Janine Jansen

La passion au naturel

 

(Interview réalisée le 16 septembre à Bruxelles par Noël Godts)

La violoniste hollandaise Janine Jansen n'a que 26 ans mais son parcours impressionnerait le plus blasé car elle a déjà côtoyé les plus grands et joué avec eux sans perdre une once de sa belle spontanéité. Ni dilapider ses moyens. Cette virtuose enthousiaste respire la joie de vivre, la passion de son métier et le bonheur d'être musicienne, tout simplement. C'est à l'occasion de son concert bruxellois et de la sortie de son second disque chez Decca que nous l'avons rencontrée. Elle s'est alors prêtée avec amusement et vivacité au jeu des questions sur son nouvel album consacré aux Quatre saisons de Vivaldi.

Vous sortez un second disque chez Decca, Les Quatre saisons de Vivaldi. Or, dans le contexte actuel de crise discographique, n'est-ce pas un peu dangereux de venir avec une énième nouvelle version ?

Oui, il y en a  bien plus de cent, j'imagine. Mais pour moi, les Quatre saisons est une œuvre fantastique, ce qui fait je n'en doute pas, sa popularité. La jouer avec un petit ensemble, un quintette à cordes plutôt qu'un orchestre, me semble favoriser la flexibilité du jeu. La couleur, la dynamique sont plus libres. J'ai adoré cette façon de l'interpréter. Je l'ai beaucoup jouée l'année dernière avant de l'enregistrer, pas dans sa totalité mais par bribes. Parfois un orchestre me demandait d'interpréter une saison. C'était un bon entraînement.

Et vous pensez en livrer plus tard une autre version dans un nouvel enregistrement ?

(Rires) Pour moi, jouer est aussi spontané ! Chaque performance est différente, mais sur un cd, chaque note est enregistrée pour toujours et on l'entendra telle quelle à l'infini. Enregistrer est très intense : vous devez vous concentrer, écouter attentivement. Vous apprenez énormément. C'est donc très bien pour un artiste de le faire. Je suis déjà très contente d'avoir eu la chance de pouvoir enregistrer une fois les Quatre saisons  !

J'ai remarqué le nom de Julian Rachlin sur le cd.  Il était le jeune poulain de Sony.  Comment vous a-t-il rejointe sur cet album ?

D'abord, nous vivons ensemble depuis 2 ans. Nous aimons jouer ensemble. Bien sûr, il est violoniste mais depuis quelques années, la viole le passionne. Quand j'ai réuni notre groupe de solistes, ce n'était pas si facile car chacun devait éprouver la même énergie sur cette œuvre : mon père Jan est au clavecin, mon frère Maarten au violoncelle et j'ai joué avec eux toute ma vie ! Et Julian... ça me semblait tout naturel. On a joué du Mozart ensemble, de la musique de chambre... Cet album est très... familial et amical.

Enregistreriez-vous des duos pour deux violons avec Julian Rachlin ?

J'aimerais ! Ce serait magnifique. Il a beaucoup enregistré chez Sony il y a une dizaine d'années, et tout récemment chez Warner, Brahms et Mozart.

Vous avez fait une tournée avec l’ONB l’an dernier au Japon ? Comment y êtes-vous arrivée ?

Nous y sommes allés fin juin - début juillet avec Mikko Franck. Juste avant, nous avons donné un concert à Bruxelles. C'est un orchestre fantastique et Mikko a un an de moins que moi ! C'était une première ! Il est si positif. C'était une très bonne expérience.

Comment choisissez-vous votre répertoire ?

J'aime aborder des domaines très différents, du baroque au contemporain. Pas seulement du Vivaldi et du Tchaïkovski qui, s'ils sont fantastiques, appartiennent aussi au répertoire standard. Le Concerto pour violon de Britten est mon préféré. En récital, j'essaie toujours de jouer une oeuvre moins connue. Un Messiaen par exemple, ce qui effraie parfois les programmateurs. Mais le reste étant du Beethoven ou du Brahms, je peux me battre pour des œuvres plus inhabituelles. Le public est souvent favorablement surpris malgré ses appréhensions. Et excité aussi par la nouveauté. J'aime bien entendre ça.

