Hughes de Courson
L'homme qui reliait les musiques
A l'occasion de la sortie chez Virgin Classics du second volume de Mozart l'Egyptien (voir notre article Traverse), Hughes de Courson nous a accueilli avec verve et enthousiasme à Paris, chez lui. Cet homme vibrant, cet infatigable baroudeur de la musique, voyageur à l'écoute, musicien atypique, prend un fol plaisir à faire chanter ensemble les instruments des quatre coins du monde. Son aventure est généreuse, parce qu'elle est amoureuse de l'inconnu, de la surprise, des sons nouveaux qui vont chavirer l'âme. Non, Hughes de Courson n'est pas conventionnel, et s'en défend avec superbe : la musique est une quête, dont les chemins sans doute sont différents pour chacun. Lui, c'est un faiseur de ponts, un inventeur de dialogues, un touche-à-tout génial béni du don d'écoute... Alors, il s'amuse, partage, transmet, abolit les frontières et avive la sensation d'appartenir à un langage commun dont les sons différents, modulables d'un bout du monde à l'autre, enrichissent notre perception.
Hughes de Courson, Lambarena, O'stravaganza, Mozart l'Egyptien 1 et 2...Malicorne aussi... Quel est le lien entre toutes ces aventures ?
Je ne pensais pas d'abord qu'il y en avait un, mais à force de réfléchir sur le passé, j'ai fini par trouver des fils conducteurs : mon amour pour la musique traditionnelle en tout premier lieu, ce qui est un peu paradoxal pour un compositeur. C'est une musique qui vient de générations entières, quel qu'en soit le pays : l'Afrique, les Balkans qui me passionnent, la musique arabe, la musique indienne que je connais moins. En tout cas, c'est une chose qui m'a guidé depuis mes débuts, depuis Malicorne. Ensuite, j'éprouve cet amour-haine pour la musique classique avec un grand "K", c'est-à-dire celle qui me faisait peur quand j'étais un musicien autodidacte (... enfin... je le suis toujours !) avec ces gens qui ont des partitions et pour lesquels la musique, c'est du papier avant autre chose ! Ce que je trouvais absurde. Et ces grandes statues : Beethoven, Mozart, Bach, etc. qui effraient les musiciens. Avec Malicorne, on faisait de petites incursions, on invitait des quatuors à cordes, on mêlait déjà les genres... Les gens pensaient que c'était de la musique traditionnelle française mais il n'y a pas de tradition polyphonique en France, donc nous avions tout piqué aux Sardes et aux Corses, aux chants méditerranéens... On avait apporté beaucoup d'instruments de pays différents. Tous les groupes avaient par exemple un cromorne parce que j'en avais acheté un. Tout le monde a copié en croyant que c'était un instrument traditionnel alors que ça se joue par quatuor et que je l'avais acheté tout à fait par hasard un jour à Berlin. Je l'avais transformé en espèce de hautbois du Poitou !
Le point commun à mes aventures, c'est donc cet amour pour la musique traditionnelle et une grande liberté, sans gêne pour aller emprunter des choses à droite et à gauche, en haut ou en bas, sans rester coincé ni rigide... J'ai essayé depuis toujours, même avant que ce soit la mode, le crossover et la world music. En fait, il n'y a que trois sortes de musique...
Lesquelles ?
La bonne, la mauvaise et celle de Jean-Michel Jarre !
Vous êtes autodidacte. Quelles sont précisément vos bases musicales ?
A l'origine, j'habitais en Espagne. Mes parents sont français mais mon père a fait sa carrière là-bas chez Saint-Gobain (une verrerie). La première chose que j'ai faite, c'était du flamenco. Mes parents m'ont emmené très jeune dans un endroit qui s'appelait La Sambra, qui était un lieu qui n'existe plus à Madrid, près du Prado. J'étais en extase. C'était du flamenco pur et dur, très beau, avec de la danse. J'étais complètement fasciné et j'ai pris des cours tout de suite avec Perico el del Lunar qui était un tout grand, mort aujourd'hui, mais dont le fils continue. J'adorais aller voir les danses ; mes premières érections, je les ai eues en essayant de voir les jambes des danseuses qui tournaient. Je suis toujours un fou de flamenco. Bizarrement, je n'en ai jamais fait de crossover, parce que peut-être, justement... je n'y arriverais pas ! C'est pur et dur, c'est ce que je préfère écouter et... ça ne ressemble pas du tout à ce que je fais. J'ai produit quelques disques de flamenco : avec Lebrijano, un très beau disque qui a eu peu de succès mais que j'aime beaucoup : Lagrimas de cera ; un autre avec Dorantes, qui est un neveu de Lebrijano, un gitan qui joue du piano au lieu de jouer de la guitare.
