'historien chaque étape de la montée du "Parti de la Liberté" (FPÖ) et s'il incrimine la passivité des gouvernements autrichiens depuis la Seconde Guerre Mondiale, il invite toute l'Europe à prendre garde aux feux couverts qui dorment dans les pays des Quinze et n'attendent qu'une occasion pour se manifester.
Il rappelle la politique de l'autruche de l'éducation autrichienne après 1945 : "Le pays officiel qui avait perdu la guerre était l'Allemagne, donc l'Autriche officielle déclara que la guerre n'était pas la sienne. Elle n'était pas responsable du massacre des 6 millions de Juifs sur les 20 millions de pertes humaines. Ce fut une erreur. Un tiers de la population en Autriche avait été nazie ! Pendant ce temps-là, les enfants allemands étaient informés sur les intrigues des nazis pour faire basculer Weimar où les forces communistes étaient pourtant fortes. Cette nouvelle jeunesse qui trouvait injuste de porter la responsabilité de ses parents et grands-parents, a compris une idée essentielle : "N'oubliez pas que certains développements politiques peuvent être dangereux et conduire à une nouvelle forme de fascisme." En Autriche, on a choisi une autre optique : "Laissez chacun se développer librement mais, pas au-delà d'un certain point", même si nous avons une loi fondamentale qui interdit le néo-nazisme.
"Avant octobre 1999, nous avions déjà connu une coalition avec le FPÖ. Le chancelier libéral socialiste dut faire un compromis avec le Parti de la Liberté en 1980 jusqu'en 1986. Le FPÖ contenait alors de vieilles personnes qui reconnaissaient avoir fait des erreurs et désiraient construire la démocratie. Mais Haider, derrière eux, répétait : "Nous ne devrions pas jouer avec cette génération. Ils ont fait leur devoir, mais leur temps est passé..." Son idée était d'intégrer cet électorat potentiel dans la poussière sombre de la vieille garde du national socialisme. En 1986, le leader du FPÖ fut éjecté et Haider prit sa place. Cela eut lieu à Innsbrück et les gens quittèrent le Congrès en criant "Heil...". Le jour suivant, le nouveau chancelier annula la coalition avec le FPÖ en disant qu'elle était impossible. De nouvelles élections sacrèrent une coalition des socialistes avec le Part Populaire, très conservateur. Je n'ai aucune sympathie pour lui. Leur conservatisme mêlé de catholicisme n'a rien à faire avec le nazisme, mais il est trop lourd pour moi. Cependant, le chancelier restait socialiste...
"Haider commença dès lors à jouer un jeu très intéressant qui aurait dû être interdit le premier jour où il a commencé. "La politique des nazis, selon lui, avait été une politique pour les travailleurs." Il y eut en Carinthie un meeting de vieux SS qu'il rassura : "Vous n'êtes pas coupables, vous êtes de braves gens." Tous ces signaux furent émis dans des esprits étroits rassérénés. Le FPÖ se mit à grandir. Alors surgit un nouveau problème, celui des étrangers. L'Autriche est aux frontières de la Hongrie, la Slovénie, la Tchéquie et la Slovaquie, beaucoup de gens vinrent également de Roumanie et de Turquie. Le gouvernement socialiste qui négligea de les intégrer, permit le déséquilibre. Le FPÖ gagna les élections d'octobre 1999 en arborant des posters qui inscrivaient sur fond jaune : "Stoppez l'immigration des étrangers !" Les étrangers sont donc les nouveaux juifs !
"Je suis malheureusement rentré du Canada après que tous ces gens se soient installés au gouvernement. J'ai demandé à mes amis, dont Artman, si je pouvais signer quelque chose. Je signai donc un manifeste qui dit : "L'Autriche est un pays culturel qui sera représenté à l'exposition mondiale de Hanovre en mai 2000. Nous, les artistes, refusons toute forme de coopération avec le gouvernement. Mais vous n'irez pas à Hanovre sans nous !" Cent artistes ont participé et leur vigilance demeure. Chaque jour, je suis en contact avec Vienne. Chaque jour, il y a des manifestations, donc la majorité de la population est en désaccord avec cette coalition. Seul Schüssel veut jouer Hamlet. C'est un mauvais acteur qui se plaignait toute la journée : "Haider mangera la plus grosse part du gâteau!" Avant les élections, il disait : "Si je suis le numéro 3, je rejoins l'opposition." Beaucoup de conservateurs lui donnèrent leur voie et sont maintenant déçus de sa coalition avec Haider. La meilleure solution aurait été de créer un gouvernement à minorité socialiste soutenu par les conservateurs. Mais Schüssel a voulu jouer au numéro 1. Il paiera une autre facture et ne devrait pas nous dire qu'il ne s'attendait à aucune réaction de l'Europe.