Je sais que vous avez joué avec Valery Gergiev. Racontez-moi cette histoire...

Cette étrange histoire... Il y a quatre ans, j'avais 22 ans, je suis allées à Tokyo avec le Rotterdam Philharmonic Orchestra dirigé par Gergiev sur un concerto de Max Bruch. Il est un musicien si excitant ! Avant de le rencontrer, je le regardais déjà avec de grands yeux quand je le voyais sur scène... Lors des répétitions, dès que j'ai dû jouer, je ne me suis plus rappelé de rien : néant total ! Il s'est juste arrêté en disant : "Ok... Recommençons." Et ça s'est très bien passé ! J'ai pu surmonter cette étrange sensation qui m'avait submergée dès que je m'étais trouvée à côté de lui. C'est un musicien qui vous inspire, très charismatique.

Qu'attendez-vous d'un chef d'orchestre en tant que soliste ?

Bien sûr, il faut que l'on réagisse bien l'un à l'autre en faisant de la musique. Il faut une unité.  Et beaucoup d'interaction. Quand je joue, je ne veux pas de quelqu'un qui me suit simplement. Je veux un défi, des suggestions, un dialogue. Que l'on joue ensemble. Avec Valéry Gergiev, ça ne fait aucun doute !

Vous avez étudié avec Philipp Hirshhorn...

Oui, c'était mes trois premières années à Utrecht quand j'avais 16 ans. Il m'a donné des leçons deux ans et demi avant sa mort. Vous ne saviez jamais à quoi vous attendre : il vous faisait parfois travailler des heures sur une pièce, et d'autres fois une demi-heure. Mais il était si spontané en toute chose, vous aidait à trouver votre propre voie et ce en quoi vous croyiez.

Vous avez également rencontré Rostropovitch ?

Oui, j'ai eu des masterclasses avec lui à Amsterdam. J'ai joué avec un excellent ami suisse violoncelliste, Christian Poltéra, avec qui j'ai fait un duo de Ravel. Rostropovitch ne connaissait pas ce duo, nous l'avons joué pour lui et quand nous avons fini la pièce, il est monté sur scène et nous a dit beaucoup sur la façon d'exprimer nos sensations. Ce n'était pas vraiment une leçon. Plutôt une formidable rencontre. Lui parler, l'écouter raconter des anecdotes sur Shostakovich... c'était fantastique !

Avez-vous déjà joué du Shostakovich ?

Jamais en concert. Oui, pour moi-même, j'ai beaucoup travaillé le Premier Concerto. La saison prochaine, peut-être...

Quand avez-vous commencé le violon ?

A 6 ans.

On lit dans votre parcours les noms prestigieux de Philipp Hirshhorn, Boris Belkin, Menahem Pressler, Joshua Bell, Isaac Stern, Ana Chumachenco, Valery Gergiev et Mstislav Rostropovich… N’auriez-vous pas mené l’existence d’un conte de fée ?

J'en suis très heureuse ! Avoir pu jouer avec Menahem Pressler en concert, par exemple ! Nous avons fait l'année dernière à Amsterdam, une sonate de Mozart et un quintette de Schubert. Cette homme est musique. Il respire la musique ! Quand vous le voyez jouer, vous souriez. Et il écoute chacun avec une telle intensité ! Il est fascinant, c'est un pur !

Avez-vous un rêve ?

Continuer ! Jouer de beaux concerts. Rencontrer des musiciens qui inspirent, jouer avec eux... M'amuser.

Pourquoi la musique ?

Ca fait partie de moi. C'est une passion. Quand ma mère m'attendait, elle chantait. Quand je suis née, je suis immédiatement allée aux concerts de mon père. Je n'ai jamais dû me poser de questions. C'était là, très naturel !

Comment êtes-vous arrivée chez Decca ?