J'ai donc joué pas mal de guitare flamenco, puis je suis allé étudier en France...
Quelles études avez-vous faites ?
Hypokhâgne, khâgne, pas mal de choses différentes en fait... sans jamais réussir à me fixer. Ni là, ni sur un seul instrument de musique. Je les adore tous, et j'ai toujours cette facilité à comprendre plus vite que la plupart des gens le jeu des instruments que je rencontre en voyage. Mais... un petit peu seulement, car après il faut sept heures par jour pendant sept ans et c'est là où ça cale ! J'ai joué de la batterie, de la basse, de la guitare électrique, un peu de piano, du cromorne, de la cornemuse, un tout petit peu de violon... J'ai toujours touché un peu à tout, dans tous les styles de musique. Je me suis marié quatre fois aussi... Maintenant, ça va mieux, mais j'ai eu un moment où... par exemple, pour réussir hypokhâgne-khâgne et entrer à Normale Sup, il faut travailler beaucoup, or j'étais tout le temps au cinéma de la rue Champollion ! Ensuite, j'ai fait une première année de sciences-po et ... comme tout le monde, socio, mais ça s'est terminé en 68 à Nanterre ! J'ai quand même eu beaucoup d'amis : c'est ce qui m'a le plus plu dans mes études ! Patrick Modiano en hypokhâgne, Jean-Louis Bourlange à Sciences-po, Daniel Cohn-Bendit en socio... Ca m'a quand même servi à quelque chose : je n'ai jamais étudié très violemment, mais... j'ai le vernis, comme on dit !
Et la musique ?
Au début, à Paris, j'avais constitué un petit orchestre de rock avec des types du Golfe Drouot. Pour gagner nos vies, on allait jouer dans les rallyes mondains. Comme je m'appelle De Courson, ça inspirait confiance aux mères de famille. En fait, j'étais le seul aristo et les autres, c'étaient de vrais rockeurs ! Il y avait donc une certaine qualité. Je leur apprenais à baiser la main des maîtresses de maison et j'allais rendre quelquefois les petites cuillers en argent qui avaient disparu par inadvertance... Ca a marché pendant un certain temps et ça m'a permis de vivre pendant au moins cinq-six ans. On jouait tous les vendredis et les samedis, pour les fils de Giscard D'Estaing, etc. dans des endroits magnifiques. Mais j'avais une haine contre ma propre classe sociale à ce moment-là, aristos et grands bourgeois. J'étais inscrit à la JCR, la Jeunesse Communiste Révolutionnaire tellement j'étais en rupture avec mon univers familial de militaires. Mon père a triché sur une blessure pour entrer dans la deuxième DB à la guerre et moi j'ai triché, en faisant semblant d'être fou, pour ne pas faire mon service militaire. Ca a marché ! C'est là que j'ai rencontré Gabriel Yacoub : il était dans la même infirmerie que moi. Il jouait déjà avec Alan Stivell. Je ne connaissais pas très bien la musique bretonne, même si ma famille est d'origine bretonne. Ca m'a passionné. Yacoub était libanais et, comme Stivell voulait que tout le monde soit breton, on a essayé de l'appeler Yacoubé jusqu'à ce qu'il en ait marre ! Alors, comme Yacoub était libanais et que moi j'arrivais d'Espagne, on a décidé de faire... du folk français ! Au lieu de faire du régionaliste, comme c'était la mode, on a fait la musique de ceux qui avaient gagné : ceux qui parlaient la langue française et qui, en essayant d'écraser les autres cultures, avaient perdu toute la leur. Il ne restait plus grand-chose. Alors que les minorités mises en danger s'arc-boutent sur leur culture propre. On a donc fouiné par le Québec en prenant pas mal de libertés, y cherchant les côtés diaboliques ou magiques qu'on avait retirés de la musique française. Les seules chansons qui restaient, c'étaient celles des scouts du Maréchal Pétain, bien gentilles, toutes références au sexe et au diable supprimées. En recompilant des chansons italiennes ou québécoises, on a reconstitué avec Malicorne un univers un peu magique, qui était la musique traditionnelle française qu'on aurait souhaitée. On l'a donc réinventée. Ce qui a eu beaucoup de succès. J'y jouais un peu de tout, ce qui me convenait parfaitement. On faisait beaucoup de polyphonie, avec la voix merveilleuse de Gabriel Yacoub. Moi, je faisais toujours le bourdon : pendant des années, je n'ai chanté pratiquement qu'une seule note ! Mais c'était très agréable ! On a beaucoup voyagé, on a connu des tas d'autres musiciens...