"J'aurais personnellement été très déçu qu'il n'y en ait pas. Car cette forme d'éducation est nécessaire, et pas seulement pour l'Autriche. Pour l'Europe entière. Car je suis convaincu que l'Extrême-droite attend de surgir d'endroits cachés. Je crois que le rôle de l'art est de lutter contre ce développement et que tous les artistes des pays d'Europe doivent s'entraider. Il n'y aurait aucun sens au boycott. Aux artistes belges qui disent : "Non, je ne vais pas en Autriche faire un concert. L'Autriche est nazie.", je réponds : "Il serait mieux de venir, de faire un très bon concert et d'exprimer sur scène qu'ils protestent contre ce développement." La première réaction de Mortier, par exemple, fut "Je pars !", mais une semaine plus tard, il ajouta "Je pense qu'il est mieux de rester."
"Ma fonction est plus importante que jamais, car je dois défendre l'art véritable de l'étroitesse d'esprit. L'Autriche est aujourd'hui très provinciale. Beaucoup de gens mal orientés n'ont aucune chance de regarder au-delà de leurs frontières. Ce dont nous avons besoin, c'est d'une nouvelle forme d'éducation. Qu'elle passe par des réactions de révolte contre l'Autriche est bénéfique. Mais tirons-en les conséquences pour tous les pays : La Belgique, le Danemark, ni même l'Allemagne ne sont exempts d'un tel danger. Les artistes sont maintenant une garantie d'air frais.
"Aussi longtemps que personne ne me jettera dehors, je resterai donc en Autriche ! J'ai une maison dans la banlieue de Vienne qui surplombe la ville. La femme avec qui je vis possède une grande villa à la campagne où nous allons chaque été, entourés d'écrivains et de peintres. J'y ai ma chambre de composition. J'aime vivre en Autriche. Je garde mes oreilles et mes yeux grands ouverts. Je dis non quand il le faut. Mon agent et mon éditeur, par ailleurs, habitent en Angleterre. Je communique chaque jour avec eux, par téléphone, et si cela devenait nécessaire, ils gardent pour moi un appartement à Londres !"
Cette profession de foi se traduit au jour le jour par des actes puisque H.K Gruber s'investit pleinement dans les programmes pédagogiques des Jeunesses Musicales de Vienne. Sur la table, dans sa chambre d'hôtel, attend la partition des Scènes chorégraphiques russes avec chant et musique composée d'Igor Stravinsky.
"Je rentre à Vienne le 12 mars. Le soir même, j'ai une répétition avec le chœur. Je m'occupe en effet d'un cycle avec Les Jeunesses Musicales, qui s'appelle Échanges Musicaux. Je fais maintenant la deuxième saison. Chaque année, nous organisons quatre concerts où nous présentons un seul morceau. Le but est de dévoiler le chemin du XXème siècle et de la musique moderne à un jeune public. Au lieu de leur jouer du Luigi Nono et du Boulez dès le départ, nous commençons au début du siècle, avec les Sept Péchés capitaux de Kurt Weill, puis Frankenstein!! (puisqu'on m'a demandé de le faire) avec la Camerata Academica, mais aussi les Inventions en deux et trois parties de Bach, L'Ebony Concerto de Stravinsky, la Symphonie de Chambre de John Adams... Nous avons beaucoup à montrer. J'ai toujours un orchestre sur scène, j'éclate la musique et je fais entendre l'infrastructure du son. Il est plus intéressant pour ces jeunes gens, entre dix et quinze ans, et leurs parents d'écouter que de recevoir des explications.
"Cette année, nous avons commencé avec l'Histoire du Soldat. J'ai raconté toute l'histoire, en lisant le texte et toutes les indications scéniques. J'avais à mes côtés 7 musiciens de la Philharmonique de Vienne. J'étais le diable, le soldat et pour chaque rôle, je modifiais ma voix. Maintenant, nous faisons Les Noces. Malheureusement, nous n'avons pas l'orchestre. J'aurais préféré la version orchestrale qui est, selon moi (espérons que Stravinsky me le pardonne !) la meilleure version. Celle qui se limite aux quatre pianos et percussions donne presque toujours le même son. Alors que la trompette contre le cymbalum ou contre le trombone, c'est si drôle ! J'adore ! Puis nous ferons Mahagonny Songspiel en mai. Quant au dernier concert, mon ami Franck Welser Möst l'assumera pour moi, puisque je serai à l'étranger. Il s'agit de la musique de chambre de Schrecker et du concerto de chambre de Ligeti, dans laquelle le compositeur commence à réfléchir aux espaces.
"Mon but est d'expliquer au public, et c'est le premier devoir que nous avons dans notre vie, qu'il doit être en contact avec des artistes vivants ! A l'école, on leur apprend quand est né Bach et quand il est mort, puis Beethoven, puis Mozart... Ce n'est pas si nécessaire. Ils doivent d'abord connaître les vivants ! Comme disait Stravinsky : "L'éducation est mauvaise. On commence par le passé, mais il faut commencer par le présent." "
Cependant, H.K. Gruber reste discret sur son oeuvre, qu'il ne mentionne que lorsqu'on l'y amène de façon incontournable. Intarissable sur le travail de ses contemporains, il n'aborde que pudiquement le sien que l'on entrevoit pourtant à l'expression de chacune de ses émotions, à chacun des regards pleins de chaleur et de curiosité qu'il porte sur le monde et les êtres qui l'entourent. Où trouve-t-il l'inspiration de composer dans sa maison d'été ?