Il y a un an et demi, en 2003. J'ai joué en novembre 2002 avec Vladimir Ashkénazy et une personne de Decca était venue écouter. Mon jeu lui a plu et il m'a invitée à jouer à Tokyo et à San Francisco... En février, j'enregistrais... Tout s'est passé très vite !

Quels sont les futurs projets discographiques ?

Je ne veux pas précipiter les choses. Bien sûr, on en parle, mais les Quatre saisons viennent de sortir. On va voir dans les prochains mois...

Comment avez-vous acquis votre Stradivarius "Barrere" ?

Oh ! J'ai une chance inouïe ! Je l'ai depuis 4 ans. Il m'a été prêté par la Stadivari Society et la Fondation Elise Mathilde en Hollande. C'est extraordinaire pour moi. J'ai appris à le connaître et il devient une sorte de prolongement de mon bras. C'est ainsi que je le sens vraiment. De mieux en mieux.

Savez-vous qui l'a joué avant vous ?

Steven Staryk, le concertmaster du Chicago Symphonic Orchestra pendant ces quarante dernières années et avant lui, Louis Kaufmann ( http://www.louiskaufman.com/) à Los Angeles. Il a joué sur cet instrument le solo de Gone with the wind ! Quelle histoire ! Je suis très très heureuse de pouvoir le jouer.

(Noël Godts, Bruxelles, le 16 septembre 2004)

Petit trajet biographique :

Janine Jansen a commencé à apprendre le violon à six ans, a fait ses débuts au concert à l'âge de dix ans pour ensuite poursuivre sa formation au Conservatoire d'Utrecht, auprès de Philipp Hirshorn, Charles-André Linale et Viktor Liberman, où elle a obtenu son diplôme avec distinction en 1998. Elle a participé à de nombreuses masterclasses données notamment par Menahem Pressler, Anna Chumachenko et Msistlav Rostropovich. Elle s'est produite pour la première fois au Concertgebouw d'Amsterdam en 1997 où elle a aussitôt été réinvitée, ce qui lui a valu de nombreuses invitations dans toute l'Europe. Au printemps 2000, elle a fait ses débuts au Japon avec l'Orchestre philharmonique de Rotterdam sous la direction de Valery Gergiev, qui l'a réinvitée personnellement pour une exécution du Concerto de Tchaïkovski avec son Orchestre du Kirov. Cette même année, elle a fait ses débuts sud-américains au célèbre Teatro Colón de Buenos Aires. Janine Jansen a rapidement trouvé sa place parmi les jeunes violonistes les plus en vue des scènes de concert du monde entier, se produisant à la Konzerthaus de Vienne, au Carnegie Hall de New York et au Wigmore Hall de Londres. Elle est montée sur scène avec des ensembles renommés dont l'Orchestre de chambre du Concertgebouw, l'Orchestre de chambre de Munich, l'Orchestre symphonique de la Ville de Birmingham, le Hallé Orchestra et le Philharmonia Orchestra; par ailleurs, parmi ses partenaires de musique de chambre mentionnons Mischa Maisky, Christian Poltéra, Menahem Pressler, Julian Rachlin et Kathryn Stott entre autres. En 2003, Janine Jansen a signé un contrat exclusif chez Decca pour y lancer son premier disque. Janine Jansen utilise le violon "Barrere" fabriqué par Antonio Stradivari à Crémone en 1727 et prêté à longue durée par un mécène privé, grâce à la généreuse intervention conjointe de la Stradivari Society® de Chicago et de la Fondation Elise Mathilde. En vertu de sa mission, la Stradivari Society® sert de liaison entre artiste et mécène, permettant ainsi à un groupe sélectionné de jeunes artistes exceptionnellement doués de pouvoir jouer certains des instruments les plus perfectionnés d'Italie.

http://www.janinejansen.com/

Petit trajet discographique :

DECCA : 475011-2 (Tchaikovsky, Khachaturian, Saint-Saëns, Shostakovich, Ravel...)

DECCA : Vivaldi : Quatre Saisons (à découvrir dans notre page violon)

 

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