Avant, en hypokhâgne, j'écrivais des chansons. On s'amusait, avec Patrick Modiano : lui les paroles, moi la musique ! Assez rapidement, quelques-unes ont été chantées par Françoise Hardy, Régine, Hugues Aufray... La musique, en fait, n'était pas ma vocation première, mais elle est venue à moi toute seule, car quand on est jeune et qu'on a tout de suite du succès dans ce qu'on entreprend, on est incité à continuer ! On croit que c'est facile...
Actuellement, vous êtes chez Virgin Classics, et curieusement, vous faites du crossover. Quelle en est votre définition ?
Oui, c'est très curieux. Mais tout est crossover ! Les Français aiment beaucoup les étiquettes et les catégories. J'ai souvent eu du mal à vendre mes disques, parce qu'on me disait : "Je ne sais pas où les mettre dans le magasin." Moi je pense que Bach, Vivaldi, etc. puisaient largement dans les danses populaires. Ils ne se gênaient pas pour emprunter à droite et à gauche ce qui les arrangeait. C'était déjà une sorte de crossover... Ce n'était pas académique ! Ces gens cherchaient et donc empruntaient un peu partout aussi ! Seulement les musiques évoluaient lentement au rythme des invasions, des conversions... Or aujourd'hui, avec les moyens modernes, ça va beaucoup plus vite ! Surtout depuis la mode de la World Music. On peut trouver absolument de tout dans les magasins de disques actuellement, du folklore pygmée au chant esquimau. L'oreille des gens s'y est faite, bien plus qu'avant. Quand je fais des disques qui ne sont pas des compositions mais des essais de provocation musicale, en disant qu'il faut mettre sur le même pied les grands compositeurs et la musique populaire du Tiers-monde, c'est assez naturel. Certains sont choqués, mais de moins en moins. Mon travail, je le trouve très intéressant ; non que je sois content de moi, mais je suis ravi de le faire, ça me passionne ! Ce qui ne veut pas dire que je n'aime pas écouter Mozart par Harnoncourt, Vivaldi par Il Giardino Armonico ! A la limite, je préfère cela. Mais ce que je peux, c'est proposer de temps en temps une petite manière de relier les choses. Le crossover, c'est assez joli comme expression : ça veut dire un pont. Je n'aime pas le mot de World Music : à New York, Mireille Matthieu, c'est de la World Music. On est toujours la World Music de quelqu'un d'autre finalement ! Ca ne veut rien dire !
Quelle utilité identitaire et sociale voyez-vous à la musique ?