"L'inspiration, vous la trouvez chaque jour... en ouvrant un journal... en lisant... Elle vient aussi des amis. J'ai de très bons amis à Vienne, des artistes qui descendent maintenant dans la rue et manifestent. C'est une source d'inspiration ! Maintenant que la scène se réveille à Vienne, c'est stimulant : un processus démocratique endormi sort de sa léthargie, il y a quelque chose à faire ! Tout ce dont nous avons besoin, c'est que vous boycottiez l'Autriche officielle aussi longtemps que vous le désirez mais : tenez bon et maintenez le contact avec les artistes autrichiens !"
Serez-vous surpris si vous apprenez que Brecht est son écrivain préféré, si l'on excepte son grand ami H.C. Artman, car l'amitié se comprend pour lui, étroitement liée à l'art, comme le trésor le plus important de l'humanité. Qu'il dirige un orchestre et la notion même de "chef" disparaît pour céder la place à l'idée plus généreuse et riche d'une création commune.
"Je travaille beaucoup avec des groupes comme l'Ensemble Moderne, le London Sinfonietta, Die Reihe parce qu'avec eux, je peux travailler en groupe avec une répétition si précise que le soir, de ma place de chef d'orchestre, je ne dois plus trop intervenir. Ils sont des artistes comme moi et savent ce qu'ils font. Je ne les conduis pas. Mon idée sociale est la suivante : Ne sois pas un chef. Travaille avec eux, dis-le leur et trouve dans ce que tu veux faire un dénominateur commun. Soutiens-les pendant le concert en leur rappelant ce que nous avons travaillé pendant la répétition.
" D'une certaine manière, c'est aussi une idée qui peut influencer la compréhension d'un comportement civilisé."
(Propos recueillis le 4 mars 2000 par Isabelle Françaix.)
Quelques repères dans la biographie de H.K. Gruber
1943 : Naissance à Vienne.
Membre des petits chanteurs de Vienne
Solides études à la Hochchule für Musik : contrebasse, cor, danse, théorie du dodécaphonisme, musique électronique, composition. Son dernier maître : Gottfried Von Einem, auquel il dédiera plus tard sa Nebelsteinmusik. Contrebasse de l'ensemble Die Reihe.
1963 : Contrebasse principale du Tonkünstler Orchestra.
1966 : Prix du Concerto pour orchestre à Innsbruck.
1967-68 : Fonde avec Kurt Schwertsik et Otto Zykan, le MOB and Ton art Ensemble.
1969 : Entre dans l'Orchestre Symphonique de la Radio de Vienne. Compose Drei Mob Stücke.
1971 : Frankenstein!!, "Un Pandémonium pour chansonnier et Orchestre d'après les rimes d'enfants de H.C. Artman".
1976 : Gomorra, spectacle musical en un acte commandé par le Festival de Vienne.
1978 : Première sensationnelle de Frankenstein!! avec Simon Rattle à la tête du Royal Liverpool Philharmonic. H.K Gruber est soliste.
1979 : Concerto pour violon, créé par Die Reihe à Berlin et dédié au soliste Ernst Kovacic.
1988 : Commande de la fondation Alban Berg du Deuxième Concerto pour Violon : La Nebelsteinmusik, créé par le Wiener Konzertverein avec Ernst Kovacic.
1989 : Concerto pour le violoncelliste Yo yo Ma, créé à Tanglewood.
1993 : Gomorra devient un véritable opéra au Volksoper de Vienne.
1996 : Zeitstimmung, nouvelle oeuvre pour chansonnier et orchestre, sur des textes de H.C. Artman, au Festival de Bath.
1999 : Concerto pour trompette pour Hakan Hardenberger, créé à Londres.
Indications discographiques :
Frankenstein!!, Nebelsteinmusik, Three Mob Pieces, Three Songs from Gomorra :HK Gruber / HK Gruber (soliste), Ernst Kovacic (violon), Camerata Academica de Salzburg, London Mob Ensemble, dir. Franz Welser Möst.(EMI Classics 7243-5 56441 2-1)
Die Dreigroschenoper : Kurt Weill / Max Raabe, Nina Hagen, HK Gruber etc. , Ensemble Modern, dir. HK Gruber.(RCA 74321 66133-2)
Der Silbersee : Kurt Weill / Heinz Kruse, HK Gruber,etc. , London Sinfonietta, dir. Markus Stenz. 2CDs (BMG 09026 63447-2)
Roaring Eisler : Ensemble Modern, dir. HK Gruber (RCA)
Berlin im Licht : Kurt Weill / Rosemary Hardy (soprano), HK Gruber (soliste), Ensemble Modern dir. HK Gruber. (Largo 5114)
Charming Weill : Dance Band Arrangements. Palast Orchester dir. HK Gruber, Mac Raabe (soliste). (RCA 09026 63513-2)
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