Je pense que la musique est tellement symbolique de tout qu'elle se trouve au-dessus de la littérature même ! C'est un art plus facile qu'un autre à balader à travers le monde. Au Yémen, pendant un long voyage, quelqu'un m'a fait écouter de la musique yéménite ; ensuite, je lui ai mis du Mozart. Il l'a écouté avec patience et m'a dit : "C'est bien, mais c'est toujours la même chose." Alors que moi je pensais ça de la musique yéménite ! Il faut rentrer un peu dedans, évidemment. Je ne dis pas qu'il est toujours facile de mélanger un orchestre symphonique avec des bédouins, mais il surgit toujours, avec le talent, une envie de découvrir et, dans les moments de grâce, la musique devient le langage universel qu'elle est censée être. J'ai fait des concerts avec des orchestres palestiniens et juifs en même temps... La musique a joué un rôle identitaire dans les musiques folkloriques bretonnes, basques, arméniennes, etc. Quand les gens ont quelque chose à défendre et qu'on leur interdit de tout, la musique sert de ciment. Moi qui mélange tout, j'aime moins. Quand je vais dans un village de Macédoine puis dans un village bulgare et que je trouve que leurs musiques se ressemblent, ils se hérissent... Mais je triche : je fais écouter de la cornemuse macédonienne à des Bulgares qui la reconnaissent comme la leur ! Je n'aime pas les compétitions d'instruments folkloriques ou classiques. Je ne crois pas que la musique soit faite pour ça ! Quelles sont ses fonctions ? Elle aide au travail, elle aide la religion... Sans musique, quel ennui ! Il y en a quelquefois un peu trop, dans les ascenseurs, etc. Moi qui n'avais pas au début de vocation musicale, je ne peux plus m'en passer aujourd'hui. Je vois mal ce que je ferais d'autre ! J'essaie de temps en temps d'écrire un peu... puis je m'arrête. Ecrire de la musique, c'est plus mystérieux... On plonge dans quelque chose de totalement possible et inconnu. J'aime beaucoup la musique du Moyen Âge parce qu'elle est entre deux mondes... Plus je suis étonné, plus j'aime. Je voudrais que les gens cherchent davantage l'inconnu : l'inverse de la Star Academy, où l'on berce les gens dans ce qu'ils ont l'habitude d'entendre pour vendre plus.
Pourrait-on imaginer Guillaume de Machaut à la Star Academy, revu par Hughes de Courson ?
Pas "revu" mais on pourrait chanter ses chansons à la place de fredonner toujours les mêmes. Ceci dit, il y en a qui ont de bonnes voix parfois, dans les Stars Academies. Même s'ils sont un peu moulés et doivent faire ce qu'on leur dit pour gagner... Guillaume de Machaut, c'est mon dernier dada.
Quelle est cette passion ?
C'est depuis Malicorne. On mélangeait de la musique médiévale avec de la folklorique, parce qu'elles étaient notées. Dans le monde arabe, par exemple, c'est inscrit dans l'esprit des gens et cela évolue par transmission... Ce que je trouve intéressant chez Machaut, et puis Pérotin avant lui, c'est qu'il n'y a pas encore de règle tonale ; il y a des expériences comme les canons énigmatiques avec des partitions circulaires qui sont un peu l'ancêtre de la boucle. Puis une chape de plomb est tombée tout à coup sur la musique, avec ses règles. Le tempérament, qui permet l'harmonie, a coupé toute la finesse qui existe encore dans la musique arabe ou indienne avec des notes qui sont des cinq neuvièmes de ton, et que même les enfants là-bas arrivent à entendre. Les subtilités mélodiques et rythmiques sont nombreuses. Dans la musique européenne, on est en 3/4 ou 4/4... sans les 9/8, les 11/8, les 5/4... La musique européenne est magnifique : c'est une grande cathédrale, mais très structurée, très stricte... Maintenant, on joue rarement les cadences de Bach ou de Vivaldi. Dans l'éducation musicale en France aujourd'hui, on doit d'abord faire deux ans de solfège avant d'avoir le droit de toucher un instrument, ce que je trouve une aberration totale ! C'est comme si on apprenait l'orthographe avant d'apprendre à parler ! Le solfège est loin d'être inutile : il permet de structurer. Mais ce n'est qu'une seule manière de rendre compte de la musique ! C'est un "petit truc" particulièrement adapté à la musique occidentale, mais peu aux autres. Quand les musiciens classiques et arabes jouaient en même temps, comment faisait-on pour les faire arrêter de jouer ? C'était la blague : on donnait une partition aux Arabes, terrorisés, et on l'enlevait aux classiques qui ne pouvaient plus rien faire ! J'en ai marre du rapport au papier. D'ailleurs dans tous les concerts, je demande à tous les musiciens d'apprendre par coeur ! Ce qui est tout à fait possible.
L'actualité d'aujourd'hui pour vous, c'est Mozart en Egypte...
Oui, c'est un disque plus oriental que mozartien. Je m'intéresse davantage à la musique orientale, que je connais moins, qu'à Mozart dont il existe des enregistrements magnifiques : Harnoncourt, Sir Colin Davis... Mon but n'est donc pas de faire écouter Mozart en tant que tel mais plutôt de montrer à quel point on peut contaminer Mozart par la musique arabe et inversement. J'ai voulu aller plus loin que dans le premier. Après l'expérience d'O'Stravaganza qui était plus facile, car entre la musique irlandaise et Vivaldi, il peut y avoir des similitudes... Mozart et la musique arabe n'ont rien à voir ! Le défi est plus grand.
Même pour une marche turque ?
Il y a des alternances majeurs et mineurs mais, à part ça : rien ! Même pour Fazil Say quand il le joue. C'était plutôt à l'époque une mode orientaliste sur les livrets, très fantasmatique et qui ne correspondait pas vraiment à une réalité musicale... Ceci dit, c'était pour moi un prétexte pour faire cet album, car les Français sont très cartésiens ! Or, moi je pense qu'on pourrait faire Beethoven esquimau, pourvu qu'on ait de bons musiciens ! On n'a pas forcément besoin de trouver une raison. La musique est abstraite, aussi. Pour Mozart l'Egyptien, j'ai énormément travaillé : deux ans à plein temps. Et j'ai tout fait tout seul. Pour le premier, je m'étais fait aider, car j'avais un peu peur de moi-même... Pour Mozart l'Egyptien, j'ai essayé des dynamiques très violentes en pensant à Il Giardino Armonico, ce qui était quelquefois un peu outré pour un orchestre bulgare... J'aime que ce soit très tranché : les forte sont fortissimo, les piano pianissimo... il y a peu entre les deux. J'aime entendre Mozart de cette façon. J'ai énormément fait jouer du Mozart aux instruments arabes, ce qui est très bizarre et j'ai orientalisé l'orchestre au maximum. J'ai été de moins en moins timide au fil du temps. C'était très exaltant.
Comment avez-vous choisi vos extraits chez Mozart ?
J'ai pratiquement tout ce qui existe de Mozart et je l'écoutais parallèlement à la musique arabe. Ca a duré au moins neuf mois ! J'ai fait des éliminations progressives et j'ai choisi intuitivement. Ce n'était pas du tout systématique. Je voulais faire un duel de flûtes, copié sur le film Délivrance où le banjo et la guitare s'affrontent. D'un match amical naît un duo merveilleux. Je me suis aussi beaucoup calqué sur la personnalité des chanteurs et des musiciens. J'ai fait des castings en Egypte et je voulais que ce que je retenais corresponde bien aussi aux interprètes. Autant un orchestre symphonique est interchangeable, même s'il y en a de meilleurs que d'autres, autant la musique arabe personnalise. Il faut davantage de sur mesure.
Quel a été l'accueil en Orient et en Occident de cette aventure ?
En Orient, malheureusement, il n'est pas intéressant pour les maisons de disques européennes d'y sortir des disques ! Ils en vendent peu. Les gens préfèrent les cassettes. Le piratage est plus que fréquent Il n'y a aucun effort réel de diffusion. J'essaie donc de compenser en faisant signer pour des cassettes... sachant qu'elles seront piratées. Mais tant pis ! Les lettrés qui ont voyagé, les ministres et les diplomates, les médecins, etc. ont les disques de Mozart l'Egyptien. J'en ai diffusé dans les radios et TVs égyptiennes qui, même sans me citer ni demander l'autorisation, très souvent le passent. Les gens ne savent pas ce que c'est mais l'entendent un peu et aiment beaucoup. En Occident, il y a eu des levées de bouclier incroyables ! J'ai eu un article de Jacques Drillon, l'ayatollah musical du Nouvel Observateur, qui me souhaite carrément la mort, ou qu'on me mette en prison. Ca s'intitule Mozart au bordel. Les violons arabes, dit-il, "défèquent" sur Mozart, ajoutant que c'est comme si un père violait sa fille... Bref, il n'a vraiment pas aimé ! J'ai répondu, mais ils n'ont pas publié ma réponse. C'est dommage : je suis abonné ! C'était très violent ! C'est la première fois. Sinon, certains pays n'aiment pas quand ils le trouvent dans les rayons classiques : en Angleterre, mes disques ne sortent pas. Ni aux Etats-Unis. Ces pays sont allergiques à ce traitement du classique. C'est aussi le protectionnisme anglo-saxon bien connu. Même O'Stravaganza... qui dépendait d'EMI Angleterre... n'est presque pas sorti en Irlande ! Ce qui est un comble. Par contre, ça sort au Japon, en Corée du Sud où ça marche très bien, comme en Allemagne, en Espagne, au Portugal, en Italie, en Autriche, en Belgique... La meilleure vente restant la France.
Pour O'Stravaganza, vous avez fait appel à l'ensemble Giardino ?
Oui Il Giardino Armonico, c'est mon groupe préféré ! Mes Beatles de la musique baroque. On n'a pas mis leur nom parce qu'ils étaient chez Teldec et qu'ils avaient peur d'avoir des ennuis. Je voulais citer leurs noms individuels mais ils ont refusé. Pour me moquer gentiment d'eux, j'ai choisi de nommer ces beaux Italiens bien machos les Orphelines de la Pitié car Vivaldi écrivait pour des orphelines ou des petites filles illégitimes ! Ce qui est drôle, c'est que dans Diapason, un expert en Vivaldi a souligné combien c'était dommage que je n'aie pas fait appel à Il Giardino Armonico ! Alors je lui ai téléphoné pour lui dire qu'il avait vraiment beaucoup d'oreille !
Peut-on imaginer un Mozart 3, ou vous attaquerez-vous à un autre compositeur ?
Pourquoi pas ? J'avoue que ça me plaît de plus en plus et que je m'y sens toujours plus à l'aise, avec Mozart ou un autre. Et les musiciens classiques et arabes y prennent également beaucoup de plaisir. On trouve des subtilités, on ose davantage...
Si je vous proposais un Chopin ou un Beethoven en Russie, seriez-vous tenté ?
Oui, mais comme je viens du folk, je suis beaucoup plus à l'aise avec la musique baroque jusqu'à Mozart. J'aime écouter Chopin, Beethoven... mais pas trop Wagner ! J'ai un jour plaisanté en disant que je ferais Rabbi Wagner ou Meine yiddishe Walkyrie ! Tous les thèmes de Wagner auraient été joués par un petit instrument d'enfant et tous les klezmers auraient été sur-arrangés comme du Wagner ! Les gens m'ont cru : "C'est une bonne idée" ! En fait, j'adore écouter Stravinsky, Bartok, Ravel... Faire un Satie flamenco ou un Satie arabe... j'adorerais ! Ma maison de disques aimerait beaucoup que je fasse Beethoven. Mais à part avec le hard rock... je ne sais pas ! En plus, maintenant, c'est ma casquette : je suis toujours obligé de mélanger. Or, je ne veux pas le faire de manière forcée et artificielle. Il faut que ça mûrisse un peu. Bartok et le Maghreb (car il en a étudié la musique) serait passionnant Mais il faut que j'en éprouve le besoin. Pour l'instant, j'aime écouter Bartok seul... sans mélange !
En un mot, la musique, pourquoi ?
... Comme je l'ai dit, elle est davantage venue vers moi que le contraire. En ce moment, je vais beaucoup dans les classes de mes enfants en maternelle et CE1, sans jouer au prof, mais pour les amuser... et je me suis aperçu que sur trente enfants, il n'y en a guère qu'un ou deux qui sont fermés à la musique. En entreprise, la proportion est inversée ! Que se passe-t-il entre les deux ? Un grave manque de musique dans les écoles et dans la vie. Maintenant, le fait qu'on puisse acheter des synthés sans être obligés de passer par la classe de solfège, ça éveille à la musique... Les gens qui n'aiment pas la musique sont rares.
Avez-vous encore un rêve musical !
Oh, mais j'en ai plein ! J'aime bien composer aussi, me frotter à mes propres compositions qui sont beaucoup plus simples, parce que personnellement, je travaille davantage sur des choses plutôt modales. Il est question que je fasse la musique d'un spectacle pour le Cirque du Soleil... Ce qui devrait me prendre deux ans. C'est sur les tarots, donc un peu médiéval... Comme c'est formidablement bien payé, si ça se fait, je pourrai ensuite me consacrer à Guillaume de Machaut, Pérotin, etc. Sans avoir d'obligation aussi forte que celles qui existent actuellement avec les maisons de disques, même si la mienne me traite extrêmement bien. Il faut cartonner dans les ventes. Ca marche avec Mozart l'Egyptien. Et c'est parfait, sans que ça le dévalue. Telle que je la conçois, la musique, c'est un partage et pas une étude de laboratoire ! Même si j'admire les musiques difficiles : j'adore Pascal Dusapin, j'en suis vert d'admiration. Moi, je ne me situe pas dans la recherche mais dans une musique qui essaie de faire plaisir aux gens sans le vouloir systématiquement, ni me trahir.
(Propos recueillis à Paris par Noël Godts, le 14 novembre 2005)
Petit trajet biographique :
Après une enfance en Espagne, Hughes de Courson écrit ses premières chansons sur les bancs du lycée Henri IV avec son condisciple Patrick Modiano. Certaines sont chantées par Françoise Hardy ("-Etonnez-moi Benoît, Dame Souris trotte"..), d'autres par Régine, Hugues Aufray etc...
Après la dissolution de Malicorne, son groupe de folk aux multiples disques d’or, il commence une série de compositions pour la danse contemporaine : 22 musiques pour Philippe Decouflé, Karine Saporta, François Raffinot, José Besprosvany, Marceline Lartigue…
En 1992, il obtient le Prix Léonard de Vinci - une bourse du Ministère des Affaires Etrangères - qui lui permet d'effectuer un voyage pendant plus de trois ans autour de la Méditerranée et qui le conduira en Egypte, Israël, Yémen, Syrie, Turquie, Bulgarie, Grèce, Albanie, Macédoine. Ce voyage lui permettra de composer et d'organiser un oratorio: Yam pour 150 musiciens arabes et classiques présenté en 1993 à Nazareth et Jérusalem avec son groupe Spondo, et Nouba Beshtakeïa, présenté à l'Opéra du Caire.
En 1994 il signe la musique de la Cérémonie d'Ouverture des Jeux Olympiques Méditerranéens (mise en scène Jérôme Savary) et réalise avec Pierre Akendengué le disque Lambarena.
En1997, il récidive avec "Mozart l'Egyptien" (Double Disque d’Or) paru chez Virgin Classics.
"Lambarena" et "Mozart l'Egyptien" font l'objet de méga concerts au festival de Marseille et à l'Abbaye de Saint Denis.En1999, outre Songs of Innocence (Chants d’enfants du Monde entier), Hughes de Courson produit Lagrimas de Cera pour le chanteur de flamenco El Lebrijano, suivis par plusieurs autres productions espagnoles (Dorantes, Kepa Junkera, Hevia) et finnoises (Värttinä)
En 2001, O’Stravaganza célèbre le mariage de Vivaldi et de la musique irlandaise avec l’orchestre Il Gardino armonico dirigé par Giovanni Antonini et les meilleurs musiciens irlandais du moment. O’Stravaganza a fait un triomphe au Festival interceltique de Lorient ainsi qu’aux Festivals de Quimper et de Guingamp.
Après avoir terminé un nouvel album électro-médiéval Lux Obscura inspiré de la musique sacrée du XIIème siècle, il a composé la musique du dernier spectacle de Philippe Decouflé, Tricodex, représenté à l’Opéra de Lyon, au Théâtre du Châtelet et en tournée aux Etats-Unis. Parallèlement il a réalisé une suite de Mozart L’Egyptien pour Virgin Classics et vient de réarranger l’hymne national du Qatar.
Petit trajet discographique :
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